DE L ASSASSIN
Ferme de Garretl, 25 Avril.
Je ne sais pas et je ne m'inquiète pas de savoir ce qu'il adviendra de moi.
Ma mission est accomplie.
Je ne puis dire si dans un temps rapproché la funèbre obscurité viendra jeter son voile sur une scène qui est actuellement rouge de sang.
Ma carrière terrestre arrivera brusquement à son terme, car j'ai fait le serment solennel de ne pas me laisser prendre vivant,
Je suis proscrit.
Ma tête est mise à prix.
Les limiers du Nord sont sur mes traces.
Mon nom est dans toutes les bouches.
Les vociférations du monde s'élèvent pour me condamner.
On me représente comme un mécréant, comme un monstre, comme un meurtrier.
Et cependant j'aime mon pays! J'aime la paix et le bon ordre, mais je hais par dessus tout l'oppression Fédérale qui résulte des actes impies et cruels accomplis par les gens du Nord contre leurs frères du Sud.
Cette guerre sanguinaire, impitoyable et
barbare a fait appel aux plus haïssables passions qui dégradent l'humanité.
Le Nord a cherché à écraser, à l'aide de hordes de soldats mercenaires et sauvages, la fleur des courageuses et chevaleresques troupes du Sud.
Leur soldatesque brutale s'est attaquée à des femmes sans défense et à des citoyens inoffensifs.
Elle a livré leurs maisons aux flammes, détruit leurs belles plantations.
La marche des envahisseurs a été marquée par le meurtre, la spoliation, et la rapine.
0 mes concitoyens ! beaucoup d'entre vous savent les cruautés qui ont été com-
mises dans nos villes, dans nos villages et dans nos maisons!
Moi-même j'ai assisté à des scènes qui auraient attendri le cœur d'un Néron.
Et quant à toi, peuple d'Angleterre, d'où est sorti mon père, je m'adresse à toi, et je t'adjure de ne pas me considérer comme un monstre sans cœur, comme un farouche scélérat.
Tu ne connais pas, tu ne connaîtras jamais la millième partie des atrocités qui ont été commises par les gens du Nord ; tu ne connaîtras jamais, et il est heureux pour toi que ce récit te soit épargné, la millième partie des cruautés pratiquées dans le Sud par l'armée d'invasion.
Combien de milliers et de centaines de milliers d'existences ont-elles été sacrifiées
par la coupable politique du gouvernement des États-Unis !
Si le Président l'avait voulu, la lutte entre les deux parties belligérantes aurait pu se terminer par un arbitrage.
En vertu de quel droit le Sud devait-il fttfe forcé de se soumettre à un gouvernent n qu'il méprise ?
Lorsqu'un homme a formé une association avec un autre homme, et qu'il trouve qu'il est volé et maltraité, il a parfaitement le droit de dissoudre son association, et dans le plus bref délai possible.
Il en est de même pour les États d'Amérique.
Le Sud est parfaitement justifié d'avoir voulu se séparer quand il l'a jugé convenable.
C'est sur cette base que le gouvernement originaire a été établi.
Le temps était arrivé où le Sud éprouvait le besoin de se soustraire au joug de son oppresseur.
Si j'avais vingt existences, je les donnerais volontiers pour la cause du Sud opprimé , à laquelle je me suis dévoué depuis le commencement de cette guerre impie, dénaturée et maudite !
J'ai parcouru les Etats du Sud et j'ai vu les souffrances du peuple écrasé sous le talon de l'oppresseur.
Ma tête est en feu, le cœur me manque lorsque je me rappelle tout ce que j'ai lu et tout ce qui m'a été raconté.
11 me serait impossible, dans ma confession écrite, de donner les détails de toutes
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les scènes effroyables, auxquelles j'ai assisté.
La guerre est terrible dans tous les temps, mais une guerre intestine, comme celle qui déchire l'Amérique depuis quatre ans, est une accumulation d'horreurs sanglantes qu'aucune plume ne saurait rendre.
Les intrépides défenseurs du Sud se sont soutenus contre des forces formidables par leur supériorité numérique, ils ont défendu le terrain pied à pied comme des gens qui combattent pour leurs plus chères libertés peuvent seuls le faire.
Souvent ils ont rompu les rangs serrés de leurs envahisseurs et ils les ont forcés à rétrograder.
Tout ceci est aujourd'hui de l'histoire.
Mes sympathies ont toujours été pour le
Sud, parce que j-'ai vu de ce côté un peuple héroïque combattant pour ses libertés.
J'ai tout sacrifié à cette noble cause.
Je suis fier de la part que j'ai prise à la rébellion, et si tous mes plans avaient réussi, les Nordistes eussent payé chèrement leur injustice envers leurs frères du Sud.
Yoici le récit succinct d'un ou deux actes de scélératesse qui ont fait de moi un ennemi si cruel de ceux qui ne comptent que sur la force brutale pour écraser et anéantir leurs braves compatriotes.
Il me faut revenir à l'époque de la première grande bataille entre les Confédérés et les Fédéraux, — à la bataille de Bull's Run.
A quelques milles de distance de l'endroit où cet engagement eut lieu, résidait un de mes chers et tendres amis.
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Il était par nature dans des dispositions pacifiques, et il s'était récemment marié à une jeune et belle femme.
Il possédait une petite ferme, et je ne crois pas qu'il ait jamais existé d'homme mieux doué sous le rapport des qualités du cœur.
Je me trouvais chez lui à cette époque, lorsque sa paisible demeure fut envahie par des soldats de l'armée Fédérale.
Je vais essayer de dépeindre à ceux qui liront cette confession les incidents effroyables de cette fatale journée.
Les troupes du Nord si complètement battues à Bull's Run fuyaient honteusement dans toutes les directions.
Quelques soldats s'étaient dirigés vers la demeure de mon ami.
Leurs plus mauvaises passions étaient
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surexcitées : semblables à des bêtes sauvages, ils étaient prêts à se jeter sur la première victime qu'ils rencontreraient.
Malheureusement la femme de mon ami était sur la pelouse en face de la maison de son mari.
Les soldats du Nord l'aperçurent, ils se précipitèrent sur elle, et au bout d'une minute elle était saisie par deux ou trois hommes qui avaient été les plus lestes.
Elle fut soumise à la violence et aux plus graves insultes, et ses oreilles furent souillées par le langage le plus obscène et le plus dégoûtant.
Sa terreur fut si grande qu'elle s'évanouit.
Une lutte s'engagea alors entre ces hommes pour savoir qui la posséderait.
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L'un d'eux, plus déterminé ou plus fort que les autres, s'empara d'elle et l'emporta dans une grange qui était proche.
Mais ses cris avaient été entendus par son mari qui travaillait non loin de là, dans un champ,
11 se hâta d'accourir et vit sa maison entourée de soldats en fureur.
Il s'informa de ce qu'était devenue sa femme, et on lui répondit par un rire de dérision.
Il se précipita dans sa maison pour la chercher, il l'appela à haute voix, mais il ne reçut pas de réponse.
Il s'arma enfin d'une carabine chargée et se présenta devant la porte de cette maison.
— Misérables! — s'écria-t-il, — qu'avezvous fait de ma femme?..,
Et en même temps il dirigeait le canon de son arme contre ceux qui lui faisaient face.
— Répondez, qu'avez-vous fait de ma femme?...
Les soldats Fédéraux reculèrent comme des lâches, mais ils ne répondirent pas.
Mon ami cria pour appeler au secours, car malheureusement son beau-frère et moi nous étions sortis pour chasser aux environs de la ferme, et nous ne nous étions pas trouvés là au commencement de la querelle.
Lorsque nous arrivâmes, ce fut pour assister au plus affreux spectacle.
Il paraît qu'un des assaillants s'était glissé sur le derrière de la maison et s'y était introduit en passant par une fenêtre.
Ceci fait, il avait gagné l'une des chambres sur le devant.
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Par une fenêtre ouverte, je le vis tranquillement mettre en joue mon ami qui se tenait sur la défensive et ne se doutait pas qu'un ennemi se cachait derrière lui.
Ce fut en ce moment que nous arrivâmes sur le lieu de la scène.
Le canon de fusil du soldat du Nord n'était qu'à deux pouces de la tête de mon ami.
Je criai pour l'avertir, mais probablement il ne m'entendit pas.
Un moment après, une forte détonation se faisait entendre et j'avais perdu l'un des meilleurs amis que j'eusse jamais eu la bonne fortune de rencontrer.
Le jeune homme tomba roide mort.
Le coup lui avait fait jaillir la cervelle de la partie postérieure du crâne.
Le misérable lâche qui avait accompli ce forfait riait d'un air triomphant.
Il sauta par la fenêtre du parloir et foula aux pieds avec mépris le corps de l'homme qu'il avait si lâchement assassiné.
Je l'ajustai avec mon fusil et je tirai.
Le misérable reçut une mort plus douce que celle qu'il méritait.
Il fit un saut en avant et tomba en travers du corps de mon ami, ma balle lui avait traversé le cœur.
M. Maguire, le beau-frère de mon ami, avait de son côté visé l'un des autres soldats et l'avait frappé mortellement.
Quand nos deux fusils furent déchargés , ceux qui restaient des soldats Fédéraux s'élançèrent de l'angle de la maison derrière lequel ils s'étaient réfugiés, et ils s'avancèrent
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pour nous attaquer, dans l'espérance, sans doute, de pouvoir nous dépêcher pour l'autre monde avant que nous ayons eu le temps de recharger nos armes.
J'éprouve encore une certaine joie à la pensée que les misérables furent trompés dans leur attente.
Je porte toujours un revolver sur moi.
Je ne dis pas cela pour en tirer vanité, mais je me suis appliqué à me rendre habile au maniement de cette arme, aussi bien qu'à la carabine et à l'épée.
Je tirai un, deux, trois coups qui se succédèrent rapidement, et chacun de mes coups atteignit un corps humain ; trois hommes tombèrent.
Alors ceux qui restaient firent une décharge sur nous et tirèrent au hasard.
kk CONFESSION
Maguire fut blessé légèrement au sommet de l'épaule ; quant à moi, je ne fus pas atteint.
Après que les Fédéraux eurent déchargé leurs armes, ils s'enfuirent tous, à l'exception de celui qui était dans la grange.
Ni Maguire ni moi, nous ne savions alors que l'un de ces impitoyables scélérats fût encore dans les dépendances de la propriété.
Nous entrâmes dans la maison pour chercher la femme de mon pauvre ami.
Elle ne se trouvait nulle part.
Alors un tremblement nous parcourut tout le corps, nos visages pâlirent, et nous nous regardâmes tous deux.
Le pauvre Maguire fit quelques pas en chancelant, et paraissait sur le point de s'évanouir.
Je m'efforçai de le ranimer de mon mieux, et quelques instants après nous sortîmes devant la maison et nous transportâmes le corps de notre ami dans le parloir.
Ceci fait, nous nous mîmes à la recherche de la sœur de Maguire, de la femme du mort, dans les dépendances de la ferme.
Pendant que nous étions dans un des bâtiments extérieurs, nous aperçûmes un soldat qui se glissait avec précaution hors de la grange.
Tous deux ensemble nous l'ajustâmes :
nos deux coups partirent, mais sans résultat.
Alors ce misérable fuyard tourna de notre côté sa face hideuse sur laquelle se dessinait un horrible sourire de satisfaction.
Il fuyait avec rapidité, la peur lui donnait des ailes.
Nous nous mîmes à sa poursuite, mais il avait trop d'avance sur nous pour que nous pussions l'atteindre.
Il réussit à nous échapper.
Nous reprîmes tristement le chemin de la ferme.
Nos pas se dirigèrent alors du côté de la grange.
Comment décrire la scène qui s'offrit à nos regards consternés ?
A terre gisait la malheureuse femme.
Elle était sans connaissance.
Ses lèvres et son visage étaient coupés et meurtris.
Son brutal ravisseur l'avait traitée avec la barbarie d'un démon.
Le sang me monte au cerveau lorsque je
pense aux souffrances de cette délicate et sensible jeune femme, qui avait été si tendrement chovée et si bien élevée.
Son frère, M. Maguire, poussa un cri d'angoisse qui résonne encore dans mes oreilles.
11 s'agenouilla auprès du corps de sa sœur et se prit à murmurer son nom.
Puis il éclata en sanglots.
Malgré sa fermeté dans toutes les autres occasions, le spectacle qui s'offrait à lui, lui avait enlevé toute sa force, et il pleurait comme un enfant.
Je n'ai jamais vu un homme aussi profondément ému.
Lorsque les premiers transports de sa douleur furent passés, je l'engageai à faire
ses efforts pour supporter son malheur avec résignation et avec le courage d'un homme.
il m'adressa pendant quelques . moments un regard de reproche, et me montra du doigt le corps meurtri et inanimé de sa sœur.
Je pense qu'il la croyait morte.
Peut-être eût-il mieux valu pour elle qu'il en fût ainsi.
Nous l'enlevâmes de terre et nous la transportâmes dans la maison.
Il se passa plusieurs heures avant qu'elle reprît connaissance.
Quand elle revint à elle, son esprit était égaré, elle ne reconnaissait personne.
L'horrible traitement auquel elle avait été soumise l'avait, pour un certain temps, privée de sa raison.
A peine Pavions-nous rapportée dans la maison qu'un fermier du voisinage se présenta à nous.
C'était un homme riche, bien posé, et propriétaire d'une grande ferme qui était contiguë à celle de mon pauvre ami.
Son nom était Jarvis, et lors de son entrée il était facile de lire sur ses traits indignés une bouillante colère jointe à l'expression d'un profond désespoir.
Je lui racontai en peu de mots les événements qui venaient de se passer.
Ses yeux lancèrent des éclairs, un terrible juron s'échappa de ses lèvres, et il s'emporta en malédictions contre ceux qui avaient été cause de toutes ces cruautés.
— Oh ! monsieur Maguire ! — s'écria-t-il en se tournant vers mon ami, — voilà une sombre et terrible journée pour vous ! Je me croyais
le plus malheureux des hommes, mais mon malheur n'est rien en comparaison du vôtre. Courage, voisin, un temps viendra où nous serons vengés. Je ne prendrai pas de repos jusqu'à ce que ce jour soit arrivé... Oh!... c'est terrible!... En une heure mon voisin assassiné... sa jeune femme frappée plus terriblement encore... et... Oh! mes amis, je suis un homme ruiné.
— Ruiné ! — m'écriai-je en le regardant avec quelque surprise.
— Toutes mes économies sont enlevées.
Ce que j'avais gagné par le travail d'un grand nombre d'années m'a été arraché!... Les misérables qui ont passé par cette maison ne se sont pas contentés du meurtre et des vols qu'ils ont commis ici. Quand ils ont été chassés, ils ont fait irruption chez moi... Mes domestiques se sont enfuis dans toutes
les directions, car ils savaient trop bien ce qu'ils avaient à attendre des soldats Fédéraux... Les gueux ont pénétré dans ma maison et l'ont mise au pillage... Ils ont forcé une armoire qui contenait un sac renfermant trois mille dollars. . .Ils se les sont appropriés et se sont dirigés vers mes écuries... Ils ont pris mes trois meilleurs chevaux, sur lesquels ils sont montés, et ils se sont enfuis avec leur butin... Mais avant de s'éloigner ils ont mis le feu aux bâtiments de ma ferme qui contenaient ma récolte de froment... Les misérables n'ont fait cela que par un infernal sentiment de méchanceté et par amour pour la destruction... Pendant que cela se passait chez moi, j'étais chez un voisin, et à mon retour jugez de mon horreur lorsque je vis ma maison et toutes ses dépendances en flammes, et que je découvris que toutes mes économies m'avaient été volées.
— Et c'est là la guerre ! — m'écriai-je.
— C'est la manière dont les Fédéraux, la comprennent... Que la malédiction de Dieu retombe sur eux !... Une longue et éternelle malédiction ! . . . — s'écria Jarvis. — Des actes comme ceux-ci sont faits pour déshonorer une nation civilisée... Mais je fais peu de cas de ma vie maintenant, et dorénavant elle sera vouée à un but unique... Je ne me reposerai pas avant d'avoir exercé des représailles... avant de m'être vengé.
— Ah ! la vengeance!... — s'écria tout à coup Maguire. — La vengeance !... nous ne devons plus vivre pour autre chose... Sommes-nous d'accord sur ce point?
— Oui, — répondit. Jarvis en étendant la main. — J'y engage ma vie...
— Et vous , Booth ? — dit Maguire en s& tournant vers moi.
— J'ai vu aujourd'hui ce que je n'aurais jamais songé voir dans un pays chrétien, Maguire, votre beau-frère a été mon camarade d'école. 11 était mon meilleur et mon plus cher ami. Pour l'amour de lui, je promets de faire tout ce qu'un homme peut faire pour tirer vengeance de ceux qui ont causé sa mort.
— Vos paroles me donnent de l'espoir, —
dit Maguire. — Un homme ne peut pas faire grand'chose, mais l'union fait la force. Ditesmoi, êtes-vous disposé à nous lier par un serment.
— Oui!...
— Et vous, Jarvis?... Unissons-nous donc tous trois dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.
— Accepté, — dit Jarvis. — La vie a peu
de valeur pour moi maintenant. Je voue la mienne à la cause Confédérée.
— Revenez me retrouver ici vers le coucher du soleil.
— Volontiers.
Et nous nous séparâmes.
Conformément à sa promesse, Jarvis vint à l'heure indiquée.
Sa colère était passée, mais il y avait dans ses yeux l'expression d'une grande résolution.
Il était silencieux et sombre.
Pendant son absence, le cadavre avait été placé dans une bière que nous trouvâmes dans une pièce située sur le derrière de la ferme.
Maguire avait donné l'ordre de le trans* porter dans cette pièce.
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Il saisit la main de Jarvis lorsqu'il se présenta, et me fit signe de les suivre ; ce que je fis.
Après que nous fûmes entrés dans la chambre en question, Maguire ferma la porte à clef.
Puis il niarcha vers le cercueil et rejeta le drap qui le couvrait.
Le visage de mon ami mort s'offrit alors à nos yeux.
Un frisson terrible nous courut par tout le corps lorsque nous regardâmes les traits immobiles de celui qui , quelques heures auparavant, nous avait accueillis avec un sourire amical.
Nos yeux restaient tristement fixés sur ce cadavre, nul de nous ne pouvait parler, nos cœurs étaient trop pleins.
Ce pénible silence dura longtemps.
Je ne saurais dire quelles étaient les pensées de mes compagnons, mais, quanta moi, je sais que mon esprit était absorbé dans le souvenir du passé.
Je me remémorais le temps où nous étions à l'école et comment, depuis cette époque, les années qui s'étaient écoulées n'avaient fait que cimenter la profonde et tendre amitié qui m'unissait à ce jeune homme dont je venais d'être si cruellement séparé.
Le souvenir de mille petits incidents affluait à mon cerveau.
Je ne pouvais parler, car mon cœur était trop plein.
A la fin, Maguire rompit le silence qui devenait trop pénible.
— Regardez leur ouvrage!... — s'écria-t-il
en montrant le corps. — Pouvez-vous rester insensibles à cette vue?... Quel châtiment peut être trop grand pour ceux qui sont assez impitoyables pour égorger leurs compatriotes de sang-froid?... Le sang de notre ami mort crie vengeance... Sa blessure ne se refermera jamais... Et... ô juste ciel! — s'écria Maguire en s'agenouillant auprès du cercueil et en joignant les mains , — entendez le serment que je fais : — Par le souvenir de tout ce qui m'a été cher... par la mémoire de l'amour de ma sœur, qui est grand... par la mémoire de mon ami... de mon frère assassiné, qui est digne de respect... je jure jusqu'à la fin de ce cruel différend, de faire une guerre incessante à ceux qui ont amené la ruine, la désolation, la honte, le déshonneur et la mort sur notre pays autrefois heureux et paisible... Oui, je jure guerre éternelle à nos oppresseurs!...
— Ne vous relevez pas encore, — - dit Jarvis, — je prête aussi le serment de vengeance, je jure de me dévouer à mon pays !
Je m'avançai près du cercueil, et je pris la main de Maguire.
Il se leva, son visage était pâle, mais l'expression de sa physionomie était ferme et déterminée,
— Joignons nos mains, — dis-je, — engageons-nous par un serment solennel. Nous sommes trois réunis ici... Nous avons été témoins des horribles forfaits commis aujourd'hui... Chacun de nous est enflammé du désir brûlant de la vengeance... Sur le corps de notre ami assassiné nous allons réunir nos mains... la vôtre, Maguire.*. la vôtre aussi, Jarvis... Bien, c'est cela. Maintenant, par l'espérance que nous avons tous dans la miséricorde céleste... par l'amour que nous
portons à ceux qui nous sont attachés par les plus tendres liens... en leurs noms et aux noms de concitoyens outragés... nous jurons de faire une guerre acharnée à ceux qui sont les ennemis de notre pays... Mort aux Fédéraux ! . . . mort ! . . .
— J'accepte le serment... Mort aux Fédéraux ! . . . — s'écria Maguire, — mort ! . . .
— Et moi aussi, — dit Jarvis: — Mort aux Fédéraux!... mort!...
Nous levâmes nos mains droites et nous scellâmes ainsi notre serment.
En conséquence, nous jurâmes dévouement à notre cause et fidélité les uns envers les autres.
Nous comprenions que nous étions tous trois exaspérés par les mauvais traitements et unis dans un but commun.
Notre intention était de réunir à nous tous ceux qui seraient disposés à prendre part à l'œuvre que nous avions résolu d'exécuter.
Il est inutile de dire que le vol et les dévastations commises chez Jarvis, et le meurtre et les violences commises chez mon ami étaient des forfaits qui se renouvelaient tous les jours ; il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'un grand nombre d'autres personnes fussent disposées à se joindre au serment de vengeance de Maguire et de Jarvis.
J'assistai à la translation des restes de mon ami à sa dernière demeure, et je restai quelques jours avec Maguire, dans l'espoir que sa sœur, après le premier choc passé, pourrait se rétablir.
Mais, hélas! cette espérance ne devait jamais se réaliser.
Le docteur qui la soignait avait d'abord pensé qu'avec le temps elle reviendrait à la raison, mais au bout de quelques jours il exprima une opinion différente, il craignait les plus funestes conséquences.
Son intelligence avait succombé sous le coup qu'elle avait reçu, pour ne plus revenir.
J'appris quelques jours plus tard, pendant que je remplissais un engagement dans le Nord, qu'elle avait succombé à une mort prématurée.
Pauvre créature !...
Tout bien considéré, peut-être la Providence s'est-elle montrée plus miséricordieuse en la délivrant de ses liens terrestres pour la rappeler dans un monde plus heureux.
Qu'elle repose en paix.
62 COJNFESSION
J'ai vu mes amis moissonnés l'un après l'autre dans cette guerre dénaturée.
j'ai vu les méchants triompher et le bon droit foulé aux pieds.
Mais je n'ai jamais abandonné la mission que je m'étais donnée.
Je n'ai jamais trahi mon serment!
Ce que j'ai fait, j'ai cru l'accomplir dans l'intérêt de la cause d'un peuple souffrant et opprimé.
J'ai négligé ma profession.
J'ai perdu beaucoup d'argent et beaucoup de temps.
Je n'ai été poussé par aucun désir d'ambition personnelle.
Je n'ai pas été un assassin payé.
Il est vrai que je suis entré dans un complot ayant l'assassinat pour but.
Le monde le sait aujourd'hui , j'ai commis un meurtre odieux et détestable.
Je n'ai jamais compté sur la sympathie du monde et je ne l'ai pas obtenue.
Les hommes sont sujets à d'étranges inconséquences.
Quelquefois il est de mode de sympathiser avec un atroce criminel.
Muller, qui a commis de sang-froid un épouvantable meurtre dans un wagon de chemin de fer, pour s'emparer d'une misérable chaîne, a excité la pitié universelle.
La pensée du malheureux Briggs, cruellement assassiné, était oubliée au milieu de la profonde commisération ressentie pour le doux, pour l'honnête jeune homme qui lui avait arraché la vie.
Mais, moi, Wilkes Booth, qui écris cette
confession, je suis et je serai regardé comme un monstre, comme un criminel qu'on ne saurait peindre avec de trop noires- couleurs.
Si j'éprouve un regret, c'est d'avoir déshonoré, par un de mes actes, un nom qui avait toujours été respecté.
Je veux parler du nom de mon père, Junius-Brutus Booth.
Mais il est maintenant affranchi des ennuis de cette terre, et si son esprit me regarde du haut du ciel, il sait pourquoi j'ai été meurtrier.
J'avais longtemps follement espéré que cette guerre fatale se terminerait, mais je m'étais bercé d'une vaine espérance.
DE JOHN WILKliS BOOTÏJ. 65
Je vais maintennnt reprendre le fil de mon récit.
Maguire, après la mort de sa sœur, était consumé par une idée qui le tourmentait nuit et jour.
11 était résolu — si la chose était possible — à retrouver l'homme qui avait consommé sur elle un aussi énorme, un aussi lâche attentat.
Le matin, le soir, pendant le silence de la nuit, cette pensée le poursuivait.
Ses efforts pour atteindre ce but étaient incessants.
Le visage de ce scélérat avait été vu distinctement par nous deux, et nous savions que nous n'aurions aucune difficulté à le reconnaître.
Un jour, pendant que j'étais à Baltimore,
je reçus une lettre de Maguire, qu'il m'avait envoyée par un fidèle messager.
Il désirait me voir dans un endroit déterminé près du camp Fédéral.
Je me dirigeai en toute hâte vers le lieu du rendez-vous.
— Booth, — me dit-il après m* avoir serré cordialement la main, — je n'ai eu de repos ni jour ni nuit. Je ne me reposerai pas avant que le misérable ait été rendre son compte dans l'autre monde.
■ — Vous voulez parler du mécréant de la grange, du démon qui...
— Oui... oui... s'écria-t-il en me coupant la parole avec un élan de passion.
— Écoutez. J'ai lié des relations d'amitié avec un nègre qui appartient à l'armée Fédérale. J'ai vu le monstre humain dont la brutalité a tué ma pauvre sœur.
— Vous l'avez vu?.., — m'écriai-je. — Où?...
— Je l'ai vu dans les rangs ennemis. Si nous pouvons, par un moyen quelconque, l'isoler du gros de l'armée...
11 s'arrêta et sourit d'un air farouche.
Je compris sa pensée, et je lui serrai la main en silence.
— Puis-je vous être de quelque utilité? — demandai-je. — Faites-le-moi voir, et s'il se trouve à la portée de mon arme, je le tuerai comme un chien.
— Non, mon ami, cette besogne me regarde, — répondit Maguire.
Nous nous concertâmes ensemble , et il fut résolu que le soir même nous ferions une visite au camp Fédéral.
Nous partîmes pour cette expédition armés de revolvers chargés, et abandonnant le reste au hasard.
Nous errâmes aux environs des lignes Fédérales pendant assez longtemps sans résultat satisfaisant.
Enfin Maguire aperçut un objet se mouvant à une petite distance.
Cela ressemblait à quelque animal de couleur sombre.
11 se pouvait que ce fût un chien.
Quelques minutes après, un nègre, revêtu de l'uniforme Fédéral, se dressait à côté de nous.
— Je pensais que c'était vous, massa Maguire. Je vous avais deviné à votre visage pâle.
Maguire murmura quelques mots au nègre
avec lequel il était évidemment dans de bons termes.
— Ah!... oui... lui... pas de service ce soir, — répondit le nègre.
— Peux-tu lui faire parvenir un billet? — demanda Maguire.
Le nègre grimaça un sourire, et inclina la tête en signe d'assentiment.
Maguire traça alors quelques lignes à la hâte sur une feuille de son carnet qu'il déchira; il plia son billet, y mit la suscription, et le confia au nègre qui s'éloigna à l'instant.
Maguire passa son bras sous le mien et m'entraîna loin du lieu où nous nous trouvions.
Il ne dit rien jusqu'à ce que nos fussions à une distance considérable, puis il poussa un profond soupir.
— Que le ciel permette que ma ruse réussisse ! — s'écria-t-il.
r— Qu'avez-vous fait? — lui demandai-je.
— Ce nègre est pour moi un allié fidèle. Il connaît ce monstre.,. Je lui ai envoyé une lettre sous un nom supposé, en lui demandant de se trouver dans un endroit déterminé... Je vais vous montrer où il est situé... J'ai fait appel à la cupidité de cette brute... Je lui ai dit dans ma lettre que celui qui la lui adressait pouvait lui indiquer le moyen de s'approprier une grosse somme d'argent.
— Et vous pensez qu'il viendra?
— Je l'espère.
— Et que ferez-vous alors?
— Le rendez-vous est près de ce rocher
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que vous voyez là-bas, — dit Maguire en désignant du doigt une masse sombre à une certaine distance. — J'ai besoin que vous entriez en conversation avec lui. Il devra vous prendre pour l'auteur de la lettre... Dites-lui ce qu'il vous plaira, peu importe... Je serai caché... Fiez-vous à moi pour le reste ; il faut agir en silence : s'il y avait un coup de feu tiré, nous aurions toute l'armée Fédérale après nous.
— Qu'avions-nous besoin alors de nous armer de revolvers ?
— 11 vaut toujours mieux les avoir. Engagez la conversation avec lui, et abandonnez-moi le reste; mais, dans aucun cas, ne faites usage de vos armes, à moins d'une nécessité absolue.
Nous nous rendîmes au lieu du rendezvous.
Maguire se cacha, et placé au lieu convenu, j'attendis les événements.'
Au bout d'une demi-heure, ou un peu moins peut-être, un soldat Fédéral apparut à distance.
Il se dirigea vers l'endroit où j'étais.
Il regardait avec précaution à droite et à gauche, et jeta un coup d'œil furtif sur le rocher contre lequel je m'appuyais.
Le cœur me battit violemment lorsqu'il s'approcha de moi.
Je voyais distinctement ses traits qui étaient gravés d'une manière indélébile dans ma mémoire.
Il s'avançait lentement et avec précaution.
En peu de temps il fut à quelques pas d moi.
DE JQirs WILKES BOOTH. io
— Je suppose que vous êtes l'homme que je dois rencontrer? — dit-il.
Je fis un signe d'assentiment.
— Alors pourquoi diable ne parlez-vous pas?
— Silence... venez plus loin, — dis-je à voix basse. — Tout va bien...
— Mais comment savoir si vous n'avez pas de mauvaises intentions?
Je levai les bras et étendis les mains.
— Je ne suis pas armé, et vous portez des armes.
Ceci parut le satisfaire ; il jeta un nouveau regard autour de lui, puis il s'approcha.
J'aurais pu mentionner que je m'étais suffisamment déguisé pour n'être pas reconnu.
Il s'approcha, je commençai à lui parler