Confession de John Wilkes Booth, assassin du président Abraham Lincoln
11 n'y a peut-être pas un seul fait qui, dans les temps modernes, ait eu le privilège d'exciter à un aussi haut degré l'intérêt et la sympathie du monde civilisé, que l'assassinat du Président Abraham Lincoln, par Wilkes Booth, dont, par un hasard extraordinaire, nous pouvons mettre la confession pleine et entière sous les yeux du lecteur.
Ce qui a surtout excité la surprise dans l'esprit de beaucoup de gens, c'est qu'il ait pu ac-
complir son forfait, et parvenir ensuite à s'échapper d'une salle de spectacle pleine de monde.
Depuis un demi-siècle, il y a eu bien des tentatives d'assassinats politiques', mais, grâce à Dieu, les coupables ont toujours échoué dans l'entière perpétration de leur crime.
. La destinée semble avoir réservé à Wilkes Booth le triste privilège d'accomplir un acte odieux qui doit attacher à son nom une célébrité horrible dans les temps à venir.
John- Wilkes Booth était le troisième fils de Junius-Brutus Booth.
Ce dernier s'était fait un nom comme acteur, par son remarquable talent. 11 occupait une haute position à l'époque où il était en Angle-
terre et où il faisait partie de la troupe du Théâtre de Drury Lane. Lorsque Edmond Kean était en possession de sa plus grande popularité, Junius-Brutus Booth se faisait remarquer comme un digne rival du grand tragédien. Après une courte, "mais brillante carrière en Angleterre, il passa en Amérique, où il s'établit.
Le jeune homme qui, par un épouvantable crime où l'audace le dispute à l'atrocité, a laissé après lui une notoriété si infamante, étail, comme nous l'avons dit, le troisième fils de Junius-Brutus Booth. Il était né dans le Marylancl, près de Baltimore, dans l'année 1838.
A l'époque de sa naissance, son père exploitait une ferme. Il donna à son fils le nom de John Wilkes , grand homme politique Anglais qui vivait sous le règne de George III et qui avait donné naissance à ce cri de ralliement : c Wilkes et Liberté! » 11 est probable que les
Booth avaient de père en fils des tendances politiques avancées.
L'assassin, dont nous allons faire connaître l'orageuse et criminelle carrière, avait trois frères et deux sœurs.
L'un de ses frères 7 portant comme son père le nom de Junius-Brutus, donnait dernièrement des représentations à Cincinnati.
Un autre, Edwin T. -Joseph, était, au moment de l'assassinat du Président, engagé au théâtre de Boston.
Sa sœur Rosalie est la femme de M. John S. Clarke.
Son autre sœur, qui habitait avec sa mère, était venue depuis peu fixer sa résidence à New- York; mais elle a quitté cette ville dans la matinée du 15 Avril.
Madame Booth, la mère, était la seconde femme du grand tragédien.
Dès sa plus tendre jeunesse , Wilkes Booth avait été. possédé du désir d'embrasser la carrière dramatique, et il recherchait constamment la- société des gens de théâtre.
A. l'époque où John S. Clarke, actuellement beau-frère de Booth , était engagé au Théâtre Saint-Charles, à Baltimore, en 1855, Booth lui persuada de le laisser faire sa première -apparition sur la scène, et il débuta dans le rôle de Richmond de Richard III. Il fut favorablement accueilli, et considéré comme donnant les plus brillantes espérances.
Il continua à faire de rares apparitions pendant environ deux années.
Le 15 Août 1857, il fut attaché, par un engagement régulier, à l'ancienne troupe drama-
tique de Arch Street, à Philadelphie, et il parut pour la premièrefois sur ce théâtre sous le nom de John Wilkes, et dans le rôle du.second masque de Belle's Stratagem. Il resta attaché à *ce théâtre pendant toute la saison.
Sa raison pour quitter son nom de Booth pour celui de Wilkes venait de ce qu'il craignait de ne pas obtenir tout le succès que son ambition lui faisait désirer, et aussi de ce qu'il ne voulait pour le nom de Booth qu'un grand et retentissant succès.
Pendant cette saison, il remplit un grand nombre de rôles, et il devint le favori du public.
La saison suivante, de 1858 à 1859, il descendit dans le Sud, s'engagea dans la troupe du théâtre de Richmond, et ses progrès dans l'art dramatique avaient été si rapides que nous le voyons, dans cette ville, jouer les rôles les plus
importants du théâtre de Shakespeare avec le plus incontestable succès.
Au commencement de la saison de >860 à 1861, il partit en tournée, et visita presque toutes les villes importantes du Sud et du Sud- Ouest en jouant Roméo , Macbeth et tous les grands rôles de tragédie.
Son premier engagement comme Etoile eut lieu, en Septembre 1860, au théâtre de Colornbus, en Géorgie, sous la direction de Matt. Canning.
Pendant le cours de cet engagement, il fut blessé, dans la coulisse, par le directeur, entre les mains duquel un petit revolver partit par accident.
Le 31 Mars 1862, il se présenta devant le public de New-York, au vieux Théâtre Wallack, où il joua pendant une semaine. Il y reçut un
lk INTRODUCTION.
chaleureux accueil , et fut regardé comme un fort habile tragédien.
Depuis cette époque jusqu'au commencement de la saison de 1864 à 1865, il alla en représentation comme Etoile dans les différentes villes de l'Amérique.
Quand la saison de 1863 à 1864 fut terminée, il se retira du théâtre, et il gagna beaucoup d'argent dans de grandes spéculations sur les huiles.
Sa retraite avait été causée par une affection des bronches si douloureuse qu'elle ne lui permettait pas de jouer.
À l'occasion du bénéfice donné pour le monument de Shakespeare au Jardin d'Hiver, le 23 Novembre 1862, il parut avec ses deux frères, Edwin et Junius, dans la pièce de Jules César : John Wilkes jouait Marc-Antoine , et il
fut couvert d'applaudissements pour la remarquable façon dont il remplit ce rôle.
C'est seulement pour cette représentation, et pendant la semaine qu'il passa au vieux Théâtre Wallack, qu'il parut devant le public de New-York.
La dernière apparition de Booth sur la scène eut lieu au Théâtre Ford, à Washington, dans le rôle de Pascara, de la tragédie de Shiel, l'Apostat', donnée au bénéfice de John Mac-Cullough.
Comme acteur, Booth n'était pas un homme ordinaire.
11 avait les avantages naturels d'une bonne tournure, d'une voix pleine et harmonieuse, dont la rare étendue lui permettait de varier ses inflexions, et d'un visage qui faisait impression sur le public. Ses yeux exprimaient la tendresse,
l'amour, la méchanceté, la haine, le plaisir et le chagrin avec autant de perfection que les paroles qu'il avait à dire et l'accent qu'il savait leur donner.
Il était délicat et de taille moyenne, mais il était doué d'une grande force nerveuse.
11 avait de grands et beaux yeux noirs, le visage pâle et trèis-expressif; sa taille était de cinq pieds six pouces Anglais, et quand il parlait, il inclinait la tête en avant et regardait la terre..
Ses cheveux étaient d'un noir de jais, trèslongs, et très-épais ; sa moustache était noire et
forte. r
Dans les transitions d'un sentiment à un autre, il avait des oppositions d'un effet électrisant sur le public; et sous ce rapport, il y avait une ressemblance de famille entre lui et son père.
Aces qualités naturelles, il joignait une trèsgrande intelligence du caractère des personnages qu'il avait à représenter, une très-rare habileté pour les reproduire, et une très-remarquable aptitude pour s'identifier avec eux. Il arrivait à produire la plus vive sensation, et clans le rôle de Richard III, il était différent de tous les autres tragédiens. Il n'imitait personne ; il s'ouvrait des voies nouvelles, et il avait des hardiesses devant lesquelles ses devanciers auraient reculé. Dans le dernier acte, il était vraiment original, principalement au moment où la bataille commence. La coutume du plus grand nombre des tragédiens est de s'élancer en scène vêtus comme s'ils allaient paraître à la cour. Quant à Wilkes Booth, il faisait un tableau terrible de cette partie de la représentation. Lorsqu'il paraissait, on sentait qu'il était à l'œuvre : il traversait le théâtre et revenait après avoir cherché Richmond en affrontant la mort. Son
visage était couvert du sang des blessures qu'il avait reçues en tuant les cinq autres Richmond auxquels il est fait allusion. La visière de son casque s'était détachée dans le combat, ses cheveux, ses vêtements étaient en désordre, et il soufflait et écumait comme un lutteur qui sort de l'arène. Il faisait comprendre à l'auditoire qu'il venait de combattre et qu'il donnait la chasse à Richmond pour se défaire de lui. Dans ce rôle, il était plus réellement terrible que tous les autres tragédiens qu'il nous ait été donné de voir. Une fois qu'il jouait ce rôle sur le Théâtre Wallack, il poussa tellement l'acteur qui remplissait le rôle de Richmond (un artiste du nom de E.-L. Tilton), que, dans la scène du duel, celui-ci alla tomber clans l'orchestre des musiciens,
A l'époque de ses représentations à Albany, en Mars 1861, il eut une intrigue avec une actrice qui avait d'abord paru sur le Théâtre du Parc,
à Brooklyn, puis a New-York, au Théâtre Olympique de Madame John Wood, et avec une écuyère en grande réputation. L'une de" ces deux dames lui tira un coup de pistolet, la balle l'atteignit à la main, et il se ressentit pendant longtemps des effets de cette blessure qui le fit considérablement souffrir.
LE PAQUET CACHETE.
La singulière et intéressante confession que nous pouvons livrer aujourd'hui à la publicité est arrivée tout récemment en Europe.
Le document en question avait été remis par Booth à l'un de ses amis et complices, qui est parvenu à s'échapper de la ferme de Garrett au moment de la capture de Harold et de la mort de Booth.
x\près une série de dangereuses aventures*
le complice de Booth réussit à atteindre New-York sans être reconnu; car, ainsi qu'il est facile de le supposer, il s'était déguisé de manière à faire disparaître toute trace de son identité.
De New-York , il prit passage sur un paquebot à vapeur pour Liverpool, où il arriva sain et sauf.
Il avait caché sur lui la confession de Booth, mais il ne savait comment la publier sans se compromettre.
A tout hasard il eut recours à un expédient : il la déposa dans les mains d'une personne qui s'engagea formellement à ne pas ouvrir le paquet et à n'en communiquer le contenu à personne avant que trois jours ne se fussent écoulés depuis le départ du complice de Booth de l'Angleterre.
La personne entre les mains de laquelle le paquet a été remis a tenu sa parole, et à l'expiration du terme convenu, elle a rompu le cachet et donné l'autorisation de publier la confession qu'il contenait.