‹ Confession de John Wilkes Booth, assassin du président Abraham LincolnChapitre 5 sur 7 · DE L ASSASSIN · texte numérisé non relu

DE L ASSASSIN

Comme suite aux événements rapportés dans la confession qui précède, nous allons donner un récit succinct de la poursuite, de la capture et de la mort de Booth.

Après avoir quitté Washington, à deux heures du matin, le lundi, les officiers de police et les cavaliers qui les accompagnaient débarquèrent à Belle Plaine, sur la lisière du

comté de Stafford, à dix heures du soir, par une nuit obscure.

Belle Plaine est le point le plus rapproché de Fredericksburg où l'on puisse aborder; cet endroit est à soixante-dix milles de Washington , et il est situé près d'une petite crique sur le Potomac.

Ce n'est qu'un débarcadère et un entrepôt, et c'est là que le vapeur John S. Ide s'arrêta et s'amarra, pendant que ceux qu'il avait amenés partaient au galop dans l'obscurité.

Le Lieutenant-Colonel Conger et le Lieutenant Backer tenaient la tête, se dirigeant sur les fermes qu'ils rencontraient pour en questionner les habitants, sous le prétexte de savoir ce qu'étaient devenus des habitants du Maryland faisant partie de leur société.

Mais personne n'avait vu ceux dont ils

donnaient le signalement, et, après des excursions inutiles sur la route de Fredericksburg, ils tournèrent tout à coup vers l'est et continuèrent leurs vaines recherches sur toute la route de Port Conway sur le Rappahannock.

Le mardi matin, ils se présentèrent au bac de Port Royal et demandèrent au passeur, pendant qu'il les passait par escouades de sept à la fois, s'il avait vu deux hommes qu'ils lui désignaient.

En continuant leurs investigations à Port Royal, ils trouvèrent un pêcheur qui les adressa à un nègre nommé Lucas, qui avait conduit deux hommes à une petite distance, vers Bowlinggreen, dans une charrette.

Il se trouva que ces hommes répondaient au signalement et que l'un d'eux avait une

béquille comme celle que portait Booth, d'après les renseignements certains ^qu'ils ■ s'étaient procurés.

Lejour précédent, Booth et Harrold s'étaient présentés à Port Conway pour demander passage Sur le bac ; mais le passeur était en train de pêcher, et il ne voulait pas se déranger pour le misérable salaire auquel lui donnait droit le passage de deux personnes isolées.

Mais, par un heureux hasard, une escouade de cavalerie Confédérée arriva sur les lieux et menaça le passeur de lui brûler la cervelle s'il ne mettait pas son bac à leur disposition pour les passer tous.

Ces cavaliers avaient appartenu au corps sous le commandement de Moseby; ils avaient été licenciés, et ils quittaient Fairfax Court House pour retourner chez eux dans la Caroline.

Leur capitaine allait voir sa fiancée à Bowlinggreen, et il avait si bien pris Booth sous son patronage, qu'en l'entendant se chamailler avec Lucas sur les conditions auxquelles il lui procurerait un attelage, il offrit à Booth et à Harrold de se servir de son che- » val alternativement, et de faire leur route moitié à cheval et moitié à pied.

De cette manière, Lucas fut providentiellement mis de côté, et Booth fit la route de Bowlinggreen à la suite du capitaine Confédéré, en se servant- à tour de rôle du même cheval.

Voilà tout ce qu'apprirent les officiers de police, qui, sous la conduite de Rollins, qui leur servait de guide, se dirigèrent, pendant la journée du mardi, à travers les plaines de la Caroline, par un soleil brûlant, en s'arrêtant de temps en temps pour prendre des

informations, sauf à une certaine maison, à peu près à mi-chemin, où une femme leur dit que les cavaliers qui avaient en effet passé étaient tous revenus, à l'exception d'un seul.

Comme ce fait était loin d'être suffisamment satisfaisant, ils continuèrent leur route après le coucher du soleil, et ils arrivèrent à Bowlinggreen à onze heures du soir.

Bowlinggreen est le siège du tribunal du comté de la Caroline; c'est un petit endroit écarté possédant une taverne ne servant plus qu'à loger les voyageurs.

Mais là les officiers de police retrouvèrent le capitaine dont il a été ci-dessus parlé, et ils lui ordonnèrent de se lever et de s'habiller.

Aussitôt qu'il comprit de quoi il s'agissait, la frayeur le fit pâlir, et il conta tout ce qu'il savait.

Booth, à sa connaissance, était à la ferme d'un nommé Garrelt, qui se trouvait sur la route qu'ils avaient suivie, et Harrold était parti le même jour pour aller le rejoindre.

Après avoir requis le capitaine de leur servir de guide, les cavaliers, épuisés de fatigue, retournèrent sur leurs pas, en dépit des protestations de quelques hommes qui étaient tellement narrasses, qu'il fallut leur expliquer la position pour les décider à se remettre en selle.

Le but de l'expédition pouvant être si prochainement atteint, les officiers de police étaient pleins d'ardeur, et ils pressèrent si bien leur escorte, qu'à deux heures du matin ils atteignaient l'entrée de la ferme de Garrett.

A la pâle clarté de la lune, à trois cents pas

environ sur la gauche de la grande route, la vieille ferme se dressait au milieu des

champs.

Elle était délabrée, blanchie à la chaux,

élevée de deux étages, et ses étroites fenêtres qui brillaient aux yeux des cavaliers silencieux ressemblaient à des meurtrières, à travers lesquelles des sentinelles veillaient sur le secret mystérieux que ses murs recelaient.

La façade de la maison regardait la route dans la direction du Rappahannoc, mais ne lui faisait pas face, et sur celte façade se détachait un porche saillant à la mode Virginienne, qui pendant l'été se cachait sous les chèvrefeuilles, d'où s'échappaient des nuées d'oiseaux.

Dans la partie la plus rapprochée de la grande route, appuyée contre le mur grisâtre,

DE JOHN WILKES BQOTU. loi

se trouvait une cuisine élevée d'un seul étage.

Il y avait trois entrées : une sous le porche, une donnant accès à la cuisine, et une dernière sur le derrière de la maison.

Par derrière on apercevait, dans la pénombre, une vieille .grange élevée et exposée à tous vents, qui faisait face à l'entrée sur la grande route, tandis que la maison principale était sur la gauche, et, abritée par la grange, on voyait une longue mangeoire avec un appentis pour les bestiaux.

Il n'y avait pas un seul accident de terrain : une plaine tout unie contenait les constructions et toutes les dépendances de la ferme ; une vieille palissade en mauvais état bordait la route, laissant une ouverture formée par deux piliers, et entre la route et la maison se trouvaient une seconde palissade et une seconde entrée.

Le chemin tracé pour le service de la ferme passait devant la façade de la maison et allait droit à la grange, bien qu'il y eût une autre route ferrée et carrossable conduisant au porche de la ferme.

Cette demeure avait un aspect primitif et pastoral ; c'était bien l'asile d'une famille de cultivateurs, où la peine et le travail n'étaient pas épargnés.

Déjeunes épouses avaient dû y être amenées, et les champs qui l'entouraient avaient dû retentir des. premiers cris des enfants, si doux au cœur d'une mère, et égayer la maison depuis le lever du soleil jusqu'à l'apparition des étoiles, seules sentinelles de la nuit, sauf les étroites fenêtres de la ferme, éclairées par le feu brillant allumé dans l'âtre, et les chants étouffés des hommes charmant les ennuis de la veillée des longues soirées d'hi-

DE JOUrs WILRES 1500TII. loo

ver, en faisant cuire des pommes et en croquant des noix.

Pourtant, dans cette maison si paisible au clair de la lune, un meurtrier était venu laver ses mains souillées de sang, satisfaire son appétit, et prendre son dernier repos.

L'histoire a des droits sur les lieux les plus modestes dans ce nouveau monde si grand, et elle a marqué la ferme de Garrett d'une empreinte ineffaçable.

. Au milieu du silence de la nuit, Backer descendit de cheval et força l'entrée extérieure.

Conger venait directement derrière lui, et les cavaliers suivirent en s'avançant avec précaution.

Ils s'efforçaient de ne pas faire de bruit et de ne pas troubler le silence de la nuit jus-

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qu'à ce qu'ils eussent franchi la seconde grille; mais, même là, leur arrivée n'éveilla que les croassements des grenouilles, le cri de quelque hibou ou d'un oiseau de nuit s'enfuyant à lire-d'aile.

De cette manière, ils entourèrent la maison la main sur leurs carabines, et prêts à enfermer cet agréable et paisible asile dans un cercle de feu.

Après un temps d'arrêt, Backer marcha vers la cuisine et frappa à la porte en appelant à haute voix.

Un vieillard en caleçon et en chemise de nuit tira vivement les verroux et se tint sur le seuil, en regardant en frissonnant à travers l'obscurité.

Backer le saisit aussitôt à la gorge et lui présenta la gueule d'un pistolet.

DE JGÏI* WILKES BOOTIÏ. 135

— Qui... qui est-ce qui m'appelle? — cria le vieillard.

— Où sont les hommes qui habitent chez vous? — répondit Backer. — Si vous mentez, vous êtes un homme mort !

Le vieillard, qui était le chef de la famille, fut tellement effrayé et paralysé, qu il se mit à trembler de tous ses membres, mais sans dire un seul mot.

— Allumez une chandelle, — dit Backer, — et dépêchez-vous.

Le vieillard, tout tremblant, obéit; et un moment après une lumière incertaine éclaira ses cheveux blanchissants et son visage blême de frayeur. -

Alors la question fut répétée et appuyée par le canon brillant d'un pistolet.

— Où sont ces hommes ?

Le vieillard s'appuya contre le mur, et ses genoux s'entre- choquèrent.

— Ils sont partis... — dit-il. — Nous ne les avons pas gardés à la maison... je vous assure qu'ils sont partis...

Alors on entendit un chuchotement de voix dans la^pièce voisine, dépendant du corps de logis principal, et le lieutenant se dirigea vers la porte.

Un incident comique se produisit en ce moment : la pudeur du vieillard le fit triompher de sa terreur.

— N'entrez pas, — dit-il d'une voix faible, — il y a là des femmes qui ne sont pas habillées.

— Que le diable emporte les femmes! — cria Backer. — Que m'importe qu'elles ne

soient pas habillées. iNous entrerions quand même elles n'auraient pas une loque sur le corps.

Laissant le vieillard dans un muet étonnement, Backer ouvrit la porte, et se trouva au milieu d'une confusion de bras nus et de robes de nuit.

Ses pistolets chargés faisaient .oublier les délicatesses de la pudeur et inspiraient une terreur bien concevable.

Il répéta sa question, et la faible clarté de la chandelle donnait à ses traits la férocité d'un bandit.

Tous nièrent qu'ils sussent ce qu'étaient devenus les étrangers.

Pendant ce temps le colonel Conger avait également pénétré dans la chambre, et pendant que la famille et ceux qui avaient fait

invasion dans la ferme formaient un étrange tableau, un jeune homme était apparu, comme s'il fût sorti de terre».

Tous les canons des armes à feu se tournèrent aussitôt vers lui, et s'il pâlit, son effroi ne lui ôta pas la parole.

— Père, — dit-il, — nous ferions mieux de dire la vérité. Les hommes que vous cherchez, messieurs, sont dans la grange. Je le sais. Ils s'y sont enfermés pour y passer la nuit.

Après avoir laissé le vieillard à la garde d'un soldat, qui fut très-satisfait de son lot, car le service qu'on lui confiait lui sauvait les hasards du combat prêt à s'engager , le reste des sbires du Nord suivit le jeune homme vers la grange en le menaçant de ses pistolets.

Cette grange était à environ une centaine

de pas de la maison ; sa porte faisait face à la façade ouest. C'était une vieille construction dont le plancher n'était que fort peu élevé au-dessus du sal.

Les soldats qui étaient descendus de cheval se placèrent à des intervalles réguliers tout autour de la grange, à une distance de dix pas environ ; quatre hommes furent placés pour garder le seuil, tous bien armés et bien préparés, tandis que Backer et Conger s'avançaient vers la porte.

Il y avait un cadenas à cette porte ; Backer s'empara de la clef à l'instant.

Dans l'intervalle de silence qui suivit, on entendit à l'intérieur un bruit de planches et de paille remuées, produit par des personnes arrachées au sommeil et se levant.

Au même instant, Backer cria :

— J'ai une proposition à faire aux personnes qui sont dans cette grange. Nous allons vous envoyer le fils de l'homme chez lequel nous vous trouvons. Vous allez lui rendre vos armes et vous livrer à nous, ou nous allons mettre la feu à la grange. Notre intention est de vous prendre tous deux ou de faire un feu de joie et déjouer du fusil avec vous.

Ce discours n'amena aucune réponse.

Le fils du fermier, John M. Garrett, qui avait une frayeur mortelle, fut poussé à travers la porte, qui s'était ouverte tout à coup, et le lieutenant Backer la referma immédiatement à clef.

On entendit le jeune homme présenter sa requête à demi- voix.

Booth lui répondit :

— Malédiction sur vous î Sortez d'ici, vous qui m'avez trahi!...

Au même instant, il mit la main dans sa poche pour y prendre un pistolet.

Quelques paroles furent échangées, mais le jeune homme se glissa par la porte qui s'était rouverte, et revint dire que sa mission avait échoué et qu'il n'osait pas rentrer de nouveau.

Pendant tout ce temps, la chandelle qu'on avait apportée de la maison brûlait à côté des deux officiers de police, et par la lumière qu'elle répandait sur eux rendait très-facile à ceux qui étaient dans l'intérieur de la grange de les étendre roides morts, en se servant de leurs armes.

Sur l'observation qui en fut faite, la lumière fut éloignée, et chacun fit grande at-

1/|2 ARRESTATION, MORT ET ENSEVELiSSEAIEKT

tention de se tenir en dehors du cercle qu'elle éclairait.

En ce moment, la crise était prochaine.

Les cavaliers laissaient voir des dispositions différentes; quelques-uns voulaient s'enfuir, d'autres faire une décharge sur Booth sans sommation préalable, mais tous étaient émus et silencieux.

A la maison d'habitation, les femmes étaient réunies sur le seuil de la porte, et la gravité des circonstances exigeait une prompte solution.

Le jeune garçon était placé sur*un point éloigné, et les sommations furent répétées par Backer.

— 11 faut vous rendre... livrez vos armes et montrez-vous. 11 n'y a aucune chance

DE JOHN WiLRES BOOTII. 1 !} O

d'évasion. Nous vous donnons cinq minutes pour faire, vos réflexions.

On répondit de l'intérieur d'une voix ferme et assez forte pour être entendue de la maison :

— Qui êtes -vous, et qu'est-ce que vous nous voulez?

Backer reprit :

— Nous voulons que vous nous livriez vos armes et que vous vous rendrez prisonniers.

— Mais qui êtes-vous? — répondit la même voix puissante.

— Qu'est-ce que cela vous fait? — dit Backer; — nous savons qui vous êtes, et nous voulons nous emparer de vous. Nous avons avec nous cinquante hommes armés de carabines et de pistolets : vous ne pouvez nous échapper.

ihk ARRESTATION, MORT ET ENSEVELISSEMENT

• Il y eut un long silence, et puis Booth dit :

— Capitaine , le cas est embarrassant ; peut-être ai-je affaire à des amis?

Les officiers de police ne firent pas de réponse.

— Laissez-nous un peu réfléchir, — dit Booth.

— Bien. Prenez votre temps, — répondit Backer.

Après cela, il y eut un moment de silence.

Quelles furent les pensées de Booth?

Nous ne pouvons que les supposer; pendant ce temps d'arrêt, il prit la résolution de mourir ; mais il resta froid et inébranlable jusqu'à la fin.

DE JOHN W1LKES I300TH. l/|5

Après un certain temps écoulé, Backer reprit la parole pour la dernière fois.

— Eh bien! nous avons attendu assez longtemps. Rendez vos armes et sortez, ou je mets le feu à la grange.

Voici la réponse de Booth : —

— Je suis blessé, il ne me reste qu'une jambe de bonne. Faites reculer vos hommes à cent pas de la porte, et je sortirai. Laissez-moi une chance de sauver ma vie , capitaine. Je ne me laisserai pas prendre en vie.

— Nous ne sommes pas ici pour combattre, mais pour nous emparer de vous. Je vous le répète encore, sortez ou je mets le feu à la grange.

Alors, après une forte aspiration qu'on

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entendit de l'extérieur, Booth s'écria avec un calme soudain, en restant toujours invisible, comme ses ennemis l'étaient pour lui : —

— Eh bien! alors, mes braves garçons, préparez une civière pour moi.

Il y eut un moment de silence, interrompu par une discussion à voix basse entre Booth et son complice, et l'on entendit le premier dire, en réponse à quelque remontrance ou quelque observation de son camarade : —

— Éloignez-vous de moi... vous êtes un lâche... vous voulez m'abandonner dans ma détresse... mais allez, partez... Je n'ai pas besoin que vous restiez avec moi ; je ne veux pas de vous près de moi.

Puis il cria à haute voix : —

— Il y a ici un homme qui veut se rendre.

DE JOHN WJLKES BOOTII. 147

— Qu'il vienne, s'il veut livrer ses armes, — dit Backer.

En ce moment, Harrold, frappant à la porte, dit : —

— Laissez-moi sortir,. ouvrez la porte, je veux me rendre.

— Passez-nous vos armes alors, — dit Backer.

— Je n'en ai pas.

— Vous êtes l'homme qui hier portait une carabine, passez-la.

— J'en n'en ai pas.

Ceci fut dit d'une voix suppliante et tremblante de frayeur.

En voyant cette hésitation, Booth cria à haute voix : —

— Il ne possède aucune arme ; celles qu'il pouvait avoir sont à moi, et je les garde.

— Mais il avait une carabine, et il faut qu'il la rende, -— dit Backer.

— Sur mon honneur, il est sans armes.

La carabine qu'il portait m'appartient, et je l'ai reprise.

En ce moment, Harrold était tout contre la por le, parlementant avec Backer.

Ce dernier lui ordonna de tendre les mains pour qu'on lui mît les menottes, et en même temps il entrouvrit la porte.

Harrold présenta ses mains, Barker les saisit, l'attira violemment à lui, et le remit entre les mains de quelques-uns de ses hommes.

Harrold commença à parler de son inno-

cence et à élever si fort la voix, que le Colonel Conger le menaça de le bâillonner s'il ne cessait pas.

Alors Booth fit encore un appel de la même voix claire et ferme.

— Capitaine, laissez -moi une chance; faites éloigner vos hommes, et je combattrai seul contre tous. J'aurais pu vous tuer six fois ; mais je crois que vous êtes un brave, et je ne voudrais pas vous tuer : donnez l'ombre d'une chance à un malheureux!

Il était trop tard pour parlementer.

Pendant tout ce temps , la voix de Booth avait retenti du milieu de la grange.

Avant qu'il eût cessé de parler, le Colonel Conger, passant derrière la grange, avait fourré des brins de paille par une crevasse et, avec une allumette, y avait mis le feu.

La paille était sèche; elle s'enflamma à l'instant, en produisant un tourbillon de flamme et de fumée qui s'échappait entre les planches mal jointes.

Avec la rapidité de l'éclair, l'intérieur de la grange fut un foyer de lumière et de chaleur.

La flamme éclairait jusqu'aux plus sombres recoins de la grange, qui était fort grande, à ce point que les nids de guêpes et les toiles d'araignées qui couvraient le plafond devenaient lumineux; les ustensiles de la ferme amassés dans un coin, charrues, herses, houes, râteaux, moulins à sucre, se coloraient de teintes rouges et violacées, et chaque grain de blé du tas considérable que renfermait un des compartiments delà grange brillait comme une pierre précieuse.

La flamme illuminait les poutres du toit,

les colonnes droites qui soutenaient les travées, les séparations faites pour le trèfle et la luzerne; dont les tiges promettaient un nouvel aliment au bûcher funéraire.

La retraite du meurtrier était baignée par des flots de lumière brillante qui révélaient la fière audace de sa contenance, tandis que les flammes qui l'entouraient élevaient un mur impénétrable entre lui et les ennemis abhorrés qui les avaient allumées, et les dérobaient à sa vue.

À travers la flamme de l'incendie et en regardant par une crevasse , Conger vit Wilkes Booth qui se tenait debout, appuyé sur une béquille.

îl le prit pour son frère Edwin, avec lequel, dit-il depuis, il a une telle ressemblance que, pendant un moment, il crut presque que

leur poursuite avait été dirigée sur une fausse piste.

En voyant briller l'incendie, Wilkes laissa tomber sa béquille et sa carabine, et se glissa sur ses mains à l'endroit, où le feu avait commencé pour guetter l'incendiaire et le tuer.

Ses yeux, brillants de l'éclat de la fièvre, s'ouvraient et roulaient dans leur orbite avec une beauté terrible ; ses dents étaient serrées, et il avait cette expression de calme avantcoureur d'un accès de frénésie.

C'est en vain que le désir de la vengeance était passé dans ses yeux; la flamme qui le rendait visible lui dérobait son ennemi.

Pendant une seconde, il regarda le feu, comme s'il voulait se jeter dessus et l'éteindre, mais il reconnut que toute tentative était inutile et il renonça à ce dessein.

Aussi calme qu'un vétéran qui se tient impassible sur le champ de bataille au milieu d'une grêle de balles, Booth se retourna, et, en quelques enjambées, il se rua vers la porte, la carabine en arrêt, avec la résolution du désespoir visiblement écrite sur son front pâle et élevé.

C'est ainsi qu'il s'élança, poussé par l'intention de ne pas mourir seul.

Un sergent, désobéissant aux ordres qu'il avait reçus, l'ajusta, et le frappa d'un coup mortel. "

L'incendie était dans toute sa force.

Booth marchait au milieu de la grange illuminée par les flammes avec le courage le plus indomptable, ferme en face de la mort.

Un tressaillement, un cri, un redressement violent de toute sa personne, comme s'il vou-

15/j. ARRESTATION, MORT ET ENSEVELISSEMENT

lait grandir encore la taille qu'il tenait de Dieu, et John Wilkes Booth tomba sur le sol, où il resta immobile, gardant encore un dernier souffle de vie, qui allait bientôt s'éteindre.

— ïl s'est tué! — s'écria Backer, qui ignorait d'où provenait la détonation qu'il avait entendue.

Et, se précipitant dans la grange, i] s'empara de ses armes pour se mettre en garde contre une ruse de guerre possible.

Un moment lui suffit pour se convaincre que la lutte n'était plus à craindre avec ce corps inanimé.

Booth ne remuait pins, ne respirait plus.

Conger et deux sergents entrèrent, et, prenant le corps, le portèrent à la hâte loin du foyer de l'incendie, qui avançait, et le dépo-

sèrent sur le gazon humide de la rosée du matin.

— De l'eau ! -— cria Conger.

Lorsqu'on lui en eut jeté à la face, il se ranima un moment et agita les lèvres.

Backer approcha l'oreille et lui entendit dire : —

— Prononcer le nom de ma mère... et mourir pour mon pays.

Us l'enlevèrent encore, la chaleur arrivait jusqu'à l'endroit où ils se trouvaient, et ils allèrent le porter sous le porche de la ferme.

Un matelas fut étendu à terre, sur lequel on le Piaça ; on lui soutint la tête, et on lui fit avaler de l'eau et du brandy.

Les femmes de la maison., auxquelles s'était joint en ce moment même un autre fils

du fermier qu'on avait trouvé caché dans une mangeoire, où il s'était placé, dit- il, pour veiller à ce que Boolh et Harrold ne volassent pas les chevaux, étaient fort troublées, mais disposées à donner leurs soins au mourant, en dépit des soldats qui les tenaient sévèrement à l'écart.

Les femmes trempèrent un morceau de linge dans un mélange d'eau et d'eau-de-vie, et ce iinge? ainsi imbibé, ayant été placé entre les dents de Booth, il le suça avec avidité.

Quand il lui fut de nouveau possible de parler, il murmura les mêmes paroles à Backer, et, complétant sa pensée : —

— Dites à ma mère que je suis mort pour mon pays... Je pense que j'ai fait ce qu'il y avait de mieux à faire.,.

Backer répéta ses paroles.

— Booth, — dit-il, — ai -je répété correctement vos paroles?

Booth fit de la tête un signe d'assentiment.

En ce moment, l'aube du matin approchait; on commençait à voir des curieux qui ' s'avançaient, et les coqs poussaient leur cri guttural.

La grange n'était plus qu'un amas de charbon et de cendres, d'où s'élançait une forte spirale de fumée.

Les femmes suppliaient avec importunité les soldats pour qu'ils éteignissent l'incendie, qui allait atteindre les précieux râteliers à bestiaux.

Même devant la mort, l'intérêt ne peut se taire !

Des soldats furent envoyés pour arrêter l'incendie, et Booth, délivré du bourdonnement qui se faisait autour de lui, vit approcher la mort pas à pas.

Deux fois on l'entendit dire : —

— Tuez-moi !

Ses lèvres s'agitaient fréquemment, mais elles ne pouvaient pas former des sons appréciables.

Il fit un mouvement que l'œil subtil de Gonger saisit et qui semblait vouloir dire qu'il souffrait de la gorge.

Conger y mit le doigt, et le mourant essaya de tousser ; mais l'effort qu'il fit n'eut pour résultat que de faire couler le sang plus abondamment de son cou travers-1 par la balle.

La blessure saignait peu; il avait été frappé derrière les oreilles et la balle avait coupé. le collet de son habit.

Pendant ce temps, un soldat avait été dépêché à la recherche d'un médecin ; mais il y avait six milles à faire pour aller et venir, et la mort du coupable s'avançait à grands pas.

Les femmes firent de nouveaux efforts pour le voir, mais elles furent toujours repoussées, et toute l'eau-de-vie qu'elles purent trouver fut demandée par l'assassin qui toutes les deux minutes faisait signe qu'il voulait boire encore.

Il exprima plusieurs fois le désir d'être changé de position, non par des paroles, mais par des gestes, et il fut alternativement placé sur le dos, sur le ventre, et sur le côté.

Sa force de vitalité était presque miraculeuse.

Par moment, son cœur cessait de battre et son pouls devenait aussi insensible que celui d'un mort.

Puis à l'instant la vie revenait, le visage se colorait, les yeux s'ouvraient et brillaient pour retomber dans une nouvelle léthargie dont il sortait de nouveau par un de ces efforts triomphants de l'homme luttant contre la mort.

Enfin un petit médecin de campagne arriva juste à temps pour être inutile.

ïl sonda la plaie pour s'assurer si la balle y était restée, il secoua la tête d'un air sage, et s'exprima en faisant étalage de sa

science.

Au moment de son arrivée, Booth avait

demandé qu'on lui soulevât les mains pour les lui montrer.

Elles étaient si paralysées qu'il ne les sentait pas.

Quand on les lui montra, il murmura au milieu d'une triste léthargie : —

— Inutile!... inutile!...

Ce furent les dernières paroles qu'il prononça.

Au moment où son agonie commença, le soleil paraissait à l'horizon, et ses rayons éclairaient la cime des arbres : ils arrivaient à hauteur d'homme lorsque les spasmes de la mort vinrent contracter le visage du coupable.

Ses mâchoires se contournaient par un mouvement ' spasmodique, les prunelles de

ses yeux, qui commençaient à se voiler, roulaient et s'abaissaient dans la direction de ses pieds ; une teinte livide, semblable à quelque ombre horrible, envahissait son visage.

Il fit entendre une espèce de gémissement inarticulé et guttural, il tressaillit, étendit les pieds, rejeta sa tête en arrière.

Ce n'était plus qu'un cadavre.

On l'enveloppa dans une couverture de cheval.

Ce fut son linceul, — celui d'un soldat.

Harrold, qui avait été lié à un arbre, fut alors détaché pour se mettre en marche.

Le Colonel Conger prif immédiatement la route de Washington ; le cortège devait suivre.

Les seules armes de Booth étaient sa carabine, un couteau et deux revolvers.

On trouva sur lui un billet de la banque du Canada et un journal.

Un vieux nègre, vivant dans le voisinage, avait le malheur de posséder un cheval.

Ce cheval était une relique des anciennes générations et montrait par la saillie de ses côtes la pauvreté du sol.

Il allait l'amble, et quand on voulait forcer son allure il reculait.

Le cheval du vieux nègre fut attelé à un chariot dans un état de délabrement impossible à décrire, il faisait un bruit qui semblait annoncer sa dissolution prochaine et que les différentes parties qui le composaient n'avaient plus aucune cohésion les unes avec les autres.

La planche ■ de derrière manquait, les ridelles étaient amincies par l'usage, et c'est dans ce burlesque véhicule que le meurtrier devait être acheminé vers le Potomac, pendant que l'homme qu'il avait assassiné traversait en grande pompe le continent en deuil.

Le vieux nègre attela son vieux cheval à son chariot à l'aide de harnais fossiles, et quand il arriva devant le porche de la ferme de Garrett, on y plaça le cadavre décoloré.

Le corps fut attaché avec des cordes qui entouraient les jambes, et le fixaient solidement contre le côté du chariot.

Les jambes d'Harrold furent attachées à rétrier et il fut placé au milieu de quatre cavaliers à l'air farouche et sanguinaire.

Les deux fils de Garrett furent aussi em-

menés malgré les prières et les sanglots du vieillard et des femmes ; mais le capitaine rebelle qui avait livré Booth s'était évadé pendant les agitations de la nuit et n'avait pu être repris.

C'est ainsi que la cavalcade, formée par les gens de justice et leur escorte se mit en mouvement sur la route de Port Royal, ramenant le cadavre du meurtrier.

Quand le chariot se mit en mouvement la blessure de Booth, qui jusque-là avait à peine saigné se rouvrit, et le sang recommença à couler.

11 tombait à travers les fentes du chariot et laissait sur la route de terribles traces de son passage.

Il rougissait les planches du chariot et traversait la couverture, et le vieux nègre,

dans un temps d'arrêt, trempa ses mains, par mégarde, dans une mare de ce sang.

11 se recula tout à coup en frissonnant et s'écria avec horreur : —

— Cela ne s'effacera jamais en ce monde... c'est le sang d'un meurtrier ! . . .

11 agita ses mains en regardant les officiers et frissonna de nouveau.

— Je ne voudrais pas que cela me fût arrivé pour quatre mille dollars!... s'écriat-il.

La marche du chariot fut lente et exposée à bien des dangers, résultant du triste état du véhicule, qui menaçait ruine à chaque instant; mais, vers midi, le cortège traversa Port Royal, dont les habitants accoururent pour s'informer de ce qui arrivait et pour-

quoi le corps d'un homme enveloppé dans des couvertures traversait le pays sous une si forte escorte.

On leur dit que c'était un blessé Confédéré, et on leur ferma la bouche.

Le petit bac fut de nouveau mis à contribution, et le batelier passa les cavaliers par escouades.

On se dirigea ensuite de Port Conway sur Belle Plaine, où l'on arriva dans le milieu de F après-midi.

Tout le long du chemin le sang continua à dégoutter du cadavre, lentement, mais d'une manière incessante.

Le vieux nègre fut renvoyé avec deux dollars en papier.

Le cadavre fat détaché et jeté sur le pont d'un steamer.

Au bout d'un instant la vapeur fut lâchée, et les rives du Potomac virent glisser ce vaisseau fantôme, pendant qu'un soleil sanglant répandait une lumière surnaturelle sur sa surface argentée.

Pendant toute la traversée, Harrold fut maintenu près du cadavre, frissonnant à la pensée de ce sinistre voisinage, et par suite des craintes qu'éveillaient en lui l'approche de son jugement, au delà duquel il voyait déjà se dresser l'échafaud.

11 essaya de se disculper en prétendant qu'il avait été à cheval dans la direction de l'Est, bien au delà de l'endroit d'où il venait, et que ce n'est qu'en revenant qu'il avait ren-

contré Boolh, qui étant blessé, l'avait prié de se faire son compagnon.

Quant à son crime, il n'en avait nulle connaissance, aussi mettait-il sa confiance en Dieu, etc..

Mais personne ne l'écouiait.

Tout l'intérêt du crime, du courage et du châtiment reposait sur le corps inanimé qui gisait à ses pieds.

À Washington, petits et grands, tous voulaient voir Booth.

Mais il ne fut permis qu'à un très-petit nombre de s'approcher et seulement pour reconnaître son identité.

Il était parfaitement conservé, à l'exception d'un côté de la face qui était convulsé ,

d'une couleur livide et bleuâtre, et comme battu par les vents vengeurs.

Le lendemain le secrétaire de la guerre, sans instruction d'aucune sorte, chargea le Colonel Lafayette C. Backer de l'ensevelissement secret du corps de John Wilkes Booth.

Jamais cérémonie ne fut accomplie d'une façon plus secrète et plus mystérieuse.

— Qu'avez-vous fait du corps ? — dit quelqu'un à Backer.

— La chose n'est connue, — répondit-il, — que par une seule personne autre que moi. Il est parti. Je ne vous dirai pas ce .qu'il est devenu. Le seul individu qui connaît ce secret a juré de garder le silence. Le corps de Booth ne se retrouvera que lorsque re-

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tentiront les trompettes du jugement der-

nier

Et cela est vrai.

Le soir du 27 Avril, un petit bateau à rames reçut le cadavre du meurtrier.

Deux hommes se trouvaient dans ce bateau ; ils emportèrent le corps au milieu de l'obscurité, et il ne devait plus reparaître.

Comme son crime, puisse-t-il rester dans l'obscurité, rester impalpable, invisible, indescriptible, condamné à la pire des damnations — l'annihilation.

Le sein de la rivière peut s'être entrouvert pour recevoir son corps alourdi par le poids d'un boulet.

La terre peut s'être ouverte pour lui don-

ner le silence et le pardon, que les hommes n'accorderont jamais à sa mémoire.

Les poissons peuvent se repaître de sa chair.

Son corps peut engraisser la terre, et les marguerites fleurir au-dessus de la place qu'il occupe.

Nous ne le saurons jamais.

C'est un mystère incompréhensible comme le temps dans lequel nous vivons et sur lequel nous méditons comme sur un rêve enfanté par la fièvre.

Nous savons que le corps du meurtrier d'un chef de nation est quelque part confié à l'un des éléments, mais voilà tout.

Mais si la mer indignée, si la terre pro-

Dfi JOHN WILKJE8 BOOTK. I/o

fanée rejettent le corps et que quelqu'un sans le reconnaître lui donne une sépulture Chrétienne, que les derniers mots sortis de ses lèvres mourantes soient gravés avec un poignard au-dessus de ce tombeau, pour dire l'histoire de la vie d'un jeune homme qui donnait tant d'espérances — Inutile ! Inutile !...

JOHN WILKES BOOTE

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