PRESIDENCE DU MAJOR GENERAL DAVID HUNTER
Contrairement à l'opinion générale et môme à celle des journaux les plus radicaux, tels que la Tribune, pour n'en citer que le principal, ce procès, qui occupera une si grande place dans l'histoire, se jugera à huis clos, et il n'en transpirera, à ce qu'on s'imagine, que ce que le secrétaire de la guerre jugera convenable de communiquer à la presse associée. Ce qui ne veut pas dire, comme on pourrait le croire dans les pays où le huis clos est considéré comme sacré, qu'on n'en saura pas davantage. J'ai quelques raisons d'espérer qu'il me sera possible de pénétrer derrière le rideau et de vous donner quelques détails inédits non moins intéressants qu'authentiques. En attendant, contentons-nous de c • qu'il nous est permis de savoir.
Première séance, 9 Mai. — La commission extraordinaire s'est assemblée le 9 pour la première fois, •mais à huis clos, dans une vaste salle contiguë à l'ancienne maison pénitentiaire, éclairée par quatre fenêtres grillées et pouvant contenir trois cents personnes. Cette première audience n'était que de pure forme , et elle avait pour principal objet de préparer les règles de procédure à suivre, puis de demander aux accusés s'ils avaient fait choix de défenseurs. Quelques membres seulement de la commission étaient présents, et ce ne sera que le jour suivant que l'on connaîtra les noms de ceux qui la composent aujourd'hui; elle était présidée par le juge avocat général Holt.
Après la lecture de l'ordonnance du président, qui constitue la commission et qui nomme le' major général Hartranft prévôt maréchal général, chargé d'en faire exécuter les ordres, on introduit les prisonniers suivants: David E. Harold, George E. Atzeroth, Lewis Payne, S.-B. Arnold, Michel O'Loughlin, Samuell Mudd, et non pas Mott, le chirurgien qui a remis la jambe de Booth, et la femme Surratt.
Le juge avocat général leur ayant demandé s'ils avaient fait choix de défenseurs, Harold désigna MM. Frédéric Stone, Joseph H. Bradley et J. M. Carlisle ; Payne, M. Masson Campbell, de Baltimore ; Marie Surratt, l'honorable Reverdy Johnson et M. William "W al lace Kerby; Samuel Mudd, M. Robert J. Brendt, de Baltimore. Les autres prison- . niers n'ont point désigné de défenseurs; on ne croit
pas- que les avocats choisis par ces quatre accusés acceptent cette mission.
On introduit ensuite l'honorable John À. Bingham et le major Barnett, nommés assesseurs ou suppléants du juge avocat, puis l'audience est levée et renvoyée au lendemain, à dix heures du matin.
Deuxième séance, 10 Mai. — Les reporters de la presse se sont présentés, mais l'entrée de la salle leur a été refusée. On assure que toutes les personnes qui jouent un rôle dans le procès, telles que juges , sténographes autorisés , greffiers , huissiers, etc., ont dû prêter serment de ne rien révéler des incidents des débats, jusqu'à ce qu'ils aient, été rendus publics, en toutou en partie, par le secrétaire de la guerre.
La commission entre en séance à dix heures ; elle est ainsi composée :
Président, major général David ïïunter.
Juges : majors généraux Lewis Wallace et A. V. Kautz; brigadiers généraux R. S. Fosler, A.. P. Howe, James A. Ekin et F. M. Harris; colonel C. H. Tompkins ; lieutenant-colonel David Clendînin.
Ministère public : Joseph Holt, juge avocat et recorder; J. A. Bingham, major Barnett, juges avocats suppléants ;
Lesquels ajant dûment prêté serment, ainsi que les sténographes, après que lecture a été donnée de l'ordonnance qui la constitue, la commission, par l'organe de son président, a demandé aux accuses
s'ils avaient des motifs de récusation à l'endroit d'un ou de plusieurs membres do la cour militaire. Tous ont répondu qu'ils n'en avaient aucun.
Alors Harold, Atzerott, Payne, O'Laughlin, Edward Spangier (qui n'avait pas paru hier), Arnold, la femme Surratt et Samuel Mudd ont été arraignecl (mis en accusation) à la barre, et, à la troisième question d'usage, tous ont répondu : Not guilty (non coupable).
v La commission, après avoir adopté les règles de la procédure préparées la veille, s'est ajournée au lendemain, onze heures du matin.
Voici quelques renseignements sur les principaux accusés : Proéminente entre toutes est Marie E. Surratt, robuste et solide femme aux cheveux gris, à l'œil gris aussi, mais clair et froid, dans lequel on lit une fermeté implacable. C'est elle, à n'en pas douter, qui a nourri (nursed) le complot avec un zèle atroce, bien que, au moment de l'exécution, il paraisse que son cœur de mère a eu une défaillance, puisque c'est précisément alors qu'elle a éloigné son fils, réfugié depuis au Canada.
Payne n'est qu'unebète féroce également dépourvue d'intelligence et de cœur.
Harold est bien le garçon naïf que dépeignent ses parents. Il est évident que Booth l'avait choisi pour guide et compagnon, mais non pour ami.
Atzerott est un « Dugald Dagetty » brun foncé, (héros de Y Officier de fortune — Legend ofMontrose, de Walter Scott), d'origine allemande, qui avait été
loué pour frapper le coup, et dont le courage a faill au moment décisif.
Il y a d'autres prisonniers qui n'ont pas encore paru sur la scène, entre autres des employés du théâtre où le crime a été commis et qui en auraient facilité la perpétration, plus des complices découverts dans le Maryland et dans la Virginie ; vingt en tout, à ce qu'on assure, et non pas cent, comme les journaux l'ont annoncé.
Troisième séance, 11 Mai. — Les ténèbres dont on entoure ce procès sont encore épaissies : la presse associée n'a reçu, cette fois, aucune communication du secrétaire de la guerre, et tout ce que l'on sait de ce qui s'est passé à cette audience, c'est qu'aucun des défenseurs choisis par les accusés ne s'est présenté, et que plusieurs témoins ont été entendus à l'appui de l'accusation portée contre Harold, dit-on.
Ce serait pour empêcher que les nombreux témoins cités — ils seraient au nombre de trois cents — ne pussent connaître les dépositions de ceux qui les aurontprécédés, que le huis clos aurait été ordonné. On prévoit en outre que de nouvelles lumières surgiront des débats, et l'on craindrait que la justice ne pût les mettre à profit, si ces révélations recevaient une publicité intempestive.
On n'en persiste pas moins dans la conviction que le gouvernement sera forcé de céder à l'opinion à peu près unanime de la presse, qui réclame la publicité des débats, au nom de la Constitution, et que
vont appuyer énergiquement des réunions du barreau des principales villes des États-Unis, celui de New- York en tête.
Quant à l'absence des défenseurs désignés par quelques-uns des accusés, elle est attribuée à diverses causes : les uns, dit-on, ne veulent pas plaider devant une commission militaire qui juge en secret ; d'autres, qui ont été plus ou moins compromis dans les troubles civils, craignent de se compromettre davantage; enfin deux d'entre eux sont engagés dans d'autres causes. Que fera la cour? désignera-t-elle aux accusés des avocats d'office, ou bien les jugera-t-elle sans qu'ils soient défendus? C'est ce que nous saurons bientôt.
Parmi les accusés qui ont comparu le 9 Mai devant la commission figurait Edward Spangler, machiniste du théâtre Ford, où l'assassinat a été commis. On dit que cet individu est gravement compromis.
Le bruit qui courait hier de l'arrestation de John Surratt, — qui était chargé d'assassiner le secrétaire delà guerre, — près de Chambersburg (Pensylvanie), ne paraît pas fondé ; l'individu arrêté, bien que lui ressemblant beaucoup, serait tout à fait étranger à la conspiration.
En revanche, on a mis la main sur un nommé M. S. Donaldson, impliqué à la fois dans le complot de l'assassinat et dans celui de l'incendie de Philadelphie.
Quatrième séance, 12 Mai. — Les représentants de la presse ne sont pas encore admis cette fois ; . mais des mesures vont être prises par le gouvernement pour que l'on communique aux journaux un résumé des dépositions des témoins, lorsque leur publication n'offrira pas de danger.
L'audience a été consacrée à la question de la défense des accusés. MM. F. A. Aiken et J. W. Clampill, tous deux de Washington, se sont présentés le premier pour la femme Surratt, le second pour O'Laughlin; MM. Frédéric Houe, du Maryland, et Thomas Ewind, ont accepté la défense du docteur Mudd et de Harold. On ignore si les autres accusés auront des avocats.
Il parait que la commission a fait des démarches auprès du barreau de Washington pour en obtenir des défenseurs pour ceux des accusés qui n'en ont pas. On ne sait pas si ces démarches ont abouti.
hne Séance, 13 Mai. — Le principal témoin entendu dans l'audience du 12 Mai est Lewis A. Weichman, commis dans les bureaux du colonel Hoffmann, commissaire général des prisonniers. C'est lui, on se le rappelle, qui a conduit madame Surratt à Surratsville le jour de l'assassinat.
Cette circonstance a donné lieu à un interrogatoire prolongé, dirigé par le général Holt, juge avocat pour les Etats-Unis, et à un contre-interrogatoire par M. Reverdy Johnson, avocat de madame Surratt.
Les voyages de John Surratt au Canada et à Richmond ont été l'objet, à cette occasion, d'une rigoureuse investigation, et c'est là un point des plus importants; car on sait que c'est principalement sur cet incident, — au moins en ce qui est connu du public, — que se base l'odieuse et absurde accusation de complicité portée contre M. JefFerson Davis.
Nous croyons devoir reproduire les demandes et les réponses échangées d'abord entre le juge avocat et le témoin, puis entre M. Reverdy Johnson et le témoin .
D. Quelle connaissance avez-vous d'un voyage que Surratt aurait fait à Richmond?
R. Vers le 23 Mars, — non, c'était le 17, — une femme Slader vint à la maison (la maison Surratt) ; elle alla au Canada et revint le Samedi 23 Mars. M. Surratt la conduisit en voiture à la campagne, vers huit heures du matin, et j'ai appris qu'il avait été à Richmond avec madame Slader ; cette madame Slader devait rencontrer un homme nommé Howe, mais cet homme avait été capturé et ne put pas se trouver avec elle.
D. C'était une coureuse de blocus?
R. Oui, monsieur, elle portait des dépêches au Sud.
D. C'est madame Surratt qui vous l'a dit?
R. Oui, monsieur.
D. Quand Surratt est-il revenu?
R. Il est revenu le 3 Avril.
1). Savez-vous qu'il ait rapporté de l'or avec lui?
R. Oui, il avait de neuf à onze pièces de vingt dollars en or, et de pins quelques greenbacks, environ cinquante dollars. Il resta à la maison à peu près une heure et il me dit qu'il allait à Montréal.
D. Et il partit?
R. Oui, il partit dans la soirée, et je ne l'ai pas revu depuis.
D. A-t-il eu quelque conversation avec vous, en passant, au sujet de la prise de Richmond?
R. Oui, il m'a dit qu'il n'y croyait pas ; il avait vu Benjamin et Davis, et ils lui avaient dit que Richmond ne serait pas évacué.
D. Avez-vous été au Canada depuis ?
R. Oui, monsieur.
D. Qu'y avez-vous appris au sujet de Surratt?
R. Qu'il était arrivé à Montréal le 6, et qu'il était retourné le 12 dans les Etats; qu'il était revenu le 18 et avait retenu des chambres à Saint-Lawrence- Hall. Il en est reparti le même soir à dix heures et demie. On l'a vu quitter la maison d'un M. Butterfield dans un wagon, en compagnie de trois autres personnes.
Contre-interrogatoire par M. Reverdy Johnson.
D. N'avez-vous pas dit que le jeune Surratt vous avait dit qu'il allait à Montréal, en Avril?
R. Oui, monsieur.
D: Avez-vous jamais su qu'il y eût été auparavant ?
R. Non, monsieur. Il était ici dans l'hiver de 1864
à 1865, quelquefois à la maison, quelquefois absent; pendant l'hiver de 1864, particulièrement en Novembre, il était à la campagne la plupart du temps; il n'était pas à la maison d'une manière permanente, il s'absentait quelquefois pendant trois ou quatre semaines.
D. Dans le cours de l'hiver, a-t-il été absent assez longtemps pour qu'il ait pu aller au Canada à votre insu?
R. Oui, monsieur, il aurait pu y aller, mais non revenir à la maison sans que je le susse.
D. Avez-vous quelque connaissance qu'il ait été alors au Canada?
R. Non, monsieur.
D. Étiez-vous en intimité avec lui ?
R. En très-grande intimité.
D. Vous a-t-il jamais fait quelque insinuation sur son projet d'assassiner le Président?
R. Non, monsieur. Il m'a dit, à moi et à ma sœur, qu'il avait l'intention d'aller en Europe pour une spéculation de coton ; quelqu'un, disait-il, lui avait avancé trois mille dollars; il devait aller à Liverpool, puis à Nassau, et de là à Matamoras pour trouver son frère, qui était dans l'armée rebelle, — dans l'armée de Magruder.
D. Avait-il été au Texas avant la rébellion ? C'est du frère que je parle.
R. Je ne sais pas ; je n'ai jamais vu le frère.
D. Etiez-vous dans l'habitude de voir le jeune Surratt tous les jours ?
DE JOHN WÏLRES BOOTIÏ. 187
R. Oui, monsieur ; nous mangions à la même table, nous occupions la même chambre, il couchait avec moi.
D. Pendant toute cette période, vous ne l'avez jamais entendu faire allusion au projet d'assassiner le Président ?
R. Non, monsieur.
D. Avez-vous jamais rien vu qui vous l'ait fait soupçonner?
Le colonel Burnett, assistant du juge avocat, fait opposition à cette question, qui est abandonnée par M. Johnson.
D. Vous n'avez jamais entendu, ni lui, ni personne, dire quoi que ce soit à ce sujet depuis le mois de Novembre jusqu'au jour de l'assassinat?
R. Non, monsieur ; il a dit une fois qu'il allait avec Booth pour se faire acteur ; il a dit aussi qu'il allait à Richmond. Il était bien élevé, et était étudiant en théologie.
D. Etiez-vous étudiant avec lui?
R. Oui, monsieur, je suis resté au collège un an après lui.
D. Pendant cette période, quel était son caractère ?
R. Il était excellent ; quand il partit, il versa des larmes, et le supérieur lui dit que son souvenir serait toujours conservé par les chefs de l'institution.
Welchmann, interrogé sur le compte de madame Surratt, a répondu comme suit:
D. Vous avez pris pension chez elle depuis le mois de Novembre dernier ?
R. Oui, monsieur.
D. Quel a été son caractère depuis ce temps?
R. Son caractère était exemplaire et cligne d'une dame bien élevée sous tous les rapports.
D. Elle est membre de TËglise?
R. Oui, monsieur.
D. Y est-elle assidue ?
■ R. Oui, monsieur.
D. De l'Église Catholique ?
R. Oui, monsieur.
D. Avez-vous été à l'église avec elle?
R. Tous les Dimanches, monsieur.
D. Autant que vous pouvez juger de son caractère au point de vue religieux et moral, elle était exemplaire sous tous les rapports ?
R. Oui. Elle remplissait ses devoirs tous les quinze jours.
D. Si je vous comprends bien, elle paraissait remplir tous ses devoirs envers Dieu et envers les hommes.
R. Oui, monsieur.
F. H. Lloyd dépose:
Il réside à Surrattsviile, Il reconnaît Harold et Atzeroth. Harold est venu plusieurs fois seul à la taverne. Il y est venu aussi avec Surratt et Atzeroth.
Peu de temps avant l'assassinat, les deux derniers y ont laissé deux carabines et des munitions, en disant qu'on viendrait bientôt les reprendre, et qu'en
attendant on les leur gardât cachées entre les solives des planchers.
Le Lundi avant l'assassinat, i] a rencontré madame Surratt près de sa maison. Il ne pouvait comprendre ce qu'elle lui voulait, mais elle lui parla d'armes à feu et lui dit qu'on en aurait bientôt besoin.
Dans la soirée du 14, madame Surratt est venue chez lui vers cinq heures, et lui a dit de tenir prêts les objets en question, que l'on allait venir chercher. Elle laissa un fusil de munition -enveloppé dans du papier pour être remis aux mêmes personnes, et lui a dit de leur donner aussi une bouteille de whiskey.
Vers minuit, dit Lloyd, je fus appelé, et je trouvai à la porte deux hommes à cheval; l'un était Harold. Il présenta Booth, qui resta à cheval-, ce cheval était blanc ou gris-clair, haut d'envirpn seize mains et demi (la main est de quatre pouces anglais). Harold montait un cheval bai.
Il mit pied à terre, et entra à la barre, où il prit une bouteille de whiskey; il en donna à Booth et en but lui-même; puis il rapporta la bouteille sur le .comptoir. Booth n'est pas descendu de cheval. Harold a dit :
« Lloyd, pour l'amour de Dieu, dépêchons-nous; donnez-moi ces choses, » comme si je devais savoir ce qu'il voulait dire. Je les leur donnai. Ils ne restèrent que cinq minutes.
Ils ne prirent qu'une carabine, Booth disant qu'il ne pouvait pas se charger de l'autre, parce qu'il avait la jambe cassée. Au moment où ils allaient partir, Booth me dit :
* Je vais vous apprendre une nouvelle : je suis bien sûr que nous avons tué le président et probablement M. Seward aussi. »•
Harold monta à cheval et ils s'éloignèrent. J'ai appris l'assassinat du président le lendemain matin vers neuf heures.
Je n'ai jamais vu le docteur Mudd. Je n'ai jamais vu Arnold non plus ; je ne le connais pas.
Il est sis heures et demie. La commission s'ajourne à lundi matin, dix heures.'
Sixième Séance, 15 Mai. — Outre les défenseurs choisis par les accusés Harold, Mudd, et Mary E. Surratt, les avocats suivants assistent aux débats :
M. William E. Doster, pour Atzeroth et Lewis Payne.
Et M. Walter Cox, pour O'Laughlin.
L'accusé Samuel Arnold a demandé, dans cette audience, à être jugé par un tribunal civil, attendu qu'en temps de paix les conseils de guerre n'ont plus de raison d'être.
Après une courte délibération, le conseil a déclaré l'objection non fondée.
Samuel Arnold a demandé alors à être jugé séparément par le conseil de guerre; mais le conseil a encore passé outre.
Une partie des dépositions recueillies pendant la séance du 15 n'a pas été publiée. Ce sont celles qui précèdent l'interrogatoire de Mary Van Tine, que nous donnons ci-dessous. Elles établissent qu'un offi-
cier au service de la Confédération et appartenant à l'état-major du général' Edward Johnson, s'est lié, vers la fin de 1864, avec Wilkes Booth et un individu nommé Shepherd. A la suite de plusieurs entrevues, Booth assura à l'officier, en présence d'un témoin, que la Confédération n'était pas encore perdue, et il causa plusieurs fois avec lui et avec d'autres de la mort prochaine du Président Lincoln , Ses interlocuteurs admettaient généralement que cette mort était devenue nécessaire. Deux autres témoins ont déposé qu'ils ont vu Booth en conférence avec George N. Sanders , pendant un voyage au Canada, et ils croient pouvoir affirmer qu'ils ont vu aussi Booth causer avec Clay7 Holcombe et Thompson.
Déposition de Marie Van Tine, examinée par le juge Hatt.
Le témoin tient un hôtel garni à Washington.
D. Voulez-vous regarderies prisonniers qui sont à la barre et nous dire si, au mois de Février dernier, vous avez vu quelqu'un d'entre eux, et lequel?
R. Deux de ces messieurs occupaient des chambres dans ma maison, Arnold et O'Laughlin
D. A quels moments du mois de Février ont-ils pris des chambres dans votre maison?
R. Autant que je puis me rappeler, c'était le 10 ; mais je ne puis me rappeler exactement la date.
D. Avez-vous connu John Wilkes Booth de son vivant?
R. Je l'ai connu comme venant à ma maison pour
y voir des messieurs qui y occupaient des chambres.
D. Est-il venu souvent rendre visite aux prisonniers O'Laughlin et Arnold?
R. Oui, fréquemment.
D. Les entrevues se passaient-elles entre Booth et eux seuls, ou "bien Booth était-il accompagné?
R. Je n'ai jamais vu personne avec lui.
D. Yous rappelez-vous la dernière fois que Booth a joué dans cette ville, vers le 18 ou le 20 Mars?
R. Oui.
t). Les prisonniers vous ont-ils donné des billets pour cette représentation?
R. Oui, j'avais exprimé le désir que lui et M. O'Laughlin me donnassent des billets.
D. Booth paraissait-il être également intime avec ces deux hommes? Avec lequel était-il le plus intime?
R. Je ne puis dire; il demandait tantôt l'un, tantôt l'autre; cependant je crois qu'il demandait plus souvent O'Laughlin. •
D. Avez-vous vu quelques armes dans leur chambre ?
R. J'y ai vu une seule fois un pistolet.
Contre-interrogatoire du témoin, par V avocat M. Cox.
D . Les prisonniers ont-ils dit qu'ils étaient ou qu'ils avaient été dans le commerce des huiles? R. Qu'ils y étaient.
D. Était-ce pendant la première ou la dernière partie du temps qu'ils ont demeuré chez yous?
R. Je pense qu'ils étaient chez moi depuis deux bu trois semaines.
D. Les visites de Booth étaient-elles plus fréquentes en Février ou en Mars, pendant la dernière partie du temps qu'ils étaient chez vous?
R. Je pense que c'était à peu près la même chose pendant tout le temps; il venait assez constamment.
D. Avez-vous été présente à quelqu'une de leurs conversations?
R. Non, jamais.
D. Yous n'avez jamais rien su de leurs conversations?
R. Non.
Témoignage de Henri Williams, homme de couleur.
D. Dites à la cour si vous connaissez les prisonniers O'Laughlin et Arnold; regardez, et dites, si vous les avez déjà vus ?
R. Je connais M. O'Laughlin, mais non Arnold. m
D. Avez-vous jamais rencontré M. O'Laughlin, et où?
R. A Baltimore.
D. Quand?
R. En Mars dernier ; je lui ai porté une lettre.
D. De qui était cette lettre?
R. De M. Booth.
D. John Wilkes Booth, l'acteur?
R. Oui, monsieur,
D-. Lui portiez-vous des lettres à lui seul, ou à lui et à Arnold?
R. J'en ai porté une à Arnold, je l'ai donnée aune dame qui me dit qu'elle la lui remettrait.
M. Cox, le défenseur, fit observer qu'il s'opposait à ce qu'on poursuivît cette question. Cette objection ne fut pas admise et l'interrogatoire continua.
D. Ainsi, vous avez délivré cette lettre à la pension de O'Laughlin. Vous a-t-il dit où O'Laughlin demeurait?
R. Il m'a dit qu'il demeurait dans Exeter Street.
D. Mais avez-vous porté la lettre à Arnold?
R. Non, monsieur ; j'en ai porté une à la maison, je ne savais pas moi-même pour qui elle était.
D. De qui était cette lettre?
R. M. Booth me l'avait donnée; il m'avait demandé si je voulais porter une lettre à cette maison; il m'a dit de l'emporter au numéro qui était sur la lettre.
D. En avez-vous porté plus d'une?
R. Deux.
D. A qui avez-vous donné la seconde?
R. A M. O'Laughlin.
D. Pour qui O'Laughlin vous dit-il que la lettre était?
R. Eh bien, je lui ai dit : Voici une lettre que M. Booth m'a donnée pour vous, et ce fut tout.
D. Alors Booth vous a dit que la lettre était pour O'Laughlin.
M. Cox fit une nouvelle objection.
Le juge avocat général remarqua que le seul objet en vue était d'établir l'intimité qui existait entre ces individus au moyen de leur correspondance.
M. Cox dit qu'il n'admettait aucune preuve provenant de l'envoi d'une lettre à qui que ce soit. C'était un acte qui ne regardait que Booth et dont le défendeur n'était pas responsable.
Le juge avocat général dit alors qu'il ne se servait pas de la lettre comme témoignage, mais seulement du fait de leur correspondance. Finalement, l'objection a été rejetée par la cour.
D. Quand avez-vous porté cette lettre?
R. C'était en Mars.
D. En êtes- vous sûr?
R. Oui, monsieur.
D. En Mars dernier?
R. Oui, monsieur.
Déposition de J. P. Early.
Le témoin connaissait O'Laughlin ; il a voyagé avec lui de Baltimore à Washington le Jeudi, veille de l'assassinat. A l'arrivée, O'Laughlin lui demanda de l'accompagner à l'Hôtel National,
D. L'avez-vous vu avec Booth ?
R. Non; je n'ai vu Booth qu'une fois, sur la scène.
D. Avez-vous vu O'Laughlin ce jour-là?
R. J'ai été avec lui la plus grande partie de la journée. Nous avons couché cette nuit-là à l'Hôtel
"Métropolitain ; nous sommes allés le matin à la maison de Welch et nous avons déjeuné à quatre. Comme nous passions devant l'Hôtel Métropolitain, je me suis arrêté pour aller aux cabinets d'aisance. Quand je suis sorti j'ai rencontré M. Anderson qui m'a dit qu'il attendait O'Laughlin ; qu'il était monté pour voir Booth ; nous avons attendu trois quarts d'heure, et comme il ne descendait pas, nous sommes partis.
D. A quelle heure est-il allé chez Booth ?
K. Je pense que c'était vers midi.
D. A quelle heure l'avez- vous vu* pour la dernière fois?
R. J'ai bu considérablement ; je me rappelle l'avoir vu sortir assez tard du restaurant de Lee Shore. Il était avec Fowler ; je ne me rappelle pas si c'était avant ou après l'assassinat. Je suis allé me coucher immédiatement. Fowler avait été employé par le frère d'O'Laughlin.
D. O'Laughlin est-il retourné à Baltimore?
R. Le lendemain, par le train de trois heures, nous gommes allés, en arrivant, à la recherche de la femme d'un gentleman qui était malade à Washington, et de là chez O'Laughlin. En sortant, il me dit qu'il ne coucherait pas à la maison. Je vis son frère, qui me dit qu'on le tourmenterait à cause de son intimité avec Booth.
Contre-interrogatoire par V avocat M, Cox.
D, Qui était avec O'Laughlin et vous ? R. Anderson et Edward Murphy.
D. Qu'étiez-vous venu faire?
DE JOHN WtLRES BOOTH. 197
R. Voir les illuminations.
D. Où avez- vous passé la nuit du Jeudi?
R. A l'Hôtel Métropolitain; Anderson, Smith, et moi, nous avons couché dans la même chambre ; et comme il avait signé le registre le dernier, on lui donna une autre chambre. Le lendemain, je l'ai réveillé, et nous sommes descendus déjeuner à la maison Welch, sur l'avenue de la 10e rue, et ensuite nous sommes revenus à l'Hôtel National.
D. Vous ne savez s'il vit Booth?
R. Je ne sais pas, monsieur; nous sommes restés trois quarts d'heure à l'attendre dans l'hôtel, et comme il ne descendait pas, Anderson décida de s'en aller ; mais, comme nous sortions, il se fit faire quelques cartes par un écrivain ; nous avons descendu l'avenue jusqu'au restaurant de Lee Shore, je pense, et comme il n'était pas là, nous sommes revenus prendre les cartes que l'écrivain avait faites pour Anderson; il écrivit mon nom sur une de ces cartes, et nous avons alors décidé d'envoyer ces cartes à la .chambre de Booth pour avertir O'Laughlin de descendre; les cartes nous furent rapportées, puisqu'il n'y avait personne dans la chambre.
D. Combien de temps O'Laughlin a-t-il été dans votre compagnie ce jour-là ?
R. Nous avons fait une promenade dans différentes parties de la ville, et nous sommes revenus dîner à la niaiscfti de Welch.
D. O'Laughlin vous a-t-il accompagné après dîner ?
R. Je me rappelle seulement qu'il est venu de
cinq à six heures avec moi chez un ami. Nous sommes montés ensuite auprès du dépôt de Baltimore ; nous sommes revenus chez Lee Shore, et nous avons fini par aller souper chez Welch.
D. Alors vous étiez chez Lee Shore après l'assassinat. Y avez-vous passé la nuit?
R. Tous, monsieur.
D. Et O'Laughlin ?
R.# Je n'en sais rien. Murphy aussi n'y était plus.
D. Quelle était sa conduite?
R. Saine, autant que j'ai pu le voir; il était un peu jovial.
D. Etait-il de bonne humeur ?
R. De très-bonne humeur en montant dans l'omnibus.
D. Quelque peu nerveux?
R. Oui, monsieur.
Samuel B. Strugg a vu O'Laughlin avec Booth vers le 1er Avril ; ils parlaient d'une manière intime dans une maison voisine du département du Trésor. Booth parla presque tout le temps. Quand j'arrivai, O'Laughlin me prit à part et me dit que Booth était occupé avec un ami .
Contre-interrogatoire par M. Cox.
D. Vous dites que vous avez assisté à la conférence qui a eu lieu dans une maison de l'avenue? Pouvezvous nous dire avec certitude la date de cette conférence ?
R. Je le pourrais si j'avais en main les passes que
j'avais obtenues; mais je ne puis pas le dire d'une manière positive,
Déposition de David Stanton.
D. Examinez le prisonnier O'Laughin et dites à la cour si vous l'avez jamais vu antérieurement en donnant lès dates?
R. Je l'ai vu. C'est celui qui est entre les deux soldats. *
D. Dites-nous quand et où vous l'avez vu.
R. La nuit qui précéda l'assassinat, à la maison du secrétaire de la guerre. Il resta là quelques moments jusqu'à ce que je l'eusse invité à sortir.
D. Avez- vous eu quelque conversation avec lui dans la maison?
R. Je lui demandai ce qu'il faisait là. Il me pria alors de lui dire où était le secrétaire. Je lui répondis qu'il se trouvait sur le perron.
D. A quelle heure était-ce ?
R. Vers dix heures et demie, il y avait foule devant la maison ; on donnait une sérénade au général Grant et au secrétaire de la guerre.
D. Avez-vous vu un homme en embuscade près de la maison?
R. Non; il était onze heures avant que je fusse arrivé. O'Laughlin me demanda simplement où était le secrétaire ; je le lui indiquai, mais il n'alla pas le voir et ne me dit pas quelle affaire l'amenait.
Septième Séance, 16 Mai. — Parmi les témoins entendus, se touve M. Browing, secrétaire particulier du Président Johnson, qui a déclaré que, le soir de l'assassinat, il a trouvé dans sa boîte aux lettres une carte adressée au Président, et portant ces mots : « Je ne voudrais pas vous déranger, êtes-vous chez vous? J. Wilkes Booth, »
Le major Enox et le sergent Hutter ont déclaré que, le 13 Avril, la résidence du secrétaire de la guerre était illuminée en l'honneut* des récentes victoires. Le générai Grant, sa femme et d'autres personnes se trouvaient dans la maison à ce moment. O'Laughlin, que les témoins déclarent reconnaître, s'est introduit dans la maison, et répondant à une question, il a prétendu être un homme de loi qui connaissait parfaitement le secrétaire Stanton. L'accusé paraissait ivre. Il a demandé à entrevoir le général Grant. Cela se passait vers neuf heures. •
Le docteur Stone a rendu compte de l'état de M. Lincoln immédiatement après le crime. La balle extraite de la tête est montrée au témoin, qui la reconnaît, l'ayant marquée avec un canif des initiales « A. L. »
Le sergent Cobb, qui se trouvait de garde sur le pont de l'Arsenal maritime la nuit de l'assassinat, a vu Booth et son compagnon passer dans le Maryland. Interpellé par le témoin, Booth répondit qu'il se rendait à sa maison, à la campagne, près de Greensboro.
Le pistolet trouvé dans la loge du théâtre a été présenté à la cour et identifié.
Le lieutenant Lavett, envoyé à la poursuite de l'assassin, a fait un rapport intéressant de son expédition et a rendu compte des faits et gestes du D1' Mudd, qui a soigné la jambe de Booth. La botte, qui a dû être coupée, est présentée à la cour. Elle porte à l'intérieur ces mots : « J. Wilkes. »
L'officier Lloyd, qui s'était également mis à la poursuite des fugitifs, a déclaré que le D1* Mudd nia d'abord les avoir vus, mais qu'ensuite il se rappela avoir donné des soins à Booth, bien que celui-ci cherchât à se déguiser.
Les dépositions de plusieurs employés du théâtre Ford, rendant compte des allées et venues de Spangler dans la journée du 14, de ses rapports avec Booth et des arrangements qu'il avait pris pour faciliter sa fuite, compromettent gravement cet accusé.
Nous croyons devoir rapporter avec quelque étendue le témoignage de Henry Steinacher. C'est Cockerell qui a donné à Steinacher la majeure partie des renseignements que celui-ci produit, et c'est de ces propos de seconde main que Steinacher témoigne devant la cour.
D. Vous rappelez-vous les traits de Booth? Regardez cette photographie.
R. Il y a de la ressemblance, mais la figure était plus pleine.
D. Avez-vous eu quelques conversations relativement aux affaires publiques, tandis que vous étiez avec lui ?
R. Oui, monsieur.
D. Veuillez raconter ce que vous a dit Booth à l'égard- du projeta d'attaque contre le Président des Etats-Unis. Rapportez tout ce qu'il a dit.
R. Booth et d'autres m'ont demandé ce que je pensais sur la probabilité du succès de la Confédération, et je leur ai dit qu'après une chasse comme celle que nous avions reçue àGettysburg, les choses me parais-' saient bien sombres. Booth m'a dit : « C'est un nonsens. Si seulement nous jouons convenablement notre rôle, la Confédération gagnera son indépendance ; il faut que le Vieux Abe must go up the spout , et la Confédération sera indépendante, n'importe comment. »
D. Comment avez-vous compris cette expression : Must go up. the spout ?
R. C'était une expression usuelle, signifiant qu'il fallait le tuer ; je l'ai toujours comprise ainsi.
D. Les citoyens qui étaient avec lui ont-ils pris part à la conversation ?
R. Oui, monsieur.
D. Partageaient-ils ses sentiments?
R. Certainement.
D. Booth savait-il que vous fussiez un soldat Confédéré?
R. Oui, monsieur.
D. Vous êtes-vous trouvé avec un certain nombre d'officiers Confédérés, avec la brigade Stonewall?
R. Oui, monsieur; c'était trois ou quatre jours après, je fus appelé dans un des camps régimentaires et l'on me dit que des étrangers de mes amis
DE JOILN WILKES BOÔTH. 203
désiraient me voir; je ne savais qui c'était; lorsque j'arrivai au camp, je trouvai ces trois personnes, et fus présenté par le capitaine Randoiph à Booth et à Stephens.
D. Était-ce là la brigade Stonewall?
R. C'était au camp du deuxième régiment de la Virginie.
D. Savez-vous ou ne savez-vous pas s'il y a eu un meeting secret des officiers à cette occasion?
R. Le soir même il y a eu un meeting secret auquel je n'ai pas été admis,
D. Vous a-t-on dit quel était le but de ce meeting et ce qui y avait été décidé?
R. Un officier qui avait assisté au meeting m'a dit ce qui s'était passé.
D. Booth assistait-il à ce meeting?
R. Je le crois; ils étaient tous réunis.
D. Que vous a-t-il dit sur l'objet et les résolutions de ce meeting?
R. L'objet du meeting était, d'après ce que j'ai appris ensuite, d'envoyer certains officiers en service détaché au Canada et sur les frontières, de délivrer .les prisonniers, de réduire les villes du Nord en cendres, et finalement, de courir sus aux membres du cabinet et de tuer le Président. Tel était l'objet principal. J'ai entendu dire cela plus de mille fois, mais jamais autant qu'à l'époque où j'ai été informé que c'était là le but du meeting; j'avais toujours auparavant considéré cela comme une rodomontade banale.
D. Quel est le nom de l'officié? qui vous a ainsi renseigné sur le but du meeting?
R. Un lieutenant Cocker ell.
D. A quelle partie du service appartenait-il, savezvous?
- R. Au régiment Virgïnien, je crois, et à la même compagnie que le capitaine Beall, le capitaine qui a été exécuté à l'île du Gouverneur.
D. A-t-il été. dit quelque chose sur le rôle que le capitaine Beall, le même qui a été exécuté, devait remplir dans ces mouvements au Nord?
R. Cockerell m'a dit que Beall était en service détaché, et que nous entendrions parler de lui.
D. Cockerell était membre du meeting, avez-vous dit?
R. Oui, monsieur.
D. Avez-vous vu à ce moment Booth et Cockerell en rapport ensemble ?
R. Je ne les ai pas vus particulièrement ; je les ai vus ensemble dans la foule.
D. Booth faisait société avec tous les officiers ?
R. Au moins avec beaucoup d'entre eux.
D. Avez-vous eu connaissance de quelque autre secrète association ou meeting avant un but semblable à une époque quelconque, dans le service auquel vous étiez attaché ?
R. Je n'ai pas entendu parler de l'existence d'ordres secrets ayant certains objets dans le but d'assister la Confédération ; j'ai souvent entendu prononcer un nom, celui du Cercle-d'Or, et plusieurs fois celui des Fils de la Liberté.
D. Combien d'années dites-vous que tous avez été dans le service des Confédérés?
R. Pas tout à fait trois ans.
D. Dites si dans la dernière ou dans les deux dernières années, depuis que les revers de la Confédération ont commencé, il n'a pas été souvent et librement parlé, comme un but auquel il faudrait arriver, de l'assassinat du Président des États-Unis?
R. Oui, monsieur, j'en ai entendu parler bien souvent.
D, N'en avez-vous pas entendu parler librement clans les rues de Richmond, parmi les personnes attachées au gouvernement rebelle?
R. Oui, monsieur.
D. Vers quelle époque vous rappelez-vous avoir, pour la dernière fois, entendu des propos de ce genre à Richmond ?
R. Après la bataille de Chancellorsville, alors que le général Kilpatrick, je crois, était en incursion près de Richmond; à cette époque j'en ai entendu quelque chose : j'étais alors en congé à Richmond.
D. Ne dites- vous pas que, lorsqu'on exprimait le sentiment de la nécessité de l'assassinat du Président des Etats-Unis, ce sentiment était généralement partagé dans le service?
R. Oui, monsieur.
D. Le service détaché dont vous parlez, n'avait-il pas trait au Canada, et à là destruction des villes du Nord, le long de la frontière Canadienne ?
R. Cela voulait dire hors des lignes Confédérées, soit dans les villes du Nord, soit au Canada.
D. Comprenez-vous que le « service détaché » devait être exécuté dans cette direction le long de la frontière Canadienne et dans nos villes du Nord ?
R. Le « service détaché « était une locution convenue dans l'armée Confédérée dans un tel but.
D. Cela signifie ce genre de guerre?
R. Oui, monsieur.
D. Vous voulez dire qu'il s'agissait de réduire en cendres les villes du Nord, Comprenez-vous que le moyen qui devait être employé dans ce genre de guerre était de mettre le feu à nos villes ?
R. Oui, monsieur, brûler les villes et en amener le peuple à être fatigué de la guerre, et, par ce moyen, déterminer une révolution parmi la population du Nord, tel était le plan.
Cette déposition, comme on le voit, indique, jusqu'à un certain point, les relations de Booth avec quelques officiers du Sud, et la connexion qui existerait entre la tentative d'incendie et l'assassinat du Président. Elle confirme également le fait que des propos de ce genre se colportaient soit dans l'armée, soit àRichmond ; ce qui, du reste, n'est un mystère pour personne, puisque, à certaine époque où les affaires de la Confédération commençaient à rouler sur la pente du désastre, on a vu les journaux du Sud y faire des allusions menaçantes. On verra plus tard comment ces propos vagues et indéterminés qui ne s'appuient, dans leur partie la plus importante, que sur un témoignage par ricochet, sont les seuls qui impliquent directement soit le Président
DE JOfL\ WILKES BOOTII. 207
de la Confédération, soit les autres personnages compris avec lui dans l'horrible accusation lancée contre eux.
Voici aussi, dans ses détails principaux, la déposition d'une dame de New-York, qui a trouvé une lettre dans laquelle la personne à laquelle elle était adressée était désignée comme devant être la Charlotte Cordaydu dix-neuvième siècle.
Cette dame est madame Mary Hudspeth, qui réside à Harlem. Dans le mois de Novembre dernier, elle s'est trouvée dans un car de la troisième avenue, à côté de deux individus dont l'un, suivant la conversation qu'ils avaient ensemble, devait partir le surlendemain pour Washington, et l'autre le soir même pour Newburg et Newbern. L'un était bien mis et de tournure distinguée. Le témoin croit reconnaître Booth, d'après le portrait qui lui est présenté; l'autre était vêtu grossièrement et paraissait vulgaire ; il prenait le nom de Johnson. Le premier, qui était près de la dame, portait de faux favoris et avait une main gantée ; l'autre était nue et remarquablement belle. L'autre témoignait un grand regret de n'avoir pas été désigné pour aller à Washington à la place de son camarade. Ils descendirent vers la vingtsixième ou la vingt-septième rue. Quand ils furent éloignés, la fille de madame Hudspeth ramassa une enveloppe qu'ils avaient laissé tomber. Cette enveloppe contenait deux lettres, dont voici la traduction : —
« Cher Louis, voici enfin arrivé le temps que nous avons tous si vivement désiré, et c'est de vous que tout dépend. Comme il était convenu, avant votre départ, nous devions tirer au sort. Nous avons fait en conséquence, et c'est vous qui devez être la Charlotte Corday du dix-neuvième siècle. Quand vous vous rappellerez le vœu terrible, solennel par lequel nous nous sommes liés, vous comprendrez qu'il n'y a pas à reculer. Abe doit mourir , et maintenant. Yous pouvez choisir vos armes, la coupe, le couteau, la balle. La coupe nous a manqué une fois et peut nous manquer encore. Johnson, qui vous remettra cette lettre, a été comme un enragé démon depuis le meeting, parce que ce n'est pas sur lui qu'est tombé le lot de débarrasser la monde du monstre. Il dit que le sang de son vieux père à cheveux blancs et celui de son noble frère l'appellent à la vengeance, et que cette vengeance il l'aura. Si ce n'est pas sur la tête principale, ce sera sur celle de quelqu'un des généraux altérés de sang. Butler lui conviendrait.
« Comme nos plans étaient bien mûris et bien arrêtés, nous nous sommes séparés, et, au moment de partir pour Détroit, je veux vous dire seulement que tout repose sur vous. Vous savez où trouver vos amis. Yous savez vous déguiser si parfaitement et si complètement, qu'à moins de le savoir, aucune dépêche télégraphique de police ne pourrait vous faire arrêter. Le gentleman anglais Harcourt ne doit pas agir avec précipitation; il a dix jours, vous vous le rappelez. Frappez pour vos foyers, frappez pour votre
pays, prenez votre temps, mais frappez juste. Faitesvous introduire, flattez-le, écoutez ses histoires, la brute n'en a plus beaucoup à raconter à ses amis terrestres. Faites tout et rejoignez-nous à l'endroit convenu dans la quinzaine. Jointe à cette lettre, vous en trouverez une de la pauvre Leenea. Je vous dirai le motif de ceci quand je vous reverrai. Répondezmoi par Johnson. Je voudrais aller près de vous, mais mon devoir m'axjpelle dans TOuest. Vous entendrez probablement parler de moi à Washington. Saunders ne fait rien de bon pour nous en Canada. »
La seconde lettre n'a aucune importance particulière. Elle est écrite par une femme éplorée qui supplie son mari de revenir près d'elle. Elle est adressée à Louis, de même que la précédente, qui commence, comme on l'a vu, par ces mots : « Cher Louis », ce qui ne concorde pas avec la personnalité de Booth.
D. Qu'avez-vous fait de ces lettres après en avoir reconnu le caractère?
R. Je les ai portées d'abord au général Scott, qui m'a demandé de les lui lire. Il a pensé qu'elles étaient d'ujie grande importance et m'a engagée à les remettre au général Dix. J'ai suivi son avis, et je les ai remises au général Dix.
Cette déposition a été suivie de celle de John Deveney, 'qui a affirmé avoir vu John "Wilkes Booth causer avec George N. Saunders à. l'hôtel Saint- Lawrence, à Montréal. Ils paraissaient en conversa-
tion confidentielle, et il les a aussi vus buvant ensemble à l'hôtel Dowley. C'était bien, le témoin en est certain , George N. Saunders, -qui était autrefois agent de la marine à New-York. Il est moins positif à l'égard de Clay, de Holcomb, et de Thompson. Il termine en disant : « Saunders dit qu'il ne l'a jamais vu, mais Saunders dit un mensonge, car je l'ai vu; je l'ai vu causer avec lui. »
Viennent ensuite divers témoignages relatifs à Spangler, employé au Théâtre Ford comme machiniste. Il en résulte que Booth venait quelquefois au théâtre à cheval, qu'il avait l'habitude d'entrer par la porte de derrière; que, dans ces occasions, Spangler gardait son cheval, le mettait à l'écurie, et en avait soin; que, le soir de l'assassinat, Booth est venu, qu'il a appelé Spangler pour lui remettre son cheval, que Spangler l'a fait garder par un autre personne, et est retourné à ses occupations sur la scène. Il est attesté en outre que, dans la journée, M. Ford a été décorer la loge du Président, qu'il a emmené avec lui plusieurs des machinistes, dont Spangler faisait partie, pour retirer la cloison, et que, cette besogne faite, Spangler a quitté la loge avec les autres. Il n'est pas établi qu'il y soit resté seul un instant, ni qu'il ait placé la barre de bois pour condamner la porte, ou fait lé trou de vrille ou dévissé les serrures.
Une déposition intéressante est celle d'un acteur nommé Samuel Knapp Chester, à qui, en Novembre dernier, Booth a révélé ses desseins en l'engageant
à entrer dans le complot. Il ne s'agissait encore, à cette époque, que d'enlever le Président avec plusieurs membres du gouvernement, et de les conduire à Richmond. Chester a résisté malgré les offres d'argent qui lui étaient faites. Booth a ensuite cherché à l'intimider par des menaces; mais, finalement, il a renoncé à ses poursuites, sous la promesse formelle du secret.
Les autres témoignages n'ont pas d'intérêt.
Séance, 1*7 Mai. — A l'ouverture de l'audience, le général Harris a rappelé que samedi dernier il avait fait opposition à l'admission de l'honorable M. Roverdy Johnson comme conseil, par le motif que, dans une lettre datée de Baltimore, 7 Octobre dernier, il avait déclaré que le serment prescrit par la convention constitutionnelle était illégal. Le général Harris, à l'appui de son opposition, a lu la lettre en question, concluant en ces termes : —
« C'est en réalité la seule voie qu'ait le peuple de se protéger, et aucune loi morale ne peut être violée par ce moyen, parce que l'exigence du serment est au delà de la portée de la constitution, et que cette exigence est également nulle. «
On a remarqué que depuis le 16 M. Reverdy Johnson n'a pas assisté aux débats. On explique ce fait par l'opposition du général Harris. On dit qu'il a été exclu. Madame Surratt est assistée par deux autres avocats.
Jusqu'à ce jour, la presse et les personnes nécessaires au procès avaient seules été présentes aux séances. Une vingtaine de personnes étrangères aux débats, presque toutes des dames," y assistaient aujourd'hui. On n'est admis que sur un permis du général Hunter.
Les interrogatoires de cette séance ont roulé à peu près exclusivement sur la fuite de Booth et de Harold, jusqu'au moment de leur capture. Les incidents qui en ressortent ont tous été rapportés dans les comptes rendus précédents. La seule circonstance nouvelle qu'ils révèlent, c'est que le docteur Mudd avait été précédemment, à n'en pas douter, en rapport avec Booth, et que, dans le mois de Novembre dernier, il l'avait présenté à un fermier du bas Maryland, à l'occasion d'un achat de chevaux. Les réticences et les dissimulations du docteur Mudd tendent à le compromettre gravement, quoique, tout en établissant une complaisance coupable pour faciliter la fuite des assassins, elles ne fournissent aucune preuve légale de sa complicité dans l'assassinat.
La comparution du sergent Corbett, qui a fait feu sur Booth dans la grange, a causé une certaine sensation. Elle a eu pour effet de faire sortir la plupart des accusés de l'état de prostration dans lequel ils sont plongés et d'exciter leur curiosité. Il n'a, du reste, fait connaître aucun incident qui n'ait déjà été publié. Il a expliqué comment il avait été amené à tuer Booth après avoir offert d'entrer seul dans la grange pour le saisir, en réitérant la déclaration
DE JOHN WILKES BOOTIÏ. "Mo
qu'il n'avait tiré que quand il avait vu la vie de ses camarades menacée.
M. John F. Coyle, l'un des propriétaires du National Inteïligencer de Philadelphie, a été appelé à témoigner sur le fait que Booth aurait déclaré, avant de mourir, avoir rédigé à l'intention de ce journal une longue lettre exposant les motifs qui l'avaient décidé à l'assassinat, M. John F. Coyle a affirmé qu'il n'avait jamais reçu aucun document de ce genre.
A propos de lettres, on se rappelle qu'à l'ouverture du procès, le bruit a été répandu qu'on avait trouvé sur le cadavre de Booth un papier contenantla preuve formelle de la complicité de M. Jefferson Davis dans l'assassinat . On reparle aujourd'hui de cette prétendue lettre, et voici ce qui transpire à ce sujet : —
La lettre en question est écrite en chiffres. Elle était dans la poche de Booth ; on n'avait pu la lire tout d'abord, faute d'avoir la clef de récriture de convention. Mais une autre lettre écrite en caractères semblables avait été trouvée antérieurement dans la maison de M. Jefferson Davis, àBichniond, et celle-ci, à laquelle on n'avait primitivement attaché que peu d'importance, a servi à faire déchiffrer cellelà. On ne sait pas encore ce qu'a révélé cette lecture, mais on affirme qu'il en résulte la preuve que M. Davis était en communication avec les émissaires du Canada, et que le sujet de la correspondance était l'assassinat projeté, lequel était clairement favorisé par M. Davis.
Nous donnons ces assertions sous bénéfice d'inventaire ; comme on le voit, le procès, qui, en somme, n'a pas été très-émouvant jusqu'ici, touche aux questions brûlantes et va enfin satisfaire la légitime impatience du public. Il ne s'agit guère, en effet, du ramassis de misérables qui sont sur les bancs et qui, à une ou deux exceptions près, ne méritent pas grand intérêt. Mais la chose importante, ce qui donne à cette affaire une grandeur historique, c'est la question de savoir si, oui ou non, les chefs du gouvernement Confédéré, qui s'étaient concilié la sympathie et le respect du monde, se sont souillés, eux et leur cause, d'un crime réprouvé par la morale de tous les pays et de tous les temps.
Or le moment est arrivé où « il faut » que ce mystère soit dévoilé. On attend les preuves, et l'opinion publique les demande; quand elles seront fournies, nettes, éclairées, substantielles, et surtout « authentiques », il n'y aura plus une voix aux États- Unis, .ni ailleurs, pour réclamer les moindres circonstances atténuantes en faveur de M. Jefferson Davis et de ses anidés. Jusque-là, les déclamations, les injures, les indécences prodiguées par une certaine presse sont de trop. Le moment est assez solennel pour qu'on l'attende avec dignité. Il y va de l'honneur d'une partie éminente de la nation Américaine.
Neuvième séance 19 Mai. — Le témoin William Williams, dûment assermenté, dépose que, faisant
partie d'un détachement envoyé à la poursuite de Booth, il s'est présenté à la résidence du docteur Mudd le 18. Celui-ci était absent, mais sa femme s'offrit à aller le chercher dans le voisinage. Quand il revint, le témoin lui demanda s'il avait connaissance du passage de deux étrangers dans la localité; il répondit négativement. Questionné sur la nouvelle de l'assassinat du Président, il répondit d'une manière évâsive qu'il en avait entendu parler à l'église dans la matinée du Dimanche. Le 21, le témoin revint avec son détachement pour procéder à l'arrestation du docteur. Il le trouva chez lui. Il confessa avoir reçu deux hommes dans la nuit du 14, dont l'un avait une jambe cassée ; mais, quoiqu'il eût été présenté à Booth antérieurement, il déclara ne point l'avoir reconnu.
Madame Mudd a dit que son mari avait soigné le blessé, dont une botte était restée dans la maison. En examinant cette botte, le témoin y vit le nom de Wilkes Booth, écrit à la main par le bottier Newyorkais qui l'avait confectionnée. Les deux étrangers sont partis à cheval dans l'après-midi du Samedi.
Le contre-interrogatoire de ce témoin ne révèle aucun fait nouveau.
Le témoignage du témoin Simon Gavaben , un ami du docteur Mudd, corrobore les faits énoncés dans la déposition précédente. Le docteur Mudd a d'abord nié avoir connaissance du passage des deux étrangers, puis, pressé de questions, il a avoué leur avoir donné asile, sans les connaître. Ce témoin as-
sure que le docteur a été les conduire jusqu'à un mille de sa résidence, et leur a indiqué la route qu'ils devaient suivre.
Madame Emma Offult, belle-sœur de M. Lloyd, est ensuite interrogée. La déposition de ce témoin ne porte que sur des faits concernant l'entrevue tenue le 11 Avril, à Uniontown, entre madame Surratt et M. Lloyd.
Le témoin suivant est le nommé William Jett, ancien soldat Confédéré, employé dans les bureaux du commissariat. Dans la matinée du 18 Avril, il aperçut sur sa route en se rendant dans ses foyers, dans le comté de Fauquier, un wagon dont il vit sortir Harold. A la vue d'un uniforme Confédéré, celui-ci devint communicatif et demanda au témoin s'il ne clierchait pas à lever une troupe de guérillas pour se rendre dans le Sud. Harold ajouta brusquement : « Je suis ici avec mon frère blessé, et nous sommes les assassins du Président. » Le témoin et ses compagnons se rendirent à Bowlinggreen avec Harold, laissant Booth à la ferme de Garrett. Harold revint plus tard à cet endroit, où il fut fait prisonnier et Booth tué. Dans le contre interrogatoire, le témoin dit que Harold a désigné Booth du doigt, pendant qu'il s'avançait vers la petite troupe en s'écriant: — « Voilà là-bas l'homme qui a tué le Président. »
L'accusé Harold parait en proie à une "vive surexcitation pendant tout le cours, de cette déposition.
Le lieutenant-colonel Conger et le sergent Corbett viennent déposer des faits concernant la scène de la
DE JOHN WILKliS BOOTH. 217
grange et la mort de Booth, dont tous les détails sont familiers à nos lecteurs. Les témoins ont reconnu comme appartenant à Booth tous les objets saisis sur sa personne après qu'il eût été mortellement frappé. Ils déclarent n'avoir trouvé sur Harold qu'un morceau de carte géographique représentant la portion de la Virginie connue sous le nom de Virginia JSJech.
Dans le contre-interrogatoire, le témoin Conger se rappelle confusément avoir entendu dire à Booth dans la grange : « Voici un homme qui demande à sortir (Harold) et qui n'a rien fait dans cette affaire. » Le sergent Corbett va plus loin et assure que Booth a dit : «Je déclare devant mon Créateur que cet homme est innocent de tout crime quel qu'il soit. »
John Flechter, contre-maître de la maison de louage de chevaux et de voitures de Naylor, a sellé un cheval pour Atzeroth et un autre pour Harold dans l'après-midi du 14. Il s'étend longuement sur les circonstances dans lesquelles il' a loué des chevaux à ces deux accusés, mais il ne signale aucun fait important.
Les dépositions qui suivent roulent principalement sur les relations de Booth dans la ville de Washington.
Dixième Séance, 20 Mai. — D. Reeve, opérateur du télégraphe, résidant à Brooklyn (Long Island), a reconnu une dépêche qui lui a été remise par Booth à l'Hôtel Saint-Nicolas, le 23 Mars, pour être trans-
mise à Levis G. "Weichman. Elle ne porte que ces mots : « Dites à John de télégraphier immédiatement le numéro et la rue. » Le témoin remit ensuite le message à John Surratt, qui, sur une demande de renseignements à propos de cette dépêche, lui répondit : « Ne soyez pas si diablement curieux. » Le témoin a pris pension chez madame Surratt, après le 4 Mars; mais il ne saurait indiquer de date précise. Il dit que Booth, John Surratt, Payne, Atzeroth, et plusieurs autres individus, dont il ne connaît pas les noms, sont rentrés un jour très-agités, après une excursion à cheval. Plusieurs étaient armés. Surratt aurait dit que « l'affaire était manquée >», et il se montrait de fort mauvaise humeur. Le témoin déclare que, le matin après l'assassinat du Président, il a pensé que son devoir était de se mettre à la disposition du Gouvernement pour l'aider à découvrir et à arrêter les coupables.
Reeve fait mention dans sa réponse d'une femme soi-disant française, qui se faisait appeler madame Surratt. C'était un coureuse de blocus, qui disait ne redouter nullement les conséquences de son trafic illicite, « parce qu'elle pouvait invoquer la protection clu ministre ou du consul de France ».
Lé témoin J. "Weichman n est rappelé. Il a pris pension chez madame Surratt, et rend compte des allées et venues suspectes des conspirateurs. Peu de jours après, le 4 Mars, Booth, Payne, Surratt, Atzeroth, et trois autres individus sont partis à cheval pour une expédition. A leur retour, Surratt déclara
que toutes ses espérances s'étaient évanouies. Lui et ses compagnons se montraient très-surexcités.
L'expédition à laquelle les témoins Reeve et Weichmann font allusion était probablement une première tentative d'assassinat, qui a avorté. On attend d'autres témoignages pour se rendre exactement compte des intentions des conspirateurs ce jour-là. Pour le moment, le témoin Weichmann ne peut donner à ce sujet que de vagues renseignements.
- Les témoins entendus s'accordent à démontrer que Payne est bien l'homme qui a ensanglanté la maison Seward. De nouvelles dépositions compromettent également de plus en plus O'Laughlin. Des preuves nouvelles de son intimité et de sa correspondance mystérieuse avec Booth ont été fournies à cette audience.
James Walker, homme de couleur, demeurant dans Pennsylvania House, en Avril, certifie qu'Atzeroth est entré dans cette maison le 15 Avril, vers deux heures du matin, et qu'il en est reparti le même jour entre cinq et six heures du matin.
William Clendenin reconnaît un couteau ramassé près du coin des rues F et 9e, dans la matinée qui a suivi l'assassinat, par une femme de couleur.
MacPhail, agent de la police secrète, déclare qu'Atzeroth lui a dit avoir jeté un couteau, et que dans une poche d'une redingote trouvée dans la chambre de l'accusé, on a découvert un pistolet appartenant à Harrold.
Le lieutenant W. R. Klein certifie qu'il a vu le
prisonnier Atzeroth à Pennsylviinia House. Il lui a demandé : « Avez -vous entendu parler de l'assassinat du Président ? » Ce à quoi Atzeroth a répondu : « Oui, c'est une chose terrible ! » Le témoin s'est réveillé à sept heures du matin. A ce moment, l'accusé était déjà parti. Quelques instants avant l'assassinat, le lieutenant Klein aperçut un couteau clans le lit cl'Atzeroth. Quand ce dernier fut de retour, il demanda au témoin s'il n'avait pas vu son couteau, et, sur saj réponse affirmative , l'accusé s'écria : « Si l'un manque, j'ai l'autre. »
Le révérend Ryder, de Chicago, déclare que, se trouvant à Richmond dans le courant du mois d'Avril, du 13 au 21, il a ramassé près de la maison d'État une lettre signée W. J. Oldham, portant la date du 11 Février 1865, et adressée au Président Davis, dans laquelle on appelait son attention sur ce fait que certaines difficultés qui s'opposaient à la réalisation d'un projet présenté pour la destruction des bâtiments Fédéraux, l'incendie des villes du Nord, etc., afin de créer la terreur dans les Etats unionistes, étaient surmontées. Une certaine « préparation » à laquelle il est fait allusion dans cette lettre avait été composée par le professeur Mac- Culloch. Nulle autre personne ne connaissait le secret de cette préparation, au moyen de laquelle, dit le signataire de la lettre, on pouvait détruire tous les bâtiments, transports, canonnières, etc., quittant un des ports des Etats-Unis.
Cette destruction aurait pu se faire par des agents, avec peu de danger. L'auteur de la lettre demande
à M. Davis de s'entendre à ce sujet avec le général Harris. Sur le dos de la lettre se trouvent ces mots :
— « Le secrétaire d'État, quand il en aura le loisir, verra le général Harris et apprendra de lui quel plan il a conçu pour surmonter les difficultés dont l'expépérïence a été faite.
« Signé : J. D., 17 Février 1865. »
MM. John Potts et Nathan Rice, attachés au département de la guerre, déclarent que, autant qu'ils peuvent en juger, les lignes tracées sur le dos de la lettre en question sont de l'écriture du Président Jefferson Davis.
Dans cette séance, le débat a principalement porté sur Payne. Il a été reconnu par plusieurs des personnes qui soignaient le secrétaire d'Etat, et entre autres par le major général Seward, fils de ce dernier, qui a été lui-même blessé. Le juge avocat ordonne qu'on déferre Payne et qu'on lui fasse revêtir le costume qu'il portait le jour du crime, afin que son identité soit plus sûrement constatée.
Le secrétaire dEtat, qui a repris hier ses fonctions, déposera dans la séance du 20. Il n'y a plus que trente témoins à entendre, et l'on croit être sûr que ce grand procès sera terminé avant la fin de la prochaine semaine.
« Le Dimanche est un jour de répit pour la commission militaire ; nous n'avons donc pas de débats
222 PROGKS DES COMPLICES
ni de dépositions à rapporter. Il ne reste plus guère, du reste, que les témoins à décharge à entendre. Il est donc possible d'apprécier dès à présent la situation respective des accusés et les changements qui pourront subvenir désormais ne seront sans doute que dans le sens de l'atténuation des charges.
« En suivant l'ordre dans lequel les prisonniers sont assis sur le banc qui leur est réservé, nous trouvons d'abord, comme nous l'avons dit, Harold, le suivant, l'ombre, l'âme damnée de Booth et le compagnon de sa fuite. La part prise par Harold dans la préparation et l'exécution du complot est claire et indubitable. Dès le mois de Février il était en rapports suivis, souvent secrets, avec Booth et Azteroth. Plus tard on le voit chez madame Surratt avec eux, puis, avec John Surratt et Azterotli ; il va à la taverne de Lloyd à Surrattsville et y dépose les carabines qui doivent être reprises dans la nuit de l'assassinat. Durant la fuite il accompagne Booth, il rencontre des soldats Confédérés et leur dit que Booth et lui sont les assassins du Président; enfin il est pris dans la grange de Garrett et tombe entre les mains des soldats. Rien ne détermine la part qu'il a prise à l'exécution du crime, mais tout démontre qu'il a aidé à le préparer et qu'il était initié à tous les secrets de la conspiration. Il n'est guère probable que quelque atténuation soit admise en sa faveur, et il ne reste que fort peu de doute sur le sort qui lui est réservé.
« Payne vient ensuite. Celui-là n'a assurément rien à attendre, et il serait difficile d'imaginer par
DE JOHN WILKËS BOOTÏÏ. 228
quelle voie il pourrait échapper au gibet. C'est lui qui s'est introduit chez M. Seward, a brisé le crâne de M. Frederick Seward, poignardé le moribond dans son lit, frappé MM. Augustus H, Seward, Enrick W. Hansell, et G. F. Robinson. C'est la bête fauve qui s'est jetée tête baissée sur ce qu'elle a trouvé devant elle, une brute qui n\a pas même l'excuse de la passion, un instrument de meurtre, une machine fatale, qui n'a pas conscience de ses actes, une mécanique à tuer. Personne ne le connaît, nul ne sait d'où il vient, où il était, ee qu'il faisait avant d'être embauché pour le crime. On l'a vu pour la première fois en Mars chez madame Surratt, où déjà il prenait un faux nom, il s'appelait Woocl alors. A la même époque, il a pris une chambre de compte à demi avec O'Laughlin, dans une pension de la rue D, et c'est Là qu'il commence à' avoir des relations suivies avec Booth. Il y reste trois semaines.
Pendant ce temps, il fait deux ou trois apparitions à la maison Surratt, où il se fait passer pour un prédicateur baptiste. Un jour, on le voit jouer avec John Surratt, sur un lit, avec des couteaux-poignards, comme pour se faire la main ; on le retrouve plus tard à l'Hôtel ïïerndon, où il reçoit les visites d'Atzeroth. Enfin on ne le voit plus que le soir fatal où il se couvre de sang. Deux jours après, il vient se jeter lui-même, la nuit, comme conduit par la fatalité, dans la maison Surratt, au milieudes officiers de police qui la visitent ; il est déguisé, souillé de fange, les mains et le visage couverts d'un enduit qui le défigure. Il est arrêté, confronté> reconnu, et il ne lui
reste pas la ressource d'un mensonge pour chercher à repousser les preuves qui l'accablent. Sa sentence est écrite*. Il sera curieux de voir ce que pourra dire son avocat pour sa défense.
« Atzeroth avait son rôle assigné dans la conspiration, et sa tâche était toute préparée. Ses relations avec les Surratt, avec Booth, avec Pajne sont incontestables. C'était lui qui devait tuer le vice-président. La veille du jour fixé, il avait pris une chambre à l'Hôtel Kirkwoon, au-dessus de celle occupée par M. Johnson. Il n'y a pas couché. Il y est venu dans la journée, l'a quittée vers six heures de l'après-midi et n'y a pas reparu. Dans cette chambre on a trouvé une malle avec des papiers appartenant à Booth, un pistolet, et un long couteau-poignard caché dans le lit. Pourquoi n'a-t-il pas accompli sa tâche, c'est ce qu'on ignore ; il' n'était pas assez endurci sans doute et n'a pas osé? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'en a été empêché par aucun obstacle ou par aucune cause indépendante de sa volonté. Si, ce qui est évident, il a été initié au complot et a contribué à le préparer, au moins n'a-t-il pas pris une part active à son exécution. Cette abstention lui sera- 1- elle comptée comme circonstance atténuante? Ce n'est pas probable. La Cour décidera.
« O'Laughlin n'a pas un rôle bien clairement démontré. Il semble qu'il ait eu en partage l'assassinat du général Grant; on ne sait ce qui lui a manqué, le manque de résolution ou l'opportunité,, ou peutêtre est-ce que ce n'était pas un projet bien arrêté. On sait que le général Grant devait aller au théâtre
DE JOHiN WILKES BOOTH. 225
et qu'il en a été empêché par des circonstances pressantes qui Font appelé soudainement à Philadelphie. O.'Laughlin était en rapports suivis avec Booth, avec Payne, etc., et, dans la soirée du 13 Avril, on Ta vu rôder dans l'antichambre de la maison de M. Stanton, probablement épiant les mouvements du général Grant. Sa position est très-équivoque ; il n'y a cependant pas de preuves matérielles qui déterminent nettement sa part de responsabilité.
« Spangler était l'un des machinistes employés au mouvement des décors sur le Théâtre Ford. Booth allait souvent au théâtre ; il avait accès à toute heure sur la scène; il en connaissait toutes les issues; il entrait généralement par derrière. Spangler avait souvent occasion de l'y voir, et Booth usait d'une certaine familiarité avec lui. Il donnait son cheval à garder; Spangler le dessellait, le débridait, le mettait à l'écurie, et le remettait en état quand Booth repartait. Aucune circonstance ne démontre qu'il ait eu d'autres rapports avec lui. Rien n'atteste qu'il ait pris aucune part au complot; on a recherché si ce n'était pas lui qui avait barricadé la porte de la loge du Président; le fait n'a pas été établi. On a pensé qu'il avait éloigné tous les obstacles sur le chemin que devait suivre l'assassin dans sa fuite; il n'y a pas de preuve. Enfin, il se trouvait près de la porte par laquelle Booth est sorti, et l'on a cherché à établir qu'il l'avait fermée précipitamment pour retarder la poursuite; cela n'a pas été démontré. 11 y a donc au moins des probabilités pour son acquittement.
« La situation du docteur Mudd est très-équivoque.
Dès Novembre dernier, il était en relations intimes avec Booth; il a eu une conférence mystérieuse avee lui et Surratt à l'Hôtel National en Janvier ; c'est lui qui a présenté Booth à Surratt. Booth l'a visité à l'Hôtel Pennsylvania. Dans la nuit du 14 Avril, Booth et Harold se sont enfuis droit chez lui ; il a réduit la fracture de la jambe de Booth ; il a aidé les deux fugitifs à s'échapper, et, quand les officiers de police se sont présentés chez lui deux jours après, il a dit qu'il ne connaissait ni Booth ni Harold, et qu'il ne les avait jamais vus auparavant. Il a eu recours à de nouveaux mensonges quand il a été arrêté. "Il a dit qu'il n'avait appris l'assassinat que le Dimanche, étant à la messe, et cependant il a été démontré que la veille, Samedi, il avait été à Bryantown, à une heure où la population était agitée par la fatale nouvelle, où la ville était pleine de soldats, et où il n'y avait pas dans tout le pays un homme, une femme, ou un enfant qui ne sût parfaitement ce qui était arrivé. Ces dissimulations sont coupables sans doute, mais elles peuvent ne pas prouver autre chose, sinon que le docteur Mudd a fait des efforts maladroits pour éviter d'être compromis ; ils n'ont servi qu'à le compromettre davantage. Reste à savoir dans quelle mesure la Cour le jugera coupable.
« Le cas d'Arnold, comme on l'a vu précédemment, est tout spécial. Engagé d'abord dans la conspiration, il s'en est retiré à un moment donné, c'està-dire , suivant lui, quand, au lieu d'un simple enlèvement, il a été question de meurtre. Ce système, confirmé du reste par des faits au moins spé-
cieux, a grande chance d'être accueilli, et Arnold peut espérer s'en tirer à bon marché,
« Enfin madame Surratt est sous le coup de charges extrêmement graves. Sa maison était le quartier général, sinon de la conspiration, au moins des conspirateurs. Elle les a presque tous hébergés. Il est vrai que c'était un boarding-house ouvert à tout le monde, et qu'elle avait d'autres pensionnaires absolument étrangers à toute cette affaire. Ce fait seul serait donc insuffisant, même étant admises ses ardentes sympathies Sécessionnistes, pour l'impliquer sérieusement dans l'assassinat. Malheureusement pour elle, elle a fait des démarches qui l'accusent fortement, ^e jour même de l'assassinat, à cinq heures, elle a été à Surrattsville, et a dit à M. Lloyd, propriétaire de la taverne située en cet endroit, de tenir prêtes les armes qui étaient cachées chez lui, attendu qu'on en aurait besoin dans la soirée. Le soir, en effet, ou plutôt la nuit, Booth et Harold sont venus les prendre, ainsi qu'une bouteille de whiskey qu'elle avait fait préparer pour eux. Il est probable que madame Surratt sera condamnée ; il l'est moins qu'elle soit exécutée. On pense qu'à raison de son sexe elle aura le bénéfice d'une commutation de peine.
« Telle était, à la fin de la reprise des sessions de la Cour, le lundi 22 mai, la situation respective des accusés. Il ne reste à examiner que très-peu de témoins cités à la requête du ministère public, et ceux cités par les prisonniers sont peu nombreux; les interrogatoires seront donc très-promptement terminés.
Cependant il est à peu près impossible que le procès soit fini pour le 2*7. La défense sera, dit-on, formidable.
« On assure que M. Reverdy Johnson se propose de soulever des questions de droit de la plus haute gravité, notamment en ce qui concerne les témoignages impliquant M. Jefferson Davis et les chefs de la Confédération.
« On dit que les archives Confédérées envoyées de Richmond et de la Caroline du Nord à Washington fourniront des informations intéressantes au point de Vue de la conspiration. »
Onzième Séance, 22 Mai . — Le principal incident de la séance a été l'audition de plusieurs témoins attestant les mauvais traitements imposés aux prisonniers de guerre dans les prisons de Richmond, de Belle-Isle, et d'Andersonville. Les récits de ces témoins sont la reproduction des plaintes articulées à diverses reprises contre le régime auquel étaient soumis les captifs Fédéraux, et font peser une sévère responsabilité sur les agents subalternes préposés à l'administration des dépôts du Sud. Ils rappellent à plus d'un égard les privations et les rigueurs des pontons Anglais pendant les guerres du premier Empire. Mais quelque légitimes que puissent être ces plaintes, quelque stigmate
DE JOHN WILKES JîOOTH. 229
qu'elles impriment au front des Tucker et autres geôliers, gens toujours prêts à faire du zèle aux dépens de l'humanité et de la justice, on ne voit pas trop à quel propos cette digression intervient dans le jugement d'accusés ayant à répondre d'une inculpation spéciale, définie, reposant tout entière sur des questions de fait, pour l'appréciation desquelles un tribunal a besoin, pour se former une conviction indépendante, de dégager son esprit de toutes préoccupations étrangères. Une pareille diversion ne peut qu'amener une confusion regrettable et entretenir, soit des préventions dans l'esprit des juges, soit une exaspération malsaine dans l'opinion publique. Le résultat en est facile à prévoir; quant à l'intention, c'est à chacun de la juger à son point de vue.
L'examen des témoins assignés par la défense à la décharge de O'Laughlin établit une très-forte présomption en faveur de cet accusé. On sait qu'aux termes de l'accusation il aurait été vu rôdant sans motif, la vieille de l'assassinat, dans la maison de M. Stanton, où se trouvait à ce moment le général Grant. Plusieurs témoins ont attesté qu'ils étaient venus ce jour-là de Baltimore à Washington avec O'Laughlin, et qu'ils ne l'avaient pas quitté un seul instant depuis leur arrivée, à cinq heures du soir, jusqu'à deux heures du matin. Ils ont de nouveau passé avec lui la journée du lendemain Vendredi, jusqu'à onze heures du soir. D'autres personnes, résidant à Washington, ont confirmé ces faits et ont donné des informations détaillées et concordantes sur l'em-
ploi du temps de l'accusé jusqu'au Samedi 15, le lendemain de l'événement.
Cet incident a produit Une vive sensation sur l'auditoire et sur le tribunal.
Un autre fait a été l'objet de remarques en sens divers, c'est la révélation de contradictions singulières dans les déclarations de l'un des agents secrets du département de la guerre, l'officier Collingham. Cet homme a reconnu en pleine cour avoir dit au conseil de madame Surratt, Dimanche dernier, que s'il était appelé à témoigner, il pourrait jurer que Lloyd, dans sa confession, n'avait jamais mentionné le nom de Surratt. Aujourd'hui cependant, il a fait sous serment une déposition contraire, admettant ouvertement son précédent mensonge. Ladéfenseet l'auditoire ont été frappés de cette inconsistance, et la moralité des témoins a été l'objet de commentaires empreints d'une juste sévérité.
Le reste de la séance est sans intérêt.
L'apparence des prisonniers n'a pas changé. Les deuxjours de vacance de la Cour semblent cependant avoir ajouté encore à l'état de prostration de quelques-uns d'entre eux. Le docteur Mudd fait exception dans le négligé extérieur auquel se laissent aller ses coaccusés ; sa tenue est toujours soignée et d'une propreté irréprochable. Atzeroth est d'une saleté sordide. O'Laughlin est calme, il parait affecté plus qu'effrayé de l'accusation qui pèse sur lui, et compte évidemment, pour l'exonérer, sur l'alibi attesté par les témoins à décharge appelés par son défenseur.
Payne montre une audace et une effronterie inébranlables. Il est de bonne humeur et sourit. Il parle peu et répond à peine quand on l'interroge. Ce qu'est et d'où vient cet homme est une question qui passe de bouche en bouche et à laquelle personne ne sait répondre. On ne sait même pas au juste si Payne est bien son nom. Arnold est calme, d'une physionomie agréable, et ne s'occupe guère de lui. Spangler, quoique d'un extérieur lugubre, est très-communicatif. Il a, dit-on, un appétit d'ogre, et la ration ordinaire ne lui suffit pas. Il connaît le pas des geôliers, et les appelle par leur nom quand ils passent dans le couloir des cellules, cherchant toujours à entrer en conversation avec eux, même quand il ne les voit pas. Enfin madame Surratt paraît poursuivie par un songe funèbre. Par moments, sa figure s'illumine et elle semble prête à parler, comme si une pensée secrète se faisait jour et allait éclater sous la forme de quelque étrange révélation. On croit que cette femme possède et renferme un mot scellé au fond de son cœur par un serment ou par un* vœu. Quand elle lève la tête, c'est par un mouvement résolu, et son regard prend une expression enthousiaste; mais bientôt son front retombe sur ses mains, et ses yeux, rivés au sol, s'inondent subitement de larmes.
Aura-t-on jamais le dernier mot de cette ténébreuse affaire?
Douzième Séance, 23 Mai. — L'audition des témoins a apporté un élément à la défense de OXau-
ghlin, en faveur de qui plusieurs témoins avaient établi, à l'audience de l'avant-veille, un alibi laissant peu ou point de doute sur son innocence. Les rapports antérieurs de ce prévenu avec Booth ont été expliqués par le fait qu'ils avaient été condisciples, qu'ils avaient longtemps fréquenté la même école, et que des relations d'intimité avaient existé pendant douze ans entre les deux familles. Quant à l'arrestation d'O'Laughlin , opérée avait-on dit d'abord, par l'intermédiaire de son beau-frère qui avait révélé sa retraite et guidé par les recherches, il est établi que, loin de se cacher, O'Laughlin était convenu avec son beau-frère d'aller au-devant clés agents, si réellement il était poursuivi, et lui avait dit où l'on pourrait le trouver à première réquisition. Il s'est livré volontairement et n'a nullement cherché à se soustraire à la justice. En présence de ces faits, cet accusé paraît à peu près hors de cause, et sa défense sera facile. Il n'est pas nié, du reste, qu'il ait été dans l'armée du Sud de 1861 à 1862. Depuis lors, il ne s'est pas éloigné de sa famille.
La défense a produit plusieurs témoins en faveur du docteur Mudd.
M. Henry Finegas, ex-officier dans l'armée Fédérale et résidant à Boston, a rapporté qu'étant à Montréal en Février dernier, il a connu George N. Saunders, V. Cleary, et autres, et qu'un soir, étant à l'Hôtel Saint-Laurent, il a entendu une conversation de laquelle il a surpris le dialogue suivant : —
DE JOHN WILKES BOOTII. b266
« Cleary. — Je pense qu'ils s'apprêtent pourl'inauguration de Lincoln, le mois prochain.
« Saunders. — Oui; mais si les Canadiens ont de la chance, Lincoln ne les gênera pas plus longtemps.
« Cleary. — Tout va-t-il bien?
« Saunders. — Parfaitement; Booth est à la tête des affaires. »
De nouveaux témoignages ont été entendus pour démontrer les mauvais traitements auxquels ont été soumis les prisonniers au Sud de la part de leurs geôliers.
Des éléments irritants, étrangers au procès, ont de nouveau été introduits dans les débats. M. F. Edmonds, de Burlington (Vermont), qui a siégé comme attorney des Etats-Unis dans le procès des maraudeurs de Saint-Albans, a déposé que Jacob Thompson, Clément C. Clay, et Saunders avaient figuré devant le tribunal en qualité d'avocats des inculpés. On lui a présenté un papier qu'il a reconnu formellement comme la copie d'une lettre datée de Richmond, 10 Juin 1864, signée par James A. Seddon, secrétaire de la guerre des États Confédérés, et adressée au lieutenant Young. Cette lettre informait cet officier qu'il était chargé d'un service spécial, et lui ordonnait d'en référer à MM. Thompson et Clay pour ses instructions. Il devait ausâ s'adjoindre vingt soldats du Sud, prisonniers évadés, pour l'exécution de telles entreprises qui pourraient lui être confiées. Le document original a été produit par les gens du Sud clans le procès des maraudeurs de Saint- Albans.
23/t PROCÈS DES COMPLICES
De même que la question du traitement des prisonniers, l'affaire des maraudeurs de Saint-Albans est, comme nous l'avons dit, complètement étrangère au jugement de Payne, Harold, madame Surratt, et autres inculpés dans l'assassinat de M. Lincoln. Les documents et témoignages de ce genre pourraient être à leur place dans l'instruction spéciale concernant les événements et les gens auxquels ils se rapportent; mais ici ce ne sont que des horsd'œuvre propres à entretenir une agitation incompatible avec le calme et la sérénité de la justice. Il est clair que cela n'a rien à faire ni. avec les témoignages écrasants contre Payne, ni avec l'alibi de O'Laughlin, ni avec les faits matériels qui plaident pour ou contre la culpabilité ou l'innocence des gens en ce moment sur la sellette de la cour martiale.
Le colonel Nervins de Gonesee (Etat de New- York) a déclaré avoir vu Atzeroth, le 12 Avril, à Kkirwood House, entre quatre et cinq heures de l'après-midi. Atzeroth s'est informé auprès de lui de l'endroit où était le logement du vice-président, M. Nervins ne le connaissait nullement à cette époque ; il ne l'a jamais vu que cette fois, mais il l'a immédiatement reconnu en jetant un coup d'œil sur le banc des accusés.
La défense a invoqué divers témoignages pour contester la véracité de quelques-unes des personnes dont les dépositions tendaient à inculper le docteur Mudd. Il a paru établi cependant que le docteur avait donné l'hospitalité, en 1861, à des citoyens qui avaient pris part à la première levée de boucliers, et
qui craignaient d'être arrêtés à l'époque de l'expédition du général Sickles dans le comté.
Voici le texte de la lettre adressée au lieutenant Young par le secrétaire de la guerre Seddon, à laquelle nous avons fait allusion plus loin :
« Etats Confédérés d'Amérique, Département de la Guerre. Richmond, 6 Juin 1864.
« Au lieutenant Bennett. H. Young.
« Lieutenant, vous avez été nommé temporaire- « ment premier lieutenant dans l'armée provisoire en « service spécial. Vous vous rendrez sans délai dans « les provinces Britanniques, où vous vous adresserez « à MM. Thompson et Clav pour vos instructions. « Vous aurez, sous leur direction, à prendre tels sol- « dats Confédérés échappés à l'ennemi, n'excédant « pas le nombre de vingt, que vous jugerez propres à « remplir le but et à exécuter les entreprises qui « pourront vous être confiées. Vous aurez soin de ne « commettre aucune violation des lois locales et d'obéir « implicitement à leurs instructions. Vous et vos « hommes recevrez de ces messieurs des moyens de « transport, ainsi que les rations ordinaires et le trai- « tement correspondant.!
« Signé : James A. Seddon, » Secrétaire de la Guerre. »
Le tribunal s'est ajourné jusqu'au Lundi 29, à dix heures du matin.
Treizième Séance, 29 Mai, — Au début de l'audience, les défenseurs de madame Surratt demandent qu'on rappelle le témoin Van Steinaker.
Voici le texte des conclusions présentées à la Cour au nom de madame Surratt par ses conseils, MM. Reverdy Johnson, Fréd. A. Aiken, et J. Clampett, au sujet de ce témoin : —
« Marj E. Surratt, l'un des accusés, en demandant le rappel de Henri Van Steinaker, témoin assigné par le ministère public, dit que, relativement audit Steinaker, il se propose de prouver que, peu de temps après le commencement de la guerre, il était membre de l'état-major du général Blenker, en qualité d'ingénieur topographe ; qu'il a été placé sous sentence de mort à New-Cumberland, pour tentative de désertion à l'ennemi ; que, vers le mois de Mai 1862, il a fait une seconde tentative de désertion avec plus de succès, et a pénétré dans les lignes du général Imboden, commandant des Etats Confédérés, qui s'étendaient entre Winchester et Romney (Virginie) , et que pendant la plus grande partie du temps depuis cette date il a été employé comme dessinateur par le major général J..E. R. Stuart, de l'armée Confédérée; que, en 1863, ledit
DE JOHN W1LKES EOOTii. ï2o7
Steinaker s'est engagé comme simple soldat dans la compagnie K du 2e régiment de la Virginie; qu'il a été détaché comme adjoint au capitaine Oscar Henricks, officier ingénieur de l'état-major du général Edward Johnson, de l'armée Confédérée, et est resté avec lui pendant la campagne de cette armée en Pennsylvanie ; qu'en traversant le défilé de Switt Run, il n'était accompagné de personne jusqu'à ce qu'il arrivât à Chancellorsville, où il rencontra l'assistant chirurgien M. Queen, de l'armée Confédérée, et deux autres gentlemen appartenant au même service ; qu'il n'a jamais eu dans ce service le rang d'officier ingénieur, ni reçu la solde de ce grade ; qu'il a été mis fréquemment aux arrêts du poste pour avoir fait feu ou menacé de faire feu sur des nègres chargés de piloter des soldats des Etats-Unis près de Mine Run (Virginie), et sous d'autres graves inculpations ; qu'il a volé des sommes d'argent qui lui avaient été confiées ; qu'il a volé un cheval au lieutenant David R. Cockeril, du second régiment d'infanterie de la Virginie, et a été pour ce fait traduit devant une cour martiale qui l'a reconnu coupable; que peu de temps après la campagne du printemps 18(54, il a volé des habillements près de la ville de Richmond, et s'est échappé à Winchester (Virginie ), en se présentant comme ayant charge du cadavre du major Henry R. Douglass, assistant adjudant général de l'état-niajor du général Johnson, aujourd'hui présent devant ce tribunal, vivant et bien portant ; qu'il n'a jamais vu John Wilkes Booth, l'acteur, en Virginie ou au camp du deuxième régiment dïn-
fanterie Virginienne, et que jamais il n'a été tenu de meeting d'officiers Confédérés, dont il parle dans son témoignage, où aurait été discuté le plan de l'assassinat de M. Lincoln.
Reverdy Johnson.
Fred. A. Aiken.
J. W. Clampett.
Comme on le voit, Steinaker peut aller de pair avec Deveney. Il faut avouer que le ministère public n'est pas heureux avec ses témoins. Il faut ajouter à la liste la femme Simons et le sieur Thomas, tous deux témoins à charge contre le docteur Mudd, dont la première est représentée comme une femme indigne de confiance et le second comme un fou.
La Cour a refusé de donner acte aux avocats de madame Surratt de cette déclaration, et de l'admettre au dossier, par le motif qu'elle n'avait pas trait directement à la défense de leur cliente. Mais elle n'a pas trait davantage à aucun des accusés en particulier; elle ne saurait donc être accueillie à la requête d'aucun d'eux. A qui donc s'appliquaient les faits et les assertions qu'elle a pour but de combattre? Et s'ils ne s'appliquaient à aucun, pourquoi les avoir introduits dans la cause ? C'était un hors-d'œuvre, ainsi que mainte autre digression que nous avons relevée. Or, si ce n'était pas un hors-d'œuvre, c'était une charge dont la contradiction n'est pas permise. Est-ce possible? est-ce juste? est-ce loyal dans un cas de vie ou de mort ?
Nous avons déjà eu occasion de faire ressortir, dans les diverses phases de ce procès, l'intrusion d'éléments qui n'affectent directement la position d'aucun des accusés vis-à-vis desquels il ne s'agit que de savoir s'ils sont, oui ou non, complices de l'assassinat cle M. Lincoln. Nous avons dit, sans en apprécier l'intention, que le résultat était de passionner les esprits et d'irriter les ressentiments. L'effet s'en est fait sentir clairement, car certainement les restrictions contenues dans la proclamation d'amnistie, fit celles imposées à la reconstitution des Etats, auraient été l'objet d'un profond étonnement, pour ne pas dire plus, si Ton avait laissé l'esprit public se bercer dans des idées de modération et de clémence.
Un autre exemple non moins frappant cette de confusion singulière entre des faits d'un ordre absolument différent, c'est la déposition d'un homme nommé T. T. Hyams, résidant de Toronto (Canada), qui aurait été embauché par le docteur Blackburn, soi-disant pour introduire aux États-Unis des vêtements infectés de lièvre jaune et de petite vérole. Il est probable que cet homme a été victime d'une bizarre mystification, et qu'il s'est fait l'agent d'une opération de contrebande dans laquelle on l'a engagé par l'appât d'une magnifique fortune, quelque chose comme 100,000 dollars, dont il n'a jamais touché qu'une cinquantaine de dollars, malgré le zèle qu'il y a mis et les dangers auxquels- il s'est exposé.
Cette affaire du docteur Blackburn a pris, aujourd'hui que les faits sont connus, cle tout autres pro-
portions que l'envoi de quelques ballots de vêtements dhôpital pestiférés. C'est depuisle mois de Décembre, qu'elle dure. qu"il s'est fait dans'diverses localités du Nord des expéditions et des ventes de marchandises soi-disant empestées. Hyams, à qui l'on promettait des mines de Potose et plus de gloire que n'en a acquis le Général Lee, en a expédié une fois d'Halifax à Boston, par la barque Halifax, huit caisses qui ontété dirigées sur Philadelphie, puis sur Baltimore, d'où cinq d'entre elles ont été. transportées à Washington. Ces caisses contenaient, non pas des chiffons pestiférés, mais des satins, des robes de soie, etc. , tous articles sur lesquels il y avait de beaux bénéfices à réaliser en les entrant sans payer les droits de douane. Il y en avait comme cela, disait le fameux docteur Blackburn, pour plus d'un million de dollars pour la saison d'été. Plusieurs des caisses en question ont été livrées pour être vendues aux enchères à la maison "William L. Wall, de Washington. Elles ont été vendues en effet dès le lendemain matin, et il ne paraît pas que personne se soit mal trouvé d'en avoir fait usage.
Il paraît que MM. Clay, Holcombe, Preston, Beverley Tucker et autres étaient engagés dans cette spéculation. Il n'est pas probable cependant qu'elle ait rapporté de gros bénéfices. Quant à l'infection, il n'y en a eu de trace nulle part, et à vrai dire, cette histoire ne semble avoir été inventée par les spéculateurs que pour faire miroiter aux yeux d'un homme cupide et peu scrupuleux l'appât d'une grosse fortune pour l'engager dans une opération
véreuse. Quelle foi d'ailleurs ajouter au témoignage d'un misérable qui déclare effrontément qu'il s'est fait sciemment, pour un salaire, l'instrument d'une machination qui dépasserait en infamie tout ce qui s'est jamais vu dans les annales du crime? Encore un témoin d'une haute moralité, certainement! Il est vrai que ses dépositions sont accueillies comme paroles d'Évangile, et que les journaux de Nord les reproduisent m extenso et en analysent, sans un mot de commentaires, avec une candeur convaincue qui fait honneur à leur simplicité.
Le reste de la séance est sans intérêt.
Quatorzième Séance, 30 Mai. — La Cour a entendu la déposition, qu'on donne pour importante, de M. DaAvisF. Bâtes. Celui-ci demeure depuis quatorze ans à Charlotte {'Caroline du Nord), et M. Davis était chez lui le 19 Avril. Le même jour, le Président Confédéré reçut de M. Breckinridge et lut à la foule un télégramme ainsi conçu : —
« Le Président Lincoln a été assassiné au théâtre dans la soirée-du 14. On est entré le même soir dans la maison de M. Seward, qui a été frappé à plusieurs reprises et est sans doute mortellement blessé. »
D'après le témoin, M. Davis ajouta • « Si tant est que la chose dut être faite, il aurait mieux Yalu qu'elle fût bien faite. »
Le lendemain, M. Breckinridge et M. Davis s'entretinrent de l'événement dans la maison du témoin.
Le premier en exprima ses regrets, à cause des maux qui pourraient en rejaillir sur le Sud. M. Davis aurait répondu : « Ma foi, je ne sais pas; si tant est que la chose dût être faite, il eût mieux valu qu'elle fût bien faite. Si l'on avait fait la même chose à An dy Johnson, la brute, et àStanton,le drame aurait été complet. »
M. Courtney, opérateur du télégraphe, a certifié que le télégramme cité plus haut avait été réellement envoyé.
Il nous semble que les paroles prêtées à M. Davis, en les admettant pour authentiques, prouvent sa non-culpabililé dans l'assassinat.
Quinzième Séance, 31 Mai. — Une foule énorme encombre la salle des séances et les abords extérieurs; l'intérêt paraît augmenter d'intensité à mesure que Ton approche de la clôture des débats.
Jacob Ritterpaugh, témoin cité en faveur cl'Harold, connaît l'accusé depuis longtemps et l'a toujours regardé comme un jeune homme léger et inconstant, se laissant facilement influencer; il était toujours sobre néanmoins et exact dans ses payements.
Le témoin ajoute qu'étant de service au Théâtre Ford, le jour de l'assassinat 'du Président, il a vu l'assassin traverser la scène et qu'il s'est lancé à sa poursuite. Il éprouva beaucoup de difficulté à ouvrir la porte. Lorsqu'il revint, Spangler le frappa en lui
DE JOHN WILKES BOOTH. 2/|o
disant : « Pour l'amour de Dieu, ne dites pas par où il s'est échappé,
Le général Confédéré Edward Johnson est ensuite appelé par la défense. Aussitôt le général Howe, un des membres de la Cour, se lève et dit que Johnson était un ancien élève de "West -Point, traître à l'Union ; qu'il était notoire que ledit Johnson avait porté les armes contre le gouvernement des États- Unis et était revenu ici les mains souillées du sang de ses concitoyens loyaux, et que citer un pareil témoin était faire insulte à la Cour. En conséquence, il propose de le mettre à la porte.
Le général Ekin a appuyé la proposition et déclaré qu'il considérait la comparution d'un pareil homme en qualité de témoin comme le comble de l'impertinence.
Ce à quoi M. Alken, conseil pour la défense, a répondu que la Cour, ayant fait comparaître comme témoin à charge l'officier Confédéré Jett, il ne voyait pas pourquoi elle se refuserait à entendre le général E. Johnson. Un débat animé s'est élevé à ce sujet; toutefois le général Howe ne jugea pas convenable d'insister sur ce point, et il retira sa proposition.
Le général Edward Johnson est entendu. 11 a connu un individu se faisant appeler Van Steinaker, qui était simple soldat dans le 2e régiment d'infanterie Virginienne. Il n'a jamais entendu parler du meeting secret que Steinaker prétend avoir eu lieu, et dans lequel on aurait agité la question de l'assassinat du Président; il ne sache pas que l'on en ait jamais exprimé le désir; enfin il n'a jamais connu ni
vu Booth dans son camp et n'en a entendu parler qu'après l'assassinat.
Le défenseur demande au témoin si Steinaker n'a pas été traduit devant une cour martiale. La Gour s'oppose à ce que cette question soit posée,' sous le prétexte que, les registres de la cour martiale ne pouvant être produits, la réponse du témoin serait inutile. Il est également refusé au défenseur de demander si Steinacker n'a pas commis un vol de chevaux.
Le major Confédéré Douglas, entendu ensuite, déclare qu'il n'a jamais eu connaissance de meetings ayant eu en vue l'assassinat de M. Lincoln, dans la brigade Stonewal, qui a toujours eu la réputation d'être composée d'hommes d'une intégrité égale à leur courage.
Plusieurs autres officiers Confédérés déposent dans le même sens.
Les témoins qui suivent témoignent de la loyauté de madame Surratt et déclarent ne lui avoir jamais entendu proférer de paroles hostiles au gouvernement ou sympathique à la Sécession.
Anna Surrat, fille de l'accusée de ce nom, dépose des faits et gestes d'Atzeroth, de Payne, et de Weichmann lors de leur présence dans la pension tenue par sa mère, et donne à entendre que celle-ci était complètement ignorante de leurs actions ou de leurs projets. Le témoin n'ajamais entendu prononcer un seul mot ayant trait à l'assassinat de M. Lincoln. En terminant sa déposition, Anna Surratt fond en larmes et demande où est sa mère. Un huissier l'ac-
compagne jusqu'à la porte de la salle des témoins, où elle est remise entre les mains de deux gardiens qui la reconduisent à la prison du Vieux-Capitole, où elle est détenue depuis le 17 Avril.
Audience du 29 mai.
Le grand intérêt de la séance de mardi réside presque tout entier dans la comparution de miss Anna E. Surratt. Non pas que son interrogatoire jette de grandes lumières sur les faits qui occupent la Cour ; mais la déposition simple et sincère de cette jeune fille, sa tendresse pour sa mère, sa captivité inexpliquée, la lucidité de ses réponses malgré son émotion bien légitime, et ses larmes enfin qui ont touché jusqu'aux membres du redoutable tribunal, ont causé une profonde sensation à laquelle personne dans l'auditoire n'a cherché à se soustraire. On a remarqué particulièrement le passage relatif au témoin Weichmann, condisciple de John Surratt, traité comme un enfant de la même famille: que tous, mère, fils, filles, entouraient d'une affection cordiale comme s'il eût été un des leurs, que madame Surratt attendait, le soir, quand il rentrait tard, comme elle eût fait pour son enfant ; et qui, pour reconnaître tant de bontés, s'était fait l'espion de cette maison, où il croyait que l'on faisait de la contrebande, et cela pour flatter ses supérieurs et obtenir de l'avancement! C'est probablement le seul des témoins de cette terrible affaire que miss Surratt n'ait pas eu le don d'émouvoir.
Voici l'interrogatoire, tel qu'il a été livré à la presse :
D. Dites à la Cour votre nom tout entier.
R. Anna E. Surratt.
D. Etes-vousen état d'arrestation en ce moment?
R. Oui, monsieur.
D. Quand avez-vous été arrêtée ?
R Le 17 avril.
D. Etes-vous confinée dans le Vieux-Capitole ?
R. Oui, monsieur, dans la prison Carroll.
D. Connaissez-vous Atzeroth ?
R. Je l'ai rencontré quelquefois.
D. Où?
R. Dans notre maison à Washington.
D. Quand y est-il venu pour la première fois?
R. Quelque temps après la Noël; je crois que c'était en février.
D. Combien de temps y est-il resté?
R. Il n'y est pas resté la nuit, à ce que je crois ; il avait l'habitude de venir de temps en temps.
D. Pouvez-vous dire à la Cour si, à votre connaissance, on n'a pas donné à entendre à Atzeroth qu'on no le désirait pas chez vous ?
R. Oui, monsieur, maman a dit qu'elle ne se souciait pas de recevoir des étrangers ; mais nous l'avons reçu avec politesse, comme nous faisions pour toutes les personnes qui venaient chez nous.
D. Savez- vous ou ne savez-vous pas de fréquentes circonstances où madame Surratt ne reconnaissait pas ses amis ?
R. Oui, monsieur.
D. Peut-elle lire ou coudre à la lueur du gaz?
R. Non, monsieur.
D. Ne l'avez-vous pas plaisantée sur ce qu'elle portait des lunettes ?
R. Je lui disais qu'elle paraissait trop jeune encore pour porter des lunettes, et elle disait qu'elle ne pouvait pas lire sans cela.
D. Pouvait-elle lire ou coudre le matin quand il faisait sombre ?
R. Elle pouvait lire un peu, mais elle cousait rarement par un jour sombre.
D. Connaissez-vous Lewis J. Weichman?
R. Oui.
D. Était-il pensionnaire chez votre mère?
R. Oui, monsieur.
D. Comment y était-il traité ?
R. Avec trop de bonté.
D. Était-ce ou n'était-ce pas l'habitude de votre mère de veiller et de l'attendre quand il était tard dehors?
R. Oui, exactement comme elle faisait pour mon frère. Weiehruan a retenu une chambre pour Atzeroth quand il venait. Weichman et lui se faisaient souvent des signes particuliers l'un et l'autre.
D. Est-ce d'Atzèroth ou de Payne, que vous parlez ?
R. D'Atzèroth.
D. A quelle époque Payne a-t-il été chez vous pour la première fois ?
R. Il est venu un soir après la brune, et est reparti le lendemain matin de bonne heure.
D. Combien de temps était-ce avant l'assassinat ?
R. C'était après Noël ; pas très-longtemps après.
D. Combien de fois y a-t-il été?
R. Il y est resté une fois, la première fois qu'il est venu, et nous ne l'avons plus revu de plusieurs semaines ; c'est Wèicbman qui l'a amené ; je descendis, et je dis à maman qu'il était là; elle n'était pas contente, et n'aimait pas que des étrangers vinssent chez nous ; il est venu deux ou trois fois après cela.
D. A-t-il demandé à loger pour la nuit ?
R. Oui, monsieur, il disait qu'il partirait le lendemain matin, et je crois qu'il l'a fait.
D. Avez-vous connu Booth ?
R. Oui, monsieur, j'ai eu occasion de le voir.
D. Quand a-t-il été chez vous pour la dernière fois?
R. Le lundi avant l'assassinat.
D. Savez- vous si, oui ou non, la voiture était devant la porte prête à partir quand Booth est venu ?
R. Oui, monsieur ; je crois que oui ; il est entré et a trouvé maman prête à partir ; elle avait parlé de s'absenter un jour ou deux avant cela pour affaires, et elle a dit qu'elle était obligée de partir.
D. Combien de temps Booth est-il resté ?
R. Pas plus de quelques minutes, il ne restait jamais longtemps quand il venait.
D. Reconnaissez-vous cette peinture comme vous ayant appartenu? (Il s'agit d'une estampe représentant le printemps et l'automne.)
R. Oui, monsieur, elle m'appartenait. Elle m'a
été donnée par Weichnian fie témoin dit tïie man Weichman).
D. Y avait-il quelque autre peinture dans ce cadre?
K. J'avais mis un portrait de Booth par derrière ; j'avais été dans une galerie avec miss Ward, et, pendant que nous étions là, nous avions choisi plusieurs portraits de Booth, parce que nous le connaissions, et nous en avions acheté ; mais mon frère m'a dit qu'il me les prendrait, et je les ai cachés.
D. N'aviez-vous pas des photographies de Davis et Stephens?
R. Oui, monsieur, et aussi du général Lee, du général Beauregard et d'autres ; jene me les rappelle pas toutes.
D. Quand les avez-vous eues !
R, C'est mon père qui me les a données avant de mourir, et j'y tenais à cause de lui.
D. N'aviez-vous pas des photographies de généraux unionistes?
R. Oui, monsieur, des générauxMacClellan,Grant et Joe Hooker.
D. Vous rappelez-vous la dernière fois que vous avez vu votre frère?
R. Oui, monsieur.
D. Combien de temps était-ce avant l'assassinat?
R. Le lundi, deux semaines auparavant.
D. L'avez-vous vu depuis?
R. Non, monsieur.
D. Booth et votre frère étaient-ils en termes d'amitié?
R. Je ne le lui ai jamais demandé; il venait le voir quelquefois; un jour, il a dit que Booth était fou et qu'il voudrait qu'il ne le vit plus.
D. Où était votre frère en 1861 ?
R. Au collège.
D. Quel collège ?
R. Le collège Saint-Charles.
D. Il y était étudiant?
R. Oui, monsieur; mais pas en théologie.
D. Combien de temps votre frère a-t-il été à ce collège ?
R. Trois ans ; mais il passait les vacances à la maison, en août.
D, Miss Surratt, avez-vous, chez votre mère, à une époque quelconque, à une occasion quelconque, entendu quelque chose de relatif à un complot," à un plan ou aune conspiration ayant pour objet d'assassiner le président des Etats-Unis ?
R. Non, monsieur.
D. Avez-vous jamais entendu quelque observation relative à l'assassinat de quelque membre du gouvernement?
R. Non, monsieur.
D. Avez-vous jamais entendu discuter par quelque membre de la famille de la capture du président des États-Unis ?
R. Non, monsieur, jamais. Où est maman?
Me Ewing. — Dans quelle année votre frère at-il quitté le collège?
R. En 1861 ou 1862, l'année de la mort de mon père. (D'une voix étouffée): Où est maman?
DE W1LKES B00T1I 251
D. Dans quelle année étiez-vousàl'école de Bryantown ?
R. De 1854 à 1861; le 16 juillet est le jour ou j'en suis sortie.
D. Ayez-vous vu jamais le docteur Mudd chez votre mère, à Washington?
R. Non, monsieur.
Pendant ces dernières questions, miss Surratt tournait les yeux avec une agitation nerveuse vers l'estrade des prisonniers et frappait du pied avec impatience.
Le conseil, Me Ewing, évidemment avec l'intention d'occuper la jeune fille jusqu'à l'arrivée d'un huissier qui devait la conduire à travers la foule, lui adressa encore la demande suivante :
« Surrattsville n'est- il pas sur la route entre Washington et Brayantown ? »
A ce moment l'huissier parait, et la Cour lui indique qu'elle peut se retirer. Elle se lève, répond affirmativement à la question, et s'écrie d'une voix poignante:
« Où est maman ? »
M. Atken s'approche d'elle et lui dit avec bonté qu'elle reverra bientôt sa mère. Il la reconduit dans l'antichambre attenant au tribunal, au milieu d'une foule de dames qu'il est difficile d'écarter tant elles se pressent pour regarder cle près, avec une indiscrétion impitoyable, le visage baigné de larmes de la pauvre enfant,
Au moment où miss Sur rat t quitte son siège, un membre du tribunal ramasse et lui offre un petit mouchoir blanc qu'elle avait laissé tomber. Elle le lui retire vivement des mains sans un mot cle renierciment.
Miss Surratt n'a pas subi de contre-interrogatoire. L'un des juges-avocats, qui n'est rien moins que tendre et compatissant, à qui quelqu'un en demandait la raison, a répondu simplement que ce serait une cruauté, la pauvre enfant ayant une charge d'affliction plus lourde qu'elle n'en pouvait porter.
On annonce un nouvel incident qui se serait produit à Buffalo. Un individu s'est inscrit à l'Hôtel Bonney, dans cette ville, sous le nom de AV. D. Beers, il y a pris une chambre. On ignorait quelles étaient ses affaires, et il n'avait été l'objet d'aucune attention particulière, lorsqu'un des jours derniers on a ramassé, près de la porte de sa chambre, une note sur laquelle était écrit ce qui suit, de la même écriture que le nom de Beers sur le livre de l'hôtel :
« E. C.Delhi; comme Booth est mort et Davis pris, il n'y a que peu d'espoir pour le Cercle. Il faut que Dieu ait empêché nos plans de s'exécuter. Si Surratt n'avait pas fait défaut, nos plans auraient été menés à bonne fin, la Virginie regagnée et notre cause sauvée. Tout est perdu.
« P.-S. — Vous avez manqué. Si je vis je vous poursuivrai. Surratt doit mourir. Je souhaite de vivre; mais je crois que nous sommes entourés et que nous serons pris. »
Beers a été arrêté jeudi dernier à l'Hôtel Bonnev,
par l'agent secret des États-Unis, Emeric, est écroué à la prison. Il a demandé un conseil; mais on a refusé à celui-ci l'accès du prisonnier. On attend des instructions de Washington.
Quatorzième Séance. 30 Mai. — Le point saillant de la séance d'aujourd'hui a été la déclaration faite par la défense de son intention de prouver qu'Atzerott n'a jamais joui de la plénitude de ses facultés mentales. A cet effet, elle a cité des témoins, parents et amis de l'accusé, qui résident à des milliers de lieUes des Etats-Unis, et qui, par conséquent, ne sont pas encore arrivés.
Après deux dépositions importantes de C. W. et F. Arnold, frères de l'accusé de ce nom, M. John T. Ford, propriétaire du théâtre où M. Lincoln a été assassiné, est appelé au banc des témoins. Le défenseur Ewing lui demande si Booth l'a jamais prié d'employer l'acteur Chester, de New- York. Le ministère public demande le retrait de cette question, que la défense persiste à maintenir, en vue de prouver que Booth n'avait personne dans le théâtre pour l'aider. La Cour décide que la question ne sera pas posée.
Plusieurs employés du théâtre sont ensuite interrogés ; ils relatent des faits déjà connus de nos lecteurs, relatifs au saut et à la fuite de Booth sur la scène. Leurs dépositions tendent, dans une certaine mesure, à disculper Spangler de. toute connivence avec l'assassin.
M. Best, directeur du théâtre de Grover, est ensuite entendu ; il dépose que Booth est venu le trouver la veille de l'assassinat pour lui demander s'il était vrai que le Président eût promis d'assister à la représentation du lendemain. Le témoin avait répondu qu'il avait adressé une invitation à madame Lincoln et qu'il espérait la voir assister avec son mari à ladite représentation. M. Best déclare qu'il est d'usage de tenir le passage libre sur la scène, à côté et derrière les décors, et que cette circonstance ne pouvait, à ses yeux, inculper l'accusé Spangler.
Plusieurs autres camarades de Spangler, employés comme lui au théâtre Ford , déposent des faits et gestes de celui-ci pendant la représentation du 14 Avril; il a été constamment à son poste, et rien dans son allure n'a pu leur donner à supposer qu'il eût connaissance du projet de Booth.
M. Davis, qui a connu Harold depuis son enfance, dit qu'il a toujours considéré celui-ci comme un garçon dépourvu de l'intelligence ordinaire des personnes de son âge et manquant complètement d'énergie.
• Le trésorier du théâtre, E. Harry Clay Ford, assure qu'il n'a pas loué les avant-scènes ni les loges situées immédiatement en face de la loge de M. Lincoln. Aucune personne ne s'est présentée pour en opérer la location. Il a assisté et aidé à la décoration de la loge présidentielle et n'a pas connaissance que l'on ait enlevé en sa présence les serrures des portes, foré un trou dans le panneau, ou préparé une traverse pour l'assujettir.
Le metteur en scène dépose dans le même sens.
A dix heures, la Cour s'est ajournée jusqu'à Vendredi.
Nous n'avons rien à ajouter au compte rendu de la séance de la Cour martiale de mercredi dernier. Il ne s'est produit aucun détail digne d'intérêt, et, au surplus, la Cour et le public sont aujourd'hui complètement édifiés sur la part de- responsabilité qui revient à chacun des accusés. Nous ne croyons même pas que la défense ajoute grand chose aux lumières que chacun a pu puiser dans les dépositions des témoins.
Les plaidoieries seront plus ou moins chaudes, plus ou moins éloquentes, mais elles ne démontreront guère que ce que tout le monde sait, en coordonnant les éléments un peu confus et obscurcis par les digressions qu'ont développés les interrogatoires. Tout l'intérêt se concentrera désormais sur le verdict et le dénoûment final; et l'attention publique, fatiguée à la recherche des grandes complications annoncées, que l'on n'a pas réussi à rendre palpables, n'est plus tenue en suspens que par l'attente de la sentence qui frappera plus ou moins sévèrement un plus ou moins grand nombre d'accusés.
Déjà l'on a remarqué la faiblesse de la défense aussi bien que l'attitude passive et docile de la Cour, en dehors du rôle personnel du juge-avocat Holt, qui seul a tenu les débats sous la direction évidente de M. Stanton. On n'a vu se produire parmi les défenseurs aucun de ces mouvements convaincus et énergiques que l'on aurait pu attendre soit devant les
oppositions parfois choquantes présentées par le ministère publie, soit devant les questions étrangères aux accusées introduites dans les débats pour entretenir l"irrïtation et faire naître des préventions, soit enfin devant l'évidente immoralité ou la mauvaise foi flagrante de certains témoins.
11 y avait là certainement des motifs puissants pour susciter des esprits tant soit peu jaloux des droits de la justice et des intérêts de leurs clients. Mais rien de tout cela n'a eu le pouvoir de réveiller l'apathie des avocats, qui n'auraient pas mieux fait s'ils avaient été à la solde du département de la guerre au lieu d'être préposés à la sauvegarde des prisonniers. Bref, on s'attendait, d'après le grand bruit fait autour des gigantesques révélations qui devaient naître des débats, à des péripéties dramatiques et à de puissantes émotions, pour faire suite aux scènes poignantes de l'événement principal. Il n'en a rien été, et nous ne saurions mieux résumer l'impression produite qu'en rapportant l'expression d'un des soldats préposés à la garde des prisonniers, disant qu'il croyait qu'un procès devait être comme une petite bataille, mais que, d'après ce qu'il voyait, ce n'était pas plus amusant qu'un enterrement.
Qîdnzième Séance, 2 Juin. — Plusieurs témoins déposent que Spangler se trouvait à sa pension, à Washington, un jour. ou deux après l'assassinat.
Thomas J. Reybold, employé au théâtre Ford, déclare que quinze jours environ avant l'assassinat,
Booth occupait la loge n° 7, située à côté de celle clans laquelle le Président a ensuite été tué. Le 7 Mars, le témoin, ne pouvant trouver la clef de la loge n° 7, a forcé la porte pour faire entrer un monsieur et les personnes qui l'accompagnaient.
Deux témoins employés au théâtre ont examiné la corde trouvée dans le sac de nuit de Spangler. Elle ressemble aux cordes dont on se sert ordinairement au théâtre ; mais les témoins n'ont pu déclarer si c'était exactement la même.
M. William R. Smith a vu Booth passer sur la scène après l'assassinat.
Louis J. Carland dépose qu'il a vu Spangler derrière la scène après la fuite de l'assassin et que l'accusé, en lui frappant sur la bouche, lui a dit : « Vous devez savoir qui c'était; peut-être M. Booth. » L'assassin se rendait fréquemment au théâtre, et était en rapports très-intimes avec les employés. Il se liait, du reste, très-facilement avec les personnes qu'il rencontrait.
Spangler couchait ordinairement au théâtre, mais on ne l'y a pas vu la nuit de l'assassinat.
A propos de l'accusé Atzeroth, le docteur Charles Nichols, surintendant de l'hôpital des fous, décrit les symptômes de la folie. Le témoin déclare que cette maladie s'est considérablement propagée dans le pays depuis le commencement de la guerre. Il attribue ce fait aux fatigues de la vie de soldat, auxquelles les hommes ne sont pas habitués avant leur entrée au service.
Plusieurs autres dépositions ont trait aux faits et gestes de Spangler le soir de l'assassinat, aux rapports de Booth avec ce dernier, à la folie prétendue d'Atzeroth et au séjour de Payne à Washington.
Les dépositions les plus importantes de la journée sont celles qui tendent à prouver le peu de moralité et les habitudes d'ivrognerie de certains témoins à charge. M. James Louby a déclaré que Lloyd était complètement ivre quand il se trouvait, le Vendredi- Saint, à Surrattsville.
Seizième Séance. 5 Juin. — La séance a été marquée par un incident qui mérite d'être noté. La Cour, après l'audience régulière , a fait évacuer la salle et a continué à siéger à huis clos. On a attribué ce fait à divers motifs. On dit notamment que la Cour a délibéré sur l'opportunité d'exclure des débats tout représentant du World de New- York, par suite de la publication par ce journal, dans son numéro de vendredi dernier, d'un article injurieux pour les membres de la cour militaire. En fait, le World n'était pas représenté à la séance d'hier.
Dix-septième Séance. 6 Juin. — L'incident principal de la séance a été la requête présentée au tribunal par l'avocat Ewing, pour faire comparaître de nouveau le témoin Daniel J. Thomas, dont les dépositions antérieures, défavorables au docteur Mudd, sont attribuées par la défense à des motifs de cupi-
DE JOFTV WILKES BOOTfl 259
dite. Nous croyons devoir reproduire en entier les arguments de M. Ewing.
« Par suite d'informations que j'ai reçues depuis que le témoin Daniel J. Thomas a comparu devant la Cour, je demande à la Cour le privilège de rappeler ce témoin dans le but de lui faire subir un contreinterrogatoire sur un seul point. Je désire démontrer que ce témoin, dont le témoignage est d'une si vitale importance, a donné ce témoignage par des motifs corrompus. Je désire démontrer, par cinq ou six voisins, que, suivant ses propres déclarations, faites depuis qu'il a comparu ici pour le ministère public, il a eu pour mobile l'espoir et l'expectative d'une forte récompense.
« Pour être plus précis, je prétends prouver qu'il a dit à Élie J. Watson, le 1er Juin , qu'il avait témoigné ici, et que le docteur Mudd serait sûrement condamné; qu'il a demandé à "Watson un certificat attestant qu'il avait le premier fourni des informations qui ont conduit à l'arrestation de l'accusé ; qu'il a de plus dit à Watson que, s'il pouvait obtenir de tels certificats de lui et d'autres, il aurait une récompense de 20,000 dollars, à raison de ses informations et de la condamnation qui en serait la suite. Je compte démontrer en outre que, plus tard, le même jour, dans une conversation à la maison de William Watson, près de Horsehead, avec J. R. Richards, Benjamin, J. INaylor, George Lynch, Lemuel Watson, et William Watson, il a dit à ces messieurs qu'il désirait avoir d'eux des certificats attestant qu'il était le premier qui eût donné des informations con-
duisant à l'arrestation du docteur Mudd; qu'il était venu ici, qu'il avait témoigné, et que, s'ils lui donnaient les certificats en question, il recevrait une récompense de 10,000 dollars à raison de ses efforts dans la cause,
« Je désire montrer, en outre, que, subséquemment, un magistrat des environs, M. James W. Richards, étant arrivé à cheval, Thomas, en présence des personnes susmentionnées, a soumis à ce magistrat la question de savoir si, en ayant ces certificats, il n'aurait pas droit à la récompense de 10,000 dollars dans le cas où le docteur Mudd serait condamné. Il me semble que, si le témoin persistait devant la Cour dans son témoignage, les faits qui précèdent seraient de nature à diminuer justement le poids de ce témoignage, en montrant qu'il a été fourni dans l'espoir d'une forte récompense, et que le témoin a fabriqué une imposture pour procurer l'arrestation du docteur Mudd, sous l'impulsion d'un motif mercenaire. »
Le tribunal a, comme l'on sait, déféré aux conclusions de l'avocat, et Daniel Thomas a été rappelé. Il a reconnu qu'il s'était trouvé le 1er Juin chez M. Watson , près Horsehead,- avec M. John R. Richards, Benjamin J. Naylor, George Lynch, Lemuel Watson, William Watson, et James W. Richards. Il nie avoir dit à M. Richards qu'il demandait les certificats dont il s'agit, mais il déclare avoir dit que le docteur Mudd serait condamné, et que si on lui donnait ces certificats et que M. Mudd fût condamné, il aurait une récompense de 10,000 dollars: il n'a ja-
mais attendu un sou de ce qu'il avait pu faire comme témoin ; il n'a pas dit à Richards que c'était lui qui avait donné les informations qui avaient conduit à l'arrestation du docteur Mudcl. Il reconnaît avoir demandé à ces messieurs leur opinion sur le droit qu'il pourrait avoir à une partie de la récompense promise dans le cas où le docteur Samuel Mudd serait condamné, mais il ne leur a jamais demandé un certificat sur le fait qu'il avait le premier donné les informations concernant Mudd.
MM. Richards, John F. Davis, L.-S. Orme, Henry L. Mudd, docteur J. H. B. Bandfort, docteur Allain Clark, appelés ensuite devant la Cour, ont tous donné des temoignag.es concordants et confirmatifs sur les faits articulés par la défense. Ils ont en outre unanimement attesté que Thomas était connu pour un homme dont la parole ne méritait aucune confiance.
Enfin, il a été démontré que, contrairement aux assertions de ce témoin, le docteur Mudd ne s'était pas absenté de sa résidence du 1er au 5 Mars, et n'avait pu, par conséquent, avoir été vu au National- Hôtel en compagnie de Booth.
Il résulte une fois de plus de tout cela qu'une multitude de témoins, presque tous ceux dont les dépositions pèsent le plus gravement sur les accusés, sont des gens dont la moralité ne résiste pas à la séduction, et que plus d'un d'entre eux serait mieux à sa place sur la sellette des accusés qu'au banc des témoins. Triste fruit de l'usage démoralisant de la délation mercenaire et de l'appel à la cupidité pour venir en aide à la justice! Il reste peu de pays, grâce
à Dieu, où cette relique de la barbarie soit encore une institution publique, et il suffira du spectacle scandaleux donné par ce procès pour la faire rayer à tout jamais du code des nations civilisées.
A part ce triste incident, la séance n'a offert qu'un médiocre intérêt et n'a rien ajouté aux lumières déjà acquises.
L'attitude des accusés s'est ressentie de l'influence du temps. Il faisait beaucoup moins chaud que les jours précédents. Pendant la lecture de la lettre recueillie à Morehead-City, où quelques-uns des conjurés étaient désignés sous les noms de Red Shoes, Old Gray, etc., Payne a paru comprendre ces allusions et les a accueillies avec un sourire moitié gai, moitié ironique. O'Lauhglin n'avait ni paletot, ni gilet, ni cravate, et son visage était aussi pâle que sa chemise. Il semblait énervé et frissonnait de temps en temps comme s'il eût été saisi par le froid ou en proie à la fièvre. Arnold paraissait le plus à son aise ; il est vrai que, depuis le commencement du procès, il a toujours été assis près d'une fenêtre ouverte. Mme Surratt est un peu moins accablée depuis son entrevue avec sa fille.
Il s'élève à propos de Payne des rumeurs singulières, dont aucune n'est encore parvenue à déchirer le voile qui couvre l'origine de ce personnage. Voici la dernière, qui n'est ni la moins bizarre, ni la moins ingénieuse, toute réserve faite, bien entendu, de l'interprétation que chacun reste libre de lui donner.
On a vu que samedi dernier M. Doster, avocat de Payne, qui a jusqu'ici été désigné sous les noms de
Wood, de Hall, de Red Shœs, etc., a demandé au tribunal un délai qui lui permît de faire comparaître M. George Powell, de la Floride, père de l'accusé, d'où la Cour a conclu que son véritable nom était Powell. L'avocat, paraît-il, n'en sait pas davantage. Payne, interrogé à ce sujet, a répondu, dit-on : « Je ne sais pas mon nom; j'ai été volé à mes parents étant enfant. »
Or, il y a quelques jours, une négresse prétendant qu'elle était autrefois esclave de la famille Lee, était entrée à l'audience, et, apercevant Payne, elle éclata en sanglots. Elle dit qu'elle était la nourrice de cet homme ; qu'il était né et avait été élevé en Virginie ; qu'il était fils du frère du général Robert L. Lee, officier de marine, qui, quelques années avant la guerre, résidait à Washington. Son nom, a-t-elle dit, était Daniel Murray Lee. Un officier, appelé à vérifier cette assertion, a déclaré que l'accusé était bien Daniel Murray Lee; mais un autre officier, familier de Lee et qui connaît personnellement tous les membres de cette famille, a nié positivement que Payne fût un Lee. Si, ajoute-t-on, son père était un Powell, de la Floride, il est possible qu'il soit un allié éloigné du général Lee, — une cousine de Mme Curtis, mère du général, miss Turner, ayant été mariée dans la famille Powell, de London (Virginie), et quelqu'un des Powell, de London, ayant été s'établir, i y a quelques années, dans une région plus éloignée du Sud.
On voit que c'est une généalogie un peu embrouil lée ; mais enfin il n'est pas trop maladroit de faire
entrevoir qu'il n'est pas absolument impossible que le plus grand gredin du Nord soit allié de plus ou moins loin au plus honnête homme du Sud. Bien touché !
L'Inguirer de Philadelphie publie une dépêche de Washington, dans laquelle il est dit que les dépositions secrètes publiées par le Commercial de Cincinnati, ont été communiquées à ce journal par M. Pitman, qui était autrefois commis du colonel Burnett. La correspondance ajoute : —
« En agissant ainsi, il a violé son serment et prostitué sa position officielle en vue d'un bénéfice personnel. Son cas a été discuté par la Cour en séance secrète, mais on n'annonce pas encore quel châtiment lui sera infligé. Un des témoins est maintenant au Canada pour vendre ses biens et éloigner sa famille; il faudra maintenant qu'il s'enfuie. Un autre est probablement assassiné.
« C'est fâcheux. Voilà au moins un témoin, et peut-être deux, qui ne reparaîtront probablement plus sur l'horizon.
« A la liste des témoins singuliers produits au procès, il faut ajouter le Bévérend M. Evans, ministre presbytérien, que, d'après les récentes révélations faites à Washington, « le département de la guerre « avait loué comme espion ».
« Il n'y a, ait V. Express de New-York, que peu de diablerie de police en Europe qui puisse égaler cela, et nous sommes parfaitement sûrs que, si subtil que fût Fouché, ou bien les Autrichiens dans leurs opérations d'espionnage en Italie, aucun d'eux ne
s'est jamais élevé à la hauteur du département de la guerre de Washington.
« ... Deveney, Steinacker, Conover, sont assurément de précieux témoins, comme nous l'avons déjà fait voir, mais chaque jour parait un nouveau quidam,et le plus curieux de tous n'est pas le Révérend (espion) Evans. Le correspondant Washingtonien du Times l'appelle un « individu errant, indigne, et dis- « crédité par tous ceux qui l'ont entendu témoigner. » Et cependant cet individu , cet espion du gouvernenement, est pourvu d'une église presbytérienne de couleur à Washington ! »
Il n'y a plus que quelques témoins à entendre. Puis viendront les plaidoiries, puis le réquisitoire du ministère public, auquel il n'y aura pas de réplique, ainsi qu'il est d'usage devant les cours martiales. On pense que la sentence sera prononcée, sinon cette semaine, au moins dans les premiers jours delà semaine prochaine.
Dix-huitième Séance. 7 Juin. — Plusieurs témoins appelés par la défense contredisent les faits avancés par Johnson dans sa déposition contre le docteur Mudd, et jettent un jour peu favorable sur son caractère.
M. Ewing doit encore faire paraître treize témoins en faveur du docteur Mudd.
John W. Wrharton déclare qu'Arnold a été son employé à la forteresse Monroë, du 2 au 17.
Plusieurs témoins témoignent du bon caractère et
de la loyauté de Louis Weichman, qui a fait Une déposition importante contre les accusés.
John J. Hallahan dit qu'il- a vu Payne au mois de Février chez Mme Surratt. A cette époque, l'accusé se faisait appeler Wood.
D'autres témoins ont vu John Surratt, Payne et Booth ensemble dans le salon de Mme Surratt.
Dix-neuvième Séance. 8 Juin. — La séance n'a pas présenté beaucoup d'intérêt. Le principal témoin entendu a été le sieur Edouard Frazer, de Saint- Louis, qui a donné des détails plus ou moins authentiques sur l'incendie des vapeurs du Mississipi, de l'Ohio, et d'autres rivières, soi-disant par des agents du gouvernement Confédéré.
Un témoin a déclaré qu'Atzeroth, dans les endroits où il résidait, était considéré comme manquant de courage.
Un autre témoin a dit que, le lendemain de l'assassinat, le docteur Mudd a témoigné son regret de la mort tragique du Président.
L'aspect de la salle n'a pas changé. Seulement la chaleur exerce son influence sur les accusés, qui ont l'air morne et abattu.
Il ne reste plus que quelques témoins à entendre.
L'issue de cet interminable procès n'est pas douteuse. La part de chacun des accusés a été faite dans le cours des débats ; et les condamnations prématurées, que les journaux Fédéraux ont prononcées contre tous les complices de John Wilkes Booth, seront ratifiées sans aucun doute par la Cour martiale de Washington.
Dans cette affaire, le Crime, la Justice, la Vengeance auront accompli leur œuvre. Mais où sont les accusations lancées par M. Johnson contre l'Honorable Président de la Confédération, M. Jefferson Davis?