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jour, le mette à la lumière. » On trouve des détails plus complets dans ce passage du chapitre ix du livre VI de la Cité de Dieu de saint Augustin, dont nous empruntons la traduction à M. Barreau :

« On prétend que le nom du dieu Liber vient de la délivrance que l'homme éprouve après l'union ; et Vénus est aussi appelée Libéra parce que, dit-on, elle procure à la femme le même avantage; et c'est pour cela que, dans leurs temples, on offre à Liber le sexe de l'homme et à Libéra celui de la femme. De plus, on donne encore, à Liber des femmes et du vin pour exciter les sens. Aussi célèbre-t-on les Bacchanales avec une fureur incroyable; Varron lui-même avoue que les Bacchantes ne peuvent se livrer à ces orgies sans être en délire. Lorsque l'homme et la femme s'unissent par le mariage, on appelle le dieu Jugatinus, soit. Mais il faut conduire l'épouse à la maison de son mari ; on fait venir Domidicus. Pour qu'elle y réside, on emploie Domitius. Lorsqu'elle demeure avec son époux, on invoque la déesse Manturna. Qjie demande-t-on encore ? Qu'on respecte du moins la pudeur; qu'on laisse agir, dans le secret de la honte, la concupiscence de la chair et du sang! Pourquoi remplir la chambre d'une foule de divinités, quand les paranymphes se retirent ? Ce n'est point parce que le sentiment de leur présence inspire une plus grande réserve ; non, mais avec leur concours la femme,

naturellement taible et redoutant ce moment inconnu encore, fera sans difficulté le sacrifice de sa virginité; là donc se rencontrent et Virginiensis, et Subigus, et Prema, et Pertunda, et Vénus et Priape. Quoi donc? Si donc l'homme avait absolument besoin du secours divin dans cette œuvre,. un seul dieu ou une seule déesse n'était-ce pasa ssez ? Est-ce que c'eût été trop peu que Vénus seule qui est alors invoquée, parce que ce n'est que par sa puissance qu'une femme peut cesser d'être vierge? S'il reste encore aux hommes quelque chose de cette pudeur qu'on ne trouve point chez ces dieux, le souvenir de la présence de tant de divinités participant à cet acte ne doit-il pas leur inspirer un certain respect, de sorte que l'un soit moins violent dans ses désirs, et l'autre plus ferme dans sa résistance? Et en effet, si la déesse Virginiensis est là pour délier la ceinture, le dieu Subigus pour soumettre, Prema pour réduire, que vient faire Pertunda? Qu'elle rougisse, qu'elle se retire et laisse au mari le soin d'agir lui-même. Son nom ne fait qu'exprimer une action qu'il serait infâme de laisser à un autre qu'à l'époux. Mais peut-être estelle tolérée parce que c'est une déesse et non un dieu ; mais si c'était une divinité mâle, du nom de Pertundus, le mari serait plus empressé à demander du secours contre elle, par respect pour son épouse, qui ne le fait l'accouchée contre Sylvanus!

Mais quoi! n'y-a-t-il pas là un dieu qui n'est que trop mâle ? C'est Priape sur l'ignoble genou duquel doit s'asseoir la nouvelle épouse, selon que la loi de l'honnêteté et la religion imposent aux nobles dames. »

Ce paroxysme de la débauche d'imagination était un effet du temps; à l'origine des sociétés, on ne rencontre qu'une mythologie peu compliquée. Il reste toujours dans l'humanité un fonds de morale qui finit par anéantir les témoignages du raffinement des passions. Aussi lit-on dans Y Histoire de la prostitution, par Pierre Dufour : « Chez les Romains de même que chez les Grecs, ce sont les erotiques qui ont eu le plus à souffrir des proscriptions de la morale chrétienne. Vainement la poésie demandait grâce pour eux; vainement ils se réfugiaient sous la protection éclairée et libérale des doctes amateurs de l'antiquité; vainement ils se perpétuaient de bouche en bouche dans la mémoire des voluptueux et des femmes galantes : le Christianisme les poursuivait impitoyablement jusque dans les souvenirs de la tradition. Ils disparurent, ils s'effacèrent tous, à l'exception de ceux que protégeait, comme Martial et Catulle, l'heureux privilège de leur réputation poétique. Le scrupule religieux alla même jusqu'à déchirer bien des pages dans les mains des meilleurs écrivains. Les Lettres latines *ont perdu ainsi la plupart des

poètes de l'amour païen, et cette destruction systématique fut l'œuvre des Pères de l'Église. Ainsi fut anéanti presque complètement le Panthéon de la prostitution grecque et romaine, après deux ou trois siècles de censure persévérante et d'implacables proscriptions. Ce sont les savants qui nous ont conservé Horace, Catulle, Martial et Pétrone. » S'il y a plus de cinquante passages d'Aristophane qu'on ne traduit qu'en latin blotti dans les notes, qu'on juge de la licence de ce qu'on tolérait autrefois! Depuis, il a toujours fallu compter avec le christianisme; les ouvrages immoraux n'ont pu paraître qu'à un petit nombre d'exemplaires et seulement à de rares époques d'anarchie; on les cache; on ne peut les montrer sans se trahir. Bernardin de Saint-Pierre raconte dans les Harmonies de la nature qu'il vit les amours des divers animaux peints sur les quatre faces d'un cabinet du palais de l'électeur de Saxe, à Varsovie; il existe encore quelque chose de ce genre peint sur porcelaine dans les petits appartements de Louis XV, à Versailles : c'est une présomption qui reste contre deux souverains fatigués. Toute collection de turpitudes en tableaux, en statues, en gravures, en livres, est un signe infaillible d'impuissance. Les hommes qui jouissent de la plénitude des facultés physiques ne verraient qu'avec pitié ce luxe de la honte.

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Les turpitudes et les puérilités de la mythologie suffiraient pour attester la débilité des Grecs et des Romains. Partout où la polygamie est universelle, l'impuissance est prématurée et devient commune. Le Christianisme a eu peu de prise sur les vieilles civilisations; il a renouvelé le monde au moyen de la jeunesse et de la maturité de tous les Barbares du Nord ; c'est aussi le printemps et l'été de la vie qui lui offrent le moins d'obstacles.

Dès qu'on sait son catéchisme, on éprouve la plus invincible répugnance à passer tant d'années à étudier et à apprendre par cœur les auteurs classiques qui sont pleins de* toutes les turpitudes et de toutes les puérilités dont l'humanité soit susceptible. Plus tard on se refait une éducation en reprenant ses anciens livres. Ce n'est pas parce que le goût est plus pur, c'est au contraire parce qu'il se déprave. Alors ce n'est pas la beauté de la forme qui attire ; c'est plutôt le fonds de corruption qui entraîne. Le paganisme n'a pu se traîner honteusement deux ou trois siècles qu'en s'appuyant sur la décrépitude du Sénat et sur le radotage des rhéteurs, ces eunuques de l'intelligence. B ne fait de prosélytisme que dans les corps savants, composés de gens arrivés à l'impuissance, soit par la vieillesse, soit par la contention d'esprit. Ce sont, en effet, les travaux les plus inutiles et les plus surannés sur l'antiquité qu'ils ont le plus

souvent encouragés, récompensés et même commandés ; parfois ce sont les ouvrages du paganisme le plus scandaleux qu'ils se sont évertués à honorer. Piron a rougi, toute sa vie, d'avoir écrit ou plutôt traduit une ode toute païenne; c'est peut-être à cause de cette débauche de jeunesse qu'il fut élu membre de l'Académie française, sans avoir fait les visites d'étiquette ; Louis XV cassa cette élection par respect pour les convenances. Chateaubriand a eu de la peine à entrer à l'Académie ; Balzac aurait perdu son temps à s'y présenter. Mais Béranger n'avait publié qu'un petit volume aussi immoral qu'impie, plus grossier qu'ingénieux et plat comme le paganisme; la plus grande partie des Immortels lui offrirent de le nommer sans visite aucune; il refusa pour la persuasion où il était qu'il amuserait inévitablement le public, soit par sa gaucherie à porter le costume de l'Institut, soit par son embarras à lire convenablement devant l'élite des salons un monotone discours. Les classiques oubliés ou inconnus tenaient à une manifestation qui fît enfin parler d'eux; ils étaient trop petits pour confesser qu'une mémoire d'écolier ne fait pas le génie, et pour convenir de la grandeur que les inspirations du Christianisme avaient imprimée sur la jeunesse de la génération romantiquei Assurément Voltaire se raccrochait à la nouvelle école par l'originalité d'une multitude de ses tentatives

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littéraires et historiques : on ne vit en lui que la perfection de l'impiété et par conséquent la continuation de l'antiquité. L'éloge de Voltaire fut donc voté et couronné. C'était reculer l'humanité au culte du vin et du plaisir. Il faut avouer que ces Messieurs se connaissent fort peu en Bacchus et en Hercule. Voltaire avait de la peine à avaler un demi-setier de vin, cette ration des moines les plus austères; Béranger ne buvait guère que de l'eau et n'aurait pu trinquer avec un vicaire de village. Voltaire et Béranger se seraient contredits comme les deux vieux juges de Babylone, s'ils avaient été forcés de désigner l'espèce d'arbre sous lequel la jeunesse se fait écouter des Suzannes qui n'ont pas voulu des hommages de leurs rides.

On dit que M. Ricord n'a jamais signalé de cas d'impuissance dans les hôpitaux. Mais c'est la fatalité des classes éclairées. La facilité que la fortune et les brillantes positions sociales procurent pour satisfaire les passions, hâte la faiblesse de la vieillesse. Toutes les fortes préoccupations d'esprit nuisent aussi à l'ardeur de la concupiscence. Les coureuses d'aventures évitent les villes de jeu ; les grands joueurs ne leur demandent pas de distraction dans leurs jours de gain comme dans leur ruine. Les fameux diplomates vivent aussi solitaires que les joueurs. Les travaux qui dessèchent l'imagination éloignent également de la galanterie.

Les mathématiciens- ne brillent guère que par leur absence dans les contes amoureux. La tyrannie de l'imagination mène à la même froideur que le culte de la raison. Tous les hommes à femmes, tous les héros du beau sexe, n'écrivent point : ce sont des hommes d'action et non des écrivassiers. Les histoires, les lettres, les anecdotes scandaleuses, à moins qu'elles ne soient une spéculation, sont généralement une lutte contre l'impuissance. L'audace de l'immoralité dans les écrits et les conversations est toujours proportionnée à l'extinction des tempéraments. Plus on affecte de douter de la Vertu, plus on vante et exagère les besoins de la nature, plus on s'expose à recevoir un cruel démenti de l'expérience de l'histoire et de l'indiscrétion des femmes, et surtout des maîtresses honoraires dont le nombre est plus considérable qu'on ne saurait le croire.

Machiavel semble effacé et comme écrasé dans la galerie de ses contemporains. Il ne porte ni barbe ni moustache, et il tient ses cheveux retroussés ; il a le front vulgaire, le cou court, le menton rond et petit; mais le nez et les oreilles sont très longs. Il n'a aucun des traits du siècle. Homme d'affaires plus que de cabinet. Par sa physionomie de boudeur il ouvre l'ère des mécontents. Il est né pauvre et il est mort pauvre, à cinquante-huit ans, en 1 5 27. Il a eu beau s'occuper d'État, étudier les rois et les ré-

publiques , flatter ou dénigrer tous les riches et les puissants, changer de principes et d'attitudes suivant les circonstances et les intérêts, il passe sa vie dans le travail et la gêne. De plus, il s'est marié et il a cinq enfants à nourrir. Il appartient aux libertins par deux comédies dont tout le fonds roule sur le succès des potions contre la décrépitude ; sa conduite ne répond pas aux immoralités de ses écrits. Il avoue qu'il a toujours plus souffert que joui; il touche à la cinquantaine, quand il parle pour la première fois des essais qu'il fait chez les filles. Il ne lui est arrivé que deux fois de mentionner une tardive intrigue, une maîtresse qui fut probablement la première et la dernière passion de sa vie.

Rabelais, mort à soixante ans environ, ne boit que de l'eau et ne reçoit pas de femme à Meudon. Voilà pourquoi il célèbre tant le vin; voilà pourquoi il donne à ses personnages des facultés de colosse et la fécondité des poissons.

Aussi Michelet, juge très compétent sur ces matières, ne s'est pas fait scrupule de dire de Rabelais : « Courtisan, bouffon de château, médecin de campagne, auteur aux gagés des libraires, ce grand génie traîne les vices de sa vieille robe, l'ostentation des vices surtout, pour plaire aux grands. Grand buveur (par écrit), et débauché (en vers latins). »

Quand Brantôme quitta l'épée pour la plume, il y avait quatre ans qu'une chute de cheval le tenait cloué au lit. N'ayant plus de santé, n'étant bon à rien, il se constitua l'historiographe des guerres et surtout des amours de son temps. « Il a écrit sur l'amour et la galanterie, fort au long et avec complaisance, remarque Mérimée, sans jamais faire allusion à ses bonnes fortunes : on doit lui savoir gré de sa discrétion:. Bon homme au fond, quoique un peu insouciant du mal comme du bien. » Cette réserve personnelle qui jure avec son scepticisme et avec sa prédilection pour les scandales de toutes les femmes galantes, ne donne-t-elle pas à penser? S'il avait eu plus de hardiesse, Mérimée aurait conclu comme Michelet l'a fait contre Rabelais. Brantôme dut à sa continence de vivre quatrevingt-sept ans; il est mort en 1 614.

Le comte de Maurepas a employé son temps et son argent à collectionner toutes les licences de la prose et de la poésie : le devoir conjugal aurait été une lourde corvée pour son droit du seigneur. Après avoir publié les Lettres persanes, Montesquieu aurait dû vivre comme un sultan; il paraît ne s'être réservé que le rôle d'eunuque. Si Voltaire s'était aussi bien conservé que Buffon ou le maréchal de Richelieu, il n'aurait pas consacré la moitié de sa vie à faire, à défaire et à refaire un poème que les polissons eux-mêmes rejettent avec le plus profond dégoût.

Par ses Confessions Jean- Jacques Rousseau a prouvé qu'il n'a point répondu à tout ce que le beau sexe était en droit d'attendre de la Nouvelle Hilotse; il fut la risée de ses contemporains à cause de la condition et de la bêtise de sa compagne. Quand il se détermina à exposer des types de passion, il lui fallut créer ses modèles, car son passé ne lui retraçait rien de bien séduisant. Soit pendant son séjour à Venise, soit dans son voyage à Montpellier, il ne fit que céder à des provocations de deux créatures hardies. En Savoie il accepta plus qu'il ne convoita les faveurs d'une dame aussi facile qu'une prostituée, puisque tout lui était bon, la maturité d'un jardinier aussi bien que la jeunesse d'un coiffeur 'et l'adolescence d'un vagabond. A Paris son commerce immoral ne fut qu'une union de laquais; il en avait rempli quelque temps les fonctions, il en garda le caractère d'ingratitude et d'envie jusqu'à la fin de ses jours. Il se débarrassa d'une ventrée de cinq bâtards, probablement parce qu'il conçut des doutes de paternité qu'il eût rougi d'avouer, car il craignit moins l'accusation de barbarie que le soupçon d'impuissance. Il aurait subi sans honte la confraternité du concubinage chez la iemme adultère et entreteneuse; cet apprenti qui avait volé toutes sortes de fruits, ce précepteur qui avait volé des bouteilles de vin, ce laquais qui avait volé, non pas un simpie morceau de ruban rose et

argent, comme le porte le texte des Confessions, mais bien un couvert d'argent, ainsi que le constate l'autographe de la première rédaction qui est encore conservée, ne devait pas avoir le moindre scrupule de vivre aux dépens de quelque entreteneur occulte avec une fille libre.' Quiconque est au courant de la dépense de la capitale n'admettra jamais qu'avec les huit à neuf cents francs que lui valait le métier de secrétaire ou de copiste, et la modique aubaine que lui apportait une lingère de gargote, le citoyen Rousseau ait été en état de payer deux logements et de pourvoir aux frais d'un ménage que venaient gruger un père impotent, une mère des plus intrigantes, des frères et sœurs aux expédients, en un mot, toute une tribu de faméliques spéculant effrontément sur le scandale de la position. Il ne connaissait donc que la femelle. Il était plus que jamais incapable d'entreprendre la femme. Une timidité qui touchait à la puérilité venait glacer tous les feux de son imagination. Il n'osait entrer dans une boutique pour acheter un fruit ou un gâteau; il se troublait à la vue d'une petite fille de onze ans; il se trouvait si gêné en toute compagnie que les charmes de la conservation ne passaient à ses yeux que pour un travail de forçat. La conquête du tête-à-tête lui devenait ainsi d'une difficulté insurmontable. Il se voyait fatalement condamné à cacher éternellement dans

son sein des étincelles d'amour que ses deux maîtresses n'avaient pas su apprécier ni apaiser. De vue courte, d'oreille dure, de manières gauches, de démarche disgracieuse, il sentait la main du temps aggraver rapidement une ancienne rétention d'urine qui allait le rendre impropre à la tiédeur de sa moitié de futur mariage civil. Forcé de renoncer à la nature de l'intimité, il revint au cynisme de son goût d? enfant. Les aumôniers et les médecins de la Salpêtrière pourraient considérer l'abus de ces turpitudes de singe comme la cause la plus certaine d'une misanthropie qui empira sans cesse et aboutit au suicide, au moment où il était parvenu à l'aisance pour toujours, où il était à l'apogée de la gloire, et où la mort récente de Voltaire le laissait l'unique idole du scepticisme, cette succursale de l'Hôtel des Invalides.

Les hommes de lettres et les médecins auxquels j'ai communiqué mon impression m'ont avoué qu'ils avaient eu la même idée, depuis leur première lecture des Confessions. On trouve le même sentiment jusqu'en Allemagne. De là ce passage de Y Allemagne par Henri Heine, nouvelle édition, 1866, tome H, p. 245 : « Rousseau n'a pas envoyé ses enfants à l'hospice des Enfants trouvés; il n'y a envoyé que les enfants de M 1Ie Thérèse Levasseur. Déjà il y a trente ans, à Berlin, un des plus grands psychologues allemands appela mon attention sur

un passage des Confessions , d'où il résultait clairement que Rousseau ne pouvait être le père de ces enfants; ce misanthrope grognard aimait mieux, par vanité, paraître un père barbare que d'être soupçonné d'avoir été incapable de toute paternité. »

Georges Sand ne. laisse aucun doute sur cette question, dans un article de la Revue des Deux- Mondes du 31 mai 1861, sur les Char mettes, qu'on retrouve p. 195 à 262, dans son ouvrage intitulé Laura, Voyages et Impressions, in-18, de 1865. Voici son témoignage : « Mon compagnon de voyage me demanda si je pensais vraiment que Rousseau ne fût pas père des enfants de Thérèse . Je lui répondis que je ne pensais rien à cet égard, puisque je manquais absolument de certitude.

— Mais enfin, reprit-il, où avez-vous pris cette idée qui a été un de vos moyens de défense ? Comment n'est-elle venue sérieusement à aucun de ceux qui ont été les contemporains du philosqphe ?

— Elle leur est venue très sérieusement, et c'est parce que je la leur ai entendu exprimer, que je l'ai eue souvent sans oser m'y arrêter. Mon grandpère était ce Dupin de Francueil dont Rousseau fut longtemps l'ami. Plus tard Rousseau méconnut son affection et ne revint à lui que de loin en loin. C'est Thérèse qui amena la méfiance, afin d'empêcher certaines explications. Je n'ai pas connu mon grand-

père ; mais j'ai su par ma grand'mère ce qu'il pensait de Thérèse, et vingt fois j'ai entendu M me Dupin dire à ceux qui accusaient Rousseau devant elle d'être un père dénaturé : « Oh! pour cela, nous n'en savons rien, et Rousseau n'en savait rien luimême. » Une fois, elle dit, en haussant les épaules : « Est-ce que Rousseau pouvait avoir des enfants ? » Ne sait-on pas que M me d'Houdetot qui eut une année au moins la confiance entière de Jean-Jacques, affirmait qu'il ne se croyait pas le père des enfants de Thérèse? Malgré les aveux de son reproche, il y a une certaine cause du moment qu'il signale, mais qu'il ne veut pas dire, et cette réticence est bien frappante. — H faut relire surtout cela l'opinion de M. de Barruel, qui ne craint pas d'affirmer ce que nous indiquons. »

C'est sous la rubrique de Londres que le comte de Barruel-Beaùvert publia, en 1789, une Vie de J.-J. Rousseau. A propos de cet aveu des Confessions : « J'ai pu me tromper, mais non m'endurcir; si je disais mes raisons, j'en dirais trop, » l'auteur s'écrie, p. 391 : « Je les sais, moi, ces raisons que Jean-Jacques tait, pour se respecter dans sa femme, et l'on se contenterait bien de la première que je donnerais ; mais on l'a peut-être devinée. Veut-on que je m'explique plus clairement? Jean-Jacques Rousseau n'eut point d'enfants. »

Dans ses Pensées d 'Août , de 1837, Sainte-Beuve

s'est avisé d'opposer à Jocelyn un janséniste de Maître d'école, M. Jean tout court, dont il fait le cinquième des bâtards de Rousseau. Ceux qui louent sa finesse et son tact trouveront-ils cette reconnaissance très vraisemblable et très intéressante ? Son instinct de poète et de critique pâlit devant les inductions d'Henri Heine et de Georges Sand.

Dans sa brochure sur Henri Beyle, Mérimée a dépassé toute impiété connue par ses^insinuations sùrja prédilection du Seigneur pour saint Jean l'Évangèliste; dans une 3e ses Nouvelles, il touche, par insinuation encore, à la possibilité et à la 1er condité de la bestialité; dans son intimité, il n'a cessé de tourner en vices les amitiés les plus honorables de Marie-Antoinette pour les dames de la cour; en convenant qu'il est resté sur la réputation de trois années de vie de vaurien^ il nous met à même de deviner tout ce qui lui manquait, et pourquoi il paraissait jouer, malgré sa faveur, le piteux rôle de chevalier à la triste figure au milieu des très hauts et très puissants chevaliers de tous les ordres du monde dans les éblouissantes réceptions de l'Empire.

Jusqu'à la fin du monde, les sceptiques, ces Dons Juans sytématiques, joueront la comédie de croire les autres capables de tout, afin de n'être pas soupçonnés de n'être plus capables de rien.

Leur sempiternelle éruption de propositions scancaleuses ne cache guère que les deux sens du mot blague^ car il y a longtemps que Vénus a mis ces invalides à la retraite et les a fuis, de concert avec Cupidon et son carquois, pour vouer le lit de plume de leur alcôve et le sopha de leur, boudoir à la pâle, à la languissante, à la mortelle Anémie. Oui, Anémie a remplacé la vieille Vénus et toutes ses Vénusettes.

S'ils étaient relégués dans quelque harem ou déportés dans une île pareille à Taïti, on pourrait jurer et gager à coup sûr qu'ils passeraient peu de jours sans chercher dans le suicide la fin de la honte et du désespoir de leur impuissance, tous ces anfarons de vice, tous ces ennemis enragés de la religion et de la morale, dont le style monotonement tempéré comme la neige, et s'élevant à peine quelquefois à l'éclat du givre, dénote si bien un tempérament lymphatique qui se trahit par la faiblesse des reins, l'inertie de toute la physionomie, et qui s'enfle un jour, qui s'enfle encore, qui s'enfle toujours pour aboutir à une mort prématurée.

Gérard de Saint-Amant s'est montré un grand prophète, quand il a dit dans une Cbanterie champêtre :

L'homme impuissant peut tout oser.

Le scepticisme est un symptôme infaillible d'impuissance. Oui, le scepticisme précède ou suit toujours l'impuissance. Le mot de fruit sec est l'expression la plus usitée pour caractériser la littérature contemporaine. Le scepticisme est devenu général à mesure que l'impuissance se multiplie. Tant que le scepticisme n'a été qu'une exception, les cas d'impuissance ont été rares. Aussi cette débilité était-elle si peu connue que le docteur Belliol a été amené à dire : « Si j'ai tant insisté sur la définition de l'impuissance, c'est que tous les auteurs se sont complètement trompés sur le véritable sens qu'on doit donner à l'impuissance que quelques-uns même, dans leur étrange irréflexion, ont confondue avec la stérilité. » Onze éditions, en quelques années, d'un volume compact de douze cents pages prouvent combien la société a besoin de remèdes contre l'impuissance sur laquelle le.

docteur Belliol a concentré toutes ses études. Voici le titre qu'il a donné à ses recherches : « Conseils aux hommes affaiblis 9 traité des maladies chroniques, de l'Impuissance prématurée ou épuisement nerveux des organes générateurs, suite des excès de la jeunesse et de l'âge mûr, des pertes séminales, de l'onanisme ou habitudes secrètes, de la stérilité chez les deux sexes, des maladies vénériennes, des dartres, des scrofules. Des maladies des femmes, affections utérines, âge critique. De l'affaiblissement dû aux maladies du cerveau, de la moelle épinière, du système nerveux et de tous les organes de l'économie. Des âges, des tempéraments. Conseils aux vieillards. In-8. » C'est le miroir comme le jugement de l'époque. La contagion du scepticisme n'a point de prise sur la femme parce qu'elle peut être stérile, mais jamais impuissante.

Lamennais a remarqua que tous les peuples voluptueux ont été des peuples cruels. Dans son Emile, Rousseau a dit : « J'ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et livrés aux femmes et à la débauche, étaient inhumains et cruels ; la fougue du tempérament les rendait impatients, vindicatifs, furieux; leur imagination, pleine d'un seul objet, se refusait à tout le reste; ils ne connaissaient ni pitié, ni miséricorde; ils •auraient sacrifié père, mère et l'univers entier au

moindre de leurs plaisirs. » Mars et Vénus font assez bon ménage. Alexandre, César, sont aussi célèbres pour leurs amours que pour leurs exploits. En tout temps, les femmes ont préféré les militaires aux écrivains ; ces lions au combat ne sont plus que des agneaux dans leur domicile; après avoir été d'ardents et tendres amants, ils finissent par être d'admirables pères de famille; ils meurent tous munis des sacrements de l'Église. La Bruyère a remarqué que les femmes sont toujours meilleures ou pires que les hommes. S'il était de l'essence de la volupté d'engendrer la cruauté, la femme, qui entre pour moitié dans l'union des sexes, devrait inévitablement se montrer aussi sanguinaire que l'homme. Or, bien que la puissance du mal ait souvent été la même dans la main des rois comme dans celle des reines, l'histoire constate qu'Elisabeth, reine d'Angleterre, valut mieux que son prédécesseur Henri VIII, et que Catherine II, impératrice de Russie, a moins sévi que Pierre le Grand. Malgré les infirmités qui l'avaient mise de bonne heure au rebut du bon plaisir de Sa Majesté, la sultane Pompadour fut moins impitoyable pour les Jésuites que tous les ministres plus ou moins usés qui obtinrent de la royauté leur destruction. Dans tout l'Orient, le libertinage est inséparable de la barbarie, malgré la beauté du climat; aussi a-t-on vu les Japonais du xvn e siècle dépasser la

cruauté des Césars contre les chrétiens, martyriser les femmes enceintes, sacrifier des enfants au-dessous de dix ans, immoler les enfants sous les yeux de leurs parents, assommer les mères avec le corps de leurs enfants encore vivants, en un mot raffiner sur l'intensité et la durée des supplices les plus douloureux. Cette anomalie est la conséquence de la polygamie. On ne viole pas impunément les lois de la morale, qui sont les lois de la nature. Une femme suffit à l'homme, puisqu'elle naît avec une organisation perpétuellement disponible pour l'œuvre de chair; au contraire, l'homme n'est apte à la propagation de l'espèce que pendant un nombre d'années assez limité et seulement à de rares intervalles. Aussi, dans tous les mariages, les jours de la lune de miel sont de courte durée; l'époux est vite lassé et l'épouse reste inépuisable. Si l'homme multiplie les instruments du plaisir, soit par une folie de passion, soit par une vanité de la coutume, il se crée d'amères déceptions. De la lutte des désirs infinis de l'imagination contre l'inertie des sens résulte une surrexcitation d'esprit qui ne s'assouvit qu'en changeant d'objet. Les transports de l'amour dégénèrent ainsi en rage du meurtre. Ce phénomène s'est retrouvé dans les deux Amériques et l'Océanie, où la pluralité des femmes était en vigueur comme en Orient. Ainsi s'explique l'échelle de proportion des sacrifices humains, toujours con-

sidérables en Orient et plus scandaleux dans tout le Nouveau-Monde; au Mexique, le nombre des victimes était annuellement de vingt mille; on cite des fêtes où elles furent de quatre-vingt mille. Dans tous les pays où domine la polygamie, la mort des souverains et des chefs de castes entraîne la destruction des concubines et des esclaves de la maison. Dans tout l'Occident, les crimes sont moins fréquents et moins atroces, parce qu'on y a moins transgressé les prescriptions de l'hygiène par le luxe des sérails. C'est à la suite de brillantes victoires, remportées par de jeunes conquérants, que des nations, pleines de vigueur et d'avenir, sont entrées dans le giron de l'Église. Au contraire, le Christianisme a trouvé dans les Césars des persécuteurs dont le caractère est tout à fait oriental. Il n'est point téméraire d'attribuer leurs monstruosités à l'épuisement prématuré où le raffinement de tous les genres de débauches les réduisit. L'Orient paraît éminemment stationnaire, mais ce n'est au fond qu'une société de parvenus. Les Césars ont agi en parvenus. Depuis, le Christianisme n'a compté d'ennemis implacables qu'aux époques de parvenus. Ces époques arrivent quand les abus du principe héréditaire dans les couronnes, les charges, les propriétés, ont conduit gouvernants et gouvernés à l'extinction des grandes races, à la décadence des constitutions physiques de la plèbe.

C'est le triomphe des parvenus; ils se donnent pour mission de réformer et de guérir les États et jusqu'au genre humain. En quelques mois, ces médecins sont pires que leurs malades. Pour remplacer le temps perdu, ils se hâtent de consommer leurs provisions de sagesse. La faconde des Girondins se glace dans l'indolence; les vociférations de la Montagne se réduisent au mutisme. Il n'y a plus que la bile qui règne. L'audace de Danton et de tous les tempéraments échauffés cède à la tyrannie de Robespierre, qui est aussi méchant qu'impuissant, et Robespierre n'est dépassé en décrets de mort que par Marat, qui voudrait, comme Caligula, couper la tête de l'humanité pour se venger du mal honteux qui le ronge et ne lui laisse plus que quelques jours de vie. L'Église et la société ont subi toutes les bassesses de l'Orient du sein de la Convention. Elle fut toute-puissante pour le mal parce qu'elle n'a été dominée que par l'impuissance de quelques parvenus.

La Convention est le dernier mot du scepticisme; elle n'a été que l'immoralité en action tardive des précédentes générations d'écrivains.

Le scepticisme est avant tout* un cercle vicieux d'incrédulité et de crédulité. Les sceptiques veulent bien avoir la générosité de tolérer Dieu, mais ils repoussent toute religion, mais ils doutent de toutes les vertus, et surtout de la continence, parce que

c'est leur état de nature ; ils croient à tous les crimes, ils admettent tous les vices, et surtout les voluptés qu'il leur serait impossible de pratiquer. Ils sont hardis devant les hommes ; mais il suffit dû bruissement d'un cotillon pour les embarrasser : l'instinct des femmes est leur supplice, car l'indiscrétion de l'épouse, de la maîtresse et même de la servante est la seule vérité qu'ils redoutent et qu'ils n'osent pas nier. Ils ont des arguments contre tous les canons des conciles, contre toutes les lois des constitutions sociales; mais ils reculeront devant tout défi de tête-à-tête avec le beau sexe. Ils posent en avocats contre la Providence et la royauté; pour trouver des raisons et des prétextes, ils touchent à toutes les connaissances, remuent toutes les objections, sondent tous les abus, flairent toutes les maladies ; mais, faute de principes, ils laissent toutes ces questions comme ils les ont trouvées; ils multiplient les pages; mais, faute du lien de la foi, ils ne savent point confectionner un livre et ne produisent aucun monument. Aussi tombent-ils tout entiers avec les passions qui les ont poussés et surfaits, parce qu'ils les exaltaient. Après avoir été un sujet d'envie pour leurs contemporains, ils restent la dérision de la postérité, car il n'y en pas un qui n'ait eu plus de réputation et de fortune qu'il ne le méritait.

On trouve un souverain dans la bande des scep-

tiques : c'est Frédéric II, roi de Prusse. Il parut grand parce qu'il guerroya dans un temps où les pygmées régnaient. Les Encyclopédistes l'ont salué comme le Salomon du Nord. Cette gloire n'est guère qu'une ironie. Salomon est le symbole de la prospérité de la paix; Frédéric doit toute sa renommée à ses exploits. Salomon s'est illustré par la construction du Temple de Jérusalem; Frédéric ne s'est signalé que par sa meute de chiens. Salomon a été le monarque le plus magnifique de tout l'Orient ; Frédéric fut l'être le plus malpropre de son temps; il n'y a que le bienheureux mendiant Benoît- Joseph Labre qui, par mortification, aurait pu porter sqs chemises en loques et son costume de couleur équivoque, surchargé de poudre, de crotte, de taches. La science de Salomon fut prodigieuse; Frédéric n'approfondit rien, ni en histoire, ni en politique, ni en littérature; il méprisait sa langue, connaissait peu le latin, et n'aurait brillé dans aucun cercle d'Allemands. Les écrits de Salomon sont compris au nombre des livres qui ne périront jamais ; les Œuvres de Frédéric sont si médiocres qu'on n'y a jamais fait attention ; on ne doit lui tenir compte que de son mépris pour les philosophes qui se sont expatriés pour disputer à des chiens Y honneur de le caresser et de le distraire. Salomon avait tous les avantages physiques et moraux pour plaire; toutes les femmes et jusqu'aux reines étrangères ont été

amoureuses de lui ; Frédéric a passé pour n'avoir pas même consommé son mariage; les pamphlets et les pièces diplomatiques lui ont reproché des mœurs infâmes.

Une maladie vénérienne le dégoûta des femmes. Peut-être ne serait-il pas téméraire d'attribuer son scepticisme à l'impuissance prématurée qu'il aurait cachée par d'autres passions qui ont amené le mot de postdamie comme synonyme de sodomie.

On trouve dans les Martyrologes assez d'empereurs et d'impératrices, de rois et de reines, de princes et de princesses du sang pour former tout un calendrier de cour; on n'y déterre qu,'un pauvre, un pauvre involontaire. Il est singulier que la plupart des sceptiques ne soient que des bâtards qui étaient exclus de toutes les confréries des métiers, sous l'ancien régime, ou n'appartiennent qu'à ces classes plus ou moins aisées dont l'envie fait d'abord des mécontents et que l'impuissance rend de plus en plus hostiles à la religion et à l'État à mesure qu'ils sont comblés de succès et de faveurs.

Érasme, mort à soixante-neuf ans en 1536, en a imposé au xvi e siècle au moyen de ses dix volumes in-folio. Aujourd'hui, qui s'avise d'y chercher une pâture ? Érasme a plus de mémoire que d'imagination; il sait son métier, mais il ne s'élève pas à l'originalité de l'artiste. C'est un bâtard; il est élevé, nourri, honoré par l'Église ; la Papauté le dispense de ses

vœux de chanoine régulier, lui permet de faire gras les jours maigres et lui offre la poupre et des bénéfices; la plupart des souverains se le disputent et le pensionnent. Il vit de privilèges et il ne se préoccupe que des abus. H a tout juste ce qu'il faut d'esprit pour saisir et ridiculiser le comique de la Réforme. Le Catholicisme lui montre une mission féconde. Il préfère rester sur la lisière des camps. H a aimé les femmes, mais une maladie vénérienne des plus terribles l'a rendu prudent; la goutte et la gravelle complètent la sagesse. De là cette neutralité qui a fait le scandale de son temps. Michelet, que nous avons vu si sévère sur Rabelais, n'a pas ménagé la vérité à cet être équivoque. Il a dit dans h Réforme: « Érasme est un homme d'esprit, mais froid, de peu de verve, qui ne trouve le paradoxe qu'en sortant du bon sens. Il touche à l'ineptie lorsque, dans la liste des fous, il met l'enfant ; quand il voit dans l'amour, dans le mystère sacré de la génération, une folie ridicule. Cela est sot et sacrilège. » C'est un des ancêtres d' Argan et non de Don Juan.

Voici l'Arétin, un autre bâtard plus tristement connu qu'Érasme. Il naquit dans un hôpital. Il dut le jour à une poseuse qui menait la vie de courtisane. Père à son tour, il ne légitima point ses enfants et leur légua sa qualité de bâtard . Abandonné de sa mère, paresseux, voluptueux et poltron, il lui fallut aviser au moyen de ne pas mourir de faim.

Il fut apprenti chez un relieur pendant six ans. Domestique chez le fameux Agostini Chigi, il disparut après avoir volé une tasse d'argent. Après avoir porté et laissé le froc de capucin, il exerça en grand le métier de courtisan, au moyen de sa plume. L'audace lui tint lieu de génie. Il prodigua l'éloge ou la calomnie, suivant l'argent qu'il recevait ou exigeait des souverains et des princes. Après avoir spéculé sur la vanité, il spécula sur les passions. Personne ne l'a dépassé dans l'abomination de la débauche. Il est resté le premier des cyniques. Avec ces infamies il parvint à mener un train de seigneur et de gourmet, et à dépenser quarante mille francs par an. Amant de deux cuisinières, il eut constamment table ouverte pour toutes les courtisanes, et en compta parfois jusqu'à une vingtaine à ses festins. Usé, flétri par le vice, il mourut à soixante-quatre ans, méprisé de ses contemporains, et ne laissant à la postérité que le droit de ne parler de lui qu'avec horreur. N'est-ce pas annoncer qu'on n'est bon à rien, parce qu'on a abusé de tout, que de laisser des livres qui n'excitent que le dégoût?

Jean Le Rond d'Alembert est aussi un bâtard. U est élevé par la femme d'un vitrier et peut, au moyen d'une pension de douze cents francs, se livrer à son goût pour l'étude. Il se distingue dans les sciences et s'y fait un nom. Là est sa valeur incontestable. Il est à sa place à l'Académie des sciences. Pourquoi

devient-il membre de l'Académie française et de toutes les Académies les plus fameuses ? Pourquoi le roi de Prusse lui accorde-t-il une pension ? Pourquoi l'impératrice de Russie lui offre-t-elle une position éclatante? Il a fait une préface; mais c'est la préface de l'Encyclopédie, qui est la guerre à la religion et à la constitution du pays. On le prend pour un homme de goût parce qu'il n'a pas plus les défauts que les qualités du cœur, de l'esprit et de l'imagination. C'est la médiocrité même en littérature. Il paraît un chef de parti; il n'en a pas même la hardiesse. Il doit mourir de la pierre; il s'est trop desséché et usé dans les calculs et les expériences • pour avoir un peu de virilité. Les mémoires de la police l'ont surpris une fois chez les filles ; la chronique conremporaine ne lui donne aucune liaison de cœur.

Michelet convient que a Spinosa avait fait du siècle sa vraie philosophie à son image, sans vie, sans air, sans mouvement dans la fixité du destin ». Jeune, il voulut se marier; sa demande ne fut pas accueillie. U ne sut pas se résigner ni attendre une meilleure occasion. Il était juif; il préféra à tout ce qu'il y a de sublime, de vrai, de satisfaisant dans les dogmes et h morale de la Bible , les erreurs, les contradictions, les absurdités du paganisme, et sembla se casser la tête pour ôter le remords aux prostituées, aux voleurs, aux assassins, et plonger

l'humanité dans le désespoir. Ses coreligionnaires lui appliquèrent la loi en l'excommuniant, et en essayant de l'assassiner. Il dut émigrer. Il n'avait rien; peu lui suffisait : du lait ou de la bière quelquefois pour une journée. Pour trouver le nécessaire, il fabriqua des verres d'optique. Son unique préoccupation fut d'arriver à l'athéisme, et tout ce qu'il put conclure, après avoir bien examiné et épuisé toutes les hypothèses et les objections des philosophes contre l'existence de Dieu et la nécessité d'une religion admise dans tous les temps et par tous les peuples, c'est qu'il est impossible de prouver que Dieu n'existe pas. Il se garda bien de l'adorer et de l'aimer. Les passions ne le troublèrenr guère, car il était chétif et mourut d'une phtisie pulmonaire, en 1677, à l'âge de quarante-cinq ans.» Le seul attachement qu'on lui ait connu n'est pas scandaleux. Il se plaisait à faire la chasse aux mouches et à les voir se défendre contre les araignées. Si c'est là tout le bonheur pour un athée, il faut couvenir que c'est bien peu de chose. Saint Paul, qui a été ravi jusqu'au troisième ciel, annonce quelque chose de plus magnifique, de plus durable, à tous les chrétiens qui auront pratiqué les commandements de Dieu et les commandements de l'Église.

Bayle est acclamé comme un maître en scepticisme. Cousin a dit qu' « il est plus paradoxal que sceptique, comme il est plus érudit que penseur » .

Il doit le jour à un pasteur protestant ; il se convertit de bonne foi, et, au bout de dix-sept mois, il retourne à la prétendue Réforme. On le voit répétiteur dans plusieurs maisons; il finit par attraper une chaire de professeur. Après avoir beaucoup lu, il produit beaucoup- Il abonde surtout en citations des principales langues. On a pris pour de la critique une profusion de témoignages pour et contre tout, qui ressemble parfaitement à un commérage de vieille femme. Les gens qui ne veulent rien croire le trouvent un dialecticien incomparable dans les contradictions; ils ont cependant assez d'étude et de bon sens pour juger ce pauvre néant d'articles et de notes. Ils pardonnent le galimatias du fonds, parce que Bayle possède tout le vocabulaire de la débauche. Ils y cherchent moins un arsenal d'impiétés qu'une pharmacie d'excitants. Tous savent les quelques mots qui résument tous les scandales de l'histoire et de la calomnie; on lui en sait gré. Mais ce qui manque incontestablement à Bayle, c'est le souffle de la vie virile. Qu'on nous montre donc sa galerie de femmes, ses tableaux vivants ! Ce sont des comptes d'apothicaire. On convient généralement que Bayle fut irréprochable dans ses mœurs; il n'a cessé d'être délicat, infirme, solitaire, et il a fini sa vie par une décomposition de sang, à cinquante-neuf ans, en 1706. Ainsi, impie et obscène parce qu'il fut impuissant. Mathieu Marais a eu beau scruter sa

vie privée, il l'a seulement soupçonné d'avoir pu corrompre la femme de Jurieu, et il le déclare aussi continent que possible. «Il a été obligé, dît-il, de faire l'apologie des obscénités. Comme philosophe, Bayle est de la secte des Pyrrhoniens. Il dit qu'il y a un mariage naturel entre tous les hommes et toutes les femmes, et que la nudité n'est pas si blâmable. » Il n'y a qu'un impuissant qui aille jusque-là.

Mathieu Marais fut le correspondant le plus utile de Bayle. Avocat, il recherchait tous les cas d'impuissance, toutes les accusations d'adultère, toutes les causes de séparation, et se mettait au courant de tous les scandales du Palais et de la Cour. H regardait le quatrième livre de Y Enéide comme le plus bel ouvrage que l'esprit humain ait produit. Il est mort à soixante-douze ans, mais sans avoir été un grand sujet de médisance pour son inconduite. Il fut successivement attaqué par la goutte, la gravelle, la sciatique, l'ophtalmie. Le 12 janvier 1727, il écrivit à Bouhier, le président du parlement de Bourgogne : « Vous me demandez si je ne suis pas revenu de la bagatelle': j'en suis bien revenu, car je n'y suis presque jamais entré. » Comme Bayle, il se bornait à faire de l'amour pour l'amour, du scandale pour le scandale.

Locke mourut, en 1704, à l'âge de soixante-treize ans. « Il jouissait à juste titre del'estime universelle, dit Joseph de Maistre. Il avait des vertus, même de

ssHïsac

grandes vertus. Très honnête homme et même chrétien raisonnable. Il s'intitulait chrétien, même il avait écrit en faveur du Christianisme, suivant ses forces et ses préjugés, et la mort la plus édifiante venait de terminer pour lui une vie sainte et laborieuse. » Il était railleur au besoin, mais toujours charitable, malgré son peu de fortune. Il profitait de ses grandes connaissances en médecine pour visiter et soulager les pauvres. C'est qu'il avait du cœur ; aussi la lecture de la Bible et l'étude sérieuse de l'histoire l'amenèrent à des résultats qui sont en contradiction avec son esprit. De Maistre estime que «Locke sera placé unanimement au nombre des écrivains qui ont fait le plus de mal aux hommes ». De Maistre affirme que « Locke ne Comprend rien à fond, n'approfondit rien ». H trouve dans Locke « tous les germes de la philosophie la plus abjecte et la plus détestable ». Il motive ainsi son jugement : « Lpcke, dans le premier livre de son triste Essai 9 écume l'histoire et les voyages pour faire rougir l'humanité. Il cite les dogmes et les usages les plus honteux ; il s'oublie au point d'exhumer d'un livre inconnu une histoire qui fait- vomir ; et il a soin de nous dire que, le livre étant rare, il a jugé à propos de nous répéter l'anecdote dans les propres termes de l'auteur : et tout cela pour établir qu il riyapointdemoraleinnie. — Ennemi de toute autorité morale, il en voulait aux idées reçues, qui sont une

grande autorité. Il en voulait par-dessus tout à son Eglise. Locke ne prit la plume que pour arguer et contredire, et son livre, purement négatif, est une des productions nombreuses enfantées par le même esprit qui a gâté tant de talents bien supérieurs à celui de Locke. — Après avoir posé les fondements d'une philosophie aussi fausse que dangereuse, son fatal esprit se dirigea sur la politique avec un esprit non moins déplorable. 11 a parlé sur l'origine des lois aussi mal que sur celle des idées ; et, sur ce point encore, il a posé les principes dont nous voyons les conséquences. » Ainsi Locke aime les immoralités, et il rejette la morale. Il s'agit de savoir s'il pouvait pratiquer ces. principes. Il n'a prêté le flanc ni à la médisance, ni même à la calomnie. Il avait un modeste patrimoine; il fut secrétaire d'envoyé en Allemagne, puis du chancelier; il ne put conserver aucun emploi à cause de ses maladies. Toute sa vie se passa dans la souffrance ; voyages et changement de régime* rien ne put le guérir. S'il a connu la femme, ce ne fut que la garde-malade. Ses vertus négatives donnent raison de son système purement négatif. Forcément moral et rangé, l'immoralité ne resta pour lui qu'une chimère.

Swift, dont on ne connaît guère en France que Gulliver, mourut en 1 7 5 5 , àl'âge de soixante-dix-huit ans. Il était né assez pauvre et très laid ; naturellement il fut porté à regarder la société comme une marâtre.

2l6 CONFESSION DE SAINTE-BEUVE

Il devint de plus en plus misanthrope, malgré les liaisons qu'il contracta avec les classes supérieures et même avec les personnages les plus élevés. Il eut beau douter de tout, il n'hésita point à demander l'aisance à l'Église anglicane; quand il eut reçu les ordres, il finit par obtenir le doyenné de Saint- Patrick qui lui valait plus de vingt-cinq mille francs. Il ambitionnait un évêché; on le lui refusa. Donc il crut avoir le droit de se révolter contre tous les abus du trône et de l'autel. H s'établit censeur et fut redouté commeunCaton.il se dédommagea de son zèle en tenant bonne table. La goutte arriva, puis la surdité, enfin de fréquentes attaques d'apoplexie. Sa rage empira et le poussa à la folie la plus complète. Les neuf dernières années de sa vie, il fut un objet de pitié et de risée pour ceux qui allaient le visiter dans une maison de santé. Il fut aussi libre que sceptique dans ses écrits, et n'eut aucun sentiment de la pudeur : aussi Walter Scott lui a-t-il reproché d'avoir été licencieux et même dégoûtant, dans ses propos comme dans ses ouvrages. Il recherchait la société des temmes; mais il évitait, comme le feu, le tête-à-tête. Pendant seize ans il confia l'administration de sa maison à la fille de l'intendant de son protecteur; pour lui, c'était simplement une amie. A l'imitation des eunuques qui croient pouvoir s'accorder le luxe d'un sérail, il eut la fantaisie de contracter un mariage, mais un mariage

nul, car il stipula qu'il y aurait perpétuellement séparation de corps. Sa femme finit par mourir de honte et de regret. Une autre femme, qui ignorait cette espèce d'union platonique, s'éprit de lui et parut l'aimer et le rechercher pour le bon motif. Swift avait déjà trop d'une femme légitime pour convoler en secondes noces ; il n'avait pas besoin d'une maîtresse honoraire. Il est probable qu'il fut impuissant toute sa vie.

L'Écossais Hume était un cadet de famille peu fortuné, lourd, gauche, taciturne, d'une physionomie fort bête. N'ayant pas assez pour vivoter dans son pays, il passa trois ans soit à Reims, soit à la Flèche. Il revint dans sa patrie pour publier un livre qui contenait les éléments de tous les systèmes qu'il développa plus tard. Il ne voulait ni de dogme ni de morale, et passait le suicide à ceux qui concluraient avec lui que Dieu n'est qu'une hypothèse, et que l'âme finit avec le corps. Personne ne fit attention à lui. Il demanda l'avenir au commerce; il y renonça parce qu'il fut la risée des commis. Il brigua une chaire de professeur; sa candidature fut rejetée. Dénué des qualités sociales, il se vit traité longtemps avec indifférence. Tout ce qu'il put obtenir, ce fut un emploi fort modeste de bibliothécaire des avocats à Edimbourg. Les années lui furent favorables. Il attrapa la place de précepteur chez un fou; il devint ensuite secrétaire d'am-

2l8 CONFESSION DE SAINTE-BEUVE

bassade à Vienne, à Turin, et enfin à Paris. Il arriva même au poste de sous-secrétaire d'État, et il voulut bien accepter du roi une pension d'environ deux mille francs. L'aisance ne changea rien à ses opinions. Il eut beau publier des ouvrages, le public les dédaigna; celui sur le succès duquel il comptait le plus trouva à peine quarante-cinq amateurs. Pour se venger, il voua une haine éternelle aux théologiens qui le méprisaient, et surtout aux Anglais qui ne le lisaient point; il les traita de barbares, et leur souhaita plus de revers et de calamités que la France n'a pu s'en permettre dans ses guerres les plus acharnées contre l'Angleterre. Il ne pardonna point au monde officiel de le regarder comme un épicier, et de se moquer de son embarras quand il était perdu dans un costume écarlate. L'Ecosse, l'Angleterre, la France, avaient jugé de même. Insensible au pittoresque de la nature, aux arts, dans lesquels il ne vit que des blocs de marbre ou de pierre et des dimensions de toile bariolée, il se montra indifférent au beau sexe. Il confessait que la femme n'est pas une des nécessités indispensables de la vie. Sous ce rapport, il a pu échapper à la médisance et même à la calomnie. Personne ne lui a connu d'intrigues. A Paris on le tenta, mais inutilement. Impossible d'être plus sot dans la compagnie des femmes. M me d'Épinay l'a montré placé entre deux jeunes filles, très jolies, très pro-

vocantes. « Il les regarde attentivement, dit-elle, il se frappe le ventre et les genoux à plusieurs reprises et ne trouve jamais autre chose à leur dire que : — « Eh bien ! Mesdemoiselles ? — Eh bien ! vous voilà donc! — Eh bien! vous voilà... vous voilà icii » — Cette phrase dura un quart d'heure sans qu'il en pût sortir. Une d'elles se lève d'impatience. « Ah! dit-elle, je m'en étais bien doutée; cet homme n'est bon qu'à manger du veau. » Aussi ennuyeux qu'ennuyé pour les femmes comme pour les hommes, n'importe dans quelle classe. Longtemps sobre et pauvre, il arriva, à force d'économiser sur son revenu qui atteignait à peine mille francs et sur ses appointements qui étaient devenus considérables, à se créer environ vingt mille francs de rentes. Il acheta du terrain et se bâtit une maison.

Pour se dédommager de tous les déboires du monde, il tint table ouverte ; il suivit les recettes les plus fameuses, et se piqua d'en inventer. Il se crut si bon cuisinier qu'il porta des défis aux gourmets les plus parfaits. Il se fit un dieu de son ventre. Il avait grossi de bonne heure. Partout on ne l'appelait que le gros David. Il s'engraissa si bien qu'il prit les proportions d'un hippopotame. Le régime d'épicurien ne lui porta point bonheur. Pendant une année il eut à lutter contre une hémorragie intestinale ; la perspective de la mort le laissa dans le vide du scepticisme. N'ayant point

aimé, n'ayant point été aimé, haïssant Dieu et les hommes, il resta persuadé qu'il ne sortirait point d'âme responsable de la masse de chair qu'il allait laisser à la terre. Il avait soixante-cinq ans, en 1776, quand cela arriva pour ce ventripotent.

Bayle a été surpassé par Voltaire, à la grande satisfaction de tous les Tartuffes de l'impiété et de la luxure. Voltaire a eu à peine cinq mille livres de rentes de- patrimoine, que les pensions du roi, de la reine, du duc d'Orléans, sont venues augmenter, et il est mort le plus riche des hommes de lettres de tous les temps, sur un revenu de deux cent mille francs. Il a fait illusion à son siècle par la quantité plus que par la qualité, en s' élevant peu au-dessus de la moyenne des esprits. Il n'a pu être le premier dans aucun genre, quoiqu'il ait cultivé toutes les branches des connaissances. L'explosion de l'école romantique l'a poussé sur le fleuve de l'oubli. Son esprit n'est plus guère vanté que par des gens qui n'ont aucun esprit, et par les classes qui ne le lisent pas, qui ne lisent qu'un journal. On ne voit plus en lui que l'impie. Voltaire s'est flatté de devenir hardi à mesure qu'il vieillissait. Il s'est fait impie pour devenir plus immoral. Chez lui, la rage de l'impiété a caché une grande impuissance, comme nous le verrons.

Gibbon est mort en 1784, à cinquante-sept ans. Il est né protestant; il est abandonné à lui-même;

passionné pour l'étude, il cherche sincèrement la vérité; ébranlé et éclairé par la lecture de Bossuet, il adjure le Protestantisme ; dix-huit mois après, il renonce au Catholicisme, parce qu'il est persécuté par sa famille. Il est toujours resté faible et ne fait que languir; il n'a que des ressources modiques pour vivoter; il devient de plus en plus laid. H voudrait se marier, mais il trouve des oppositions. Ajoutons que la conscience de ses désagréments le rend si timide qu'il n'ouvrit jamais la bouche à la Chambre des communes où il siégea huit ans. Il est tout naturel qu'il se révolte contre la religion et la société. Il déblatère contre l'autorité, mais il change de tactique pour une place lucrative et honorable. La succession de son père, le legs d'une tante, lui procurent une position brillante; ses ouvrages sont pulvérisés par tout ce qu'il y a d'hommes de talent et d'érudition en Angleterre, mais ils sont recherchés par tous les beaux-esprits et les courtisanes de Paris. Rien ne saurait arrêter l'essor de son imagination, qui le pousse sans cesse à reculons. Il a vu toutes les splendeurs de Rome; il a contemplé toutes les merveilles de la vertu, des arts, du talent que nous devons au Catholicisme. Tout cela lui inspire de l'horreur et du dégoût; il regrette la Rome des Césars; il déplore la chute du paganisme, qui était si indulgent pour les passions. De quoi est-il donc capable? Guizot con-

vient qu'il est froid. Il a eu des relations, mais il fut étranger a l'amour. Ainsi, frigidité des sens et esprit de fornication et d'impiété, voilà tout l'homme, voilà toute l'explication de sa vie de protestant, de relaps et d'écrivain.

Beaumarchais était grand, superbe, robuste, actif, hardi, impertinent ou éloquent suivant les occasions, et perpétuellement gai, destiné par conséquent à tous les genres de succès. Il se donna la peine de devenir riche; or, il avait le génie des affaires comme celui des intrigues; il servit d'agent au roi comme à la république des États-Unis et plus tard à la République française; il cultiva le commerce et l'industrie et se montra supérieur dans les négociations et les entreprises; il arrriva rapidement à compter sa fortune par millions, et il put consacrer quinze cent mille francs à se bâtir un hôtel splendide qui resta, plusieurs lustres, une curiosité de Paris. Il ambitionna la gloire littéraire ; il obtint la première place à côté de Molière et excita la jalousie de Voltaire. Un jour il semble avoir accaparé l'attention publique. Les tribulations les plus variées et les plus accablantes ne firent que lui donner un air de potentat; procès d'argent et d'honneur, détention arbitraire du roi, incarcération pour dettes à Londres, séquestre de sa maison et de ses biens , perte de deux femmes, rigueur de l'exil, éloignement de sa famille, pauvreté à Ham-

bourg où il fut obligé de regarder à une allumette, injustices des républiques qui refusèrent de lui rembourser ses immenses avances : rien n'altéra son humeur. Il fut grand par le cœur comme par l'esprit. Aussi se montra- t-il généreux comme un czar; il a prêté ou plutôt donné environ un million à des gens de toute condition et surtout à des artistes et à des hommes de lettres : il prodigua jusqu'à huit mille francs à Dorât. Fils excellent d'un père admirable, mari adoré de trois femmes successives, père tendre, soutien de tout ce qu'il avait de parents comme d'amis, il réalisa la vie d'un patriarche. Élevé chrétiennement et entouré de proches très rangés, il amena à mourir muni des sacrements de l'Église le prince de Conti qui avait repoussé et son curé et l'archevêque de Paris ; il fit augmenter le nombre des messes du dimanche dans sa paroisse; il eut, une fois, des évêques pour auditoire; il distingua, parmi des myriades d'amis, l'abbé Sabathier et l'abbé De Calonne, frère du contrôleur général, qui assistèrent avec lui, dans une loge grillée, à la première représentation du Mariage de Figaro. Homme le plus complet de son époque, il se vit successivement, puis simultanément, le favori de la cour et des trois ordres. Il avait perdu un million à éditer Voltaire pour lequel il obtint à peine deux mille souscriptions au lieu des quinze mille qu'il espérait. Il

venait d'entrer dans ses soixante-sept ans en 1799, sans avoir donné aucune marque d'impiété, comme l'a remarqué La Harpe. Voilà que, le 12 avril 1799 (23 germinal an VII), il adresse Aux Auteurs du Journal de Paris une lettre sur Voltaire et sur Jésus- Christ que la plupart des journaux contemporains refusèrent de reproduire et que ses éditeurs se sont abstenus de réimprimer, car il nie platement et ouvertement la divinité du Christ, et il met la mort de Voltaire fort au-dessus de celle de Socrate, au moment où la société, dégoûtée des écrits de Voltaire et de Rousseau, éclairée sur tous les abus de la démocratie était mûre pour le Génie du Christianisme. De Loménie, son biographe, n'a pu attribuer qu'à un moment d'irritation cette inconséquence tardive qui jure avec le caractère et le passé de Beaumarchais. La cause de cette cause imaginée n'est pas difficile à trouver. Beaumarchais avait conservé l'audace de Chérubin; il possédait l'expérience des années; malheureusement il était signalé, depuis plusieurs années, comme un homme replet et sanguin, dans un passeport. Il a dû sentir, dans un moment critique, les inconvénients de la bedaine, symptôme infaillible d'impuissance. Le 18 mai suivant, il mourait d'une attaque d'apoplexie foudroyante. La popularité qu'il avait retirée de la calomnie de ses ennemis l'avait élevé à l'idée d'une Providence ; l'affaiblissement des organes le

conduisit à la rage voltamenne, en dépit de la grandeur de son cœur, de l'élévation de son esprit et de la satisfaction de toutes les bonnes œuvres pour lesquelles il pouvait espérer que le mal qu'il avait commis serait jugé avec miséricorde. D'ailleurs il avait aimé et il avait été aimé; comment aurait-il soutenu longtemps l'accablement de la haine ou de la tristesse où laisse le vide de toute croyance ? Il est impossible de penser qu'il ait passé un mois sans se repentir de son scandale, et sans élever son cœur et son esprit vers Celui duquel découle tout don parfait, et qui a promis une récompense à tout acte de charité, même au don d'un verre d'eau.

Pendant de longues années on a regardé Goethe comme le successeur de Voltaire. Maintenant qu'on a traduit de Goethe tout ce qu'il est possible de faire passer en français, il est facile de le juger pour toujours et de le classer. Son universalité de connaissances et de productions ne recèle qu'un ennui sans exemple dans notre littérature. Quelle philosophie ! Il a passé sa vie à se demander si toute la minéralogie ne sortait point d'une jpierre, et s'il n'y avait pas une plante qui aurait été la semence des quatre-vingt mille fleurs actuellement connues. Malgré ce goût pour l'unité, il met le nom de Dieu indifféremment au singulier ou au pluriel. H s'est peint dans cet aveu :. « Il y a quatre choses que je déteste également : le tabac, les cloches, les pu-

naises et le Christianisme. » On Ta appelé un Jupiter olympien; était-ce par ironie? Où donc est sa foudre ? Surtout où sont ses déesses ? Quand sa concubine, fille d'un ivrogne réduit à la misère par son inconduite, devient M me Goethe, elle s'adonne au vin, elle boit jusqu'à l'ivresse. Dès lors c'est la bouteille qui est le mari dans ce ménage. Aussi a-t-on prouvé que les amours de Goethe ne sont que des fables. Après l'avoir surfait sous tous les rapports, comme on fait généralement pour tous les étrangers dont on n'imite queles défauts, Georges Sand finit par le décapiter sur ce billot : « Il faut w 1nén le dire : le sentiment de l'amour a manqué à Goethe ; ses passions de femme n'ont été que des désirs excités ou satisfaits ; ses amitiés, qu'une protection et un enseignement; sa théosophie métaphysique, qu'une allégorie ingénieuse voilant le culte de la matière et l'absence d'amour divin. »

A l'époque où l'on lisait encore Voltaire et où Audin travaillait à l'histoire de Luther, de Calvin, de Henri VIII et de Léon X, il y a eu un Français qui écrivait secrètement ces lignes : « Il fallait peutêtre l'âme généreuse, bonne, irascible, de Luther pour porter les peuples à douter de Rome (c'est la plus grande action des temps modernes). L'esprit exact, l'éloquence inattaquable de Calvin, étaient faits pour compléter la victoire. — J'estime fort Calvin ; sans doute il valait mieux que les prêtres ro-

mains de son temps. D'abord, sans avoir fait vœu de pauvreté, il est mort pauvre et a toujours vécu pauvrement. H a formé un peuple sage et moral qui, après trois siècles, conserve encore l'empreinte d'un caractère individuel- Il me semble que ce qui distingue Genève, c'est que les deux sexes s'y voient aussi peu que possible. » Qu'est-ce donc que ce Beyle qui pensait toutes ces erreurs ? Henri Beyle n'est guère qu'un Rousseau sans imagination, sans enthousiasme, sans éloquence, sans idéal. 11 ne fut jamais malheureux; il dut l'aisance, d'abord à sa famille, puis à des places. Il eut l'occasion de parcourir une partie de l'Europe et de hanter les principaux personnages du temps. Il ne cultiva que sa raison. H put observer les hommes et les. choses; il ne vit rien de haut. Une partie de sa vie se passa dans les bureaux ; il n'eut que le style d'un commis, précis, concis, technique dans le roman, les arts, les voyages, la littérature. Esprit méfiant, il prenait ombrage de tout; aussi eut-il souvent recours à l'anonyme, et il n'est plus connu que sous le pseudonyme de Stenthal. Il faisait peu de cas de Walter Scott et surfaisait Sîontesquieu ; il se moquait du succès du Voyage d' Attachants et prônait Letronne à peu près inconnu. Quoiqu'il se frotât au grand monde, il jouit plus du bonheur du silence que des variétés de la conversation. Il était difficile dans les salons et fort porté à traiter tout le monde de sot,

parce qu'il ne trouvait pas dans la société l'ivresse qu'attire soit le caractère, soit le talent. Il eut des relations, mais ne dut pas connaître l'amitié. Égoïste, il croyait que tout lui était destiné, et il agissait comme s'il eût été dispensé de tout service. Il était incapable de retenir un mot blessant, même contre ses favoris. Il semble avoir traîné l'ennui toute sa vie. Toujours mécontent, il excitait plus de répugnance que de sympathie. H n'a exposé que des créatures antipathiques. Il décrit toujours, il ne peint jamais. Il court au-devant de toutes les occasions de critiquer. On sait ce qui lui déplaît en tout ; impossible de deviner ce qu'il préfère. Il semble qu'il ne soit pas sorti de la contemplation de sa personne. Il avait la fatuité de mériter des succès en amour, mais il se montra discret dans les détails. S'il fut un homme à bonnes fortunes, il n'a pas prouvé qu'il eût goûté le charme de tous ceux qui ont aimé et qui ont été aimés, car il est de la nature du bonheur d'anéantir la mélancolie et de multiplier à l'infini l'épanchement de la gaieté. De taille moyenne, il était loin d'être beau ; sa bouche était sardonique ; il avait le cou très court et les jambes aussi. On le comparait à Hercule Farnèse. De bonne heure, il grossit et arriva à être embarrassé des développements et de la proéminence de l'abdomen, fâcheux pronostic contre ses prétentions voluptueuses. Il redoutait la vieillesse. Dès qu'il fut

entré dans la cinquantaine, il compta avec rage les années, les mois et les jours qu'il avait à supporter. Très coquet, il suivait les modes; quand il eut perdu ses cheveux, il s'affubla d'un toupet et peignit les quelques poils qui blanchissaient. La goutte arriva, puis les rhumatismes, puis des palpitations de cœur, puis des migraines qui lui enlevaient la mémoire et l'usage de la parole. Les attaques d'apoplexie se multiplièrent. H y avait dix ans que ces diverses infirmités l'assiégeaient tantôt séparément, tantôt simultanément.

Devant la perspective d'une dissolution prochaine, sa misanthropie empira. Il dédaigna de s'élever de l'amour des créatures à l'amour d'un Créateur et de chercher dans la religion la certitude d'une existence éternelle pour ceux qui ont aimé. Avait-il été aimé? Ce temps était passé. On le trouva un jour frappé d'une attaque d'apoplexie. C'était en 1842; il n'avait que cinquante-neuf ans. H est incontestable qu'il était arrivé à cet état de monstre dont Octave offre toutes les situations morales, les phases physiques, dans le roman à 9 Arrnance, de 1827. Était-ce alors le pressentiment de l'avenir? Était-ce alors le premier cri de désespoir contre un commencement d'affaiblissement? Artnance restera la confession la plus sincère, la plus complète de Be^le, et le résumé de ses pensées et de ses sentiments. Qu'on lui accorde d'avoir été

libertin; mais qu'on lui refuse le titre d'amoureux ! Henri Heine s'est peint dans ses lettres, dominé tour à tour par la haine et l'amour. Il avoue qu'il n'a guère aimé qu'une dizaine de personnes. Le 25 février 1824, il écrit de Goettingue, à Moser : « L'amour me tourmente. Ce n'est plus, comme autrefois, l'amour exclusif pour une seule : je ne suis plus monothéiste en amour; mais, de même que je penche vers la bière double, je penche aussi vers un double amour. J'aime la Vénus de Médicis qui est ici, à la Bibliothèque, et la belle cuisinière du conseiller aulique Bauer. Hélas ! et toutes deux sans espoir. » Le 6 septembre 1828, il lui mande encore : « Mon amour pour l'égalité, ma haine de la hiérarchie, n'ont jamais été plus vifs qu'aujourd'hui. » Même confession, le 11 juin 1830, à Vanhagen : « Mauvaise humeur contre tout ce qui sent la noblesse. Une amie bien chère, oui, une amie que j'aime comme mon âme, a eu beaucoup à souffrir de mon humeur grondeuse, seulement parce qu'elle est comtesse hanovrienne et appartient à la séquelle aristocratique que je déteste le plus. » Voici la conséquence de cette horreur de tout ce qui est né et vit dans une sphère supérieure à cet aristocrate d'esprit. Le 27 septembre 1833, il fait cet aveu à Henri Laube : « Je suis condamné à n'aimer que ce qu'il y a de plus bas et de plus fou. Comprenez-vous combien cela doit tourmenter un

homme fier et de beaucoup d'esprit ? » Enfin, après avoir longtemps rôdé et bien refléchi, il se mit dans la tête qu'il était aimé autant qu'il aimait; il s'attacha à une jeune et charmante Mathilde, de la catégorie des femmes qui plaisent aux ancillariotes. Le 5 novembre 1841, il raconte à Camp ce qui s'est passé avant et après le mariage : « Je vous annonce un événement dont je ne vous disais rien depuis plusieurs jours déjà : mon mariage avec la pure et belle créature qui, depuis des années, vivait à mes côtés sous le nom de M me Heine, qui a toujours été honorée et considérée comme ma femme. J'ai sauvegardé ainsi son honneur au moyen de l'autorité civile et ecclésiastique. » Jeune, il avait voulu épouser une chrétienne; elle lejrefusa parce qu'il était juif; il s'en prit naturellement à la ReligiQQ. H adopta le parti de se faire baptiser dans le protestantisme; il valut moins qu'un bon juif. Il était pauvre, il lui fallut vivre de son travail ; mais pendant longtemps ses écrits eurent peu de succès. Il s'en vengea en détestant la société. Maintenant il est à l'aise, il est connu et recherché, et il a passé par le mariage dans les règles. Sera-t-il heureux et satisfait ? H y a quelques années, on a publié le tableau de cet amour conjugal. Heine ne put longtemps jouir des délices qu'il avait tant souhaitées; il fut condamné à ne connaître de l'amour que les aiguillons de la jalousie. Quand il mourut, à cin-

quante-sept ans, en 1856,11 y avait dix ans qu'il était paralysé de la moitié du corps; il ne fut plus que l'eunuque de sa femme. Le malheur le rendit de plus en plus misanthrope. Il trouvait son châtiment dans le scepticisme et ^impuissance.

Villemain a représenté le scepticisme à l'Académie avec toutes les réserves, les insinuations, les restrictions qu'exigent les convenances d'un logis où il est d'étiquette que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Un jour, il eut l'ambition de régner dans les boudoirs comme à l'Institut. Il lui fallut rebrousser chemin jusqu'à la Commission du Dictionnaire de l'Académie, quand de la bouche dédaigneuse d'une dame du grand monde sortit ce mot : « Ce n'est qu'un affranchi. » A la vérité , il a paru avoir changé plus tard. Un secrétaire de Sainte-Beuve le voyant, un dimanche, accompagner sa fille à l'église, voulut savoir ce qu'il allait y faire; il se convainquit que Villemain y lut un livre anglais. Un rédacteur de Y Univers s' étant trouvé, par hasard, à côté de lui à la messe, raconte que Villemain passa le temps de l'office à corriger des épreuves grecques. Sainte-Beuve l'appelait le Thersite des beaux-esprits ; or Thersite et Vénus n'ont jamais eu de relations ; il ne reste à Thersite que le lot de la haine.

Mérimée était le sceptique des salons. Il fut membre die deux Académies et sénateur; il a toujours

cumulé les commissions les plus lucratives des ministères. Ses lettres ont appris pourquoi il fut si triste au sein de l'aisance, à travers les distractions des voyages, au milieu des études les plus variées. Toutes les tentations de saint Antoine ont put se présenter à son imagination d'érudit, mais le corps était affaibli par la maladie. Il se trouvait à un siècle de distance du temps où, jouvenceau, il entretenait une jeune actrice avec l'argent que lui donnait une vieille maîtresse qui lui légua, dit-on, vingt mille francs de rentes. Comme Érasme, Voltaire et les sceptiques les plus connus, Mérimée devait se résigner à n'avoir pour dames de compagnie que de nombreuses infirmités.

Tout le scepticisme de Michelet, l'idole jdeja jeunesse, est facile à deviner, dès qu'illut forcé de dire, dans son livre sur l a Fem me, de 1859 :«Je suis vieux et ne vaux guère. »I1 s^en prit à toutes les religions, à toutes les vertus, à toutes les grandeurs sociales et privées, et même aux beautés physiques les plus incontestables, parce qu'il ne put point fondre les glaces de la vieillesse au contact de tous les buissons ardents de l'histoire et de la science, devant le libertinage des deux sexes, comme en face des amours des plantes qui le préoccupaient dans la neige des montagnes les plus élevées. La poésie ne lui servit pas plus que la raison.

A une époque où tout le monde finissait par aimer

Dieu, après avoir aimé et avoir été aimé, La Bruyère disait des esprits forts : « Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable, prononcer qu'il n'y a point de Dieu; il parlerait du moins sans intérêt; mais cet homme ne se trouve point. » Maintenant, ce qu'il y a d'incontestable, c'est que l'anticipation de la vieillesse est le concubinage du scepticisme, La Bruyère n'a cessé d'observer le dévot et de le confondre avec l'hypocrite. Aujourd'hui Tartuffe s'est fait sceptique ; le nombre de nos sceptiques impuissants dépasse celui des faux dévots qui scandalisèrent La Bruyère et Molière.

Toutes ces considérations étant inspirées par la vie d'un écrivain qui était plus fier des rares accents de sa lyre que de son pesant fourgon de Causeries, et qui est toujours resté plus ou moins poète dans sa prose, toute l'attention doit se concentrer sur la nature des êtres erotiques par goût, par condition, par renommée.

En 1848, M. Louis Veuillot était déjà célèbre, mari, père de famille, méditant l'Évangile plus sou-

vent que le Dictionnaire de la Fable, recevant plus d'ecclésiastiques que d'incrédules. Or, il publia les Libres-Penseurs dont le deuxième paragraphe de la première page donne cette définition : Le poète est un moineau lascif; c'est le fond de sa nature. Il n'arrive pas à la virilité intellectuelle. Vas de grâce pour le Cantique des cantiques dont les trente-sept premiers versets ont fourni àla piété de saint Bernard le sujet de quatrevingt-six sermons ; c'est la mort qui l'a empêché de commenter le reste. Le livre de Job, attribué à Moïse, les Psaumes de David et les hymnes de l'Église auraient exigé une réserve, puisque c'est la poésie la plus sublime et la plus universellement connue. Le Théâtre aussi méritait quelques complaisances pour tout ce qu'il contient de grandeur de caractères et de sentiments. Dans l'Épopée il ne manque pas de raison aux circonstances atténuantes, puisque la mémoire de la jeunesse est remplie des passages d'Homère et de Virgile. Même dans la poésie légère, dans celle des Pères de l'Église comme dans celle des hommes du monde, il y a bien des prétextes d'amnistie. Mais la condamnation est absolue. Quelques années se passent. Voilà que M. Veuillot est emporté par le démon de la Rime. II convient de ne pas le juger rigoureusement sous ce rapport, car il est problable que ses vers lui ont été imposés en pénitence par quelque malin jésuite, pour expier l'orgueil de sa prose et pour satisfaire dans

la proportion des fautes des articles qu'il commet. En prenant la lyre, a-t-il senti que le feu poétique n'est pas essentiellement impur? A-t-il craint d'être repoussé de ses confrères et de voir sortir de tous les lauriers du Parnasse un essaim de poètes pépiant ce quatrain, improvisé pour la singularité de la circonstance :

Veuillot Tardif Pierrot Lascif ?

Soit rétractation, soit sacrifice, la définition du poète a disparu des nouvelles éditions ies~Libres- Penséurs.

"Dans le Philosophe marié, Destouches avait tranché la question par ce dialologue d'une suivante et d'un philosophe :

Finette.

J'augure Que vous n'aurez jamais grande progéniture.

Ariste.

Mais je n'ai pas' trente ans. A mon âge, je crois...

. Finette.

On dit qu'on n'a jamais tous les dons à la fois, Et que les grands esprits, d'ailleurs très estimables Ont fort peu de talent pour former leurs semblables.

A l'âge où M. Louis Veuillot écrivit ses Libres-Penseurs, Béranger ne connaissait que la mythologie et n'avait de commerce qu'avec les poètes. Sa XXVI e chanson est consacrée à Y Éloge des chapons et a pour refrain :

. Bienheureux sont les chapons.

La période de la vie pendant laquelle M. Veuillot n'a fait qu'une bouchée de son Moineau lascif coïncide avec celle où Béranger chantait la Cantbaride. La chanson a-t-elle deviné plus juste que la satire ?• Est-ce à la poésie ou à la prose que restera la palme de la discussion ?

On ne conteste point aux Grecs d'avoir eu immensément d'esprit. Or, ils n'ont pas trop présumé de l'impétuosité irrésistible de la jeunesse. Hésiode conseillait aux hommes de ne se marier qu'à trente ans; Aristote croyait qu'il fallait attendre la trenteseptième année; Platon patiente jusqu'à la trentième année, dans l'État, mais, dans ses Lois, il décide que le mariage doit être conclu entre vingtcinq et trente-cinq ans. Dans VÉtat, il défend expressément aux cinquantenaires le devoir conjugal.

Chez les Grecs les poètes ont vécu assez longtemps, mais moins que les philosophes. Voici le tableau de décès des anciens philosophes :

Aristote à soixante - trois ans ; — Heraclite à soixante -cinq; — Pittacus, Cléobule et Socrate à soixante-dix; — Épicure et Anaxagoras à soixantedouze; — Solon à soixante-dix-huit; — Pythagore et Platon à quatre-vingt-un ; — Xénocrate à quatrevingt-deux; — Diogène, Pyrrhon et Lucien à quatre-vingt-dix; — Thaïes à quatre-vingt-douze; — Zenon à quatre-vingt-dix-huit ; — Démocrite à cent neuf. L'âge d'Aristophane est inconnu, mais on fixe la mort d'Eschyle à soixante-neuf ans ; — celle d'Euripide à soixante-dix-iieuf ; — celle d' Ana- •créon à quatre-vint-cinq ; — celle de Sophocle et de Simonide à quatre-vingt-dix.

De cette notion de longévité on doit conjecturer que les Grecs n'ont pas abusé de la licence que leur donnait leur religion; ils valaient mieux que la plupart de leurs dieux. Il est vrai qu'ils ont imputé tant d'intrigues aux dieux et aux déesses qu'il ne pouvait plus guère leur en rester pour leur propre usage. Les hommes les plus célèbres ne se sont pas gênés.

On peut voir dans Y Histoire de la Prostitution par Pierre Dufour le nom des courtisanes qui ont compté dans leur clientèle l'orateur Itatoclès, Ésope, Ménandre, Aleman, Harmodius, Aristogiton, Périclès, Socrate, Alcibiade, Cratès, Épicure, Platon, Ménéclide, Sophocle, Antagoras, Lysias, Aristophane, Aristote, Hypéride, Apelle, Aristippe,

Praxitèle, Pausias, Diogène. Alcibiade, Aristote, Épicure, et même Socrate, sont accusés d'avoir eu des habitudes infâmes.

Soit défaut de constitution, soit abus du plaisir, les poètes latins n'ont pas fourni une longue carrière. Tibulle s'éteignit épuisé à vingt-quatre ans. Catulle était déjà décrépit à trente-quatre ans, et mourut deux ans après. Properce ne passa pas la quarantaine. Virgile succomba à cinquante et un ans, ayant demandé de l'amour aux deux sexes. Ovide et Horace expirèrent à cinquante-sept ans. Ovide fut marié trois fois, mais cela ne l'empêcha point de fréquenter les courtisanes ; il avait cinquante ans quand il fut exilé; il avait alors perdu une partie de ses forces et s'était vu éconduire à cause de sa débilité. Horace ne connut et ne chanta que des courtisanes ; il finit par leur préférer les garçons; à quarante-trois ans, il se trouva languissant, les cheveux gris, le crâne chauve, les yeux bordés de rouge, le teint jaune et la face ridée; à quarante-sept ans, il recourt au vin comme à une fontaine de Jouvence ; à cinquante ans, il est obligé de plier bagage et de se réfugier dans la modération, et reste le héros des gens qui n'en peuvent plus et qui se croient sages parce qu'ils sont impuissants; on les reconnaît à leur bedaine. Martial atteignit soixante- trois ans. Les femmes lui reprochaient sa vieillesse; il se vengea d'elles par des

satires et les quitta pour se livrer au vice infâme. Il s'abandonna à toutes les turpitudes, et devint d'autant plus cynique qu'il lui fallait forcer la nature.

En France nous ne manquons point de poètes à qui il a coûté cher pour avoir voulu vivre comme tous les poètes païens.

Régnier est mort à trente-neuf ans; il y avait déjà longtemps qu'il était grison, épuisé par l'abus des voluptés et rongé par une maladie vénérienne. Le désespoir lui arracha cette confession :

Puisque je suis rétif au bord de ma jeunesse, Et si las! Je ne puis, et jeune et vigoureux, Savourer la douceur du plaisir amoureux.

Ah ! j'en rougis de honte et despitémon âge, Age de peu de force et de peu de courage.

Chamfort fut aussi malheureux et désespéré que Régnier qui s'était cru quelque temps un guerrier infatigable; à trente ans, il n'avait plus ni force ni santé, par suite du même accident que Régnier; Mirabeau disait que l'Académie de médecine aurait dû lui élever une statue pour avoir déterré le plus beau cas d'éléphantiasis. Gentil -Bernard voulut reculer le temps de la maturité et forcer la nature de rendre plus qu'elle ne peut contenir; il perdit jusqu'à la raison dans cette lutte de l'imagination contre les sens; il resta hébété les cinq dernières

années de sa vie. H égésippe More au a succombé à f vingt-neuf ans; il était d'une faible complexion, „ parce qu'il fut corrompu et épuisé de bonne heure. M par une jeune et robuste servante. '

Si Fontenelle a vécu près d'un siècle, c'est peutêtre parce qu'il n'a pas fatigué sa frêle constitution, et qu'à partir de cinquante ans, il ne rechercha dans la société des femmes que les charmes de la conversation. Voltaire avait le même tempérament que Fontenelle. Plus apte aux jouissances intellectuelles qu'aux sensations physiques. Cependant la dernière période de sa vie n'a pas été irréprochable; non seulement sa famille, mais tous les philosophes l'ont regardé comme l'amant de sa nièce, M me Denis, qui tenait sa maison, ainsi que le disait Beuchot, le dernier écho de la tradition des Voltairiens de naissance. Sa cohabitation avec M me du Chastelet n'a plus de mystère pour l'histoire. Il n'a fait que ce qu'il a pu. Il suffit d'ouvrir ses lettres pour savoir ce qui lui a manqué. A trente-huit ans, il se plaint déjà de l'inertie des sens; à quarante-sept ans, il se donne pour une ombre d'homme, une ombre des amours ; à cinquante ans, il consent à l'existence d'un substitut chez M me du Chastelet dont il était l'amant en titre ; à soixante ans, il confesse son incapacité. Aussi son impuissance a-t-elle servi de motif à l'une des gravures les plus obscènes qu'on puisse voir.

Ce n'est point le tempérament qui a manqué à Diderot, mort à soixante et onze ans, en 1784. Aussi a-t-il bien présumé de l'énergie de l'homme, car il a dit dans ses Éléments de physiologie : « Massinissa, après quatre-vingt-six ans, fit un enfant. Thomas Parr, dont Harvey a écrit la vie, s'est marié à cent-vingt ans, et a connu sa femme à cent quarante. » Pour se mettre à Taise, il professe qu' « il n'y a qu'une passion, celle d'être heureux »; il termine l'ouvrage par cette maxime : « Il n'y a qu'une vertu, la justice ; qu'un devoir, de se rendre heureux; qu'un corollaire, de ne pas se surfaire la vie et de ne pas craindre la mort. » Il a fait un mariage d'amour; sa femme, née Champion et marchande de linge et de dentelles, lui a donné quatre enfants. Malgré tout son enthousiasme pour la vertu, il eut constamment une maîtresse en titre, M rae de Puisieux, puis M Ile Voland. Le nécessaire du mariage et le superflu des favorites ne le contentaient pas. Il n'était pas difficile dans ses caprices. Chamfort remarque que la première venue lui suffisait. Il a pris soin de confirmer sa réputation par ces vers, de juillet 1771.

Oubliant le peu de génie

Que Nature m'avait donné, Moi, j'ai perdu les trois quarts de ma vie A soupirer aux genoux de Phryné.

C'est encore avec des vers qu'il va nous revenir.

En janvier 1772, il prend la lyre et s'abandonne au dithyrambe ; il s'agit des Éleuthéromanes ou Abdication d'un roi de la fève. Il est si possédé par son sujet, qu'il oublie d'invoquer, d'exalter et même de nommer la Raison, cette muse sempiternelle de toute sa prose. Il se passe également des secours que le fanatisme lui inspire journellement. Il chante :

J'en atteste les temps; j'en appelle à tout âge; Jamais au public avantage

L'homme n'a franchement sacrifié ses droits;

S'il osait de son cœur n'écouter que la voix, Changeant tout à coup de langage, Il nous dirait, comme l'hôte des bois :

« La nature n'a fait ni serviteur ni maître;

« Je ne veux ni donner ni recevoir de lois. »

Et ses mains ourdiraient les entrailles du prêtre,

Au défaut d'un cordon pour étrangler les rois.

Pourquoi se fait-il le précurseur des conventionnels qui doivent voter la mort du roi et laisser noyer, fusiller, mitrailler, guillotiner près de deux millions de citoyens de toutes les classes, de tous les âges ? Pourquoi tant de haine contre le clergé ? Les jésuites l'ont élevé, couronné, apprécié; un carme lui a payé deux mille francs de dettes ; un missionnaire lui a commandé six sermons et lui a donné cinquante écus pour chacun. Pourquoi tant de rancune contre la société? Les salons et les châteaux lui pardonnent les deux siècles de coutellerie de sa race, sa mauvaise tenue, son ton de

tyran de conversation; malheureusement ils le mètrent au-dessous de Voltaire et de Rousseau.

Pourquoi tant de fureur contre les rois ? L'impératrice de Russie lui constitue une rente de mille francs et lui envoie un mandat de cinquante mille francs pour l'achat de sa bibliothèque dont elle lui laisse la jouissance, sa vie durant; mais le roi de France se passe de ses conseils, et les puissances étrangères ne songent pas à lui demander de code. Ses contemporains ont admiré son désintéressement avec les libraires ; ils ont loué son caractère obligeant pour tous ses amis et collaborateurs. Après l'avoir bien étudié, Sainte-Beuve le jugeait bonhomme, et m'avouait qu'il était le seul des Encyclopédistes avecle quel il eût voulu avoir des relations. Faut-il attribuer à une audace de saltimbanque l'atrocité de ses vœux de sauvage ? Toutes les contradictions trouvent une explication dans l'âge et ce qui s'ensuit. Il touche à la soixantaine; il a les cheveux gris, et s'il songe à la beauté, il est forcé de dire :

Si le sort quelquefois me place à son côté, Je la contemple et je l'admire :

Mon cœur, plus jeune, eût palpité.

Mais à présent que les glaces de l'âge Ont amorti la chaleur de mes sens,

J'économise mon hommage.

La bonté, la vertu, la beauté, les talents,

Se sont partagé mon encens.

La beauté ne vient qu'en troisième ligne, au lieu du premier rang qu'elle occupait. Cette dégringolade a besoin d'être motivée par la dégénérescence du Samson de l'incrédulité, avant d'être plus tard constatée par le gonflement prodigieux du cœur au jour de l'autopsie :

La beauté, ce présent des deux, Qui quelquefois encor verse en mon âme tendre De tous les sentiments le plus délicieux.

La vérité serait dans la variante plus du tout au lieu de quelquefois. Condamné à la sentimentalité de l'Amour, le matérialisme de Diderot donne le dernier mot de l'esprit de l'Athéisme. Diderot aura beau scruter la physiologie, le reste de sa vie, fouiller dans les mystères de la génération des deux sexes, des hermaphrodites comme des eunuques du règne animal ou végétal; tous les buissons ardents de la science ne feront que glacer davantage le nombre de ses soixante et quelques années. Il ne cessera de nier le créateur dans l'étude de la création, parce qu'il s'aperçoit que l'homme peut bien être toujours amoureux, mais qu'il est démontré que l'homme n'est pas un Père éternel.

Béranger est encore plus naïf que Voltaire et Diderot. Dès sa XDC e chanson, intitulée Mes cheveux, il avoue qu'il a vu déjà tomber tous ses cheveux. Dans la chanson intitulée Quelle est jolie! il

montre son front chauve avant trente ans. A quarante ans, il a l'air de marcher sur des béquilles. Aussi dit-il à Rosette :

Quoi I vous me parlez de tendresse Quand sous le poids de quarante ans Te vois succomber ma jeunesse !

Il fait la même objection dans la chanson à la Jeune Muse. Dans la chanson suivante, sur la Fuite de l'Atnour, il se sent glacé par Vâge: il croit avoir oublié tous les baisers; persuadé que son bel âge est passé, il prie Y Amour de fuir sa couche solitaire; et à quarante-deux ans, dans la chanson sur le Tailleur et la Fée, il se fait dire par la fée : Tu te vois déjà vieux. On est tenté d'aller chercher un médecin et un notaire, quand on l'entend crier plus tard :

Oh ! combien je me sens de rides !

Hélas ! hélas ! j'ai cinquante ans.

Alors c'est la politique qui devient sa dernière muse ; c'est l'opposition qui fait le fond des derniers chants.

On ignore si la postérité rangera Sainte-Beuve au nombre des hommes qui naissent poètes; mais elle ne pourra pas oublier que ses contemporains ont cru qu'il est né laid et qu'il s'est conservé dans sa laideur native.

Tous les peuples ont attaché une grande importance à la beauté. De là le double sens de tous les mots affectés au type du beau dans la variété des goûts. En Russie, le rouge est synonyme de beau ; l'Anglais, passionné pour le blond, a donné à l'expression de fair le sens de blond et de beau ; pour l'Arabe, hassan signifie aussi bien un cheval que le plus bel animal et ce qu'il y a de plus beau. A l'idée de la beauté s'est attachée partout la conclusion de la bonté. « Un mesme mot, a dit Montaigne, embrasse en grec le bel et bon; et le Saint-Esprit appelle souvent bons ceulx qu'il veult dire beaux. » Aussi, pour caractériser soit l'ouvrage de chacun des six jours de la création, soit l'ensemble du monde, Moïse se sert de l'épithète de bon. Le Français offre des restes du même usage. Aussi Édélestand du Méril, étudiant

la Reconnue de Belleau, note qu'il faut entendre par belle la qualité de bonne. Brantôme va plus loin dans cette pensée : « Ces pauvres femmes sont créatures plus ressemblantes à la Divinité que nous autres à cause de leur beauté, car ce qui est beau est plus approchant de Dieu qui est tout beau, que le laid qui appartient au diable. » Alfred de Vigny ne fut que l'interprète de l'humanité, quand il mit dans la bouche d'Éloa ce vers qui est l'un des plus parfaits de notre époque :

Puisque vous êtes beau, vous êtes bon sans doute.

Le revers de la médaille est aussi vrai, si l'on y grave ce corollaire, en changeant seulement les deux adjectifs :

Puisque vous êtes laid, vous êtes bas sans doute.

Suivant le Lévitique, ch. xxi, chez les Hébreux les fonctions sacerdotales étaient interdites au lévite, s'il était ou aveugle, ou boiteux, ou chassieux, ou bossu; s'il avait une taie sur l'œil, ou une gale incurable, ou une descente, ou une gratelle sur le corps, ou une fracture, soit de pied, soit de main, et même si son nez se trouvait soit trop grand, soit trop petit, soit tortu. Saint Anastase I er , qui fut élu pape en 398, défendit d'ordonner quiconque aurait des infirmités dans le corps. Dans ses Lois, livre VI, Platon

exige que le prêtre soit enfant légitime, issu de père et de mère sains et irréprochables, et que son corps ne cache aucun défaut. Cette sévérité se répandit à peu près dans tous les cultes.

Les anciens auguraient si mal de la laideur, que les lois de Sparte et de Rome autorisaient la destruction des enfants difformes ou contrefaits. Platon et Aristote ont sanctionné cette barbarie que le Christianisme seul a été capable d'abolir. Livingstone convient que les difformités et les infirmités sont très rares en Afrique, et qu'on y tue encore les enfants qui naissent avec des infirmités ou ne paraissent pas viables ; on condamne au même sort les enfants jumeaux, parce qu'on les regarde comme des monstres. Dans un moment où il oubliait son baptême et sa patrie, Sainte-Beuve qualifiait la Grèce de Sainte Mère. S'il était né du temps de Périclès, n'aurait-il pas été étouffé en raison de sa monstrueuse laideur native? Les sceptiques qui sont aussi laids que lui, et qui envient la licence ties pays sauvages, devraient penser que, sans le baptême, ils auraient été massacrés impitoyablement sous le climat de la Grèce et de Rome, en l'honneur de Jupiter Olympien, ou qu'ailleurs ils auraient été dévorés par des animaux.

Abandonnée à son instinct, la femme devient superstitieuse, mais ne tombe point dans l'athéisme, malgré tous les écarts où elle se jette. Aussi trouve-t-on

une Sainte Clotilde au baptême de toutes les nations chrétiennes. Aucune femme ne prit part aux outrages de la Passion de Jésus-Chrit; le châtiment du déicide qui est gravé sur le front de chaque juif, a été adouci en faveur des femmes juives; elles ont été récompensées de leur abstention par un surcroît d'attraits. Les croisés ont tous été frappés de la séduction des habitantes de Nazareth et de la Palestine, et les grands artistes de Rome ont toujours eu l'habitude d'aller demander au quartier des Juifs le type de la beauté aux filles de Sara et de Rebecca. Dans toutes les guerres de religion et dans les révolutions, la complicité des femmes est assez faible. A l'époque où l'impiété régnait en France et où l'on arracha violemment de Rome le souverain pontife, les prélats italiens qui accompagnèrent Pie VI jusqu'à Valence, ont constaté qu'il n'y eut aucune femme qui n'ait vénéré dans le prisonnier du Directoire le vicaire de Jésus-Christ.

Partout la femme chrétienne conserve mieux et plus longtemps que la femme païenne, les qualités de son sexe. On a constaté que, chez les Romains, la femme était vieille à trente ans, dégoûtante à trente-cinq et décrépite à quarante. Dans son Voyage à Constantinople, M. Théophile Gautier fait cette remarque : « On ne peut savoir qu'en Orient à quelle laideur fantastique arrivent les vieilles femmes qui ont renoncé franchement à leur sexe, et que ne

déguisent plus les savants artifices d'une toilette laborieuse; ici même le. masque ajoute à -l'impression ; ce que l'on voit est affreux, mais ce que l'on rêve est épouvantable. Il est fâcheux que les Turcs n'aient pas de sabbat, pour y envoyer ces sorcières à cheval sur un balai. »

Il est rare que chez l'homme la laideur ne soit pas un miroir de mauvaise augure. « Le caractère dont Dieu marqua au front le premier meurtrier de son frère, remarque De Bonald, se retrouve dans ses descendants, L'habitude du crime, comme celle de la vertu, se peint dans les traits du visage, surtout dans les yeux. Je ne connais pas d'exception à cette règle, et la beauté de la figure ou sa laideur n'y changent rien. C'est le défaut d'harmonie entre les traits du visage, plutôt que l'irrégularité de chaque trait pris séparément, qui fait les physionomies malheureuses ou suspectes. » La laideur du visage et la bassesse de l'âme ont été réunies par Homère dans Thersite, par Shakspeare dans Caliban, par Walterscott dans le Nain noir. Michelet a signalé la figure farouche, les yeux verts, le teint rouge et taché de sang de Sylla. Les bustes des Césars personnifient tout ce qu'il y a de ruse, de puissance, de voracité, de répugnant, dans les bêtes fauves. Tous les ravageurs de provinces semblent avoir suivi l'instinct de l'animal plutôt que la raison de l'homme. Un jour d'émeute, un observateur impartial reste stupé-

fait de tout ce qu'il y a de hideux parmi les têtes qui surnagent dans l'arnachie de la société, Milton n'eut besoin que de se souvenir des visages régicides d'Angleterre pour peindre le cahos où grouillent les démons. La domination du mal est perpétuellement le triomphe des caricatures. Les Actes des Apôtres ont été frappés de la laideur comme du signe distinctif des révolutionnaires; ils prétendaient que leur face ressemblait assez à leur derrière. Chateaubriand a dit des Cordeliers : « Les plus difformes de la bande obtenaient de préférence la parole. Les infirmités de l'âme et du corps ont joué un grand rôle dans nos troubles. L'amour-propre en souffrance a fait de grands révolutionnaires. » Le duc d'Orléans, surnommé Philippe-Égalité, avait perdu tout cachet de race princière dans les excès de la table et de la luxure; il était couperosé. Le bègue Camille Desmoulins était d'une laideur atroce, parlait avec peine ; il avait le teint bilieux de Robespierre, le regard sinistre de l'orfraie et la physionomie démoniaque. Couthon ne fut qu'un cul-de-jatte, répondant par la haine à l'horreur qu'il inspirait. « Fouché avait l'air d'une hyène habillée, suivant Chateaubriand. Il haleinait les futurs effluves du sang. » Saint- Just avait la raideur d'un bloc et ne bougeait qu'à la façon d'une machine. « Carrier avait sa figure contre lui, observe Michelet. C'était un Auvergnat baroque, d'aspect bizarre, fantastique,

improbable. H était long, n'était que bras et jambes, comme un télégraphe furieux. Des tics étranges, des signes vraisemblables d'épilepsie. » Le chef de Danton rappelait celui des nègres; Rœderer le comparait au dogue et Fauchet l'appelait le Pluton de l'éloquence. Mirabeau avait imprimé sur la constitution des vielles maisons tous les stigmates des désordres modernes; il y avait en lui moins la crinière du lion que le repoussoir du porc-épic; ses joues ressemblaient à une écufnoire; aussi, quand on lui intenta un procès de séduction, il lui fut facile de se justifier, en priant les juges de bien considérer sa personne. Robespierre, malgré sa propreté et sa coquetterie, ne rappelait à Fiévée qu'un tailleur de l'ancien régime ; il portait des besicles, pour cacher sa timidité à l'Assemblée où il ne parla longtemps que dans les séances du soir; il était repoussant comme le reptile; jeune, il demanda une demoiselle en mariage; ses hommages furent répoussés. Marat, cet ancien médecin d'une écurie, égalant la saleté à la laideur, et tout rongé d'une maladie honteuse, n'est plus que le crachat de toutes ces difformités physiques et morales d'un temps de délire.

« Je n'ai pas rencontré en Asie, a dit M. Poujoulat, une plus belle race que les Bethlémites : ils sont grands, robustes, bien faits; l'expression de leur visage est noble et belle; il y a dans leur regard quelque chose de doux et de fier à la fois. » C'est

que, chez les races chrétiennes, le type de la beauté se conserve et se perfectionne à l'infini. On trouve peu de cas de difformités dans les saints ; plusieurs ont pu naître plus ou moins laids, mais la vertu a fini par réformer et idéaliser leurs traits. Tous les artistes réussissent à produire des Vénus plus ou moins passables; mais il en est peu qui parviennent à faire rejaillir sur la figure la grâce qui déborde du cœur d'un saint. Cette grâce agit si efficacement que toute la nature s'en ressent et forme l'expression. Aussi a-t-on été amené à étendre ce mot de grâce pour caractériser le surcroît de toute beauté, l'empreinte du moral sur le physique. Préault avouait que c'était dans le clergé qu'il avait rencontré les plus admirables modèles. L'artiste qui comparerait les femmes qui prient dans les églises aux femmes qui se pavanent dans les théâtres, arriverait à la même conclusion.

L'Église a rarement compté, parmi les persécuteurs et les hérésiarques, des types de beauté, des souches de grande race; ses ennemis lui sont dénoncés, depuis longtemps, comme une ventrée de la bête. « Julien, observe Rohrbacher, mettait sa vanité dans la malpropreté, dans la longueur de ses ongles, dans l'encre dont ses mains étaient tachées, dans ses cheveux mal peignés, dans l'épaisseur de sa barbe où se promenaient de petits animaux, ce qu'il confesse lui-même, comme les bêtes fauves

dans une forêt. » Petite taille, épaules étroites, mouvements ridicules, regard sinistre, tout en lui fît mal augurer de son avenir à ses condisciples qui sont devenus des Pères de l'Église. Luther était louche et roux, d'une figure grosse et pesante; les lèvres respiraient la sensualité et la méchanceté; son front paraissait comme une éruption ; on devine que son agitation fut permanente et que le cauchemar a dû troubler ses nuits aussi bien que la pierre : la malheureuse compagne de son apostasie semble bête comme une oie, une vraie maritorne, une laveuse de vaisselle. Guillaume Farel, espèce de nain, rappelait Luther pour la rousseur de la barbe, et Calvin pour la répugnance qu'il excitait. Front étroit., nez effilé, lèvres pincées, œil clignotant, main décharnée, tout chez Cranmer sortait du même moule que Calvin; on eût dit deux jumeaux. Calvin aurait été écrasé par le ridicule dans tout pays où il n'aurait pas usurpé assez d'autorité pour châtier, bannir, brûler tous ceux qui le réfutaient, qui se moquaient de son accoutrement, de sa tournure, de ses gestes, de toute sa physionomie. A première vue, il résulte de ses portraits qu'il a dû être un croquemitaine ou un bourreau. Quoiqu'il fût mort à cinquante-cinq ans, il paraissait vieux, fatigué, usé, ridé, décoloré, glacé. De bonne heure il avait été sujet à des migraines; puis vinrent les coliques, les spasmes, la

goutte, des hémorroïdes, la pierre, la gravelle, une hémorragie interne, la fièvre quarte, des crampes de jambes, des névralgies, des indigestions sans fin; de sorte qu'à l'âge de quarante ans il avait cumulé intérieurement comme extérieurement toutes les décrépitudes de la vieillesse. Tout cela était dominé par le génie du mal, toutes tes inventions de la tyrannie. Jeune, il avait été condamné pour des mœurs infâmes ; il emporta dans la tombe des traces d'une maladie honteuse qui devait dater de loin, à moins qu'elle n'eût été occasionnée par des goûts primitifs, puisqu'il est impossible d'admettre que cet abrégé des infirmités physiques ait été en état de quelque velléité amoureuse.) Luther, qui finit ses jours à soixante-trois ans, a dû arriver aussi à l'impuissance par l'usage immodéré de la bière, attesté par sa bedaine. On l'appelait le Pape Bière.

Ulric Hutten ne peut être qu'un chevalier à la triste figure. En 1523, il succombe, à trente-cinq ans, à une maladie honteuse. U y a treize ans qu'il la traîne en tous lieux. Il est poussé à rechercher l'amitié de Luther et de Mélanchton ; il a de graves raisons pour adopter la Réforme. Mais, abandonné par sa famille qui le vouait au cloître, il est plus pauvre que chétif ; il ne vivote qu'avec les secours de la camaraderie. Il s'en venge en écrivant contre les moines qui sont riches, qui se portent mieux

que lui. Il a beau se remuer, s'agiter, se déplacer, il ne parvient nulle part à trouver le repos et Tindépendance; son caractère et ses opinions lui créent perpétuellement des obstacles. Il s'en dédommage en vouant une haine éternelle • à cette Rome qui est devenue le rendez-vous de tout ce qu'il y a de beau, de grand, d'impérissable dans les arts et les lettres.

Henri VIII décéda à cinquante-six ans, après un règne de trente-huit. Il était d'ui;e taille gigantesque, bien proportionné; il passa pendant quinze ans pour le plus beau cavalier de son époque, doué de tous les charmes du corps et de tous les dons brillants de l'esprit, causeur et écrivain, musicien et théologien, militaire et politique. Il commença comme Salomon, continua avec la cruauté d'Hérode et finit en Vitellius. La luxure le travailla tard ; la gourmandise le tyrannisa pour toujours. Plus de dix ans avant sa mort, il eut un ulcère inguérissable qu'on eut beau bander et soigner; il sortait de cette plaie une odeur infecte qui se répandait au loin et une suppuration qui perçait le linge, découlait comme une fontaine, et laissait sur son passage des taches dégoûtantes. Rien ne put retenir le penchant auquel il s'était abandonné. U voulut avoir perpétuellement une table aussi abondante que délicate. Boire et manger, ce fut sa principale occupation. Il rechercha et récompensa

tout ce qu'il y eut d'habiles cuisiniers à son service; il n'hésitait point à donner une abbaye à un inventeur de quelque recette. A force d'être rempli, chargé, son ventre se dilata, s'enfla, se répandit en hauteur, en largeur, en profondeur, au point qu'il devint un foudre qui aurait éclaté s'il n'avait pas été contenu par un cercle de fer. Les jambes pliaient sous ce fardeau avec peine; à la fin, elles furent trop faibles pour le charrier. Il fallait le hisser sur un chçval ou le voiturer dans un fauteuil à travers les appartements pour le faire respirer. La figure sembla injectée de sang; les joues, surchargées de graisse, tombaient avec indolence, comme si elles avaient eu besoin d'être retenues comme l'abdomen. Toute forme humaine disparut; on n'apercevait plus qu'une masse de chair énorme; les doigts étaient restés perclus et refusaient de fonctionner; ils s'accordaient parfaitement avec les jambes. Le fondateur de la religion anglicane ne saurait être que le roi de la bedaine. Cette bedaine pyramidale prouve que la continence n'est pas impossible à une forte partie du genre humain, et que c'est l'incontinence qui est impossible aux épicuriens ventrus.

Voilà ce que la Réforme a fait du plus bel homme de son temps. Voyons un peu ce que la licence ajoutera à une laideur native, chez les plus fameux ennemis de la religion et de la morale.

L'Arétin mérite le premier rang puis, qu'aucun écrivain n'a plus méconnu la morale de l'Évangile ni reculé aussi loin vers la prostitution du paganisme. Philarète Chasles le juge ainsi, d'après un de ses portraits : « Tête pleine de caractère, d'un caractère ardent, effréné, odieux, ignoble. Cette figure de loup qui va mordre, c'est lui. Le front recule, le sourcil surplombe, l'œil est creux et ardent, la narine s'entr'ouvre, et la lèvre inférieure s'abaisse et. laisse apparaître les dents; des rides nombreuses plissent le coin des yeux, la racine du nez est enfoncée, le crâne s'enfuit vers le sinciput; l'angle facial est très aigu; la partie postérieure du crâne, siège des appétits sensuels, est d'une prodigieuse grosseur; et la tête, privée de cheveux sur le devant, semble se renverser en arrière par un mouvement naturel. Vous ne croirez jamais que ce soit là un grand homme. Les passions brutales sont haletantes sur. cette figure : aucun repos, nul calme, nulle méditation. La barbe majestueuse dont son menton est chargé ne l'ennoblit pas. C'est un Faune, non un philosophe. »

Gibbon est digne du même nom qu'une espèce de singes aux longs bras qu'on trouve dans l'île de Sumatra; la première fois que l'aveugle M me Du Deffand palpa sa figure sans nez, elle recula d'horreur, convaincue qu'en se moquait d'elle en lui présentant un den'lre humain. Philarète Chasles,

dont nous avons exploité Y Étude sur l'Arétin qui est son chef-d'œuvre, va nous fournir tous les traits qui compléteront le portrait d'Humé que nous avons précédemment ébauché. Or, Hume est né laid. H augmenta ce désagrément par son peu de goût pour la toilette. H dédaigne et broderies, et épée, et nœuds d'épée. H s'affuble d'un petit habit noir étriqué qui fait faire des plis à un immense gilet blanc dont le tabac se sert comme d'une serviette. H rappelle le pasteur protestant de quelque province éloignée. S'il endosse un costume, il touche à la caricature, tant il paraît baroque, embarrassé, ridicule. De bonne heure mis au ban de la société anglaise et même du calvinisme écossais, il n'a aucun usage du monde. L'isolement auquel il fut si longtemps condamné, Ta préparé à la haine et au mépris de toutes les formules d'urbanité. Il reste grossier, gauche, taciturne. Il ne sait ni marcher, ni saluer à propos. Il grisonne, il s'enrichit d'un double menton et prend de l'embonpoint. Il n'en est que plus lourd. Il a l'œil narquois et indifférent, souvent endormi; la paupière est à demi fermée. Il a la parole douce et mielleuse, mais il garde presque toujours le silence. Une fois qu'il s'est planté dans un fauteuil, il croise les mains sur sa bedaine et reste indifférent à tout ce qui se passe autour de lui. On lui parle, il ne répond pas. On le caresse , il ne bouge point. On l'accable de compliments, il ne les

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comprend nullement. On dirait un Brid'oison taillé dans un potiron.

Demandons la physionomie de Rousseau à trois femmes qui avaient de bons yeux pour l'observer et assez d'esprit pour le juger. Or, la seconde femme de Francueil dit de Rousseau : «Air demi-niais, demibourru, petit homme assez mal vêtu et comme renfrongué. » M me D'Épinay est plus explicite dans ces lignes : « Il paraît ignorer les usages du monde. Il a le teint brun ; et des yeux pleins de feu animent sa physionomie. Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, il paraît joli ; mais lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. De temps en temps l'air fafarouche. » M lle D'Ette passe ce vernis sur le portrait : « Il est certain qu'il est laid. »

La statue de Voltaire, faite d'après nature par Pigalle, n'appelle que le sourire; on l'a toujours cachée dans quelque coin; le comte de Maistre et M me de Staël se sont accordés pour rendre la physionomie de l'impie ; il a fallu créer un mot pour la caractériser.

Les cardinaux de Rome ont été les premiers à lire couramment les hiéroglyphes de la réprobation sur le front calviniste de Lamennais, qui aurait pu être le successeur de Bossuet, et qui préféra mourir en sauvage.

Byron avait autant de bon sens que de brillantes facultés; Walter Scott a toujours cru qu'il se ferait

catholique. Il était aussi beau que riche; il eut le malheur de se croire un disgracié de la nature parce qu'il boitait un peu. Il aurait renoncé à la gloire et à son titre de lord, s'il avait pu échanger ce sort pour la régularité de ses pieds. Son imperceptible difformité avait été la dérision de sa mère, et fut la cause d'un refus de la première fille qu'il aima pour le bon motif. Il resta toujours timide et embarrassé devant les femmes. Quelques-unes l'ont recherché et aimé. Son caractère resta le même et empira avec le temps. Aussi, de désespoir, il finit par s'adonner, en Grèce, au vice infâme ; ce scandale fut si public, si certain, que ses dévots ont pris le parti de garder le silence sur ses dernières années, afin de n'être pas obligés de toucher à cette matière. Les contradictions de ses poèmes sont faciles à expliquer par ce sentiment de la laideur, cause d'un inconsolable dépit.

La conscience de sa laideur fut aussi fatale à Béranger. C'est un portrait de vieux portier de faubourg. Il fut chauve à vingt-trois ans, ridé et usé de si bonne heure, que son front, avoue-t-il, bien avant trente ans en marquait quarante-cinq. Il s'est dit, dans la chanson intitulée Ma Vocation :

Jeté sur cette boule Laid, chétif et souffrant.

A l'aspect d'une jolie créature, il lui fallait se

replier sur lui-même. Alors il ne trouvait que ce refrain :

Et moi, je. suis, je suis si laid !

C'était la vérité, car Pelletan nous donne cette explication sur Béranger : « Le commentaire de l'homme enfin, c'est son portrait ; c'est ce masque rabelaisien, cet œil à fleur de tête, ce nez charnu, cette lèvre sensuelle, toujours amorcée d'un sourire ou d'une épigramme. Nulle place, sur cette figure, pour la flamme sainte de l'idéal ou pour l'ombre austère delà rêverie. La nature avait écrit le matérialisme sur son front, et, qu'il le sût ou non, il en professa toujours la doctrine. » Béranger fut logique. Il est laid; donc à bas les Jésuites ! Il est laid, ridé, chauve, pansard impotent; donc l'Esprit est de trop dans la Trinité; donc plus de saint Pierre, plus de sœur de la charité, plus de pape, plus de prêtre, plus de Fénelon, plus de mère de famille, plus de morale, plus d'hiérarchie dans la société. Ce laideron se présente à l'Opposition ; alors c'est un héros que ce satyre ! Stendhal, qui trouve que Cicéron est trop plat, estime que Béranger est peut-être le premier poète du siècle, et certainement le plus honnête homme de France.

A cause de sa position, V*** a été aussi adulé que redouté. On le craignait en raison du peu d'affabilité qu'il fallaitpresagerdesaphysionomie.il

semble avoir été créé pour augmenter le nombre des êtres imparfaits dont les artistes se servent habilement de repoussoir dans les tableaux ; la proéminence de son dos de chameau exige un singe ou un perroquet pour l'amusement de la galerie. Mais cela n'empêche pas le cœur de palpiter. V*** a la mémoire surchargée des plus beaux morceaux de la littérature ancienne et moderne. Il se souvient que Vulcain ne fut pas repoussé de Vénus. Un jour qu'il s'est récité tout ce qu'on a écrit sur le Beau, il se hasarde à aller trouver une des Aspasies les moins cruelles.

Elle s'attendait à sa visite ; mais pour mieux s'amuser de ses poursuites, elle avait eu la précaution de retenir, et de cacher derrière les rideaux, deux amis, MM. G. F. etL. D. L., de façon qu'ils pussent entendre toute la déclaration, aussi distinctement qu'Orgon lorsqu'il est blotti sous la table. Alors il soupire comme le petit Chérubin, c'est la régie; puis il tombe à genoux, c'est encore dans les us et coutumes du genre. Voilà qu'il s'écrie : « Je suis si laid qu'on n'en croira rien. » L'amour lui refusa l'aumône, précisément parce qu'il était trop laid. Comment se venger de cette humiliation pour son orgueil? Il s'en prend à la courageuse amitié d'une grande et belle princesse pour l'un des plus beaux, des plus grands, des plus éprouvés Souverains Pontifes, pour celui dont Napoléon, qui

lui ressemblait de figure, enviait la gloire. Mais il a perdu son temps et son honneur à essayer de ronger cette lime incommensurable de vertu et de génie que Voigt, Michelet et même Béranger ont été forcés d'admirer.

Proudhon était laid, et louchait comme Luther. Même temps, mêmes mœurs. Il existe encore deux individus auxquels on fait attention. L'un continue Spinosa, par la raison qu'il a la physionomie triste et hideuse de l'orang-outan. L'autre ne saurait aller nulle part sans être montré du doigt comme une monstruosité. Comment digérer cette éternelle avanie? Les Spartiates se piquaient de mettre à mort les esclaves dont la beauté blessait leur égalité. Le Verbe s'est fait chair; David avait annoncé sa splendeur; tout ce qu'il y a de grand et de beau dans l'humanité a adoré comme Dieu le plus beau des hommes, et vénéré comme ses vicaires une succession perpétuelle de Papes qui sont comme un atelier de modèles de tous les genres d'expressions physiques et morales. Le monde a eu tort devant la raison d'un hérisson humain qui est la gargouille de l'Église, gargouille assez large pour servir d'égout aux immondices germaniques que le Protestantisme tire d'une charogne, le vrai nom de Luther étant Luder, qui signifie charogne, comme l'aprouvé Audin, d'heureuse mémoire.

Sainte-Beuve n'eut jamais besoin de répéter le refrain de Béranger. Il fut longtemps remarqué comme un échantillon de laideur complète des pieds à la tête. Son buste justifie la réputation dont il a joui. Bien qu'il ait un peu gagné avec l'âge, le beau sexe ne l'a ni enlevé, ni recherché. Dans le salon de M me Récamier, il restait timide et taciturne comme s'il y eût été déplacé ; plus tard, son apparition dans les grandes soirées ne fût pas brillante, et son embarras fit le sujet de maintes plaisanteries dans les cercles de dames. Il faut qu'elles lui aient témoigné de bonne heure leur antipathie, car il fait dire à Amaury, dans Volupté, dont la première édition est de 1834 : « Qu'il me suffise de vous dire que je m'avisai un jour de me soupçonner atteint d'une espèce de laideur qui devait rapidement s'accroître et me défigurer. Un désespoir glacé suivit cette prétendue découverte. J'affectais le mouvement, je souriais encore et composais mes attitudes, mais au fond je ne vivais plus. Je m'étonnais par moments que d'autres n'eussent pas

déjà saisi à ma face la même altération que je croyais sentir; les regards qu'on m'adressait me semblaient de jour en jour plus curieux ou sincèrement ailleurs. Parmi les jeunes gens de ma connaissance, j'étais sans cesse occupé de comparer au mien et à envier les plus sots visages. Il y avait des semaines entières où je redoublais de déraison, et où la crainte de n'être pas aimé à temps, de me voir retranché de toute volupté par une rapide laideur, ne me laissait pas de relâche. » Aussi la conscience de ses imperfections paralysait son usage de la bonne société et le dépouillait de son charme invincible avec les hommes. Il lui arriva, une fois, de savoir qu'il avait Limayrac pour rival; il avait assurément plus d'esprit que ce blondin, mais il était plus laid et plus gauche que lui; ce fut Limayrac qui garda la ceinture de la victoire. Son tact lui faisait défaut même dans une boutique, aussi bien que dans le boudoir des matrones. Ne sachant comment entamer une conversation avec une pâtissière du voisinage, il dit : « Madame, aimez-vous les vers? » Cette marchande lui répondit naïvement qu'elle ne s'occupait pas plus de poésie que de prose, et qu'elle ne se servait du papier que pour envelopper ses gâteaux. Il ne savait pas mieux s'y prendre avec lés basses classes qu'avec la bourgeoisie. Quand il accostait quelque fille du quartier, son carquois de Cupidon se chan-

geait en arsenal d'Escobar et ne lui rendait que tous les lieux communs contre les mauvais prêtres : l'amour dégénérait en controverse de corps de garde et de cabaret.

Il est certain que les qualités morales avaient modifié l'expression de ses traits disgracieux. Les journaux les plus favorables à sa mémoire ont constaté qu'il avait une figure de jésuite.

Sa mère était pieuse et Péleva chrétiennement ; il conserva la marque indélébile du baptême. La grande préoccupation de sa vie, son monument d'ambition, fut Port-Royal dont les témoignages invincibles et involontaires tournent, en définitive, à la gloire de la papauté et- de la royauté. Dans les trente volumes de Causeries et le reste des Œuvres, le parti-pris du scepticisme fournit plus de conclusions à la vertu qu'au vice. Toutes ses décisions morales et littéraires tiennent plus de la miséricorde que de la justice, ce qui est un dernier hommage à la religion.

De race anglaise par sa mère, fille d'une Anglaise, il eut autant du puritain que du chrétien. Il fut même timoré jusqu'au scrupule. Un homme s'était formé une bibliothèque scandaleuse; plus tard il en eut honte, mais il pensa que la faute qu'il avait commise pourrait être de quelque utilité à un moraliste; au lieu de brûler ses livres, il alla les offrir à Sainte-Beuve pour en tirer parti.

A peine Sainte-Beuve eut-il jeté les yeux sur les titres et les gravures de cette collection, qu'il s'empressa d'en faire le dépôt à l'Enfer de la Bibliothèque de la rue de Richelieu, dans la crainte de compromettre sa mémoire, s'il venait à mourir. Dans l'épanchement de la conversation et même dans ses accès si fréquents de colère, toutes ses expressions étaient choisies, réservées; aucun prêtre, aucune mère de famille n'aurait eu à rougir de son vocabulaire d'usage; jusque dans la citation des bons mots, il s'abstenait de la licence. Un soir, causant de poésie avec M. Barbey d'Aurevilly, il se permit de dire : « Les vers, ça se f... », pure répétition du président Ménars, qui avait autrefois prétendu que la poésie, c'est f... par l'oreille; c'est la seule fois qu'il se soit servi devant moi d'un verbe qui ne se prononce pas devant tout le monde et que le Dictionnaire de Littré et celui de Bescherelle n'ont pas plus admis que celui de l'Académie, bien qu'il soit devenu d'un usage universel dans toutes les classes, en dépit des trois cents mots inventés par le xvi e siècle pour définir l'union des sexes, et des quatre cents employés pour peindre leurs différences, si l'on en croit l'Histoire de la Prostitution.

La nature le portait au précieux ; dès qu'il fut entré dans ce sanctuaire littéraire, la porte se ferma derrière lui; il ne put plus en sortir, faute d'issue.

Il resta la main gantée- Sa plume a touché à tout, mais il s'est bien gardé d'approcher des sujets sca breux. Il a eu plus de pudeur que d'indulgence pour les passions. C'est à cause de cette délicatesse que les prêtres et les femmes des salons ont été insatiables de ses articles. Son penchant pour la grisaille dans le détail l'amena à appliquer l'ostracisme de son principe méticuleux jusque dans le choix des sujets. Toutes les excentricités de l'Histoire, l'héroïsme dans la vertu comme les excès dans le vice, le blessaient et l'embarrassaient. Aussi fut-il impitoyable pour toutes les mortifications pratiquées par les solitaires de Port-Royal; il se scandalisa aussi des sabots et des souliers qu'ils fabriquaient. De là, cet aveu de mauvaise humeur : « II faut convenir que les solitaires de 1662, les plus relevés par la naissance ou même par l'esprit, s'assujettirent à bien des devoirs manuels des plus rebutants et des plus bas, tout ainsi que faisaient, à l'intérieur du cloître, de nobles postulantes, filles d'Aragon ou de Lorraine; et je ne puis m'empêcher de reconnaître qu'il y a quelque chose de répugnant en pure perte dans ces sortes d'emplois à dessein si grossiers, surtout dans les récits détaillés et parfaitement indélicats qui nous en sont faits, et que, sans infidélité, je supprime. »

S'il tint du côté maternel un instinct de puritain qui dégénéra en précieux incorrigible, il dut au

côté paternel une qualité qui se gâta jusqu'au défaut. Son père ne lisait rien sans prendre des notes. Sainte-Beuve compléta ses études classiques et obligatoires par une éducation littéraire et personnelle. Pour se former, il se jeta, à corps perdu, dans le xvi e siècle, l'époque la plus avide de connaissances de tous genres. Il y puisa une curiosité insatiable, mais sans limites, comme sans choix ni motifs. Il voulut tout savoir pour montrer qu'il n'ignorait rien, soit dans une Causerie, soit à propos d'un vers qu'il s'imaginait rendre meilleur, en le traduisant de Y Anthologie grecque. Au lieu d'être un érudit qui est réputé maître pour les sujets qu'il ne traite que pour les épuiser, il resta un pédant plus ou moins puant par l'inutile multiplicité de ses notes, la profusion de ses rapprochements déplacés et la longueur de ses digressions, qui n'embrassent ni plus moins que la majeure partie de Port-Royal; de sorte que le plus souvent l'ornementation des accessoires brise toutes les lignes de l'ensemble et que le goût de l'ordre aboutit au chaos de la confusion. Les critiques les plus indulgents conviennent que son monument n'a que la solidité et ta durée d'un château de cartes. Il n'y a que la sainte maison de Nazareth qui puisse se tenir sans fondations, sur le sol de Lorette. Il est resté toute sa vie tel qu'il s'est montré dans les Pensées d'Août, à travers ces vers adressés à un abbé : •

Je vais donc et j'essaie, et le but me déjoue, Et je reprends toujours, et toujours, je l'avoue, Il me plaît de reprendre et de tenter ailleurs, Et de sonder au fond, même au prix des douleurs ; D'errer et de muer__en mes métamorphoses, / l / - De savoir plus au long des hommes et des choses, Dussé-je, au bout de tout, ne trouver presque rien ; C'est mon mal et ma peine, et mon charme aussi bien. Pardonne, je m'en plains, souvent je m'en dévore, s Et j'en veux mal guérir... Plus tard, plus tard encore.

Pour qu'un pédantisme à la plus haute puissance n'ait pas étouffé le précieux, il a fallu que Sainte- Beuve ait été doué d'une forte dose de moralisme et préparé par les désagréments de la physionomie comme par les tendances primordiales du caractère contre les morsures de cette panthère de la luxure que Dante montre étendue au, milieu du chemin de la vie.

Son intimité ne démentait pas l'ostentation de la vie publique.

C'est toujours avec autant d'horreur que de dégoût qu'il me parlait des individus connus pour l'infamie de leurs vices. Un journaliste, fort compromis sous ce rapport, avait fait un article sur mon livre dans une Revue et pouvait me donner des documents importants pour les matières auxquelles je me livrais. Sainte-Beuve me dit : « Mettez beaucoup de prudence dans vos relations avec lui. Cousin lui reconnaît infiniment d'esprit et des

connaissances étendues et spéciales, mais il évite de lui rendre visite. »

Cependant je l'ai trouvé parfois aussi inconséquent en morale qu'en toutes choses. A propos de Beaumarchais qui a été dénigré et calomnié parce qu'il fut beau, gai, heureux, aimé des femmes, il me dit : « Il n'a aucune moralité ; il ne s'en doute même pas. » Sénateur, il eut l'air de me reprocher mon intimité avec un journaliste dont personne ne vantait plus souvent et plus ouvertement l'esprit. Je lui répondis : « Vous me feriez grand plaisir de me tirer de mon illusion, si yous pouviez m'apprendre quelque incartade qui jure avec sa position d'écrivain. Pour moi, je ne lui ai jamais connu d'attachement qui prête à la médisance des mauvaises langues. » Alors il s'indigne et s'écrie : « Il est bien heureux de pouvoir vivre sans maîtresse. Au reste, je me moque de la morale. »

Il méprisait les détériorations occasionnées par l'âge ou l'abus de la boisson. Il rappelait souvent l'impuissance de Gustave Planche, qui préférait Peau-de-vie au beau sexe, impuissance divulguée par une femme célèbre dans cette lettre de faire part adressée à tous les écrivains les plus indiscrets de Paris : « Planche ne sera jamais mon amant. La bouteille lui suffit. »

Il signalait l'une des femmes qui ont le plus acquis de renommée comme une créature dont l'im-

moralité sans goût ni choix aurait mérité une place à l'étable. Indigné du scandale des bas-bleus, il ne comprenait rien aux dames qui sont irréprochables. « Il a raté son portrait de M me de Créquy, me dit un jour M. Edouard Fournier, parce qu'il a eu le dépit de n'avoir rien à blâmer dans sa conduite. Depuis, il a été tout joyeux de découvrir qu'elle avait pris un amant dans sa domesticité. Elle a gagné dans son estime pour cette faiblesse. » Tallemant des Réaux traitait de valétudinaires les femmes qui s'éprenaient de leurs valets.

Ses conversations et ses investigations avaient pour but la chronique scandaleuse. Bien qu'il n'abusât de rien, il connaissait à fond l'histoire de toutes les alcôves. Il recherchait avidement et conservait précieusement dans sts notes tout ce qui se dit, mais ne s'écrit pas sur ce sujet. Il s'est lié avec une jeune fille à cause des rapports qu'elle avait avec les principales Lesbiennes de nos jours. Après les galanteries, ce qui piquait le plus son attention de moraliste et de carabin, c'étaient les suites des liaisons dangereuses. S'il a confié au papier tout ce qu'il m'a appris sur les maladies des philosophes et des libres-penseurs, il faudra agrandir les casiers du musée Dupuytren. Tous ses collaborateurs et amis feront bien d'y passer pour retirer leur carte. Sainte- Beuve a été moins discret que le docteur Ricord. Pour moi, je ne nommerai personne, bien que j'aie

le droit de prouver que les récents amis de Voltaire ne valent pas mieux que les premiers-nés de l'Encyclopédie.

Cette monomanie pour la carte de Tendre fait supposer qne Sainte-Beuve a dû avoir, comme bien d'autres, ses contradictions de Tartuffe.

Son idéal n'était pas assurément la Vénus de Milo ou de Mécicis, ni quelque Aspasie. Dans un sonnet de Joseph Delorme, il a montré ses goûts :

Moi, j'aime en deux beaux yeux un sourire un peu loucher

Il ne laisse rien à dire ni à désirer, puisqu'il a tracé ce portrait de Muse dans Joseph Delorme :

Avez-vous vu là-bas, dans un fond, la chaumière

Sous l'arbre mort? Auprès, un ravin est creusé;

Une fille en tout temps y lave un linge usé.

Elle file, elle coud, et garde à la maison

Un père vieux, aveugle et privé de raison. /

Si, pour chasser de lui la terreur délirante,

Elle chante parfois, une toux déchirante ~ <

La prend dans sa chanson, pousse en soufflant un cri

Et lance les graviers de son poumon meurtri.

C'est là ma Muse à moi, ma Muse pour toujours.

Il n'était point de l'école romantique pour rien; il aurait pu, au besoin, faire le Salon de Courbet. Trop timide pour triompher des obstacles de sa laideur, il se résigna aux prétentions les plus modestes. Chaque jour de sa vie rappelait ces vers des Consolations y adressés, en octobre 1829, à son ami Antony Deschamps :

rtélas! C'est que j'étais déjà ce que je suis; Être faible, inconstant, qui veux et qui ne puis; Comprenant par accès la beauté sans modèle, Mais tiède, et la servant d'une âme peu fidèle ; C'est que je suis d'argile et de larmes pétri ; C'est que le pain des forts ne m'a jamais nourri ; Et que, dès le matin, pèlerin sans courage, J'accuse tour a tour le soleil et l'orage; C'est qu'un rien me distrait ; c'est que je suis mal ne*

Il oublia vite Pépître dans laquelle Lamartine lui rappelait la grandeur de l'homme :

En dépit du siècle il n'a dans ce bas lieu Qu'une œuvre : la vertu; qu'une espérance : Dieu! Ce sort est assez beau pour un peu de poussière; Il devrait consoler même un fils de lumière.

Il eut beau lire et écrire, pratiquer les célébrités, changer d'école, de revue ou de journal, il resta le même au milieu de toutes ces circonstances; jamais il ne se corrigea de la bassesse des goûts et des habitudes d'Amaury, de Volupté.

Quiconque l'a rencontré dans les rues a dû r&marquer qu'il ne lorgnait et ne fixait que les servantes déjà mûres, déjà fanées, plutôt dégoûtantes que provocantes, cqs catégories de chair humaine que les tourlourous disputent aux garçons épiciers, aux garçons bouchers. Il passe dans son quartier pour avoir accosté sans succès tout ce qu'il y avait de plus rance en fait de cuisinières et de femmes de

chambre; on dit même que, dans la rue de Fleurus, il a été chassé à coups de balai par un maître aussi jaloux que lui de l'honneur de sa maison. Il fallait qu'il prît pour des appâts de conquêtes ce qui n'est qu'un étouffoir de concupiscence pour les autres.

Cette préméditation de scandale n'était qu'une rouerie. Loin d'être calciné par le brasier de l'amour, il va donner la présomption que son printemps de la vie ne fut que le froid de l'hiver.

Dans le Dernier Vœu de Joseph Delorme, il se compare au vieillard et ne se trouve bon qu'à être le témoin des plaisirs. Voilà le givre. Voici le verglas. Dans les Adieux à la poésie qui suivirent le Dernier Vœu, c'est encore un vieillard qui a besoin d'un rayon de soleil pour se réchauffer. Les années s'écoulent, mais pour amener la glace, la glace éternelle des Alpes. On est au mois d'août 1829. L'une des Consolations est adressée à Fontenay ; elle renferme cette désolation :

Moi qui suis là debout, qui les vois et qui pense, Qui sens aussi en moi que la ruine commence, Moi vieillard avant l'âge, aux cheveux déjà gris, Et qui serai poussière avant tous ces débris, Quand je porte le sort de mon âme immortelle,* Mourant, lui laisserai-je une chaîne moins belle? La laisserai-je en risque, après l'exil humain, D'errer comme un atome au bord du grand chemin, Sans se mêler joyeuse au Dieu que tout adore, Sans remonter jamais et sans. jamais éclore?

L'hiver est done arrivé; il sera long, à juger par la désolation de la désolation du vers envoyé, en octobre suivant, à Antony Deschamps :

Être faible, inconstant, qui veux et qui ne puis!

Ses aveux les plus naïfs, les plus explicites, vont justifier les jugements les plus téméraires. Tant qu'il y aura de la logique dans le monde, on sera forcé d'accorder à notre poète qu'il n'a pas été aimé, et qu'il n'a pas aimé.

Ouvrons les Poésies de Joseph Delorme. Dès la quatrième pièce, il dit dans un sonnet :

Quand l'avenir pour moi n'a pas une espérance, Quand pour moi le passé n'a pas un souvenir, Où puisse, dans son vol qu'elle a peine à finir, Un instant se poser mon âme en défaillance ; Quand un jour pur jamais n'a lui sur mon enfance, Et qu'à vingt ans ont fui, pour ne plus revenir, L'amour aux ailes d'or que je croyais tenir, Et la Gloire emportant les hymnes de la France.

La vingt-deuxième pièce, intitulée les Rayons jaunes y contient le même délaissement :

Seul, sans mère, sans sœur, sans frère et sans épouse; Car qui voudrait m'ai mer, et quelle main jalouse S'unirait à ma main?

Nous arrivons à la trente-huitième pièce. Le Creux de la Vallée, n'amène aucun changement :

J'ai toujours été seul à pleurer, à souffrir;

Sans un cœur près du mien j'ai passé sur la terre.

Venons aux Consolations. Ce titre promet. La première pièce est datée de mai 1829. Néanmoins elle accuse la nuit, un vide immense.

En juillet, se compose une quatrième pièce, adressée à Ulrich Guttinguer. Elle fournit ces renseignements :

Bien souvent depuis lors, inconstant et peu sage,

En ce doux paradis j'égarai mes amours.

J'ai, changeant tour à tour de faiblesse et de flamme,

Suivi bien des regards, adoré bien des pas.

Ainsi rien ne durait... et je n'ai point aimé.

Non, jamais, non l'amour, l'amour vrai, sans mensonge,

Ses purs ravissements en un cœur ingénu,

Et l'unique pensée où sa vertu nous plonge,

Et le choix éternel... je ne l'ai pas connu.

En août, autre consolation ; c'est la huitième; elle est envoyée à Ernest Fouinet. C'est toujours la même désolation.

Oh ! moi, si jusqu'ici j'ai tant gémi sur terre, Si j'ai tant vers le Ciel lancé de plainte amère,

C'est plutôt jusqu'ici d'avoir aimé trop peu.

Les Pensées d'Août nous conduisent en 1837. La première pièce porte ce crêpe :

M' asseyant là mol-même à Tige où mon soleil,

Où mon été décline, à la saison pareil ;

A l'âge où Ton s'est dit dans la fête où l'on passe :

« La moitié, sans mentir, est plus jeune et nous chasse. »

On trouve la même note lugubre dans les diverses pièces postérieures aux Pensées iïAoût. Ainsi le sonnet à M me Desbordes- Valmore a retenu ce soupir :

Puisqu'en mon cœur désert habite un morne ennui.

On compte soupir sur soupir dans cet autre sonnet :

La jeunesse est passée : un autre âge s'avance;

J'en ai senti déjà les signes sérieux.

L'instant est solennel : fuyons loin de ces lieux !

L'amour qui m'a laissé ne m'en fait plus défense.

Des rivages aimés les derniers sont venus ;

Ils passent ; c'est l'entrée aux grands flots inconnus.

A de tels horizons il est temps de se faire.

Enfin voici une élégie :

Je me disais le seul, le seul infortuné.

Aujourd'hui qu'est-ce encore ? Quand ce bonheur suprême, L'amour (car c'était lui) m'ayant atteint moi-même, S'est enfui ; quand déjà le souvenir glacé

Parcourt d'un long regard le rapide passé ; Quand l'avenir n'est plus, plus même le prestige, Le doux semblant au cœur d'un piège qui l'oblige. Je vais comme autrefois.

La Réponse ,à Edouard Turquety est la conclusion définitive et éternelle de toutes ces élégies, de ce Cantique des cantiques de l'impuissance, qui serait original s'il n'était pas une montre à répétition de Béranger :

Mon cœur n'a plus rien de l'amour, Ma voix plus rien de ce qui chante.

Ton amitié me représente Ce qui s'est enfui sans retour.

Le Chant du Départ est de circonstance; mais quand le clairon de l'Amour a sonné la diane, Bedaine, en avant marche ! ! !

Il est faux que l'Amour ait eu la peine de fuir, puisque tout démontre qu'il n'a pas daigné venir. Le poète a passé les vingt plus provocantes années de la vie sans mériter cette visite. Puisqu'il n'a pas eu l'esprit de l'attirer pour le retenir, il aurait du avoir l'esprit de se taire. Il est vraiment bien bon d'avoir composé un roman sur la Volupté et rempli plus de quatre cents pages de vers pour amuser le public de la honte de ses velléités et de son impuissance radicale. Jouer au vieillard à l'âge de Chérubin le charmeur et de Don Juan le séducteur est une

licence poétique qui fera de l'Amour un marché et ne connaîtra que le dégoût du libertinage, comme on le verra.

N'ayant jamais rien aimé, pas même les livres, qui n'étaient pour lui qu'un fonds de commerce, il a été de tout temps jugé incapable d'aucune affection. C'est pourquoi il me dit une fois : « On dit partout que je n'aime rien; j'ai pourtant aimé sept ans la même femme. » Il me nomma l'épouse de l'un des rédacteurs des Débats; cette intrigue fut si mystérieuse que personne ne s'en douta dans la famille et l'entourage de cette dame, fort surveillée, si j'en crois l'un de ses cousins. Il a fait tout son possible pour être regardé comme l'amant de cœur dans une des maisons les plus illustres; il en tirait même vanité. Son indiscrétion a été des plus persistantes. Béranger n'a pas cru à cette rumeur des coteries, et a été le premier à jeter dans les salons le mot d'impuissance comme la preuve irrécusable du contraire. Sainte-Beuve n'a jamais pardonné cette raison et s'en est vengé, en ne manquant aucune occasion de dire publiquement des vérités auxquelles le chansonnier, si gâté par ses contemporains, n'était pas accoutumé. Le procès restait pendant devant l'opinion. Le mari demanda une explication sur une dénonciation de journal. H fut facile de le satisfaire, car il s'était compromis et avait été surpris en flagrant délit d'adultéré dans un

hôtel, par le Commissaire de Police. Sainte-Beuve tenait à sa prétention et voulait conserver les honneurs de la victoire. Il mettait son orgueil de critique et de carabin à démontrer que s'il y avait un front orgueilleux qui sentait des démangeaisons, ce ne seraient point des cornes de Moïse qui pousseraient dans ce travail de proéminence. Aussi pendant longtemps il se munit d'un portefeuille, afin de pouvoir, en toute occasion, exhiber une lettre convaincante. Il m'a montré ce billet, comme il a dû le représenter à tous ses amis, les plus répandus dans le monde. J'avoue que cette lettre m'a paru insignifiante; il n'y a pas de femme qui n'en écrive tous les jours de ce genre; je n'y ai pas même remarqué le tutoiement qui va si bien avec l'intimité. Ce qu'il y a de piquant, c'est que Sainte-Beuve n'a jamais eu à se plaindre de cette grande dame, de cette mère de famille; il a toujours eu des relations avec elle, et surtout à l'époque où il s'acharnait le plus à la déshonorer.

Il n'y a que deux femmes mariées dont il se vantait d'avoir été l'amant; il ne m'a pas nommé d'autres maîtresses ; s'il en avait eu, il ne m'en aurait point fait mystère, car il ne me cachait rien, bien que je ne le questionnasse jamais sur sa vie privée. Ses travaux d'Hercule se réduisent donc à peu de chose, puisque sur deux conquêtes dont il tirait gloire, il y en a une dont la preuve par écrit, si

concluante à ses yeux, ne m'a paru qu'une gasconnade, peu digne d'un censeur impitoyable de Tartuffe.

Journellement il parlait d'Alfred de Musset comme de son compagnon déplaisirs faciles du temps jadis. Il aimait aussi à rappeler les soupers de la jeunesse des romantiques; il racontait comment ils quittaient la table du restaurant pour aller dégrader l'Amour aussi platement que les hommes les plus vulgaires, au moyen d'une petite pièce de monnaie. Il ne manquait pas de remarquer que Victor Hugo était le Scipion de la bande ; il prenait une attitude de malade pour ne pas subir les provocations grossières des sirènes de la Police.

Pour avoir et accréditer une maîtresse, comme les autres, il fallait éprouver le besoin d'aimer et d'être aimé, et posséder la faculté de justifier ses désirs. Or, on contestait à Sainte-Beuve les explosions du cœur comme les ardeurs du tempérament.

Il n'est entré en possession de la virilité que sous le bistouri d'un chirurgien ; de là cette confession d'Amaury dans Volupté : « Je me disais que, pour le moment, l'essentiel était d'être homme, d'appliquer quelque part (n'importe où) mes facultés passionnées, de prendre possession de moi-même et d'un des objets que toute jeunesse désire; sauf à me repentir après, et à confesser l'abus. Une difficulté particulière s'étant tout d'un coup révélée à moi

par les lectures techniques que je fis à cette époque, ajoutait encore à mon embarras et le compliquait plus que je ne saurais rendre; j'étais averti d'un obstacle réel, obscur, quand toutes les chimères de l'imagination me criaient de me hâter.» L'opération du frein est ordinairement l'indice d'une constitution qui aura plus besoin des excitants que des calmants. Sainte-Beuve fut aussi sujet à une infirmité qui concorde avec ce symptôme. Il ne passait pas une heure sans être obligé de courir où l'on va seul ; personne à Paris ne s'est plus souvent arrêté aux bornes des coins de rues ou de maisons. Il ne put se guérir de cette faiblesse de l'enfance qui se prolonge rarement au delà de l'adolescence. Il prit de bonne heure de l'embonpoint; il le voyait avec peine, puisque la précocité et l'accroissement de la Bedaine sont pour les yeux fins la preuve que le carquois de Cupidon est vidé. Les grandes contentions d'esprit rouillent ou cassent les ressorts de la passion; si le travail est régulier, continu, point de doute pour les médecins que l'impuissance ne soit arrivée pour toujours. Les productions hebdomadaires et fatigantes de Sainte-Beuve achèvent donc le signalement. Tout concourt à éclairer la question des présomptions et à pousser à une conclusion du genre mitoyen.

Il suffisait de voir marcher Sainte-Beuve en se dandinant sur les hanches, pour deviner la faiblesse

de sa complexion et la placidité de ses nerfs. Tout l'ensemble de ses traits dénonçait un tempérament de commère. Aussi les dames du faubourg Saint- GermâîïTTappelaient-elles la Marquise du Lundi. L'instinct des femmes est infaillible sur la moralité des hommes. Si vous les voyez renifler à l'aspect d'un homme qu'elles n'ont jamais vu, vous arriverez à découvrir que cet individu a des goûts infâmes . Si vous surprenez sur leur bouche un sourire équivoque, et si elles se permettent avec des messieurs des familiarités que la timidité de leur sexe leur interdit ordinairement dans le commerce des gens dont l'âge et la position ont droit au respect, vous pouvez gager que ces êtres qu'elles traitent sans conséquence et comme des enfants ne sont plus dangereux pour la vertu. Vous les trouverez toujours plus réservées devant un capitaine ou colonel de cuirassiers qu'en présence d'un membre de l'Institut. Sainte-Beuve était obligé de se retirer en arrière pour mettre fin aux baisers d'une grande dame qui était intéressée à le caresser ; il disait naïvement : « Assez, assez, princesse. » Il sentait que ces enfantillages sont un déshonneur pour un homme. / Adèle, la plus connue de ses domestiques, rap-

pelait habituellement chat mouillé. Gouvernantes et servantes lui témoignaient ce peu de considération qu'il est impossible aux femmes de contenir en face d'un homme qui n'a plus ce qui plaît à leur sexe.

LE RODEUR v 287

Chaque fois que je les plaisantais sur leur position dans un ménage de garçon, elles repondaient par un lui qui équivalait à un certificat de bonne vie et dé Bonnes moeurs avec lequel on serait reçu, sans informations, dans un séminaire ou un couvent. Épouses ou maîtresses, les femmes pardonnent et oublient les injures, les voies de fait, les humiliations ; elles ne restent impitoyables que pour tout le sens qu'on peut donner à ce Lui qui établit la séparation de corps et de bien entre les deux sexes. Sainte-Beuve n'avait que cinquante ans quand il était ainsi jugé . par sa maison. On ne se trompait guère, car il me dit un jour : « On vient de me proposer un excellent mariage à tous les points de vue. Mais je ne puis pas me marier. Je tromperais une femme. »

Voilà donc ce qu'il fallait cacher. Il n'eut plus qu'une honte, ce fut de conserver une continence que l'âge lui imposait comme une vertu naturelle. Il préféra à la sagesse la passion qui devait lui coûter le plus d'efforts et compromettre sa mémoire. Il ne pouvait avoir de maîtresse qui aurait, un jour ou l'autre, vendu le secret de la comédie, à l'instar des gouvernantes et des servantes, qui chantaient en chœur que n'importe quelle femme ne devait avoir de scrupule de cohabiter avec lui, parce qu'il était de notoriété publique que ce n'était pas un homme. Il devint un Rôdeur ; il le fut sans gêne ni façons ; il alla jusqu'au cynisme. Il avoua à Baudelaire qu'il ^

avait en ville une chambre à l'année. Il affecta de rôder dans le quartier où il était le plus exposé à être reconnu. C'est ainsi que pendant de longues années on a pu le voir rôder, tous les soirs, dans le voisinage de l'Abbaye. Plus tard, il rôda autour de l'École de Médecine, dans les rues où les étudiants rôdent le plus. Il rôdait dans certaines maisons comme d'autres vont au café ou à la prière du soir à Saint-Sulpice.

Toujours Amaury et toujours l'homme de ses Poésies complètes. Cette vie de Rôdeur n'y est pas cachée. Dans les Consolations , la pièce adressée, en octobre 1829, à Antony Deschamps, ne laisse rien à désirer :

Que n'ai-je eu de bonne heure un ange dans ma vie ! Que n'ai-je aussi réglé l'œuvre de chaque jour, Chaque songe de nuit, sur un céleste amour !

On ne me verrait pas, sans but et sans pensée, / Tout droit, tous les matins, sortir, tête baissée ;

.^ Rôder le long des murs où vingt fois j'ai heurté / Traînant honteusement mon génie avorté.

Ces Rôderiées paraissent déjà dans Joseph Delorme. Pour preuve, il dit à Alfred de Musset :

Mais moi, demain, lassé d'un bonheur trop facile, Retrouvant le dégoût en mon âme indocile, Moi qui poursuis toujours, en de vaines amours Un même être rêvé qui m'échappe toujours.

Rien ne change avec les Consolations. La pièce à Ulrich Guttinguer est encore plus forte, à la date de juillet 1829 :

J'ai rabaissé mon âme aux faciles plaisirs.

J'ai mordu dans la cendre et dans la pourriture,

Comme un enfant glouton, pour m'assoupir après.

Le mois d'octobre, Boulanger a reçu cette confession :

Et nous, nous qui sortons de nos plaisirs infâmes/--— Un fou rire à la bouche et la mort dans nos âmes !

V Élégie, qui est l'une des dernières pièces, montre les mêmes habitudes, malgré le fer chaud qu'on leur a appliqué :

Je cherche... quoi?

Mais au fond, maïs encor ce bonheur défendu, Et le rêve toujours, quand l'espoir est perdu.

Il fallait tromper le public. Pendant plusieurs années, il alla assez souvent souper chez Magny avec de jeunes filles, puis il les reconduisait à leur porte et les laissait au premier occupant. Sur la fin de sa vie, il en mena dans quelque restaurant du Palais-Royal, mais il avait soin de choisir un cabinet, afin de laisser tout supposer. Il tenait à faire scandale. Car s'il avait voulu cacher sa vie de gar-

çon, il n'avait qu'à rester chez lui; il avait une maison montée, et il n'y avait aucun locataire qui pût épier sa conduite.

Les diverses opérations de la pierre qu'il subit ne devaient laisser aucun doute sur son état. Il ne pouvait s'asseoir qu'entre deux chaises. Il avoua à Pécontal que le trait d'union des sexes n'était plus pour lui qu'un point pour la sonde. Il s'ingénia à tromper les sagaces. Jamais il ne s'est plus affiché que depuis qu'il se traînait plus qu'il ne marchait, et que les convenances de l'âge, de la renommée, de la position, exigeaient plus de réserve. Il joua au vert-galant; il devint fanfaron de vices. Il était assez riche pour se payer, rubis sur l'ongle, des caprices. Dès lors l'inséparable parapluie fit place à quelque demoiselle de compagnie. Tous ceux qui ont connu Sainte-Beuve sexagénaire racontent qu'ils l'ont rencontré, bras dessus bras dessous, tantôt avec une brune, tantôt avec une blonde, la première venue. Tant qu'il a pu sortir, il a rôdé. A force de poser pour la galerie, il a fini par gagner la réputation de libertin. Celle du maréchal de Richelieu n'est pas plus universelle. C'est précisément ce qu'il voulait, à tout prix. L'immoralité du Rôdeur a dépensé la moralité du causeur.

Il fallait encore et surtout tromper la postérité. Le plus impotent de nos rois, Louis XVIII, avait un cheval de bataille dans ses écuries. Par un legs de son

testament, Sainte-Beuve a cru qu'à l'avenir personne ne pourrait douter qu'il n'eût enfin fini par aimer et être aimé, mais donnant donnant. Tout porte à croire que l'Histoire verra un jour dans une constitution de rente en faveur d'une jeune inconnue une présomption de qualité de maîtresse posthume.

Son impuissance, aussi constatée par les médecins que masquée par le scandale, explique le dénouement de toutes les contradictions de cette vie.

Sans cesse observé, il a posé pour les amis et les flatteurs de la dernière heure. Vu de près, son humeur était voisine de la rage ; son irritation était continue, comme on le remarque chez tous les hommes inconsolables d'avoir perdu l'apanage de la jeunesse. Ne pouvant forcer la nature épuisée, il fut aussi fanfaron d'impiété que de vice, et s'en prit à Dieu et à la société de la honte de son impuissance.

Pour se distraire,' il se rend chez Magny à des soupers de Balthazar à raison de cinq francs par tête. Béranger a écrit une chanson intitulée Treize à table; au lieu de s'en amuser, Sainte-Beuve en fait un sujet de sombres soucis. Chaque fois que le nombre des convives est de treize, il a peur ; il croit lire sur les parois du restaurant que ses jours sont comptés et ses œuvres pesées. Il a récemmeut avoué, à propos d'Hégésippe Moreau, que les approches du grand moment élèvent et purifient les belles âmes.

Il n'oserait se plaindre de la Providence, car ses succès sont un scandale pour quelques chrétiens et pour beaucoup d'hommes de lettres. Il est plus riche et honoré qu'ilne l'a jamais désiré. La presse l'a tellement surfait et la société l'a si accablé de sinécures, qu'il ne reste plus rien à lui donner.

Le voilà en proie à une maladie qui ne badine pas ; les souffrances sont trop intenses pour durer longtemps. Saint Bernard regardait le doute comme le fils de l'ignorance. Sainte-Beuve a été le plus grand dévoreur de livres de cette époque ; il faut qu'il se fasse un parti en face de la Mort dont la faux est étendue sur sa tête. Il ne peut oublier tout ce qu'a écrit Pascal sur le problème de l'éternité. Il sait combien la mort civile de Lamennais, de Dargaud, de Proudhon, d'un M. Vieillard, otfre peu de probabilité. Il n'y a pas à reculer. Le moment est venu de décider s'il n'y a que la longueur du poil qui mette de la différence entre la destinée du sénateur et académicien Sainte-Beuve et celle de ce monstre de chien que tous les voisins appelaient le petit Sainte-Beuve.

Il se croit un Don Juan parce qu'il s'est affiché comme Don Juan, parce qu'il a des dettes chez tous ses fournisseurs, comme Don Juan. Il préfère mourir dans l'impénitence finale de Don Juan.

Il renonce au Christainisme auquel il doit toutes les qualités qui lui ont valu honneur et argent; il se sépare de la société dont il a accaparé tous les pri-

vilèges. Toute la finesse de ses élucubrations aboutit à l'idiotisme du sauvage. Voilà le dernier mot d'un enterrement civil.

Son impuissance physique sert à expliquer son abstention perpétuelle sur tout ce qui fait le sujet des croyances, des affections. A la fin il a fallu opter entre le Christianisme et l'athéisme; il recourut à ce qu'on regarde à tort comme la plus infaillible marque d'irréligion, afin de laisser imputer à l'incrédulité la présomption de dissolutions secrètes. Cette vengeance posthume retombe sur sa mémoire, car il a motivé son irréligion sur son impuissance, comme le démontre sa Réponse à Edouard Turquety :

II est un jour arîde et triste Où meurt le rêve du bonheur:

Voltaire y devint ricaneur, Et moi, j'y deviens janséniste.

Il ne fut ni chrétien, ni philosophe, ni politique, ni causeur, ni ami, ni amant, parce qu'il était impuissant. Le cynisme de la fin et la réserve de toute la vie n'ont pas eu d'autre but que de tromper l'humanité. Il n'y a pas réussi. Maintenant que le rideau est tiré, et que la farce est jouée depuis le 13 octobre 1869, l'illusion est impossible. Pour la postétité, toute cette comédie se résume dans la fable de La Fontaine sur le Renard ayant la quetie coupée.

Ainsi Sainte-Beuve n'a été qu'un être mitoyen : voilà le dernier mot de ses soixante-cinq années de vie et de son bagage d'une soixantaine de volumes.

Ainsi ce n'est que pour son éternelle confusion que Sainte-Beuve, qui n'eut, toute sa vie, que de l'indifférence pour toutes les religions et tous les partis politiques, s'est décidé si tard à se mettre en mourant à la queue des populaciers. Si jamais un artiste avait la fantaisie de lui créer des Champs- Elysées, comme on le fit pour Voltaire, Jean- Jacques Rousseau, Frédéric H, roi de Prusse, il faudrait qu'il le cachât derrière un énorme mancenilier.

Il reste à le juger au point de vue du monde.

Or, il n'a aimé ni les voyages, ni la promenade, ni les arts, ni la table, ni le jeu, ni les fêtes, ni les spectacles, ni la société, nHa famille^Y a-t-il dans la vie d'autres agréments pour un individu du genre mitoyen ? Il a voulu forcer la nature par des habi-

tudes de rôdeur ; ces contradictions l'ont endetté et ridiculisé sans le rendre moins ennuyé et irascible. L'étude a été pour lui un châtiment de forçat. Il passait d'un livre à l'autre sans enthousiasme et sans regret. Il feuilletait plutôt qu'il ne lisait. Son érudition n'a été qu'une curiosité sans cause et sans effet. Il a négligé les grandes figures parce qu'il n'avait ni étendue ni profondeur dans l'esprit. Il a écrit au hasard, au jour le jour, sans se rendre compte de ses articles ni de son silence. Aucune distraction à cette occupation continue.

En faisant un pas de plus vers le Christianisme, il multipliait le nombre de ses amateurs et n'aurait pas eu un ennemi de plus. Il a fini par perdre ses lecteurs en s'éloignant de la moyenne des esprits dont il représentait en tout les goûts et les facultés.

Par ses qualités négatives, en restant dans sa nature timide, mais partout acceptée, il pouvait et devait avoir des jours ou des heures de salon ; il aurait reçu la plus nombreuse et la plus agréable société de Paris, les gens de lettres comme les hommes du monde. Il s'est condamné à une retraite de sauvage. Cet isolement a abrégé sa carrière d'une vingtaine d'années. Sa vie trop sédendaire ne fut donc ni longue ni bonne.

La gloire vient d'en bas; c'est la jeunesse qui la fait, l'augmente et la conserve. Sainte-Beuve a dédaigné la jeunesse obscure et pauvre dans sa vie

d'écrivain ; elle lui a rendu mépris pour mépris, en le chassant de sa chaire de professeur médiocre à Lausanne, à Liège et à Paris.

Il ne laisse pas d'ouvrage, et seulement des articles sans lien, sans suite. Us ont été dévorés à mesure qu'ils paraissaient. Pour les nouvelles générations c'est une œuvre morte. Il sera consultécomme Bayle, comme Nicéron, comme Moréri. Il fera pitié, quand une table générale des matières permettra de compter ses innombrables contradictions en toutes choses, et de prouver combien son jugement littéraire était peu sûr.

Par son testament il a plus perdu que gagné. A ses obsèques la jeunesse était à peine visible; la masse, beaucoup exagérée et dépassant à peine deux mille personnes, se composait de journalistes et d'écrivains qui arrivèrent plutôt malgré le scandale que pour l'amour de la protestation irréligieuse. Quelques groupes de libres-penseurs ne faisaient point compensation suffisante à l'absence du monde officiel et de l'aristocratie des salons. Ils ont paru triompher delà hardiesse posthume d'une inconvenance. Si toutes les notes du défunt sortent un jour de leur carton, je les avertis charitablement, parce j'en sais long sur leur compte, ils seront les premiers à rougir de leur victoire et seront tentés de profaner les restes qu'ils ont honorés à leur façon. En attendant, ils feront bien de souscrire chez les

éditeurs, afin de dédommager la succession Sainte- Beuve des milliers de prêtres, de chrétiens des deux sexes qui achetaient autrefois les Causeries, et qui les méprisèrent depuis les scandales des Discours au Sénat et de la profanation du Vendredi-Saint. Mais ce ne sont pas des bibliophiles; ils préfèrent toujours aux Causeries de Sainte-Beuve, qui sont trop morales, trop savantes, trop précieuses pour leur ignorance et leur grossièreté, la compagnie des gourgandines et la saveur de l'absinthe et du trois- .six. C'est le parti qui a incendié la bibliothèque du Louvre, la bibliothèque de l'Hôtel-de- Ville, la bibliothèque du Conseil d'État, la bibliothèque du Palais de Justice, et qui aurait brûlé la Bibliothèque Nationale, la bibliothèque Sainte-Geneviève et les Archives nationales, s'il avait eu quelques jours de tyrannie de plus, car tout était prêt pour cette destruction d'Omar.

En vieillissant Sainte-Beuve avait perdu tous ses anciens amis ; à L'Académie, il n'y avait plus que Dupin qui lui rendait son salut ; au palais du Luxembourg, il ne rencontrait que cinq sénateurs.qui ne lui témoignassent aucun mépris. Par son testament il s'est aliéné toute sa classe de lecteurs. En mourant, il ne pouvait goûter d'autre satisfaction inénarrable que de laisser après lui une laideur plus parfaite que la sienne dans la personne de Renan.

Ainsi Sainte-Beuve, qu'on croyait si fin, a si mal

arrangé sa vie et sa mort, et comme philosophe, et comme écrivain, et comme homme, qu'en le jugeant sans enthousiasme et sans haine, ainsi qu'il jugeait ordinairement les autres, on est forcé de convenir qu'il fut sot.

En n'ambitionnant d'autre pelletée de terre que la charogne, il s'est rendu la justice de n'être qu'une bête. Mourir ainsi c'est crever comme un chien, suivant une expression populaire qu'on doit au Christianisme et qu'on retrouvera chez tous les peuples, puisqu-'il est impossible d'en citer un qui n'ait aucune religion, aucune cérémonie pour les funérailles.

Sainte-Beuve n'a pas eu le triste bénéfice de son enterrement civil. Ce convoi n'eut rien de lugubre, rien de sérieux ; ceux qui étaient en voiture ne se donnèrent pas la peine d'en descendre; on causait et on riait comme à une foire. C'était une manifestation d'impiété ; on n'y proclama qu'une chose, l'existence de Dieu. M. Lacaussade savait qu'il aurait à toucher dix mille francs pour grimer le croque-mort en cette circonstance scandaleuse. Au moment où les restes de Sainte-Beuve furent descendus dans le caveau où reposaient M me Sainte-Beuve, morte munie des sacrements de PÉglise, et une gouvernante que Sainte-Beuve avait fait confesser par le curé de Saint-Sulpice qu'il était allé chercher lui-même et avec lequel il avait parlé de la Résur-

rection de Jésus-Christ, ce que je tiens de sa bouche, M. Lacaussade termina la comédie ou la tragédie de cette matinée par ce mot : « Adieu Sainte-Beuve ! » Il était impossible de mieux confondre les libres penseurs, en ne prononçant d'autre nom que Celui qui est, de Dieu que Sainte-Beuve n'a point aimé et qu'il voulait nier publiquement après décès.

Sainte-Beuve a légué à M. Troubat sa maison, ses meubles ci ses propriétés littéraires. Il a compté sur lui pour défendre sa mémoire, attendu qu'il prévoyait qu'elle en aurait grand besoin. M. Troubat a fait preuve de bonne volonté. Il est tout naturel qu'il cherche à tirer parti de la montagne d'articles dont le sort est confié à son habileté. Il se souvient qu'il y eut un temps où ils étaient avantageusement cotés sur la place de Paris; maintenant il s'aperçoit que ces valeurs n'ont cessé de baisser dans le commerce depuis le jour de l'enterrement incivil de son maître. Il voudrait ramener les lecteurs. Pour cela il a la naïveté de leur dire que Sainte-Beuve a toujours eu du respect pour la religion. C'est donc convenir que ce finot de Sainte-Beuve n'est qu'un sot, puisqu'il s'est trompé dans tous ses calculs viagers et posthumes.

Au point de vue religieux, Sainte-Beuve est jugé de même. Il y a longtemps que le plus sublime des

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poètes, le poète du catholicisme, a proclamé qu'il faut être sot pour dire dans son cœur qu'il n'y a point de Dieu. Dixit insipiens in torde suo : non est Deus. L'Église ne pleurera pas sur les qualités que Sainte-Beuve lui a volées; elle est trop riche pour réclamer si peu de chose. Elle ne priera point sur ses fautes.

Il ne reste donc plus à Sainte-Beuve que sa nullité. Tant qu'il a vécu, on a pu lui dire :

Puisque vous êtes laid, vous êtes bas sans doute. Maintenant il ne mérite d'autre épitaphe que cette inscription qui doit servir aussi à tous ses pareils : Puisque vous fûtes nul, vous fûtes bas sans doute. Je n'aurais jamais songé à dévoiler cette nullité, si l'enterrement civil ne m'en eût fait connaître toute la honte. 11 m'a fallu oublier la dignité de mon sexe et surmonter tous les dégoûts pour étudier seul et le premier tous les caractères de l'Impuissance et forcer l'Histoire de me livrer tous ses arcanes. Je scandaliserai assurément tous les gens qui ne manqueront pas de reconnaître leur figure flétrie et ridiculisée dans ce miroir de leurs prédécesseurs et de leurs pareils : leur colère sera le meilleur fruit de mes investigations. Ils feront bien d'être moins hardis, puisqu'on saura désormais à quelle bassesse secrète l'Église et l'État doivent leurs ennemis implacables. Je n'ai rien à craindre des enquêtes de la science ; l'expérience des docteurs en médecine les

plus compétents est venue confirmer tout ce que j'ai deviné, tout ce que j'ai découvert. J'aurai pour sanctionrler l'originalité de ma thèse l'infaillibilité des femmes. Oui, j'en appelle aux femmes qui ont un mari ou un amant; j'en appelle aussi aux femmes qui ont mari et amant ; j'en appelle surtout aux maîtresses honoraires, dont le nombre augmente tous les jours parce que les hommes de tous les âges sentent qu'ils ont besoin d'en afficher une ou deux pour mieux cacher leur nature morte à la galerie des mauvaises langues.

Les langues sont femmes. Elles ont été indiscrètes comme les femmes. Dieu a créé Adam et Eve, souche du genre humain. Il a créé un mâle et une femelle dans chaque espèce du genre animal. La science confesse depuis longtemps que le règne végétal ne s'est perpétué qu'au moyen des deux sexes, absolument comme l'homme et la bête. Le genre masculin et le genre féminin se trouvent dans toutes les langues, parce qu'elles viennent de Dieu, créateur des deux organes de la génération. Le genre neutre contredit le bon sens et les lois de la nature ; il n'est pas universel dans les langues, parce qu'il est le fait de l'homme. L'homme a beau s'agiter, il n'ajoutera jamais que son impuissance à la création des six jours. Voilà ce que l'indiscrétion des langues démontre impertinemment aux savants qui nient le récit de Moïse et le fonds de

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toutes les traditions, parce que leur impuissance physique et morale ne saurait être qu'un objet de dérision.

Si j'en crois les divers Dictionnaires que j'ai parcourus et les savants que j'ai consultés, il faut nommer parmi les Langues qui n'ont pas le genre neutre : l'Hébreu, l'Arabe, le Chinois, l'Arménien, le Syriaque, le Mongol, le Thibétain, le Kalmuk, le Turc, le Lapon, l'Éthiopien, le Finnois, le Natchez, le Huron, l'Algonquin, le Hongrois, le Géorgien, l'Italien, l'Espagnol, le Basque, le Hollandais, le Breton, le Français. Le genre neutre est admis par le Grec, le Latin, l'Allemand, le Danois, le Suédois, le Russe, le Polonais, le Flamand, l'Anglais, le Portugais, le Serbe, le Valaque, le Cophte, le Sanscrit, enfin le Zend, qui met au neutre tout pluriel. Libre aux savants, qui comptent huit cent soixante langues et environ cinq mille dialectes, de compléter ces recherches sur le genre neutre.

Les langues ont leurs mystères comme la génération. Tantôt c'est le masculin qui donne le genre à l'espèce; tantôt c'est le féminin. La même singularité se trouve dans les mots qui désignent les parties sexuelles de l'homme et de la femme, de tout genre masculin et de tout genre féminin.

Le génie le plus profond et le plus savant ne saurait se rendre compte des mystères de sa langue ;

il est forcé de subir les lois de la syntaxe. L'impuissant, qui fait la risée de quiconque le connaît, voudrait, des profondeurs de sa rage, jauger les attributs de Dieu et scruter tous les mystères du temps et de l'éternité, pour arriver plus vite à la certitude du néant. Il n'y arrive pas !

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