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L'ACADÉMICIEN

Victor Hugo se vit préférer, en 1836, Dupaty; en 1839, Mole; en 1840, Flourens, et ne fut reçu à l'Académie française qu'en 1841, sur sa quatrième candidature. Le duc de Noailles fut préféré à Balzac, qui s'était retiré pour assurer, une fois, le triomphe de Victor Hugo.

Élu membre de l'Académie française, dès qu'il s'y porta candidat, en 1844, Sainte-Beuve prit possession du fauteuil de Casimir Delavigne, le 27 février 1846, et fut reçu par Victor Hugo. Depuis il fit partie de la Commission du Dictionnaire, à partir du 18 février 1847, à raison de mille francs par an.

Il se rendait régulièrement a l'Institut, le jeudi,

aux réunions ordinaires de l'Académie française, et, le mardi, au conciliabule de la Commission du Dictionnaire. A ces deux titres, il se faisait un revenu de trois mille francs. Son assiduité n'était pas uniquement motivée par son zèle pour les Lettres, car chacune de ces assemblées donne droit à la distribution de jetons : de là vient le nom de jetonnier, créé de bonne heure pour les premiers membres de l'Académie française.

Si l'on en croit Sainte-Beuve, les ruses et les intrigues des cardinaux dans un conclave pour arriver à la chaire de Saint-Pierre ne sont rien en comparaison de toute la politique nécessaire pour obtenir les suffrages de l'Académie. Il croyait que le talent y est peu apprécié, et que ce sont les relations antérieures qui décident de la majorité. C'est ainsi qu'il expliquait le succès de M. de Falloux et d'autres écrivains assez monotones. A propos d'un autre académicien assez médiocre, il me dit : « Son nom lui suffisait, mais il craignait un échec. Il apprit que Rachel avait quelque influence sur plusieurs membres; il n'hésita pas à aller lui faire la cour; mais,

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comme il la savait saturée de compliments et insatiable d'argent, il eut soin de laisser chez elle un paquet de quarante billets de mille francs. Rachel était trop bien payée d'avance pour ne pas jouer à merveille son rôle de protectrice des Lettres; aussi son candidat triompha. »

A l'Académie, comme ailleurs, il se montra et resta l'homme des ministres. Il refusa sa voix au Père Lacordaire, dont il avait loué l'éloquence et avec lequel il avait eu les relations les plus intimes, au temps de sa jeunesse. Il fut le premier à voter en faveur de Théophile Gautier. La première fois que ce nom sortit de l'urne électorale, la Presse en fit honneur à Lamartine, et dit que cette voix unique valait celle de toute l'Académie. Qu'on juge de la jubilation de Sainte-Beuve ! Aussi, depuis, il a toujours été fort attentif au bulletin de Lamartine, et il en signalait le ridicule, notamment à l'occasion de M. Legouvé.

Ses prophéties sur les élections académiques ont été toujours démenties par l'événement. Il aurait volontiers parié que M. Ponsard ne serait jamais reçu parmi les immortels; néanmoins M. Ponsard se présenta et passa sans difficulté. Il jurait que Jules Janin ne pouvait pas sérieusement espérer un fauteuil, à cause de quelques bévues qui ont amusé la presse; néanmoins ce fut Jules Janin qui fut appelé à le remplacer.

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Dans les séances consacrées à l'examen des ouvrages à couronner, il aurait pu, en raison de ses immenses lectures et de son aptitude critique, exercer une grande influence. Il n'y a guère que les livres de poésie qu'il prit à cœur de soutenir. Un jour qu'une composition de femme avait remporté le prix, je le plaisantai sur les goûts de l'Académie pour Aspasie ; il justifia le choix de la Commission par de solides raisons. Une autre fois, il me parla d'un ouvrage qui avait les plus grandes chances d'être mentionné; je lui appris que l'auteur avait déjà subi plusieurs condamnations pour outrage aux mœurs, et que c'était un fait aussi certain que secret, parce que ses nombreux amis avaient tenu tous les journaux pour que cette affaire ne fût pas ébruitée. Sainte-Beuve raconta la chose à M. de Rémusat, qui la raconta à voix basse à son voisin ; d'oreille en oreille, elle fit le tour de la salle. Alors le rejet fut immédiatement décidé.

En face des orateurs les plus éloquents, des professeurs les plus brillants et des phénix des salons, Sainte-Beuve ne pouvait guère briller. Son rôle se bornait à observer et à écouter. Aussi était-il en état de donner les renseignements les plus exacts sur les collègues dont on lui demandait le portrait.

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Pour un grand nombre, comme MM. Guizot, Thiers, Villemain, il disait : « Je les connais peu, car je n'ai pas vécu avec eux. Ils sont tous d'une autre génération. »

Il accordait beaucoup d'esprit à Villemain; mais si je venais à lui en demander quelques traits, quelques bons mots, il était réduit à répondre : « C'est un esprit viager. Il préside les séances et les dirige admirablement. On ne peut parler de rien sans qu'il ait, à propos de tout, du latin, du grec, du français, à réciter imperturbablement. » Il est évident que cette mémoire tenait beaucoup du pédant et de l'écolier. Cependant voilà qu'un jour M. Barbey d'Aurevilly s'avise d'avancer et de prouver que Villemain n'est qu'un rhéteur. Sainte-Beuve tut le premier à sentir la justesse de cette critique.

Je l'ai entendu dire à M. Barbey d'Aurevilly : « Vous venez de lâcher le mot que nous portons, depuis vingt ans, sur le cœur. Aucun de nous n'a osé l'écrire. » Il se scandalisa des Souvenirs de Villemain, et fut très fâché de ce que personne au château des Tuileries n'eût osé dénoncer cette publication à l'Empereur,

Quoique contemporain et ami de M. Désiré Nisard, il avait un peu de jalousie de ses succès étonnants dans l'Université. H disait : « Il est tout en nuances. Je lui ai toujours dit la vérité; c'est le seul auquel j'aie pu la dire sans le fâcher et sans gâter nos relations. »

Comme les ouvrages de MM. Villemain et Nisard jouissent d'une grande vogue dans l'Université, il aurait désiré que le ministre de l'instruction publique plaçât les Causeries du Lundi au nombre des livres de prix. Il n'osa pas le demander, et il était désappointé de n'être pas prévenu et de ne pas supplanter MM. Villemain et Nisard dans l'esprit de la jeunesse.

Il aimait à parler longuement de M. Saint-Marc - Girardin, qu'il avait connu de bonne heure.

Ils s'étaient tous deux épris de la plus naïve passion pour les œuvres et les hommes du xvi e siècle, et se proposaient de concourir pour le prix de l'Académie. Sainte-Beuve, plus accoutumé aux recherches, avait fait une moisson des plus abondantes, une moisson du patriarche Booz; cette opulence fut sa ruine; car il, devina qu'il lui serait impossible de placer toutes ses gerbes dans le programme arrêté par l'Institut. H se désista. Saint- Marc-Girardin profita de cette retraite, et travailla avec d'autant plus d'ardeur qu'il n'avait plus de ri- Val redoutable. Mais, malgré toutes ses élucubra-

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tions, il se trouvait aussi pauvre que Ruth. Sainte- Beuve eut pitié de son indigence ; il lui permit de glaner dans toutes ses propriétés et d'emporter autant d'épis qu'il pourrait en glaner. Grâce à cette générosité, Saint-Marc-Girardin fut couronné ; mais il oublia d'informer le public de tout ce qu'il devait à une collaboration aussi puissante que discrète. Sainte-Beuve ne lui a point pardonné ce procédé d'ingratitude. Néanmoins il ne s'est fait aucun scrupule de garder le silence sur les personnes qui l'ont aidé à composer une multitude des ses Causeries du Lundi; il est certain que les meilleures ont été écrites sous l'inspiration de l'amitié littéraire.

Il était surtout intarissable sur les faits et gestes de M. de Sacy. D montrait comment, à Saint-Cloud, il avait mené la vie de garçon avec M. Saint-Marc- Girardin ; comment il avait eu des coups de tête qui ne sentaient pas le jansénisme; comment il avait fait agréer à sa famille un mariage d'inclination; comment de tous les livres il préférait un Cicéron, qu'il ne lisait que dans une édition de valeur; comment il se pâmait, à l'Académie, quand, dans une tirade de poésie, il y avait des vers trop rutilants, assaisonnés de gros sel. Il est impossible de deviner pourquoi Sainte-Beuve avait si peu de sympathie pour le caractère si pacifique de M. de Sacy, qui n'a eu que l'ambition d'être le Cicéroti du silence au Sénat, comme M. Nisard en fut le Démosthène du

silence. Assurément Sainte-Beuve ne pouvait pas blâmer en M. de Sacy le goût des livres et la modération du style ; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas, c'était peut-être de se dire chrétien et d'aller à la messe. Il aurait adulé un de Sacy sceptique comme toute la bande des Débats.

Le nom d'Augustin Thierry se rattache à l'Académie comme une cariatide. Pendant un grand nombre d'années elle lui a décerné le grand prix de dix mille francs, au détriment de la jeunesse savante et pauvre. Il est étonnant que la presse, qui ne déteste pas beaucoup les scandales, ne se soit jamais avisée de déblatérer contre cet abus, qui aurait dû intéresser toute la république des lettres. Sainte-Beuve aurait pu protester contre les rapports de M. Villemain, en toute connaissance de cause, car il en savait plus que personne. Il m'apprit que la maison d'Orléans avait accordé une pension de dix mille francs à Augustin Thierry. Je croyais naturellement, comme tout le monde, que cet Homère de l'Histoire, si vanté, avait perdu la vue à force de feuilleter les parchemins des Archives nationales. Sainte-Beuve soutenait, comme un fait certain, qu'Augustin Thierry ne s'était pas même donné la peine d'y aller. Sur ce renseignement, je demandai la cause d'une cécité sur laquelle les compliments de condoléance étaient intarissables. Un peu médecin, et proche voisin d'Augustin Thierry, Sainte-Beuve

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était parfaitement renseigné. Il me nomma la maladie.

Sainte-Beuve confessait que les séances littéraires de l'Académie ne sont souvent qu'un club politique pour l'opposition. Mais, entraîné par l'esprit de corps, il ne souffrait point qu'on manquât de respect à l'Académie. Aussi traitait-il de procédé inconvenant l'habitude qu'avait prise M. de Montalembert de lire ou d'écrire pendant les séances de l'Académie, comme il avait fait à la Chambre des Pairs et à la Chambre des Députés.

Il ne lui est arrivé qu'une fois de se trahir à l'Académie, et d'oublier la retenue que lui imposait son article sur Voltaire à propos des Lettres du président de Brosses. Les altercations de Vadius et de Trissotin ne sont pas impossibles à l'Institut; mais les voies de fait y sont inconnues. Sainte-Beuve ne portait pas, il est vrai, de cocarde, mais il pouvait être regardé comme l'écuyer-cavalcadour des ministres, et tout le monde gageait qu'il deviendrait immanquablement sénateur. Au contraire, Villemain n'avait plus d'avenir. Sainte-Beuve conservait rancune contre les injustices et les impolitesses de la faveur du secrétaire perpétuel de l'Académie. A la première accasion qui se présenta de se venger, il la saisit aux cheveux, et paya les dettes du passé, capital et intérêts. Il était accompagné de Flourens et quelques collègues. Il dégaina son immortel para-

pluie avec la fougue et la majesté d'Achille, et le brandissant sur la tête de Villemain, il s'écria : «Vous êtes le Thersite des beaux esprits. La plus grande injure qu'on puisse vous faire, c'est de vous rappeler votre nom. Un bâton serait trop noble pour vous corriger. On ne doit se servir que d'un parapluie pour vous provoquer. Sa parole était si vibrante, ses traits si animés, son attitude si martiale, que les témoins s'enfuirent, dans la crainte d'être transpercés par les baleines du parapluie.

Au souvenir de l'humeur habituelle de Sainte- Beuve, tous ceux qui l'ont pratiqué ne sauraient s'aborder sans rire, comme les aruspices contemporains de Cicéron. Il est certain que Sainte-Beuve a fini par être, pour notre époque, le plus fidèle imitateur de la colère de Voltaire.

Rien n'a plus ressemblé à la vie d'un bénédictin que l'opiniâtreté de Sainte-Beuve pour l'étude. Tout son but était de préparer et de 'publier des articles périodiques. La régularité permanente de Jules [anïnT avait embrasé d'émulation. Aucune circonstance ne lui fit manquer sa faction du Lundi. Ce fut sa façon de célébrer la Saint-Lundi, le seul jour de fête de son calendrier, et son vrai dimanche.

Un soir, à souper, sa gouvernante le plaisanta sur cette dévotion littéraire, et me dit : « Ma vie touche à son terme ; mes jours sont comptés. Vous verrez que ma mort n'empêchera pas Sainte-Beuve défaire son article, et qu'il écrira sur mon cadavre.»

En effet, elle expira un vendredi matin. Sainte- Beuve envoya incontinent chercher un ami, le docteur Paulin, et, dès qu'il fut arrivé, il le pria de s'occuper des funérailles, et lui donna carte blanche pour toutes les dépenses. Une fois libre, il se mit à composer son article, et y consacra toute sa journée, suivant son habitude.

Le lendemain matin, il dicta à son secrétaire, jusqu'à midi, son ébauche de la veille, suivant son habitude. Tous les grands enterrements se font à midi à cause de la messe. Cette heure eût dérangé les habitudes de Sainte-Beuve. Aussi les obsèques furent-elles indiquées pour deux heures de relevée. Sainte-Beuve ayant mis et expédié sous enveloppe son article, déjeuna avec son secrétaire, suivant son habitude; puis il s'habilla, et suivit le convoi à l'église et au cimetière Mont-Parnasse en pleurant. En revenant, il songeait à un autre article.

Il avait débuté par des portraits et des critiques.

Dans le portrait, il excelle dans les nuances des draperies, et s'attache plus au détail des traits qu'à l'harmonie des lignes et à l'expression de l'ensemble de la figure. Il n'a satisfait aucun écrivain spécialiste et compétent. Il s'en faut beaucoup qu'il ait laissé une galerie où tout vit, parle, brille, comme dans les Mémoires de Saint-Simon et même du prince de Ligne.

Dans la critique, c'est une . abeille littéraire qui

bourdonne autour de la girouette du succès. Faute de principes en littérature, comme en toutes choses, il a passé toute sa vie à modifier ses jugements. Il recherchait le rapprochement, mais il esquivait le parallèle comme recueil. Il paraissait saisir une individualité et la posséder en maître, mais il finissait par la perdre dans une famille. Aussi n'a-t-il laissé sur personne de ces mots caractéristiques, comme Joubert en fourmille.

Il n'a point eu le style de la critique. Au lieu d'une décision nette, concise, motivée, il vous jette un bouquet de figures, toute une étagère dé bagatelles, qui détournent l'attention, au lieu de la concentrer sur un point fixe.

Bien plus, il n'a jamais eu de style. Né précieux, il n'est point parvenu à la simplicité. Plus fardé que coloré, plus chargé que riche, pas plus romantique que classique, il porte l'empreinte de tous les styles à la mode et la livrée de toutes les écoles. On peut y pêcher le galimatias au filet ; il faudrait une bonne ligne pour y attraper le beau à fleur d'eau.

Il appelait ces évolutions, ou plutôt ces avortements de style, des manières. Il est mort sans avoir mis la main sur la bonne manière des grands maîtres, la manière qui va à la postérité et sert de modèle.

Bien loin de créer un genre, il en a gâté deux. H n'a été ni biographe éminent, ni critique excel-

lent, parce qu'en voulant croiser deux facultés spéciales, il ne se servait de Tune qu'aux dépens de l'autre. La critique le rendait scrupuleux dans l'anecdote. La biographie l'empêchait de soigner et de motiver ses jugements.

H a changé de titre aussi facilement qu'inutilement. En se restreignant à la Causerie, il se dispensait d'être grand; il n'avait plus besoin de pinceau : le crayon lui suffisait. Il a échoué dans le petit. La Fontaine avait donné à la fable tout l'intérêt d'une épopée. Sainte-Beuve a raté toutes les qualités de la Causerie. Il n'en a connu ni le naturel, ni l'abandon, ni la clarté, ni l'improvisation, ni les surprises, ni le charme, et il en a étalé tous les défauts, comme les réticences, les périphrases, la prodigalité de figures, le fatras des mots, la préciosité et l'hypocrisie. C'est une énigme dont personne ne dégagera une idée fixe, pas plus sur l'auteur que sur les sujets de ses articles.

Cependant Sainte-Beuve a passé pour un causeur, pour le meilleur causeur de Paris.

Comment donc était causeur cet homme qui n'a brillé que par son silence à l'Académie, qui abonde en causeurs de profession ?

Il ne soupait guère en ville qu'avec les ministres, pour se ménager l'avenir, et qu'avec les directenrs des journaux, pour convenir de sujets d'articles. Toutes ses visites avaient le même but. Point

d'inutile. Il a négligé de voir Gœthe, qu'il aurait moins vanté s'il l'avait connu, car il est probable qu'il n'a pas eu la patience de le lire.

Nul de principes et d'idées, la modestie lui coûtait peu. Il ne repoussait pas les compliments, mais il n'allait pas au-devant. On pouvait le pratiquer sans lui parler de ses articles. Impossible d'avoir moins de la vanité des gens de lettres. Plus sensible à l'injure qu'à la flatterie, il aurait préféré le silence de la presse, s'il eût fallu acheter la plus belle renommée au prix d'une simple contradiction. Aussi gardait-il rancune de tout. Mais il attendait par trop longtemps le moment de la vengeance. Il fallut qu'il eût un vers de Virgile à commenter pour faire allusion à un employé de la Bibliothèque Mazarine qui l'avait dénoncé. C'est après plusieurs lustres qu'il a apostrophé M. Villemain, parapluie en main.

Plus poli que prévenant et engageant, sans-façon, mais aussi sans familiarité, on se trouvait à l'aise avec lui dès le premier salut; c'était immédiatement de la sympathie. En s'oubliant, il ne posait pas. La simplicité lui tint lieu de charme. Aussi détestait-il les charlatans, les blagueurs, les farceurs. Plus ennuyé que sérieux, il attendait le moment d'engager un sujet de conversation. Il n'engendrait pas la gaieté, quoiqu'il n'en fût pas ennemi. Parfois mélancolique, il devenait plus expansif, personnel.

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Susceptible, il avait une colère d'épidémie, courte, violente, mais sans éloquence ni fiel. Aussi éloigné de la sentimentalité que de l'ironie. Nul, plutôt que sceptique, il ignorait l'usage du sarcasme et évitait tout genre de discussion.

Sa voix n'avait aucun agrément, quelque sujet qu'il traitât. Il ânonnait bien plus qu'il ne causait ; il parlait peu facilement, peu longtemps, se perdant dans les figures, multiplant les périphrases, allongeant indéfiniment les périodes, courant après les mots, sans attaquer l'expression propre, le mot qui peint, qui caractérise, qui égayé. Toute interruption l'embarrassait, le troublait. Une contradiction le fâchait. Incapable de discuter et de répliquer, il tfi'eut ni saillies d'esprit, ni traits de feu. Il avait tout l'esprit des autres, et néanmoins l'esprit lui faisait défaut. Il sentait et appréciait l'esprit des autres, il s'en frottait, mais il n'en restait pas moins stérile. On avait beau le hanter, jamais on ne retenait un aperçu, une idée, un bon mot de son crû.

Or, comment être un causeur, quand on ne met rien du sien dans le commerce de la société? Toujours confident, jamais tyran de salon, Sainte-Beuve ne pouvait être un phénix de conversation; il n'était pas même un causeur.

Quoiqu'il eût visité ou reçu tous les hommes à la mode, il n'avait pas la connaissance des hommes. Il jugeait l'effet, il ne devinait pas la cause. Il est

mort sans croire au génie de Balzac. Il ne se doutait pas plus de l'avenir de Baudelaire que des succès de M. Barbey d'Aurevilly. Il lui fallait tout le dossier des successions pour envisager la vie des écrivains.

Une fois, il me dit sérieusement : « Ne trouvezvous pas que M. Taschereau ressemble beaucoup à Voltaire? » Je possédais environ sept cents portraits de Voltaire : il me fut facile de répondre négativement.

Il y a peu d'hommes de lettres et même d'hommes du monde dont la causerie ne m'ait fait oublier celle de Sainte-Beuve pour toutes les qualités du tête-à-tête. M. Feuillet de Conches tire un meilleur parti de la spécialité de Sainte-Beuve pour l'anecdote. M. Barbey d'Aurevilly prodigue, dans une heure au café, plus de verve, d'esprit, d'aperçus, de gaieté, que Sainte-Beuve n'aurait pu en préparer à loisir pendant une semaine, avec l'esprit des autres : c'est Rabelais qu'un ressort arracherait brusquement de la tombe. Sainte-Beuve lui rendait le témoignage que c'est le plus brillant causeur. Or, il a entendu tous les causeurs.

Sainte-Beuve n'était vraiment remarquable que dans les anecdoctes. Il avait tout lu et n'avait rien oublié. C'était la Biographie universelle en personne.

Exclusivement anecdotier, il amenait rarement la conversation sur des matières littéraires ; jamais sur la philosophie ni la politique. Il ne lisait, ne sortait, n'écoutait, ne questionnait, que pour faire provision d'anecdotes.

Sa. première question était invariablement celle des commères : « Qu'y a-t-il de nouveau ? » Puis il procédait par questions,avec méthode,avec patience, et ne lâchait son monde que quand il en avait pompé tout ce qu'il y a de petits faits, de nouvelles diverses, d'ana. Rien n'était perdu. Il tenait de son père l'habitude de prendre note de tout, d'annoter jusquW ses livres. Il n'y a pas de conversation dont on n'ait retrouvé la substance dans quelques-uns de ses articles.

Loin de rechercher et d'aimer la causerie, ce n'est qu'à l'heure de ses repas qu'il se délassait avec quelques habitués. Pendant nos longs rapports, malgré tout le parti qu'il tirait de mes études spéciales, il ne lui est arrivé que trois ou quatre fois de prolonger la conversation du souper pendant une heure. Il ne retenait personne, pas plus M. Barbey

bey d'Aurevijly que les autres, dès que son secrétaire arrivait pour l'étude du soir. Jamais il n'a eu de jour de salon ni d'heure de réception.

Quiconque avait besoin ou envie de le voir était obligé de lui écrire pour obtenir audience. Très peu de personnes étaient accueillies immédiatement, sur leur carte. Aussi, n'ai-je fait aucune connaissance chez lui. On y allait plus ou moins souvent, on se croisait, mais on ne se rencontrait pas. Ce n'est que chez M. Barbey d'Aurevilly que j'ai vu ses anciens camarades, notamment M. Édélestand du Méril.

Malgré sa sauvagerie, Sainte-Beuve a été constamment recherché et courtisé. Ceci tient à l'envie d'avoir un jour un article de lui; on n'y comptait pas, mais on espérait. On y attachait de l'importance, parce qu'il a toujours travaillé dans les revues et les journaux qui influent beaucoup sur la vente. Mais il a plus tiré parti des hommes de lettres qu'il ne leur a été utile. Il est le débiteur de toute la littérature du siècle.

îl a donc plus fait causer et su faire causer qu'il n'a réellement causé. Habile questionneur, sagace juge d'instruction, mais causeur des plus médiocres.

Sur la fin de sa vie, il a été plus accessible. Alors ont accouru les prétendus amis de tous les temps, dont aucun habitué ne connaissait ni le nom ni la figure.

Ayant besoin d'articles pour ses trentes volumes d'articles lancés sur la place de Paris, Sainte-Beuve a fait le tour de force de se laisser courtiser, et d'accueillir sans se déranger les avances dont ^profitait, et qu'il n'aurait pu dédaigner ni repousser sans se ruiner.

Ce sont les journalistes qui ont mis le plus d'empressement à le visiter et à l'aduler.

U n'aimait ni n'estimait le métier de journaliste. « Il faut en être, m'a-t-il dit souvent, mais il ne faut pas en tenir. »

Il faut distinguer parfaitement entre journaliste et journaliste.

( Il faisait grand cas de l'énergie et du style de « M. Granier de Cassagnac. Il n'aurait pas voulu l'avoir pour ennemi.

Il s'est trouvé une fois à souper avec M. Louis Veuillot. Depuis ils ont conservé un faible l'un pour l'autre. Si les circonstances les avaient rapprochés, ils auraient été les meilleurs amis du monde. Sainte-Beuve faisait acheter tous les articles de M. Veuillot. Il aimait à y rechercher une grande connaissance de la littérature contemporaine. Il appréciait, avec réserve, son esprit, mais il exagérait ses lectures, et ne convenait jamais qu'il surfaisait.

De son côté, M. Veuillot surfaisait Sainte-Beuve de bonne foi. Dans son article du 4 avril 1854,

LE CAUSEUR 8l

publié dans Y Univers et depuis reproduit dans le tome II de la II e série de ses Mélanges, il avait trouvé tant d'esprit, de finesse, de malice, de courtoisie dans une Causerie consacrée à Jules Janin, que je voulus savoir ce qu'il en était d'une farce dont Jules Janin avait été la première dupe. Or, Sainte-Beuve m'avoua ingénuement que, de fait ni d'intention, il n'avait pas caché dans sa causerie tous les trésors que M. Veuillot croyait y avoir déterrés.

Sainte-Beuve se jetait, en gourmet, sur tous les articles de M. Barbey d'Aurevilly. Maintes fois il me dit : « Il ne se servirait que du quart de son esprit, qu'il en montrerait encore assez pour forcer de l'admirer. »

Jamais il ne m'en parlait sans lui donner du vibrante.

Il avait tout dit, quand il avait dit : « Ces genslà », en parlant des rédacteurs du Siècle. C'est le journal qui aurait pu lui dire des injures sans le fâcher.

Il réduisait toute son opinion sur les immenses productions de Jules Janin dans ce mot : « C'est de la crème fouettée. »

Il appelait M. de Sacy la pannade des Débats, et se moquait de la répétition des superlatifs qu'il prodiguait à tous les auteurs.

H fut plus sensible que moi aux diatribes du

vicomte de Pommartin contre moi. « Quelle inconséquence ! disait-il. Il soutient la cause des gentilshommes de vieille roche, et il choisit ses armes chez les démocrates. Son parti place le trône sur la première marche de l'autel; mais il renierait l'Évangile, s'il y trouvait un verset contre la légitimité. Il ne vit que sur le martyre de Louis XVI. Mais Louis XVI est mort comme un veau. Tous ceux qui l'ont connu savent qu'à Varennes et au 10 août, c'est son défaut d'énergie qui a fait tout échouer. »

Les libres penseurs ont eu leurs entrées chez Sainte-Beuve, tout comme les journalistes.

Celui qui dut être le mieux accueilli fut Renan, j Sainte-Beuve aurait été incapable de soutenir une * discussion avec un enfant du petit catéchisme. Ce n'est pas l'amour de la controverse qui pouvait le lier avec un impie. S'il avait voulu trouver des arguments contre là religion, il n'avait qu'à ouvrir son Voltaire.

Comment Sainte-Beuve, qui ne s'était jamais affiché et qui avait refusé de marcher sous n'importe

quel étendard, a-t-il pu se compromettre au Sénat pour Renan ?

Sainte-Beuve était las de s'entendre reprocher sa laideur. Il a été fier et heureux de se masquer, en poussant devant lui un homme bien plus laid, et de le laisser sur le dernier échelon de l'humanité, à côté de la brute.

Renan est plus que laid, il est repoussant comme une monstruosité ; ses condiciples du séminaire de Saint-Suîpice estimaient que cette laideur équivalait à une des difformités qui sont des empêchements pour les ordres de l'Église. Il tient plus de l'animal que de l'homme. Son corps n'est qu'un bloc de chair; jambes et bras se meuvent lourdement, machinalement, comme les membres de l'hippopotame. Sa tête massive retombe comme un fardeau sur sa poitrine; il la traîne, bien plus qu'il ne la porte. Le teint de ses joues pendantes répugne comme la bave d'un colimaçon. Son front fait croire à l'anathème gravé sur la face de Caïn. Ses yeux, petits, enfoncés, ne peuvent se croiser avec les regards des hommes; forcément baissés, ils sont condamnés à n'avoir d'autre spectacle que la boue et la poussière. ,

Il est certain que la laideur de Renan a fait ou- / Hier la laideur de Sainte-Beuve.

QuancT Sainte-Beuve s'est mis à causer, il était trop tard. Sa vie, trop sédentaire, trop sauvage,

avait engendré une maladie dangereuse. Sobre,, réglé, bien constitué, il donnait des assurances de longévité. Il ne sut pas trouver la guérison dans l'exercice et le délassement de la société.

Il est mort jeune, précisément parce qu'il n'était, ni par goût, ni par habitude, le causeur si universellement et journellement célébré.

Sainte-Beuve a longtemps passé pour un exemplaire de laideur complète. Parmi les poètes et les prosateurs qui le cultivèrent, personne n'a songé à

lui appliquer ce vers de la Métromante:

Les personnes d'esprit sont-elles jamais laides?

Il est incontestable qu'il avait gagné avec- l'âge. Son buste eut le sort d'une caricature, à l'Exposition de 1870, et devint un objet de plaisanteries et de discussions sur la laideur, pour tous les visiteurs. Les bourgeois croyaient que c'était une farce pour le jury d'avoir reçu cette charge. Les paysans pour qui le nom de Sainte-Beuve fut un mystère, disaient : « Ce n'est pas là une tête de chrétien ; il faudra que

le bon Dieu y mette de la complaisance pour trouver une place dans son paradis à une pareille figure. » Quant aux femmes, elles n'en revenaient pas et ricanaient comme si on leur eût montré un masque de carnaval.

Pour moi, quand je considère une figure, dés que .j'ai remarqué une expression de grandeur ou de bonté, d'esprit ou d'élégance et surtout la distinction de l'originalité, la nature des contours m'échappe et l'ensemble me cache les défauts de détail. La laideur n'est pas plus absolue que la beauté. Le vice modifie et dévore la beauté; la laideur peut se perdre aussi facilement et atteindre à une espèce de transfiguration sous l'auréole de la vertu. Il suffit quelquefois d'une forte passion pour s'élever à l'idéal. Toute femme qui prie ou pleure, est plus plus séduisante que lorsqu'elle sourit. Socrate causant avec Platon ou Xénophon était probablement plus charmant qu'Alcibiade aux traits superbes. Il y eut des instants où l'irrégularité choquante du visage de Lekâin semblait s'évanouir et se perfectionner; alors tout le parterre se levait comme un seul homme, et il ne sortait qu'un cri de toutes les bouches : « Oh ! qu'il est beau ! » Le corps n'avait plus été que le miroir de l'âme.

Je n'admets pas la laideur de Saint-Beuve. Qu'il fut debout ou assis, qu'il écrivît ou causât, il surgissait, à première vue, de sa figure, une étincelle

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de finesse qui attirait et embrasait; impossible de l'oublier. Physiquement comme moralement, c'était une personnalité unique qui, sans exciter beaucoup d'estime, et d'amitié, resta longtemps s)^mpathique. Dénué de tous les attraits de la virilité comme de toutes les séductions du génie, il a plu, néanmoins, à toutes les natures puissantes et supérieures, et il a satisfait la médiocrité. Sans étude, sans intention, sans effort, il a si bien charmé quiconque l'a connu et hanté qu'il a conservé jusqu'à sa dernière heure la réputation du meilleur causeur de Paris. Les deux sexes convinrent qu'il resemblait à une vieille femme : cependant toutes les conditions l'ont recherché et courtisé comme la fée de la conversation. Or, il n'était ni orateur, ni professeur, ni poseur ni improvisateur. Tous les partis out désiré le fixer dans leur camp. Les catholiques comme les impies ont toujours espéré le poséder. Comment concilier la laideur avec ce prestige qu'on accepta sans l'analyser ni le juger, et dont on ne se rend aucun compte ?

La réputation était faite ; pas moyen de la redresser. Sainte-Beuve n'en parut pas blessé; mais il n'aimait point qu'on vantât les distinctions physiques. Avec lui, aucune discussion sur les, nuances et l'influence de la laideur ou de la beauté; pas plus question de l'Antinous, de l'Apollon du Bélvéder, du Jupiter Olympien que du Moïse, de Michel-

Ange, de Raphaël que de Courbet; il ne se serait pas plus passionné pour Y Art chrétien de Rio que pour r Art antique de Winckelmann. Un soir, la gouvernante avait passé un temps considérable à raconter la vie privée d'Armand Bertin ; elle parle de son ventre qui retombait comme un tablier et de la ceinture inconnue qu'il ôtait en se couchant et reprenait à son lever pour ramasser-et contenir cette masse de chair dont il ne savait que faire; elle se complaît à peindre avec âme la régularité de ses traits, l'élégence de son port, la majesté de ses manières. Pour vernir son portrait, elle s'écrie avec enthousiasme: «Il était beau comme un roi. »

Jusque-là Sainte-Beuve avait écouté avec répugnance, en se mordant les lèvres de dépit. Pour le coup sa jalousie éclate, et il dit avec humeur : «Ajoutez aussi beau comme un cochon. » C'est la seule fois qu'il se soit servi devant moi d'une expression aussi grossière.

Si la conversation tombait sur quelque particularité physique ou sur les vêtements, alors, à la façon des femmes, il se précipitait sur le détail qui brise la perfection des proportions. L'ayant questionné une fois sur le succès de Lamartine dans le grand monde, il me répondit que Lamartine avait blanchi de bonne heure ; lui ayant ensuite parlé de la réputation faite à Lamartine pour l'élégance de sa toilette aristocratique, il remarqua que Lamartine

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n'avait jamais rien entendu au fashionnable et qu'il portait un chapeau râpé au moment où il se pavanait dans un habillement tout neuf et de la dernière mode. Il saisissait un poète à la tête ; il s'attachait aux chaussures d'un philosophe. Il ne manquait pas de racontrer comment Victor Cousin traînait de vielles pantoufles passées à l'état de savates, et se drapait, comme un charlatan, avec l'une des robes de chambre les plus riches qu'un dandy eût portée. Toute excentricité de toilette le' révoltait. Il n'eut rien compris à la renommée de Brummel.

David était roux, mais il était aussi superbe. Saûl fut roux; était-il laid? V Apocalypse se sert d'un énorme dragon roux pour représenter le diable. Tous les anciens artistes ont cru devoir donner une barbe rousse à Caïn et à Judas. Shakspeare n'a pas manqué de compléter la laideur de Caliban en le plaçant parmi les roux. Ainsi on trouve contre le roux un préjugé qui remonte fort loin.

« Les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, a dit Montesquieu, faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains. » En lisant ces lignes de YEsprit des lois y Sainte-Beuve a dû remercier la philosophie chrétienne de son indulgence pour la couleur des poils. Il ne lui était resté qu'une co uronnç d e cheveux xqux, mais ils avaient été jêpajs et longs assez longtemps. U pouvait se consoler de sa disgrâce en se

rappelant que le chef d'Othon II et de Frédéric II, empereurs d'Allemagne, de Guillaume II, roi d'Angleterre, d'Elisabeth, reine d'Angleterre, de l'Empereur Charles-Quint, de Philippe H, roi d'Espagne, de Caton le Censeut, de Christophe Colomb, de Luther, de Guillaume Fàrel, de Voltaire, de Cuvier, de Gœthe n'avait pas eu de plus belle forêt. Pour se garantir du froid, il avait toujours dans sa poche une calotte de velours noir qu'il mettait sur sa tête chenue, dès qu'il avait ôté son chapeau, n'importe où il entrât, soit à l'Institut, soit dans une bibliothèque, soit dans les salons. Cette coiffure était plutôt posée qujEufoncée; de loin on eût pu croire que c'étai t unféhaffl ou une cor beau ^perché; l'irrégularité de son front, finissant en plateau, ne permettait pas de l'ajuster. A la maison, il se couvrait d'un mouchoir blanc noué sur les sourcils. Pour le coup il ressemblait à une commère, à k s'y méprendre.

Son front large, fuyant, massif, ne trahissait ni pensées, ni soucis; c'était comme un troisième genou. Au contraire ses sourcils longs, épais, roussâtres, révélaient toutes les agitations de son existence, comme un thermomètre de ses impressions.

A première vue, son œil paraissait dur; mais à peine avait-il jeté son premier regard longuement, tranquillement, comme pour choisir son terrain et sonder la matière de la causerie, qu'il s'adoucissait;

de scrutateur il devenait insinuant et passait par les nuances les plus aimables. C'est par des biais, par les détails, que Sainte-Beuve arrivait à ses fins. Comme Henri VIII et surtout Robespierre dont il se rapprochait par le front, l'écriture, la timidité, la rancune, il ne regardait personne en face. Amis ou étrangers, il faisait toujours asseoir son monde à côté de lui et jamais devant. «Dans la rue, il clignait de l'œil et lorgnait vers la chaussée.

Il fallait longtemps le pratiquer, l'observer attentivement, pour lui trouver la bouche libertine. Dès qu'il remuait les lèvres, on était gagné par le jpurire le plus fin, le plus malicieux dont on se souvînt. ~Ce fut sa "Beauté, son empire, sa séduction. Alors, on oubliait tout le reste, même ses oreilles, dont la longueur appelait une image peu poétique; Midas les eût enviées.

Les journaux qui l'ont le plus loué, ont été unanimes à lui découvrir une ressemblance avec le type du jésuite. Serait-il resté plus chrétien qu'il ne le croyait ? N'aurait-il été qu'un libre-penseur dépaysé, un impie de contrebande, un Tartufe -de sauvagerie ?

Il a été le plus poli des journalistes et des écrivains, saluant toujours le premier et se découvrant

de loin ; il ne manquait pas d'envoyer une carte ou une lettre de remerciement pour tout hommage d'auteur, à propos de n'importe quel mot bienveillant de la presse. Bien que je le visitasse plusieurs fois la semaine, il ne m'a jamais fait remettre les livres que je lui prêtais, sans joindre au paquet ou une carte, ou un compliment d'amitié.

H se frottait habituellement les mains, soit eu marchant, soit en mangeant, soit en travaillant. Très sobre de gestes, à moins qu'il ne récitât des vers ou ne lût quelque beau morceau de littérature. A force de voir les excès de Cousin, il avait fini par confondre l'action oratoire avec le charlatanisme.

Tous ses mouvements étaient gauches, timides, à moins qu'ils ne fussent brusques.

Gros, pansard, mais nullement robuste, il marchait lentement, comme en tâtonnant, en zigzag plus qu'en droite ligne, et en se dandinant un peu, à la façon du canard.

Quant à la taille, il atteignit à ces cinq pieds et deux pouces qui sont la moyenne de l'humanité.

A la maison on le trouvait affublé d'une robe de chambre des plus communes ; au moindre mouvement, il paraissait tout débraillé, car il ne sut jamais se draper. A table et au travail, il avait, dans presque toutes les saisons, sous les pieds, une chaufferette qui complétait la robe de chambre à laquelle le mouchoir blanc, noué sur le front, pouvait tenir

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lieu de capuchon. Dans cet accoutrement, la ressemblance avec la commère ne laissait rien à désirer.

Bien que sensible au froid comme toutes les natures délicates de poète, il ne faisait pas un feu énorme. Sa chambre était une vraie glacière ; son secrétaire grelottait et en sortait en courant, afin de se dégeler plus vite dans la rue. Ce n'est que dans les dernières années qu'il y eut un calorifère qui chauffait toute la maison.

A la ville, il paraissait en redingote et en habit, seulement pour les visites d'étiquette. Tout l'équipage était propre, traîné plutôt que porté. Rien ne lui alla, rien ne le para. Il avait toujours l'air d'un paysan endimanché. Tous ceux qui l'ont connu, se firent une fête de le voir en costume d'académicien ou de sénateur, l'épée au côté. Dans ses dernières années, on le rencontra rarement sans pardessus sur le bras gauche. Sans grâce dans sa démarche comme sans goût aucun pour la façon et l'étoffe, il s'est fourni. bien des fois à la Belle Jardinière. La confection devait taire son affaire.

Il a rendu son parapluie aussi célèbre que sa personne. Oui, Sainte-Beuve et son parapluie, ce fut la même personne. Il serait difficile d'indiquer les jours où il sortit sans cet inséparable parapluie. Il fallait que le baromètre fût au beau fixe depuis plusieurs mois, et que les églises eussent commencé une neuvaine afin d'avoir de la pluie, pour que

Sainte-Beuve se décidât à laisser reposer son parapluie dans le fourreau. Dans ces rares circonstances, il remplaçait le sempiternel parapluie par un in-4 de l'Institut. Une fois je lui demandai la raison de cette habitude, il me répondit gravement : « Ça donne une contenance. »

Le superflu du parapluie ne parvint pas à rehausser le nécessaire de l'habillement, ni à marier l'utile à l'agréable. Dans sa tenue, comme dans son allure, Sainte-Beuve resta un véritable échantillon de l'Institut, suivant la renommée faite par la chanson des rues à tous ces faux dieux du goût qui devraient être les conseillers nés des grâces pour toute la nation.

Une année, on me le signala comme un ancien habitué de la Grande chaumière. Comment résister à l'envie de le voir danser et de lui faire vis-à-vis ? Maintes fois j'amenai, l'été, la conversation sur la danse. Il était un peu médecin et se piquait d'être philosophe. Il ne pouvait nier l'utilité de la danse, soit comme exercice, soit comme distraction. En qualité de poète, il dut avoir de la dévotion pour le firmament étoile et pour l'ombrage des arbres. Je lui vantai les bals de l'Élysée-Ménilmontant. Je lui représentai que c'était le bal le plus moral de Paris, un bal presque édifiant, comparé à tous les autres. On n'y voit que des mères avec leurs filles; il y vient des demoiselles si jeunes qu'on peut leur de-

mander si elles ont fait leur première communion. Cavaliers et cavalières sautent et valsent entre les arbres ; il y règne une clarté douce qui rappelle les ténèbres visibles de Milton. Sainte-Beuve écoutait mes raisons; il ne me fit aucune objection. Mais il me fut impossible de le convaincre.

On l'a toujours trouvé très propre ; il se rasait lui-même complètement sans laisser ni favoris, ni moustaches, ni mouche.

Il fut aussi sobre que propre. A midi, on apportait sur un plateau dans sa chambre le déjeuner composé d'un mélange de thé et de lait pour liquide, et pour solide, d'un petit pain et d'une brioche. A six heures, il dînait dans la salle à manger; il y avait un potage, presque toujours un rôt et un entremets ; la pièce de résistance était la chair blanche : la salade figurait quelquefois sur la table. La pâtisserie servait rarement de dessert. Mais, dans toutes les saisons, on présentait un plat de fruits. La gouvernante découpait et servait chaque plat. Sainte- Beuve buvait peu de vin et toujours trempé d'eau.

En ville, il faisait honneur au Champagne. Jamais ni café ni thé. S'il survenait des amis pendant le repas, il offrait un petit verre de liqueur douce ou sèche. L'ordinaire des restaurants à trente-deux sous aurait pu lui suffire. A table ou ailleurs, il ne parla ni de boisson ni d'aliment. Impossible d'être plus indifférend au menu du jour.

Il mangeait avec appétit tout ce qu'il prenait. C'était un événement pour la cuisinière qu'une invitation. Sainte-Beuve n'a réellement tenu table, et rarement, que sur la fin de sa carrière. Quoiqu'il ne manquât ni les banquets officiels des ministres, ni les festins périodiques des directeurs de journaux où il a écrit, il n'était pas dîneur. Il fuyait plus qu'il ne recherchait les dîners. Il a refusé une multitude d'invitations d'écrivains célèbres. Chaque fois qu'il rencontrait M. Edélestand du Méril, l'un de ses condisciples, il lui disait : « Il faudra cependant que nous mangions un de ces soirs ensemble. » Du Méril lui répondait qu'il était à sa disposition pour l'heure qui lui conviendrait. Ils sont morts sans s'être assis à la même table. Sainte-Beuve a passé toute sa vie à faire de ces invitations générales à tous ses amis et connaissances.

Il ne prenait que de la bière dans les cafés où il

, allait lire les journaux. L'été, quand il sortait, il ne

manquait pas de boire un bol de lait chez un nour-

risseur, rue de Heurus ; ce fut sa seule gourmandise.

Je ne crois pas qu'il ait ni fumé un cigare, ni allumé une cigarette.

Rarement au théâtre. Jamais de promenade d'agrément, ni de flânerie ; toutes ses sorties avaient un but. Même dans son jardin, il n'aurait pas su être paresseux avec délices, comme Figaro.

Il aurait pu se vanter avec Montaigne de dormir huit ou. neuf heures d'une haleine. Il se couchait vers les dix heures et ne se levait guère avant neuf heures du matin. Il se permettait un peu de méridienne après son déjeuner. Près de son chevet, se trouvait une table sur laquelle j'ai toujours remarqué une miniature de pistolet. J'ignore s'il était perpétuellement chargé.

Un jour, Sainte-Beuve fut insulté dans la rue par un écrivain. Dès lors, il prit ses précautions contre une nouvelle attaque. Vite il accourt porter plainte au préfet de police et il en obtient l'autorisation de sortir armé. Tant qu'il se crut en danger, il se munit d'un petit poignard et d'un pistolet de poche. S'il avait été obligé de tirer, il est probable qu'à la

détonation de sa mitraille il serait tombé à la renverse et qu'il se serait imaginé avoir été blessé par son adversaire.

Pour expliquer et justifier ce qu'il y eut du lièvre ou du Sosie dans sa nature, il aimait à constater ce qu'il tenait de sa mère., Avant de se coucher, elle ne manqua jamais de fermer elle-même les persiennes, les fenêtres et les volets. Puis elle rassemblait les sièges et les entassait les uns sur les autres contre les croisées, afin que, dans le cas où les voleurs seraient parvenus à démonter les persiennes, à casser les vitres et à pousser les volets, le vacarme que devaient inévitablement faire chaises et fauteuils, en dégringolant et en se brisant les uns sur les autres, pût leur donner l'alarme et les mettre en fuite.

Sainte-Beuve serait-il le prince des poltrons, comme il pourrait y avoir un poltron des princes? Pourrait-on lui appliquer ces vers de Piron ?

De loin j'avais eu du courage; Je ne fus qu'un poltron de près ; On ne peut l'être davantage.

Il est certain qu'il ne se piqua point de bravoure. Il était capable d'un acte de courage, d'une objurgation impétueuse, d'une réplique hardie, mais,

comme Sosie, il en eût été le plus étonné, sa colère une fois passée.

La valeur. n'est valeur qu'autant qu'elle est tranquille,

dit la Métromanie. Après sa révolution du Collège de France, Sainte-Beuve devint morose, pâle, méconnaissable. Une lettre anonyme, une visite inattendue, tout lui fit peur.

Son charme incontestable, qui lui avait valu tant de relations dans toutes les classes, s'évanouit. Son humeur, constamment égale, constamment polie, s'aigrit. Il entra pour toujours dans une phase de caractère qui étonna tous ceux qui l'ont connu. Il resta sujet, à propos de tout, à des accès de colère cramoisie. Son irritation fut continue; à force d'être journalière, minutieuse, elle perdit son effet.' Secrétaires et servantes s'y accoutumèrent et s'en firent une comédie. L'un des secrétaires a composé à ce sujet de spirituelles chansons qui ont fort égayé tous les convives auxquels il les chante à souper.

Il y a un point sur lequel toutes les roses de la civilité le perçaient d'épines. Je ne l'ai jamais vu ni malade, ni indisposé, ni même enrhumé. Malgré ses articles si régulièrement nombreux, sa bonne mine de chanoine, son embompoint visiblement croissant, il caressa cette prétention d'être souffrant, qui avait

peu réussi, soit à Voltaire, soit à Jean-Jacques-Rousseau. Si on l'avait cru, son obésité florissante n'aurait été que de la mauvaise graisse de malade. Il boudait, puis se fâchait, et enfin rompait. pour toujours avec quiconque avait la maladresse de ne pas s'apitoyer sur son état. Plus on le félicitait sur sa santé, plus sa colère tournait le compliment en injure. Il n'entendait pas raison sur cet article. Il a failli se brouiller avec M. Nisard pour une explication de cette nature. Pour moi, je connaissais sa manière. A chaque visite ou rencontre, il se disait fatigué. J'avais beau lui répondre de se reposer et d'aller à la campagne, il persistait dans ses habitudes et ses jérémiades. Une fois atteint de l'infirmité qu'il avait provoquée par abus d'un labeur trop sédentaire, il avait l'air de vivre sur le bord de la fosse et de montrer la faux de la mort ; mais il n'en a pas 'moins continué de corriger ses épreuves et d'envoyer régulièrement de la copie à la presse.

Par suite de ce caractère, il ne pouvait ni n'osait signer de jugement définitif, soit en bien, soit en mal. H suivait et consacrait le succès, mais il ne l'a jamais annoncé. De là sa préférence pour les morts qui ne répondent pas, et son aversion pour les inconnus qui se fâchent et se vengent. Aussi la jeunesse n'a pas manqué de le punir de son dédain à Lausanne, à Liège et à Paris. On a remarqué que les individus qui ont fait le plus de tapage à son

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inauguration du Collège de France étaient les poètes et les prosateurs de son âge auxquels il avait refusé des articles.

Par son silence autant que par ses réticences, il multipliait le nombre de ses engemis. Néanmoins il eut pour principe de ne pas s'en créer. Aussi cou- , rait-il sans cesse après les mots, Texpression juste, pour ainsi dire^comme le cEen qui tourne autour de sa queue. Faible, il subissait volontiers l'impulsion et écrivait à la laisse ; sous l'influence d'un directeur et sur l'ordre d'un ministre, il caracolait et galopait comme le coursier, pressé par un habile cavalier. De là la différence qu'on remarque dans la série des Causeries du Constitutionnel et celle du Motdteur. Encore trouvait-il le moyen de rester dans la timidité de sa nature au moment où il paraissait le plus l'oublier. Tout en s'abandonnant à sa verve, à sa rancune, il avait soin de bien pétrir et arrondir la boulette dans laquelle il avait caché un petit gramme de poison.

Dans un article de V Univers, du 4 avril 1854, reproduit plus tard dans ses Mélanges,. M. Louis Veuillot a dit à propros des Causeries littéraires de M. de Pontmartin : « Ne parlons pas si légèrement de M. de Sainte-Beuve. C'est un grand talent et "{ point du tout enterré. Avec toutes sortes de pentes et de faiblesses regrettables pour les relâchements en tous genres, M, Sainte-Beuve est, en somme,

l'homme du milieu mondain qui s'est le plus souvent et le plus ouvertemeni mis du côté de la justice et même de la morale. Il y a des sacrifices à la renommée, à la puissance, à l'amitié que M. Sainte- Beuve n'a jamais voulu faire absolument. Il s'en est tiré, comme il a pu, pas toujours en héros; mais il a marqué au moins ses scrupules et mis la bande de bâtardise sur les blasons suspects qu'il avait à vérifier; fidèle encore à la critique dans ses complaisances les plus signalées et dans ses expéditions les plus périlleuses. Vrai justicier, M. Sainte-Beuve voit le péril, il n'est pas téméraire. » Cette mention resta comme un brevet de bravoure pour Sainte- Beuve et la plus grande satisfaction qu'il ait ressentie dans sa vie littéraire.

Il ne dédaignait pas le compromis, capable d'arrêter ou d'amortir une bordée de canons. Aussi at-il fini par consacrer des articles à MM. Veuillot, Rigault et de Pontmartin, dont les journaux lui étaient funestes. Il* avait pu avoir quelques reproches à se faire dans sa conduite envers ses secrétaires, et devait redouter leurs indiscrétions; il ne manqua pas de se rapprocher d'eux et de les amadouer, dès qu'ils eurent mis le pied dans la presse. Il jugea aussi utile de se réconcilier avec la Revue des Deux Mondes, et de préférer au Constitutionnel, dont il n'avait rien à craindre, des journaux dont l'hostilité l'embarrassait.

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Quand il eut à pousser et à vendre son Virgile, son Chateaubriand y son Port-Royal, et plus de vingt volumes de Causeries, il dérogea à ses habitudes de solitaire pour se ménager des réclames dans tous les camps. C'est alors qu'il ouvrit sa porte à différentes heures : journalistes, écrivains, collaborateurs, curieux, amis, purent lui dérober quelques instants d'un temps dont il se montrait moins avare. Il sortit aussi de son apathie, fit des démarches et écrivit des recommandations, moins par humanité que pour la galerie de la presse. L'histoire littéraire n'aura rien à recueillir de ces sacrifices.

Dans son ménage, il se résignait à tous les sacrifices pour avoir la paix. Il % ne demanda aucun compte aux servantes. Il se moqua de Justine, qui était pieuse, qui marchandait et craignait d'acheter des primeurs trop cher. Une autre bonne lui vola dix francs sur sa cheminée ; il n'osa rien lui dire et la garda encore quelque temps, parce qu'il avait des révélations à lui arracher sur la vie de Beuchot et d'Augustin Thierry, chez lesquels elle avait servi auparavant.

Toutes ses domestiques ont joui de la plus grande liberté pour les dépenses de tous genres. Pour Adèle, la liberté dégénéra en licence. Elle avait près de quarante ans : grosse, grande, gaie, propre, elle conservait des preuves d'une beauté qui a du être remarquable. Elle passait pour avoir fait, une fois, le caprice d'un prince. Si elle n'eût pas bredouillé, on aurait pu la comparer à la marchande d'oubliés du quartier de l'Odéon pour l'opulence de ses membres et l'excentricité de ses dentelles et de ses rubans. Elle adorait les fleurs ; sous sa direction le poêle, le buffet, l'armoire, la table dans la salle à manger et le guéridon, ainsi que la cheminée dans le salon, furent, dans toutes les saisons encombrés de pots savamment disposés comme le grand autel ctë Saint-Sulpice pendant le mois de Marie. Forte, hardie, dévouée, elle se ménagea des intelligences avec les sergents de ville et les charbonniers du voisinage, afin d'avoir une armée de défense dans le cas où les émeutiers du Collège de France se rueraient sur la rue Mont-Parnasse. Or, pas d'argent, pas de suisse. Voilà qu'un jour Sainte- Beuve me dit en riant : « Savez-vous la nouvelle du jour? Mon épicier m'a remis le mémoire d'Adèle; jamais vous ne devineriez ni l'objet, ni le prix des articles. Il y a pour six cents francs de vin de Bordeaux à raison de trois francs la bouteille; puis il y a un détail de cinq cents francs pour sucre, biscuits,

confitures et autres douceurs.» Il ne fallait pas être malin pour s'apercevoir qu'Adèle buvait plus que de raison, mais pas jusqu'à l'ivresse. Le cœur une fois réjoui par le vin, elle chantait, dansait, et recourait aux grimaces et aux pieds de nez, avec autant d'aisance et de grâce qu'une jeune pensionnaire. Un soir, elle entend, depuis sa cuisine, Sainte- Beuve me parler des jeunes filles de dix-huit ans ; d'un bond, elle se trouve près de la table, part d'un éclat de rire, pirouette sur ses pieds, et s'écrie : <c Monsieur, mon bon Monsieur, mon cher Maître, Monseigneur, mais qu'est-ce vous feriez de jeunes filles de dix-huit ans? Est-ce que vous êtes un homme, pauvre chat mouillé?» Le mot de chat mouillé était lâclîéT Â3èle le répéta habituellement HEtTàns "façon soit devant moi, soit en présence de M. Barbey d'Aurevilly, qu'elle aimait à voir pendant le dîner, parce qu'étant tous les deux de la Normandie, elle le traita en cher pays. Sainte-Beuve lui passa ses indiscrétions et ses déprédations, parce que sa maison était parfaitement tenue comme une chapelle. Cependant, il arriva un moment où sa patience se lassa. Adèle reçut donc son congé dans les règles. Mais comme elle était robuste et insolente, Sainte-Beuve avait peur qu'elle ne voulût rester et qu'elle ne le mît à la porte de son domicile. Il alla prévenir le commissaire de police et le pria de lui prêter son assistance, le jour de la sépa-

tion. L'instant critique arrivé, il était en habit et tout prêt à recourir à l'autorité. Mais il avait la faculté de pleurer comme un enfant, quand il le jugeait nécessaire. Il verse quelques larmes d'adieu; Adèle a pitié de lui et se met à sangloter de son côté. Le compte est payé; on y joint une gratification : tout est accepté de bon cœur. Le départ s'effectua sans menaces ni scènes. Sainte-Beuve fut content d*en être quitte à si bon marché ; son imagination s'attendait à un coup d'État, et n'eut pas même la tempête dans un verre d'eau.

Ordinairement le ménage se composait d'une servante et d'une gouvernante. Or, toutes les gouvernantes furent maîtresses absolues. La plus connue exerça un véritable despotisme des plus funestes. Elle croyait que Sainte-Beuve avait beaucoup donné, pas moins de trois ou quatre louis, aux jeunes inconnus qui avaient besoin d'encouragement. Elle s'empara du département des finances, réduisit la dépense sur tous les points, et alla faire la recette dans les journaux et peut-être chez les éditeurs. Il ne resta plus à Sainte-Beuve que ses jetons de l'Académie; de sorte qu'il fut réduit maintes fois à emprunter vingt ou trente sous à ses intimes pour affranchir ses lettres. Comme rien ne l'avait préparé à la pénurie perpétuelle qui résultait de cette séquestration, son humiliation devint si forte qu'il ne put la cacher à tous ses amis. Mais

la position ne fit qu'empirer. La gouvernante s'éleva au rang de mégère. A propos de tout, elle entrait en dispute avec Sainte-Beuve ; elle lui demandait compte d'une chemise chiffonnée; elle le bougonnait s'il rentrait quelques minutes trop tard pour le repas. Il avait beau s'excuser sur les circonstances, elle n'admettait aucune raison. S'il ne se résignait pas comme un agneau, elle lui jetait dédaigneusement au nez une pièce de cinq francs et lui disait d'aller dîner chez Magny, restaurateur près de la rue Dauphine. Elle finit par le traiter avec le dernier mépris et le rudoyer comme un esclave. J'ai vu des scènes si inconvenantes, j'ai entendu des discussions si violentes, que je croirais volontiers, bien que je n'en aie pas été témoin, qu'elle le souffletait, le battait à l'instar de M me Delille dont les mains laissaient des marques longtemps visibles sur les joues du pauvre Delille. Toutes les prévenances restaient inutiles. Sainte- Beuve l'afficha dans les théâtres, aux promenades ; il l'accompagna même aux bals de la Grande Chaumière. Il alla jusqu'à lui proposer le mariage devant moi, le secrétaire étant présent. Elle préféra garder son indépendance. Avec les familiers, les visiteurs de la maison, elle se montrait toujours très polie, très aimable, assez spirituelle. Elle était encore passable ; pas moyen de s'ennuyer avec elle, car elle étalait tous les ridicules du logis et faisait as-

sister à des scènes de sérail. Elle se conduisit continuellement comme une sultane, avec la plus grande simplicité de toilette ; le sultan était ailleurs; en mourant, elle donna sa montre au secrétaire en titre ; elle témoigna de l'amitié à tous les habitués. Toute son aversion, toute son humeur, se déchargeait sur Sainte-Beuve'; il n'était plus que le bouc émissaire de ce démon, l'eunuque de cette Xântipe manquée. Il est certain que si Sainte-Beuve n'a pas épousé cette créature, c'est qu'elle l'a refusé. Il s'était familiarisé avec l'idée des unions mal assor- I ties. Il rappelait quelquefois Jean- Jacques Rousseau qui avait fait sa femme de sa servante pour la récompenser de vingt-cinq ans de dévouement; il parlait en riant du poète Lebrun qui donna son nom à sa cuisinière ; mais c'était toujours sérieusement et avec une espèce d'estime et d'envie qu'il citait Gœthe qui se décida, après seize années de vie commune, à se marier avec sa ménagère dont il avait eu deux enfants, un de mort de bonne heure et un second qui put assister, à l'âge de quinze ans, aux noces de ses père et mère. Il avait trouvé le mot de goût ancillaire pour caractériser ces inclinations d'ancillariote.

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Par suite des tracasseries d'argent précitées, il s'occupa avec plus de soin de sa fortune et songea à l'avenir. Il cachait ses billets de banque dans quelques-uns de ses livres pour n'être pas volé par les domestiques. Dès qu'il avait une somme suffisante, il la plaçait chez un banquier. Son caractère primitif se ressentit de la persécution de son intimité; alors commença une autre phase et parut le Sainte-Beuve définitif, qui prête plus . à la satire qu'au panégyrique, et dont l'histoire complète ne serait qu'un pamphlet pour tous ceux qui n'ont pas assisté à toutes les transformations successives de cette vie cachée dans les livres. Au caractère primitif remontent toutes les amitiés sincères et durables, justifiées par les grandes qualités de l'homme bien élevé, de l'homme du monde, de l'homme de lettres; dans la période suprême il n'y eut que des relations d'intérêt, de curiosité. On pose dé part et d'autre. Pour être accueillis et tolérés, les nouveaux venus affectent de ne rien voir et passent tout, car il faut que la littérature cède le pas à la

politique et qu'une manifestation jaillisse de ce frottement.

Les goûts du solitaire sont forcés, la vérité du puritain est violée et les libres-penseurs poussent en avant comme leur maître, l'ennemi de toute coterie, le courtisan de Chateaubriand, de l'abbé Lamennais, l'ami des Lacordaire, des Gerbet, des Noirot, l'écrivain que j'avais vu si flatté, quelques années auparavant, d'avoir été invité à un dîner de l'archevêché et cité dans un sermon de la cathédrale d'Orléans. Ce rôle était trop étrange pour ne pas susciter des récriminations dans le parti qui avait le plus compté sur les dispositions de la dernière heure. Devant la guerre universelle des meilleures plumes de la presse, le Sainte-Beuve primitif aurait désiré regimber; le Sainte-Beuve improvisé ne put que mesurer la taille de sa faiblesse. La conscience de son impuissance augmenta l'intensité de son irascibilité; de terribles maladies jetèrent bientôt de l'huile sur le feu de ces embarras. Cette complication de tortures physiques et de contrariétés morales acheva de faire de sa fin une colère continue, une colère qui serait un sujet de comédie. Il devint si méconnaissable que les anciens habitués se retirèrent, de honte pour lui, et osaient à peine se présenter pour s'informer de l'état de sa santé. Si les libres penseurs sont fiers d'avoir mis la main sur ce personnage, ils devront convenir qu'ils ne

l'homme III

sont pas difficiles, car une pareille acquisition ne vaut pas le poids de l'or et rapporte peu d'honneur. Quand la gouvernante mourut, Sainte-Beuve espérait respirer. Il l'avait considérée comme une étrangère de bonne race, parce qu'elle ajouta à la particule le nom de l'un des théologiens les plus célèbres de l'Espagne ; il ne lui connaissait aucun parent. Malgré toute sa finesse, il fut la dupe de son aveugle crédulité ; le revers de la médaille lui prouva qu'il avait joué le rôle de Don Quichotte d'une nouvelle Dulcinée^ du Toboso. Voilà donc que le père et les frères de la défunte se présentent, dans le plus pitoyable équipage, avec le juge de paix, pour mettre les scellés sur les effets de la succession. Le père réclama tout le mobilier dont il fit l'inventaire, comme ayant appartenu à sa fille avant de venir cohabiter rue Mont-Parnasse. Sainte-Beuve ne put prouver par aucun papier qu'il avait acheté et payé tous les meubles revendiqués. Il n'allégua point qu'en droit possession vaut titre. Il offrit de s'en rapporter au prix d'estimation. Ce n'était pas une affaire pour lui. La difficulté provint d'une pièce inattendue. En fouillant l'armoire à glace, le père déterra une promesse ou donation de douze mille francs. La nature de ce billet prêtait à quelque explication; c'était une matière à procès scandaleux. Sainte-Beuve demanda un délai pour réfléchir et prendre des arrange-

ments. Le père, le regardant comme un homme solvable, refusa toute concession. On tint bien des conférences à ce sujet; il y eut bien des paroles plus ou moins aigres d'échangées. On convint d'un jour pour tout terminer. Voici venir Mgr l'évêque d'Orléans se présentant officiellement comme comme candidat de l'Académie. Sainte-Beuve lui expose immédiatement sa situation qu'on exploitait, le met en présence de sa partie adverse et le supplie d'arborer l'olivier de la paix dans sa retraite; puis il se retire dans une autre pièce, afin de laisser plus de latitude à Mgr Dupanloup pour dirimer la question. Il s'agissait d'un titre authentique reconnu de part et d'autre. L'arbitrage était donc facile. Il suffit de quelques instants pour conclure. L'intercesseur eut l'assurance d'une voix de plus pour l'Institut. Sainte-Beuve finit par prendre à sa charge l'enterrement qui avait coûté quatre mille francs, solder l'expertise du mobilier contesté et fixer une époque où il ferait honneur à sa promesse ou donation de douze mille francs qu'il avait rédigée et signée en faveur de sa feue gouvernante. Mais il comprit si peu combien cet incident entachait ou sa moralité ou sa loyauté, qu'il n'hésitait pas à apprendre à tous ceux qu'il recevait ou rencontrait l'histoire de ce démêlé. Tout autre que lui eut rougi de charger un évêque de laver ce linge sale.

l'homme 113

On pourrait conjecturer de ces seize mille francs dépensés pour une gouvernante qui tint sa maison environ quatre ans seulement, que Sainte-Beuve fut une vache à lait pour son entourage. Exemplairement rancunier, mais trop timide pour être méchant, poli sans familiarité comme sans dévouement, et toujours plus passif qu'actif, il avait une bonté sans initiative comme sans avarice. H n'aimait point l'argent pour l'argent, mais il ne l'aurait pas prodigué. Il se laissait voler, mais il donnait peu. Chacun de ses secrétaires, MM. Lacaussade, Octave Lacroix et Jules Levallois, n'a touché que cent francs par mois ; pour étrennes, ils n'ont reçu qu'une poignée de main; M. Troubat a joui de deux cents francs par mois et était nourri; il est vrai qu'il fut occupé depuis neuf heures du matin jusqu'à neuf heures de relevée, cumulant les fonctions de secrétaire, de maître des cérémonies, d'huissier, de garde-malade. Justine, la plus respectable des bonnes qu'il ait eues, n'avait que vingt-cinq francs de gages par mois ; la plus jeune et la plus jolie, celle qui a demeuré le plus longtemps à son service, ne gagnait que trente francs par mois et ne commença à gagner soixante francs par mois que lorsque la position de sénateur et les infirmités de l'âge eurent doublé ses occupations. Sainte-Beuve ne regardait pas à un louis avec la Société de Saint Vincent de Paule, ni avec les dames

de charité, notamment M me Théodore Lacordaire qu'il connaissait ; mais il n'était pas si généreux pour toutes les quêtes à domicile, et refusa plusieurs fois des billets de loterie. Il est douteux qu'il se fût voté un budget de bienfaisance. Son quartier ne lui conteste pas d'avoir fait l'aumône, mais il ne lui a pas fabriqué la réputation de père des pauvres. Sa munificence se réduit, à ma connaissance, à un billet de cent francs prêté à un de ses secrétaires démissionnaires.

Il avait beaucoup de livres; la plupart lui ont été donnés par les éditeurs ou offerts en hommage par les auteurs. C'est pendant sa jeunesse qu'il en a le plus acheté, notamment pour douze mille francs sur le xvi e siècle; depuis, il s'est procuré, à tout prix, tous les ouvrages qui lui étaient nécessaires pour son Port-Royal et qu'il aurait pu emprunter indéfiniment. Toutes les bibliothèques de l'État et des amateurs étaient à sa disposition. J'ai souvent été étonné des volumes qu'il envoyait chercher. Ainsi il n'avait pas de La Harpe, indispensable pour le xvni e siècle qu'il a tant exploité ; il n'avait pas non plus la Biographie universelle de Michaud. Malgré tant de lacunes, sa bibliothèque, grâce à 5es notes, a produit quarante mille francs à sa mort.

Il a passé sa vie à emprunter des livres partout, mais il répugnait à communiquer les siens. Je lui

en ai prêté par paquets, pour une multitude d'articles sur le siècle de Voltaire ; je ne lui en ai demandé que deux ou trois; je me suis aperçu que mon désir le contrariait.

S'il avait besoin d'une publication nouvelle pour un article, afin de conserver ses franches coudées, il l'achetait et refusait d'en recevoir l'hommage de l'éditeur. Impossible d'être plus loyal et délicat avec la librairie. Il marchandait les livres anciens.

Il a peu voyagé. Il ne parlait d'une ville qu'à l'occasion des hommes qu'il y avait connus. Ainsi pour lui Rome c'était l'abbé Gerbet; Lyon s'appelait l'abbé Noirot; Dijon se nommait Frantin. Jamais il ne m'a dit un mot de n'importe quel édifice ancien ou moderne, classique ou gothique. Même silence sur les sites pittoresques de la nature que sur les merveilles du pinceau ou du ciseau. Aussi ne vit-on chez lui ni tableau, ni gravure, ni bronze, ni marbre, ni plâtre. Sauf les meilleurs livres, enfermés dans des bibliothèques d'acajou et les volumes étalés sur les tables, on n'aurait pas pu deviner

Il6 CONFESSION DE SAINTE-BEUVE

la condition du maître, à l'inspection du mobilier. La salle à manger aurait convenu à un épicier; le lit de parade était en fer, et tout l'ameublement dénotait le plus vulgaire bourgeois. Il n'y avait d'autre luxe que la propreté. Ainsi Sainte-Beuve n'avait pas plus de goût pour le confortable que pour le fashionnable. Une année, il chargea un entrepreneur de lui préparer un salon, et il abandonna à son génie toute l'ornementation. Cette commande lui revint à quatre mille francs. Les dorures restèrent inutiles et masquées lorsqu'il fallut placer les livres. Il n'avait pas prévu le cas de cette disposition, ni averti l'ouvrier de la dimension des meubles qu'il y aurait à poser.

Il a eu fort longtemps un petit chien roussâtre, hargneux, aboyant comme un bourdon et d'une laideur extrême; dans toute la rue on l'appelait le Petit Sainte-Beuve. Si, plus tard, on a remarqué un superflu de chatte, de colombes, de poules, il est probable que cette innovation fut suggérée par la domesticité. Quand on aime les oiseaux ou les animaux, on n'attend pas le traitement de sénateur pour se payer une fantaisie si peu coûteuse.

Le logis de Sainte-Beuve ne gagnerait pas à être jugé par cette maxime de Balzac : « Le luxe est, en France, l'expression de l'homme, la reproduc tion de ses idées, de sa poésie spéciale ; il peint le caractère. »

En y mettant un peu du sien, on pouvait s'accoutumer à ce caractère passif et en même temps de plus en plus irascible. Sainte-Beuve a gardé en qualité de secrétaires MM. Octave Lacroix et Jules Levallois, chacun de trois à quatre ans, M. Lacaussade sept ans et M. Troubat plus de huit ans. Le règne des gouvernantes a été aussi de plusieurs années. A part quelques-unes qui n'ont fait que passer, la plupart des servantes ont été en titre trois ou quatre ans ; sa dernière garde-malade était en pied depuis une dizaine d'années à la maison.

L'intérieur de cette habitation a été calomnié. D est certain que Sainte-Beuve a fait tout son possible pour être à l'abri du mépris des cancans.

Sauf la plus connue, qui est morte à trente ans passés, toutes ses gouvernantes avaient passé l'âge canonique de quarante ans, ou en approchaient; on en distingua une d'un caractère respectable, car elle avait sept enfants ; quand elle entrait, au milieu de ce cortège, dans une loge du théâtre du Luxembourg, toute la salle riait aux éclats et l'appelait la Mère Gigogne.

Jusqu'au moment où Sainte-Beuve fut nommé sénateur, son ménage se réduisit à une servante sous les ordres d'une gouvernante. Toutes ses bonnes étaient choisies de façon à ne pas prêter à la médisance. C'est Adèle et Justine qu'il a le plus longtemps conservées. Or, Adèle frisait la quaran-

Il8 CONFESSION DE SAINTE-BEUVE

taine. Justine était un peu plus âgée, aussi pieuse que dévouée, d'une discrétion à toute épreuve, un vrai modèle des prix Montyon. Sainte-Beuve la revoyait toujours avec plaisir et lui demandait l'analyse de tous les sermons qu'elle entendait; elle le visita souvent dans sa dernière maladie; elle le trouva, un jour, déjà tout glacé et sans connaissance; prévoyant que la mort était proche, elle courut prier pour lui dans une église, et elle remarqua, le lendemain, que sa recommandation de l'âme avait cessé juste au moment où Sainte-Beuve expira.

Quant aux autres servantes, si elles furent quel* quefois plus jeunes, elles n'étaient pas loin d'être un étouffoir de concupiscence par leur manque de tout agrément.

Devenu plus vieux et plus riche, Sainte-Beuve fut amené, à raison de ses infirmités et des réceptions auxquelles il se crut obligé, à augmenter sou personnel. Jamais il n'eut plus de deux servantes. La nature de ses souffrances lui permit d'être moins sévère sur les appas et la jeunesse. De toutes ces différentes créatures, il n'y en eut qu'une à qui il arriva un de ces accidents auxquels sont sujettes toutes les filles qui ne sont pas sages. On employa les personnes les plus influentes pour apprendre à Sainte-Beuve ce cas nouveau. Il se fâcha et tonna comme un prédicateur; il se plaignit de voir sa

l'homme 119

maison déshonorée. Toutefois on finit par l'apaiser et obtenir la grâce de l'Évangile. Il pardonna à la pécheresse, consentit à la garder, et lui permit même d'attendre l'époque de la délivrance, mais à la condition qu'au moment fatal elle ne crierait pas et ne ferait aucun bruit.

Sainte-Beuve ne descendait au rez-de-chaussée qu'à l'heure de souper. Les domestiques ne manquaient pas de loisir ; il était tout naturel que, pour passer le temps, elles reçussent des visites de parentes, d'amies, de voisines, et causassent avec la laitière, la boulangère, la fruitière, l'épicière. Or, elles ne pouvaient stationner que dans la salle à manger ou la cuisine dont les fenêtres donnent sur la rue. Pour les passants, ce groupe de servantes et d'étrangères devint un sérail; oii prit toutes ces femmes pour autant de bonnes à tout faire. Sainte- Beuve n'est pas responsable de ce scandale, puisqu'il avait pris ses mesures pour déjouer les bévues des mauvaises langues.

Noter que les yeux les mieux éveillés, les plus beaux qui aient brillé dans ce ménage de garçon n'ont été cotés que cinq francs de plus par mois que les figures fanées, les têtes tournées vers le retour de l'âge, c'est militer en faveur de la sagessede Sainte^ Beuve. Tout porte à croire qu'il fut irréprochable dans son intimité : du moins c'est mon opinion; je ne fais de réserve que pour une gouvernante.

Il se fityn point d'honneur de ne pas recevoir de bas-bleus : il les fuyait partout comme la peste. « Ces femmes-là, disait-il assez souvent, c'est la dernière espèce des créatures. Si on a le malheur de se compromettre avec elles, elles n'ont d'autre transport qu'une demande d'article. » Je n'ai jamais vu de femme chez lui.

Il n'entendait pas la plaisanterie sur son gynécée. Il avertit un de ses secrétaires qu'il lui brûlerait la cervelle s'il se permettait de courtiser la servante ou la gouvernante. Un jour Baudelaire s'amusa à lui faire cette confidence : «c Est-ce que vous croyez que Monsieur un tel ne vient chez vous qu'afin de faire de l'art pour l'art? Il n'a pas d'autre dessein que de séduire vos femmes et de vous les enlever. » La charge était forte et passa comme un article de foi; le sceptique Sainte-Beuve l'accepta avec tout le zèle de la jalousie. Il professait, dans toutes les occasions, une admiration prodigieuse pour le talent et l'esprit du journaliste incriminé ; il courut au-devant d'un prétexte pour briser toutes ses relations avec lui. Baudelaire ne cessa de se vanter d'avoir découvert tant de crédulité dans cet abîme de doute, mais il n'osa pas revenir sur sa calomnie.

Ayant tout disposé pour jouir de la paix et faisant sans cesse des sacrifices pour la conserver dans son entourage, Sainte-Beuve a pu se livrer au travail avec une contention et une persévérance dont

il y a peu d'exemples. De neuf heures du matin à midi, et, de sept à neuf heures du soir, il lisait ou, faisait faire des lectures à haute voix ou des recherches à son secrétaire. Depuis son déjeuner à midi jusqu'à son dîner à six heures, après un peu de sieste, il poursuivait sa tâche ; il ne s'interrompait que pour aller à l'Institut et aux Bibliothèques, recevoir ou faire les visites nécessaires au sujet de ses articles. En rue, il lisait ordinairement le dernier numéro de la Revue des Deux-Mondes. Partout, à la maison et à la ville, il avait un crayon et du papier pour prendre des notes. Soit dans sachambre, soit dans son jardin, pendant l'été, il ne cessait ou d'écrire ou de lire, sans fatigue comme sans fin. Jamais je ne l'ai surpris à l'état de repos.

Il n'était seul et inaccessible que le vendredi, consacré à la composition de l'article. Le lendemain, il le dictait à son secrétaire, en modifiait le style et l'envoyait à l'imprimerie. Le secrétaire n'avait de congé que la journée du vendredi et l'après-midi du dimanche.

Ainsi, pas une minute de délassement depuis le réveil jusqu'à neuf heures du soir.

Mais à peine le secrétaire a-t-il descendu l'escalier et se sauve, à pas précipités, dans la crainte d'être rappelé, que Sainte-Beuve fait sa toilette. C'est un instant solennel dans la nature : la cloche a sonné le coucher dans toutes les communautés

religieuses, les pensions, les casernes, les prisons ; tous les grands poètes, tous les prosateurs les plus éminents, tous les hommes d'État les plus fameux et la plupart des mortels, attendent aussi dans le lit l'oubli du travail et du souci. Pourquoi Sainte- Beuve se décide-t-il à respirer l'air si tard? Le quartier est déjà désert et silencieux; les rues ne sont troublées que par le bruit des équipages de soirées ; les boutiquiers commencent à faire leur caisse et les commis s'apprêtent à mettre les volets et fermer la porte. Où Sainte-Beuve va-t-il tout doucement, bien enveloppé dans son cache-nez, à cette heure où les ténèbres le couvrent partout comme son parapluie, où les chouettes, les hiboux et tous les oiseaux de proie quittent leur repaire pour s'ébattre dans l'espace, où les malfaiteurs guettent l'occasion des crimes et des délits? Ce n'est plus le jour et ce n'est pas encore la nuit : c'est le crépuscule du rôdeur. Attention à l'auteur de Volupté!

Pour économiser plus facilement, tous les jours, quelques minutes sur les relations de famille et de société, Sainte-Beuve passa, sous le nom de Joseph Delorme, sa vie cachée de garçon dans le Passage du Commerce dont les quatre issues semblent dépister les indiscrets et les importuns ; à l'imitation de saint Basile le Grand et de saint Grégoire de Naziance, il arrangea et casa son petit nid d'alcyon dans un hôtel tenu avec une discipline toute monastique, car l'entrée était interdite au beau sexe, et il n'y avait d'exception qu'en faveur de la qualité de sœur, justifiée par la ressemblance de figure. Il y déjeuna, et resta environ neuf ans, de 1830 à 1840,

à raison de vingt-trois francs seulement par mois, dans une chambre du quatrième étage.

Pendant ce temps-là, M me Sainte-Beuve douairière continuait de lui mettre un couvert à chacun de ses repas et, tous les mois, elle lui donnait régulièrement cent francs pour ses dépenses courantes et ses menus plaisirs. Le nécessaire était trouvé et assuré ; la plume amena le superflu. Le Globe, le National 9 la Revue de Paris, la Revue des Deux- Mondes firent des commandes; et comme chaque livraison de copie était immédiatement et généreusement payée, Sainte-Beuve, aussi réglé qu'un séminariste, se forma une bibliothèque et finit, en sacrifiant une douzaine de mille francs, par réunir les meilleures éditions des classiques et toutes les raretés du xyi e siècle. Il avait déjà un nom, et servait de thuriféraire à la nouvelle école romantique ; mais sa modestie l'empêchait d'être apprécié à sa valeur. Heureusement le parfum de sa vertu pénétra jusqu'en Helvétie ; la ville de Lausanne lui offrit une chaire d'histoire, fermement convaincue qu'à sa voix on ne verrait pas les montagnes sauter comme des béliers, les collines bondir comme des agneaux, les rivières remonter à leur source et les murailles des maisons tomber comme la glace devant ce soleil d'été. Incontinent il partit, et, pour ne pas blesser, dans son cours de l'année 1837 et 1838, les susceptibilités des consciences protes-

tantes, il se modéra en tout, de façon à rester aussi paisible que la nature de son auditoire. Il s'était fait Suisse, mais sans se naturaliser. C'était un point d'honneur de finir l'histoire de Port-Royal qu'il avait commencée. Mais le mal du pays le prit; il dut s'apercevoir que le métier de professeur lui avait rapporté encore moins de réputation que d'argent et que MM. Guizot, Cousin et Villemain dormaient aussi tranquillement que s'il n'avait pas eu l'occasion de cultiver publiquement l'art de bien parler. Il ne fut pas bien difficile de l'arracher à l'étranger, dès qu'on le tint à Paris pendant les vacances. Tous ses amis comprirent qu'il leur serait plus utile que Gustave Planche, car ses éloges étaient sincères 'et sa critique restait constamment polie et inoffensive. Ils se remuèrent, et la patrie reconnaissante déterra une position plus avantageuse, que celle dont le sacrifice coûtait peu de larmes. Le 8 août 1840, Sainte-Beuve fut nommé par Cousin convervateur à la Bibliothèque Mazarine avec un traitement de quatre mille francs et la jouissance d'un logement confortable. Cinq ans après, l'Académie française lui ouvrit ses portes et peu de temps s'écoula sans le voir agrégé à la Commission du Dictionnaire. C'était l'honneur et l'argent.

Ainsi, à quarante ans, Sainte-Beuve, né en 1804, était au comble de ses vœux. Il avait de quoi tenir

ménage, et, tous les soirs, il trouvait son couvert mis, soit chez M. Thiers, soit chez M. Guizot. Ceux qui l'ont connu à cette époque qui fut sa lune de miel, doivent se rappeler qu'il était gentil comme une demoiselle à marier; il était impossible de le fréquenter sans lui rester attaché. Malheureusement, la révolution de 1848 rompit le charme de ce repos, digne d'envie. Ce fut dans une vieille cheminée que cette éphémère félicité s'évanouit comme un petit ramoneur. La Revue rétrospective comprit Sainte- Beuve pour deux cents francs dans les comptes d'un ministre du roi. Personne ne songeait à accuser le fortuné bibliothécaire de la Bibliothèque Mazarine d'avoir grignoté quelque chose des fonds secrets. Il se hâta d'éclairer le public sur cet article que lui seul considérait comme une présomption de corruption; mais ce n'était qu'un mémoire de fumiste qui était arrivé trop tard pour figurer à sa place dans l'état des dépenses à la charge du gouvernement. Il somma la Ville et Y Univers de lui donner un démenti. Le silence de toute la presse aurait dû tranquilliser les scrupules de sa conscience, aussi pure que le fond du cœur d'Hippolyte, dans la Phèdre de Racine.

Les républicains de la veille, comme ceux du lendemain, se trouvaient en face d'ennemis trop nombreux et trop dangereux, et ils avaient trop d'affaires sur les bras, pour songer à persécuter et

à relancer Sainte-Beuve blotti au milieu de ses livres. Il trembla comme si sa tête avait été mise à prix, et, par prudence, il envoya la démission de son emploi de bibliothécaire. Il monta de nouveau l'escalier de l'étranger, mais avec un pied plus léger que Dante. C'était en octobre 1848. En s'expatriant, il savait d'avance où il se reposerait. Il était attendu à Liège où on lui réservait une chaire qui avait été offerte à M. Désiré Nisard et qui avait été refusée. Il se remit donc à professer et profita des vacances pour visiter tous les réduits des gens de Port-Royal et ramasser des notes pour finir Y Histoire de ces messieurs. Mais comme il ne trouva pas plus de tonnerres d'applaudissements à Liège qu'à Lausane, par la raison qu'il ne se montra ni Chrysostôme, ni Chrysologue, le mal du pays vint encore le prendre. Personne, à Liège ni à Lausanne, ne recourut à la violence pour le retenir, malgré tout son mérite. Il avait daigné s'exiler lui-même; il voulut bien aussi lever lui-même l'arrêt de sa disgrâce; car aucun ministre ne se serait avisé de le rappeler, puisque le gouvernement n'avait pas même conseillé son départ. Son retour, en septembre 1849, ne changea rien à la face des événements; ce n'était qu'un Français de plus à Paris. Il eut beau cligner de l'œil à droite et à gauche dans les rues, personne ne l'insulta, personne ne l'apostropha; il était tout étonné de jouir partout de toutes les faveurs de

l'incognito. Il était descendu et il s'établit rue Saint- Benoît, chez un ami, le docteur Paulin, qui se contenta d'une somme de huit cents francs par an, à titre de logement, chauffage, éclairage; les domestiques des deux sexes de céans étaient aussi à ses ordres et à son service. A la vérité, c'était seulement un point d'observation, une tente provisoire, en attendant César et sa fortune. Le pied-à-terre était fort commode et pas cher, soit comme chambre meublée, soit comme pension bourgeoise. Ne fallait-il pas quelque dédommagement de la peine de s'être octroyé et signé une lettre de grâce ou d'amnistie, pour tous les crimes et délits qu'il n'avait pas commis et dont il n'avait pas même eu la pensée?

Peu de temps après, il eut son chez soi et put tenir grand ménage. D'hôte, il était devenu propriétaire. Sa mère étant morte à l'âge de quatre-vingt-six ans, le 17 novembre 1850, il alla prendre possession, rue du Mont-Parnasse n° 11, de la maison où il devait finir ses jours, et qui vient d'être vendue seulement trente mille francs. Elle est à deux étages, donnant d'un côté sur la rue, et de l'autre sur un bout de jardinet; toutes les pièces sont petites, basses et mal distribuées; l'escalier est étroit et rapide comme une échelle, il n'y a d'autre vestibule que la voie publique, et pour perron que la voûte du ciel. Il a toujours gardé le silence sur la valeur

de son patrimoine qu'on porte à quatre mille francs de rentes. Il se donnait pour un homme sans fortune. Il est évident que sa mère ne lui aurait pas assuré cent francs chaque mois, et n'aurait pas occupé seule une habitation si spacieuse, si elle n'avait pas eu quelque revenu, outre son logement. Le titre de rente laissé par Sainte-Beuve provient, en partie, de la succession de sa famille ; des rapports authentiques évaluent à cent mille francs les biens meubles dont il hérita, indépendamment de l'immeuble.

En 1854, il eut droit au traitement de cinq mille sept cents francs attaché à sa chaire du Collège de France ; on ignore s'il a gagné sur son suppléant, à l'imitation de tous les professeurs qui ne manquent pas de spéculer sur leur doublure, puisque M. Désiré Nisard est cité comme le seul qui ait gâté le métier du rabais de la parole publique. En passant à l'École normale, en 1857, il trouvait de l'avancement, car il put émarger sept mille francs pendant quatre ans.

Pendant ce temps-là il retirait trois mille francs au secrétariat de l'Institut, soit comme académicien, soit comme membre de la Commission du Dictionnaire. En 1865, la dignité de sénateur lui valut trente mille francs. On lui donna, par surcroît, en 1867, une sinécure de trois mille francs au Journal des Savants. De 1868 à 1869, il fut membre de

la Commission de la Correspondance de Napoléon, avec un honoraire de deux mille quatre cent francs. D reçut en cadeau cinq exemplaires de l'édition in-4 de 4a Correspondance que si vendaient alors facilement trois cents francs chacun.

Depuis l'Empire, sa plume lui rapportait au moins mille francs par mois, dans la presse. Dans les dernières années de sa vie, les journaux, les revues et les éditeurs lui donnaient au moins vingt mille francs annuellement. Les Causeries du Lundi ont été vendues à raison de deux mille cinq cents francs, pour la propriété de chaque volume; on lui paya douze mille francs une nouvelle édition de ses Poésies.

Le roman de Volupté, l'étude sur Chateaubriand, le livre sur Virgile, Y Histoire de Tort-Royal gros-

/ sirent des paillettes d'or de leurs rivières le fleuve de ce nouveau Pactole.

* II était loin de l'époque où se donnant partout

comme un pauvre honteux, il faisait dire à Joseph Delorme, dans la pièce sur Mes Livres, dédiée au bibliophile Jacob :

L'eau me suffit, qu'un vin léger colore.

Il pouvait se permettre le vin pur et chanter Bacchus. Il ne tenait qu'à lui d'élargir le cercle de ses jouissances qui se montraient si modestes, lorsqu'en

août 1829, dans la neuvième des Consolations, consacrée à Fontaney, il traçait cet idéal de prospérité :

Oh ! j'ai rêvé toujours de vivre solitaire

En quelque obscur débris d'antique monastère,

D'avoir ma chambre sombre, et, sous d'épais barreaux,

Une fenêtre étroite et taillée à vitraux,

Et quelque lierre autour, quelque mousse furtive

Qui perce le granit et festonne l'ogive ;

Et frugal, ne vivant que de fruits et de pain,

De mes coudes usant ma table de sapin.

Horace a remercié les Dieux d'avoir plus fait pour lui qu'il n'aurait osé le souhaiter. Si son disciple a pris un jour la lyre pour témoigner sa reconnaissance au Dieu qui a réjoui sa jeunesse, c'est une pièce inédite et inconnue.

Ainsi Sainte-Beuve gagnait beaucoup. Mais il dépensait peu. Sa toilette ne mérite pas un mémoire; son déjeuner ne dépassait pas cinquante centimes ; son souper, qui était le principal repas, ressemblait à celui des restaurants à trente-deux sous. Chacun de ses secrétaires ne toucha que cent francs par mois ; il n'y a que le dernier qui ait été porté à deux cents francs, à raison de la multiplicité de ses occupations. Les gages des servantes n'étaient que raisonnables. Si bu en juge par leur toilette, les gouvernantes étaient loin de rouler sur

l'or et de vagabonder dans le superflu. Les invitations furent en tout temps très rares, excepté sur la fin. La maison subit peu d'améliorations importantes; les meubles n'ont été ni renouvelés, ni augmentés; le fonds provenait d'un mobilier d'occasion acheté au décès de la gouvernante qui l'avait apporté avec elle.

Dès son entrée au Constitutionnel, Sainte-Beuve avait commencé à faire des économies qu'il plaçait, à la fin du mois, chez un banquier. Tout portait à croire qu'il laisserait une bonne succession.

Dans les premiers testaments qu'il fit, c'est un parent qu'il nomma légataire universel. C'était justice, car, par considération pour la position du veuvage de M me Sainte-Beuve et pour les frais d'éducation de l'enfant qui lui restait, la famille avait eu la délicatesse de ne pas revendiquer les avantages qui avaient été accordés au temps jadis et dont la loi permettait d'exiger le retrait. Le cousinage se résigna devant le testament définitif qui était basé sur un titre de six mille cinq cents francs de rentes. La maison fut donnée avec les meubles au dernier des secrétaires; le premier eut pour apanage une somme de dix mille francs; la dernière gouvernante eut la surprise d'un cadeau de cinq mille francs. Il y eut une constitution de dix-huit cents francs de rentes sur la tête de la dernière garde-malade, domestique environ dix ans dans le

domicile mortuaire; un dernier legs était un coupon de quatre mille francs de rentes au profit d'une fille qu'il ne faut pas confondre avec les nombreuses gouvernantes et servantes du testataire, et qu'on aurait tort de regarder comme sa fille naturelle.

Ce titre de rente de six mille francs ne représente guère que les biens de famille. Sainte-Beuve n'a donc laissé que son patrimone. C'est étrange. Comment maintenant expliquer le montant de son passif? Une année avant sa mort, il m'a bien étonné en m'apprenant qu'il était très gêné et qu'il avait emprunté vingt-cinq mille francs à M. Pereire. On m'assure qu'il a dû jusqu'à cinquante mille francs à M. Veyne. La succession eut à payer un mémoire de deux mille et trois cents francs à la fruitière, et une somme de cinq mille à différents corps d'états. Ce qui peint l'homme et lui fait une position à part en littérature, c'est qu'il n'y a que le tailleur qui n'ait rien eu à réclamer. Le produit de la vente de la bibliothèque, qui s'éleva à quarante mille francs, fut consacré à la liquidation des dettes. M. Troubat a été forcé de vendre la propriété des oeuvres inédites et des ouvrages qui n'avaient pas été réimprimés, à raison de mille francs par volume. Son héritage se réduit à peu de chose.

Où donc a passé tout l'argent qui arrivait par le canal de l'État, de la Presse, de la Librairie, dans ces mains, en apparence si peu prodigues ?

Sainte-Beuve n'a fait grâce d'aucune faiblesse à Chateaubriand; il a dévoilé tous les arcanes de sa vie privée, sur des témoignages qu'un autre n'eût pas admis. Il a donné l'exemple. Il s'agit d'être aussi explicite, mais plus consciencieux que lui pour la curiosité historique.

Ici se présente donc une question délicate, scabreuse, mais dont la solution est inévitable. Force est de trouver dans la physiologie la cause de tous les mystères d'une vie, et d'expliquer par une dernière anomalie toutes les nullités ou imperfections morales précédemment divulguées.

Alors Sainte-Beuve disparaît comme individu, pour devenir un caractère et le type du genre mitoyen. L'histoire ne saurait reculer devant un cas de médecine et de conscience.

Tertullien a dit naguère aux Nations: « Vous avez parmi vous une troisième race ou plutôt un troisième genre, c'est-à-dire un troisième sexe, qui tient de l'homme et de la femme et qui peut servir aux deux autres. » Dans son poème de T)on Juan, Byron parle également de troisième sexe et de genre

neutre. Un linguiste allemand a remarqué que les grammairiens indiens traitent d'eunuque le troisième genre qu'il croit appartenir à la famille indoeuropéenne, c'est-à-dire aux langues les plus parfaites.

Chez les Hébreux, le Livitique 9 ch. xxn, défend d'offrir au seigneur tout animal dont les facultés de la génération auraient été ou froissées, ou coupées, ou arrachées, et proscrit toute mutilation des mâles. Pour inspirer l'horreur de ces barbaries, le Deutéronome, ch. xxni, exclut de l'Assemblée du Seigneur l'eunuque qui aurait subi l'une des opérations précitées, ce qui équivalait à la perte des drois civils. Dès les premiers temps les Israélites paraissent n'avoir juré que sur les preuves de la virilité. A propos du chapitre xxiv de la Genèse , l'abbé Du Clôt a dit dans sa Sainte Bible vengée : « Quiconque mettait sa main sous la cuisse de quelqu'un faisait par là même un serment que, s'il manquait à sa parole, il méritait d'être frappé du glaive que portait celui à qui il s'engageait. Kimchi, savant rabbin espagnol, nous apprend que cette même cérémonie se pratiquait par ceux de sa nation dans tout l'Orient » . Aussi l'un des derniers traducteurs de la Bible fait-il observer qu'au lieu que nous plaçons dans le cœur le siège des affections, les Hébreux le plaçaient dans les reins. Pour lui donner sa fille en mariage, Saûl exigea que David lui ap-

portât les prépuces décent Philistins. Il est singulier qu'on trouve encore de nos jours quelque coutume de ce genre. Le Voyage en Abyssinie par Ferret et Galinier nous fournit ce document : « Les Abyssins égorgent et mutilent. Le jour du combat, c'est l'honneur, c'est la gloire à ces soldats barbares de couper sur le corps du vaincu, qu'il soit vivant ou mort, l'organe sexuel de la virilité qu'ils suspendent avec orgueil aux murs de leur chaumière. Dans le Choa, tout guerrier qui ne. peut pas fournir cette preuve de courage personnel n'a pas le droit de porter les cheveux longs et tressés. Il faut que tous les trois mois il se fasse raser la tête comme s'il ne possédait pas lui-même la plénitude de la virilité. Aussi arrive-t-il souvent que des lâches, pour pouvoir montrer aussi ces dépouilles opimes, assassinent dans l'ombre quelque passant désarmé et lui arrachent ce signe de victoire qu'ils n'ont pas su conquérir par leur valeur. »

Dans tous les livres de Y Ancien Testament on ne voit guère que Jérémie qui ait consacré quelques versets en faveur d'un eunuque ; dans son chapitre trente-huitième, il a pris soin de raconter comment l'Éthiopien Abdemélech, eunuque du palais de Sédécias, l'arracha à une mort imminente avec le zèle d'un fidèle et la délicatesse d'une femme. .

Les Actes des Apôtres ne mentionnent qu'un eunuque ; il était aussi Éthiopien, trésorier de Candace,

reine d'Ethiopie ; saint Philippe lui conféra le baptême. On croit qu'il s'appelait Indisch ; les Grecs le vénèrent comme un saint, le 27 août.

Soit dans les différents martyrologes, soit dans la Vie des Saints de Godescard ou de Giry, soit dans le Dictionnaire hagiographique de Y Encyclopédie catholique, soit dans V Histoire universelle de l'Église catholique de Rohr bâcher,, on ne trouve qu'un eunuque au rang des saints confesseurs; c'est saint Ignace, patriarche deConstantinople, mort à quatrevingts ans, en 878. En puisant aux mêmes sources pour déterrer ce qu'il put y avoir d'eunuques parmi les onze millions de martyrs de la primitive Église, on distingue seulement saint Nérée et saint Achillée, eunuques de Flavia Domitilla, nièce de Flavius Clemens, cousin germain de l'empereur Domitien; — saint Guhsciatazarde , gouverneur et chambellan de Sapor, roi de Perse, et saint Azade, favori de cette cour ; — saint Calocer et saint Paterne, de la maison de l'empereur Dèce; — saint Prote et saint Hyacinthe, de la maison de Sainte-Eugénie; — saint Inde, de la maison de Sainte-Domne à Nicomédie ; — les moines Rogel, natif d'Élvire, et Servus-Dei, venu d'Orient; — saint Venuste, saint Eupsyque, saint Cartère, saint Dorothée, saint Gorgonius, saint Mydonius, et un saint Pierre. Des recherches plus longues n'augmenteraient pas sensiblement ces exceptions. Ce

qu'il y a de certain, c'est que la proportion des eunuques ne serait que d'un sur cinq cent mille martyrs de tout rang, de tout âge, de tout sexe.

Ce chétif résultat suffirait pour justifier les mesures prises par l'Église. Plus indulgente que Moïse, elle ouvrit ses portes aux eunuques et les accueillit comme ses autres enfants, mais elle leur ferma la balustrade du sanctuaire. Les Canons des Apôtres ordonnèrent la déposition des clercs qui se seraient mutilés n'importe sous quel prétexte ; elle interdit la communion pendant trois ans à tous les laïques coupables de la même faute. En 325, le Concile de Nicée maintint la dégradation des clercs qui auraient volontairement subi la mutilation, mais il toléra les clercs que les exigences des chirurgiens, en cas de maladie, ou que les violences, soit des barbares, soit des hérétiques, avaient réduits au genre neutre.

L'influence que la mutilation exerce sur le mal ressort de cette conclusion de la page 352 du tome ni de Rohrbàcher : « La plupart des meurtres qui, dans l'espace de deux siècles, ensanglantèrent la cour persane, furent commis par des eunuques. L'eunuque Mithridate livra Xerxès I ei " au capitaine de ses gardes, qui le tua dans son lit et voulait tuer avec lui toute sa famille, pour régner à sa place. '■ — L'eunuque Pharnacias livra Xerxès II au poignard de son frère, Sogdien, qui fut lui-même condamné

à mort par son frère. Darius-Nothus Bagoas, l'eunuque favori d'Ochus, empoisonne son maître, met sur le trône Arses, fils du roi, et fait mourir tous ses autres enfants, assassine ensuite Arses et détruit toute sa famille, lui donne pour successeur Darius- Codoman, et se voit enfin obligé d'avaler le poison qu'il avait préparé pour se défaire de Darius même.»

L'histoire du Bas-Empire apparaît ordinairement comme une mare de sang creusée par le ridicule. Quoi d'étonnant? Les eunuques sont perpétuellement en scène. Le fils et successeur de Constantin le Grand n'a de zèle que pour la propagation de l'arianisme, et reprend le rôle de chef spirituel de l'État qu'avaient joué tous les césars païens : il est vrai que Constantin II est dominé par l'eunuque Eusèbe. Photius contribua beaucoup à l'établissement du schisme grec : c'était encore un eunuque. Le plus savant et le plus beau génie de l'Église grecque, celui dont l'égarement inspire les plus vifs regrets, c'est Origène, l'eunuque volontaire. Narsès est le seul eunuque qui n'ait pas été déplacé au Second rang dans l'État de Bysance ; sauf l'avarice, il eut toutes les qualités d'un grand capitaine.

C'est avec raison que nos conseils de révision ont regardé comme des cas de réforme les infirmités ou imperfectioiis de la vessie qui signalent le genre neutre. Sainte-Beuve a profité de cette miséricorde des lois militaires pour ne jamais faire par-

tie delà garde nationale, sous prétexte d'une incontinence d'urine.

Ce sont les régions signalées comme des fourmilières d'eunuques qui abondent le plus en hérésies et en schismes, comme en séditions, en révolutions, en cruautés, en assassinats, en régicides, en tyrannies. L'ostentation des sérails ne sert souvent qu'à cacher la honte d'un affaiblissement physique. Voici ce que Rohrbacher, à la page 45 du tome X de son Histoire universelle de V Église, a eu raison de dire sur cette nouvelle plaie, si peu connue : « Mahomet ne laissait après lui qu'une fille, Fatime. Tous les garçons qu'il avait eus étaient morts depuis plus ou moins longtemps. Cette privation de postérité masculine l'exposa, de son vivant, à bien des railleries; ses envieux lui donnaient le sobriquet de Abtar, c'est-à-dire quelqu'un à qui l'on a coupé la queue. Il n'épousa qu'une seule vierge ; toutes les autres étaient ou veuves ou répudiées. »

Partout un harem est un luxe. Les eunuques se permettent un harem aussi effrontément que les autres ; on donne un harem aux garçons à un âge où ils ont encore besoin de poupées. On établit un harem comme dans nos pays on entasse des bibliothèques qu'on ne lit point, des galeries de tableaux qu'on ne regarde point, des curiosités dont on ne reconnaît le mérite que par le prix qu'elles coûtent.

« La polygamie, remarque Domeny de Rienzi, dans VOcéaniôy de 1' Univers pittoresque, est en usage dans toute l'Océanie, ainsi que dans l'Orient; mais elle est plusr particulièrement pratiquée par les grands et les chefs ». Or, cette Océanie qui forme plus de la moitié de la surface du globe, n'a pas plus de vingt-cinq millions d'habitants.

« Le Mahométisme, il est vrai, remarque De Bonald, permet la polygamie ; mais elle est un luxe des gens riches, plutôt qu'une habitude nationale et populaire. » Dans son Voyage à Constantinople, Théophile Gautier constate qu'il « n'y a guère que les gens très riches qui aient un sérail, et que tous les dignitaires sont généralement si gros, qu'ils peuvent à peine se remuer». Un séjour en Asie Mineure et Syrie amène la princesse de Belgiojoso à dire : « Il est rare que le paysan épouse plusieurs femmes, et cela n'arrive guère que dans des circonstances extraordinaires, par exemple lorsqu'un journalier, un serviteur, un infirmier enfin, épouse la veuve de son maître, événement qui n'a lieu que dans le cas où la dame n'est plus d'âge à espérer un parti plus brillant. Le serviteur se trouve, grâce à ce mariage, un peu plus riche qu'il n'était, et après quelques années de fidélité conjugale, s'apercevant que les années ont marché plus vite pour sa femme que pour lui, il profite de sa fortune pour s'adjoindre une compagne plus à son goût. Je ne

connais guère de paysans polygames que ceux qui ont épousé, dans leur première jeunesse, une vieille femme possédant quelque bien. A part cette exception, le ménage du paysan turc ressemble à celui du paysan chrétien, et, je le dis à regret, le premier pourrait souvent servir de modèle au second. »

Littré est convenu, un jour, que la moyenne de la longévité a augmenté depuis le christianisme, et que la France voit mourir, chaque année, plus de cent cinquante centenaires. H n'y a d'exception que dans les pays qui ont fermé les yeux à l'Évangile. « Je remarque, disait Chardin, sous Louis XTV, que Ton ne pousse point en Orient la vie si loin, surtout aux Indes, qu'on le fait en Europe, chose que j'attribue à ce qu'ils se servent trop tôt et trop fortement des femmes, s'excitant, nonobstant la chaleur de leur climat, laquelle est extrême, par des confections qui les consument à mesure qu'elles les animent. » Dans son Voyage en Syrie, Volney dit aussi : « A raison de la polygamie, permise par le Coran, la plupart des Turcs s'énervent de bonne heure, et rien n'est plus commun que d'entendre des hommes de trente ans se plaindre d'impuissance; c'est la maladie pour laquelle ils consultent davantage les Européens, en leur demandant des pilules aphrodisiaques. Le chagrin qu'elle leur cause est d'autant plus amer, que la stérilité est un opprobe chez les Orientaux : ils ont encore, pour la fécon-

dite, toute l'estime des temps anciens, et le plus heureux souhait que Ton puisse faire à une jeune fille, c'est qu'elle ait promptement un époux et qu'elle lui donne beaucoup d'enfants. Ce préjugé leur fait prématurer les mariages, au point qu'il n'est pas rare de voir unir des filles de neuf à dix ans à des garçons de douze ou treize. Cette prématurité doit encore être comptée parmi les causes de l'impuissance. L'ignorance des Turcs se refuse à le croire, et ils sont si déraisonnables sur cet article, qu'ils méconnaissent les bornes de la nature, dans les temps même où leur santé est dérangée. » De nos jours, même résultat dans la Correspondance de Victor Jacquemont, Le I er novembre 1830, ce voyageur écrit à M. Prosper Jacquemont : « Une des maladies les plus communes en Orient, c'est une impuissance précoce. Les Levantins savent très bien s'en relever de temps à autre par l'usage des cantharides; mais, à l'est delà Perse, ce moyen est inconnu. » En 183 1, dans une lettre à M. deMeslay, l'observation est confirmée : « J'ai une quantité de médecines héroïques qui tuent leur homme ou le sauvent dans les vingt-quatre heures, et quantité d'élixirs les plus immodestes, teintures de cantharides, qui me feront bien des amis. Rien de si commun, dans les hautes classes, que l'impuissance à vingt-cinq ans. Ils viennent à vous, sans vergogne, vous content leur cas piteux, persuadés que nous

avons toujours, nous autres docteurs de l'Occident, quelques moyens de les délivrer passagèrement de leur incapacité. Une pillule de cantharides fait l'affaire. »

Nous avons vu Théophile Gautier s'étonner de l'obésité dés hommes à harems. Il est porté à croire que « les grands seraient les gras, et les petits, les maigres » . Nos conseils de révision ont admis parmi les cas de réforme la précocité de l'obésité. A Sparte, on suspectait l'embonpoint et on punissait l'obésité.

On remarque que les femmes maigres sont très fécondes; leur grossesse est peu douloureuse et leurs cpuches sont ausssi courtes que faciles. Au contraire, les femmes grasses ont de la peine à enfanter; elles souffrent longtemps, après comme avant leur travail; elles sont généralement stériles. C'est probablement pour cette raison qu'on recherche pour les harems des filles qui touchent déjà prématurément à l'obésité. De là cette remarque de Volney, dans son Voyage en Syrie : «Les tailles étranglées que parmi nous on recherche ne sont pas estimées en Orient; et les jeunes filles, d'accord avec leurs mères, emploient de bonne heure jusqu'à des recettes spirituelles pour acquérir de l'embonpoint. » Le peu d'exercice que prennent toutes ces femmes qui passent leur vie sur des coussins contribue aussi beaucoup à les engraisser à vue d'œil.

Chez les oiseaux de proie, la« femelle est toujours plus grande et plus dodue que le mâle, ce qui a valu à ce dernier le nom de tiercelet; elle pond moins d'œufs que les autres femelles de toute espèce d'oiseaux.

Toutes les plantes doubles, comme la rose double, sont stériles et ne se reproduisent que par boutures. Dans Y Esprit des Bêtes, Toussenel tire cette conséquence : « La rose double avait dit, dès le lendemain de son invention par les Rhodiens, qu'une fleur qui devient double est une fleur qui transforme ses étamines en pétales, et qui par conséquent devient stérile par exubérance de sève et de richesse. Que si vous refusiez d'en croire la rose double sur parole, je vous renverrais à l'opinion de la vache graisse et de la jument grasse, que leur embonpoint rend stériles. Enfin, je vous appellerais en dernier recours devant l'autorité des carpes de Sologne. Demandez aux propriétaires de cette contrée, chère à la bécassine, comment ils se conduisent à l'endroit delà multiplication des carpes. Ils vous répondront que les étangs de la Sologne sont si favorables à la croissance des carpes, que la rapidité du développement de leur taille les rend tout à fait infécondes, et qu'ils sont obligés, eux ■ propriétaires, pour conserver de la graine de leur poisson, d'avoir des carpières de misère où ils tiennent les carpes exclusivement destinées à la repro-

duction. Ces carpières spéciales à la reproduction sont d'étroites pièces d'eau où les carpes femelles sont entassées par myriades, sont les unes sur les autres, meurent de faim, en un mot. Ne pouvant profiter, ces carpes pondent, et ces pondeuses fécondes ont été baptisées en Sologne du nom significatif de peinard. » Les éleveurs ont la précaution de diminuer insensiblement, tous les jours, la ration de toutes les femelles qu'ils se disposent à faire couvrir, afin d'être plus sûrs de l'efficacité de la monte. Rien de plus facile que d'engraisser promptement les bipèdes et quadrupèdes de l'un et de l'autre genre, dans une basse cour, dès qu'on a blessé les organes de la génération.

Ainsi, tout dans la nature démontre que l'obésité est un signe d'affaiblissement de l'instinct reproducteur. Les hommes ne sauraient échapper à cette loi. Suivant le développement de l'abdomen, on peut juger de l'amortissement des passions. Les proportions de celui-là indiquent les phases de celui-ci. A mesure qu'on devient plus gros, ventripotent, on se perd de plus en plus dans le dédale de l'impuissance. On formerait sans peine une Légion de la Bedaine; Henri VIE en serait l'empereur, à moins qu'on ne préfère à ce Don Bedaine, le ventre retenu par un cercle de fer, le ventre à terre de ce protecteur de Luther, de cet électeur de Saxe qui était si gros, si gros, si gros qu'il ne

voyageait qu'en chariot, parce qu'on ne put jamais trouver de cheval assez fort pour le porter. Il y a pour tous les grades un nombre suffisant de sujets, comme nous aurons l'occasion de le dire pins loin. Une seconde Légion serait celle de la Lymphe; son cadre serait rempli par des individus dont la constitution intérieure se cache plus longtemps, mais qui finit par se trahir par une misanthropie continuelle, progressive, qui s'en prend à Dieu et au genre humain.

La Légion de la Bedaine et la Légion de la Lymphe abondent en amateurs des temps primitifs. Mais la Genèse ne parle de la destruction de Sodome que dans le vingt-et-unième siècle, et c'est dans le trentième qu'elle mentionne le crime d'Onan.

Dans YOcéanie, de V Univers pittoresque, Domeny de Rienzi fait cette remarque : « Tous les peuples de race noire, dans quelque partie du monde qu'on les observe, semblent méconnaître les habitudes d'une modeste pudeur. Une nudité complète est pour eux l'état de nature. Ils n'ont jamais cherché à voiler à tous les yeux des organes peu faits pour être montrés au grand jour. » Ce qu'il y a de singulier, c'est de trouver dans nos climats des amateurs de la nudité. Le valétudinaire Bayle trouvait la nudité très naturelle. Théophile Gautier désirait la sainte nudité, et Lamartine a cru exposer une sainte obscénité. Mais Livingstone, qui a eu l'occasion

d'examiner, en Afrique, une multitude d'hommes habituellement tout nus, affirme qu'ils sont d'une laideur repoussante; et l'on a constaté que les sauvages, qui se rapprochent le plus de l'orang-outang par leur dégradation physique, ont aussi sa tristesse sombre et taciturne.

Rousseau et d'autres, qui en veulent à tous les bénéfices que la civilisation doit au christianisme, ont exalté la constitution des* sauvages. Mais Livingstone, qui passa des années à explorer les diverses régions les plus inconnues de l'Afrique, affirme que les sauvages supportent moins longtemps et plus difficilement les voyages, les émigra* rions, les fatigues, que les Européens.

Prosateurs et poètes semblent envier comme un idéal la liberté des sauvages à qui peu suffit, et qui se livrent au plaisir sans remords, puisqu'ils ne sont retenus ni par la religion ni par la morale de la société. Mais voici que De Bonald dit, dans son ouvrage sur le Divorce : « La passion de l'amour est plus faible dans l'homme à mesure qu'il est plus voisin de l'état barbare, et plus fort dans la brute à mesure qu'elle se rapproche de la vie sauvage. Tous les hommes trouvés dans les bois ont montré de l'éloignement pour les femmes, et réciproquement. » Dans ses Recherches philosophiques, il est du même avis : « Plus est sauvage l'état dans lequel vivent les hommes, moins ils éprouvent les effets

de cette passion si impérieuse, si exaltée, si active chez les hommes qui connaissent les lois et les arts, c'est-à-dire la défense et l'aiguillon des passions; et rien ne le prouve mieux que la nudité des deux sexes, qui est une des habitudes de la vie sauvage et même un de ses caractères» » Éclairé par Panatomie comparée, Buffon a tiré de la faiblesse et de l'exiguïté des organes de la génération la preuve de la froideur des sauvages pour le plaisir. Les anciennes Mexicaines allaitaient leurs enfants pendant quatre ans, et étaient regardées comme des infâmes si elles devenaient grosses avant le sevrage. Dans l'Océanie, il y a des îles où les mères font durer l'allaitement jusqu'à dix ans; partout les femmes ne mangent pas avec les hommes; elles sont généralement esclaves, regardées comme des bêtes de somme, condamnées aux travaux les plus pénibles et les plus abjects, et traitées comme des animaux sans âme; les hommes vont jusqu'à confondre leurs sœurs, leurs filles, leurs mères, dans leurs brutales passions. Voilà le plus beau du tableau de l'amour qu'a donné Domeny de Rienzi pour cette Océanie si vaste, de climats si variés, qui jouit perpétuellement de l'enchantement du printemps, d'une chaleur modérée, et qui n'a à redouter que les ouragans et les tremblements de terre.

Domeny de Rienzy, qui a étudié toute l'Océanie, dit : « Je n'ai jamais vu un sauvage en embrasser

un autre de son sexe, ou même d'un sexe différent. Chez la plupart des insulaires du grand Océan, la manière de saluer consiste à se frotter mutuellement nez contre nez. Comme dans toute la Polynésie, la Nouvelle-Zélande se salue par le frottement du nez et n'a aucune idée du baiser des Européens. Le salut par attouchement du nez existe à des distances de quinze cents lieues. » Dans ses Voyages de découvertes aux terres australes y de 1800 à 1804, François Péron a fait des observations du même genre que De Bonald n'a pas hésité à citer, dans ses Recherches philosophiques : « En vain, dit Péron, je m'adressai successivement à plusieurs d'entre eux pour leur faire concevoir ce que je désirais connaître (s'ils avaient dans leur langue les mots d'embrasser et de caresser); leur intelligence se trouvait en défaut. Quand, pour ne laisser aucun doute sur l'objet de ma demande, je voulais approcher ma figure de la leur pour les embrasser, ils avaient pris cet air de surprise qu'une action inconnue excite en nous et que j'avais observé déjà parmi les indigènes du canal d'Entrècasteaux ; et quand, en les embrassant effectivement, je leur disais : « Comment cela s'appelle-t-il? — Je ne sais pas », était leur réponse. L'idée de caresser paraît leur être étrangère. En vain je leur faisais des gestes propres à caractériser cette action ; leur surprise annonçait leur ignorance. Ainsi donc ces deux actions si pleines

de charmes et qui nous paraissent si naturelles, les baisers et les caresses affectueuses sembleraient inconnues à ces peuplades féroces et grossières. Je n'ai jamais vu, soit à la terre de Diémen, soit à la Nouvelle-Hollande, aucun sauvage en embrasser un autre de son sexe ou même d'un sexe différent. »

Dans son Voyage dans la mer Pacifique, de 1821 à 1823, le capitaine anglais Parry a dit à propos d'une tribu d'Esquimaux de l'Amérique septentrionale : « Quoique les Esquimaux soient naturellement flegmatiques, ils ne sont pas étrangers à la tendresse conjugale, et l'on voit fréquemment de jeunes couples frotter leur nez l'un contre l'autre, ce qui est une plusgrande preuve d'affection. » C'est par ce frottement de nez que les Esquimaux témoignent leur reconnaissance aux étrangers dont ils ont reçu quelque cadeau d'Europe.

Dans ses Études historiques sur la civilisation, M. Faliès ne signale aucun exemple de sodomie dans TOcéanie; il n'a cité que deux peuplades anciennes de l'Amérique adonnées à ce vice qui avait dû être importé de l'Orient.

On ne signale guère que deux peuplades quiaient pratiqué l'épicuréisme jusqu'au cynisme dans l'Océanie. Dans l'île de Rotouma, le mariage se consommait publiquement ; les Taïtiens avaient le même usage; ils formaient des compagnies des deux sexes où la promiscuité était un droit pour chaque

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membre ; chaque homme pouvait prendre et laisser la femme qui lui plaisait; toute femme usait de la même faculté, à sa volonté. Le plaisir était le seul but de l'association.

En Orient, la précocité et l'abus de la volupté finissent par l'impuissance. Dans l'Océanie et l'Amérique, la frigidité est très commune, pour ne pas dire universelle ; l'affaiblissement de k la constitution empire avec l'usage des liqueurs, la passion du jeu, le défaut d'hygiène.

Dans nos sociétés civilisées, l'impuissance provient des mêmes causes physiques et se manifeste sous des caractères plus ostensibles. Il est certain qu'elle occasionne un malaise si intense, si continu, que les Pères de l'Église n'ont pas hésité à la compter au nombre des tourments de la damnation. Milton n'était que l'écho de la tradition, quand il fait dire à un damné un aveu que rend ainsi Chateaubriand : « Moi, je suis jeté à l'enfer, où ne sont ni joie, ni amour, mais où brûle un violent désir (de nos tourments qui n'est pas le moindre), désir qui, n'é-

tant jamais satisfait, se consume dans le supplice de la passion. »

Tertullien disait autrefois aux Nations : « Il doit y avoir quelque chose de bon dans une Religion qu'il suffit de connaître pour l'aimer. Il ne vous vient aucun doute; vous ne voulez point en faire l'expérience. On dirait que pour notre religion seule la curiosité naturelle à l'hpmme s'est éteinte en vous. Vous aimez à ignorer ce que les autres se réjouissent de connaître. Vous voulez même ne pas connaître ce que vous haïssez, comme si vous saviez déjà qu'en l'étudiant vous seriez forcés d'abjurer votre haine. » Devant les mystères de la religion s'est humilié et agenouillé tout ce qu'il y a de beau, de grand, d'élevé, de génie, de science dans la société ; les impuissants qui n'ont jamais dépassé la médiocrité en tout, et qui n'ont que la supériorité de la laideur, de la pauvreté, de la bâtardise, haïssent la religion parce qu'ils n'aiment rien, par la raison qu'ils ne sont point aimés; le cœur leur fait mal à la tête, disait un évêque du xvin e siècle ; ils ont toute espèce de curiosité, sauf celle de la seule connaissance qui console et satisfait quiconque la cultive; ils passent leur vie à chercher des sujets de leur haine native dans des hypothèses et des objections sans cesse victorieusement combattues par des écrivains auprès desquels ils restent comme des pygmées.

L'impuissance a pu faire illusion dans les siècles précédents, parce qu'elle était rare et honteuse; maintenant qu'elle est devenue assez eommune, elle s'est montrée indiscrète et même bavarde.

René est resté mystérieux; il a beaucoup dit, mais il n'a pas dit son dernier mot.

En 1826, Latouche a abordé l'impuissance dans un roman intitulé Olivier, qui a obtenu une réimpression immédiate. Stendhal publiait* en 1827, dans Armance roman aussi, un Octave dont le caractère paraît incompréhensible et dont on ne saisit bien les bizarreries, les inconséquences, le goût du suicide, et le suicide final, que lorsqu'il avoue qu'il est un monstre ; cet Octave est impuissant.

Georges Sand n'admettait point d'enfer; elle va nous montrer dans l'impuissance ce qu'il y a déjà d'infernal dans l'état d'une âme qui n'est pas maîtresse de ses sens. Elle abhorrait la confession ; elle n'en a vu que des abus presque chimériques, et n'en a pas deviné le côté naturel; elle est destinée à commencer la confession générale des êtres qui se confessent au monde entier des lecteurs moqueurs, plutôt que de se confesser à des prêtres qui les consoleraient et leur garderaient le secret le plus inviolable. Or, dans ses Questions d'art et de littérature, volume de 1879, on trouve ces observations écrites par Georges Sand, en mai 1833, à propos d'Obermann, de Sénancour :

« Le mal de Werther, celui de René, celui d'Obermann, ne sont pas les seuls que la civilisation avancée nous ait apportés, et le livre où Dieu a inscrit le compte de ces fléaux n'est peut-être encore écrit qu'à la première page. Il en est un qu'on ne nous a pas encore officiellement signalé, quoique beaucoup d'entre nous en aient été frappés; c'est la souffrance de la volupté dépourvue de puis- . sance. C'est un autre supplice que celui de Werther, se brisant contre la société qui proscrit sa passion; c'est une autre inquiétude que celle de René, trop puissant pour vouloir; c'est une autre agonie que celle d'Obermann, atterré de son impuissance; c'est la souffrance énergique, colère impie de l'âme qui veut réaliser une destinée et devant qui toute destinée s'enfuit comme un rêve; c'est l'indignation de la force qui voudrait tout saisir, tout pos* séder, et à qui tout échappe, même la volonté, au travers de fatigues vaines et d'efforts inutiles; c'est l'épuisement et la condition de la passion désapprouvée; c'est, en un mot, le mal de ceux qui ont vécu.

« René et Obermann sont jeunes* U est des plantes à la fois trop vigoureuses pour céder aux vains efforts des tempêtes et trop avides de soleil pour fructifier sous un ciel vigoureux. Fatiguées^ mais non brisées, elles enfoncent encore leurs racines dans le roc, elles élèvent encore leurs calices

desséchés et flétris pour aspirer la rosée du ciel; mais, courbées par les vents contraires, elles retombent et rampent sans pouvoir vivre ni mourir, et le pied qui les foule ignore la lutte immense qu'elles ont soutenue avant de plier.

« Les âmes atteintes de cette douloureuse. colère peuvent avoir eu la jeunesse de René. Elles peuvent avoir répudié longtemps la vie réelle, comme n'offrant rien qui ne fût trop grand ou trop petit pour elles; mais à coup sûr elles ont vécu la vie de Werther. Elles se sont suicidées comme lui par quelque passion violente et opiniâtre, par quelque sombre divorce avec les espérances de la vie humaine. La faculté de croire et d'aimer est morte en elles. Le désir seul a survécu, fantasque, cuisant, éternel, mais irréalisable, à cause des avertissements sinistres de l'expérience.

« Il appartient peut-être à quelque génie austère, à quelque psychologue rigide et profond, de nous montrer la souffrance morale sous un autre rapport encore, de nous dire une autre lutte de la volonté contre l'impuissance, de nous initier à l'agitation, à l'effroi, à la confusion d'une faiblesse qui s'ignore et se nie, de nous intéresser au supplice perpétuel d'une âme qui refuse de connaître son infirmité et qui, dans l'épouvante et la stupéfaction de ses défaites, aime mieux s'accuser de perversité que d'avouer son indigence primitive. C'est une maladie

plus répandue que toutes les autres, mais que nul n'a encore osé traiter. »

Dans un article consacré' à la réception de Sainte- Beuve à l'Académie française, en 1845, Georges Sand est revenue sur ce sujet; on peut deviner comment l'affaiblissement natif conduira à l'impuissance accidentelle, et quelle sera .la fin d'une impuissance radicale. « Il est lui-même, poursuit l'auteur, un douteur sincère et mélancolique, et nous ne le flétrirons pas du nom de sceptique. Le sceptique par nature est froid et dédaigneux. Il ne peut pas croire parce qu'il ne peut pas aimer, parce qu'il ne peut pas comprendre. Il est vain et borné; mais il est d'autres natures élevées et tendres qui arrivent à la négation par la souffrance, au dégoût par la facilité, à la fatigue par l'excès du travail et de la réflexion. Leur incertitude est une maladie dont ils peuvent guérir un jour, puisqu'ils ont eu la foi, et s'ils n'en guérissaient pas, on devrait les respecter encore et les regarder comme une sorte de martyrs de la pensée. Sainte-Beuve tient à ce type-là; et si sa chagrine gaieté prend parfois le ton de l'autre, ceux qui le connaissent, au lieu de se rire de sa maladie, le plaignent de ce qu'il lui a fallu souffrir dans le secret de ses rêveries pour avoir tant d'esprit à propos de choses si sérieuses et si tristes. »

L'aveu est complet et ne laisse rien à désirer au

sujet des écrivains prédestinés par leur tempérament à la Légion de la Lymphe, en attendant qu'ils soient poussés à la Légion de la Bedaine par les jouissances de la table et l'abus de la vie sédentaire.

La plupart de ces écrivains qui ont posé en ennemis de l'Église sont morts célibataires, comme l'Arétin, Spinôsa, Bayle, Locke, Hume, Gibbon, Voltaire, d'Alembert, Robespierre, Marat, Béranger, Stendhal, Mérimée, Sainte-Beuve. Ceux qui ont pris femme ont laissé peu d'enfants, notamment Henri VIE, Luther, Diderot, Beaumarchais, Goethe, Byron, Michelet, Villemain; il en est dont le mariage a été stérile : c'est nommer Calvin, Swift, Maurepas, Rousseau, Frédéric H, Mirabeau, Henri Heine.

Après l'impuissance qui doute de tout, excepté de la grandeur pyramidale de son mérite, il y a la quasi impuissance qui ne doute de rien, excepté de sa fortitude. René personnifie cette quasi impuissance qui n'est autre chose que la timidité. Il relève assurément de Rousseau, car il est plus Suisse que Français et il n'a rien de la légèreté de sa patrie et de son époque. ,

H a plus de religiosité que de religion; il admet la morale et il ne rejette aucun dogme. H surabonde de jeunesse et de santé, et se contente d'une fortune médiocre. Il ne hait point la société par la raison qu'il ne la connaît pas. Il devine

même qu'il trouverait le bonheur dans le mariage. Ce qui le pousse dans la solitude, ce n'est ni la piété, ni l'étude, encore moins le remords d'Adam, de Caïn, qui auraient voulu dérober leur crime aux regards de Dieu qui est partout et qui voit tout. Plus disposé à se mépriser qu'à s'enorgueillir, ce qu'il fuit, c'est lui-même, et il songe à se débarrasser du fardeau de la vie. Il cède à la tentation de se marier; il quitte sa femme; il la reprend plus tard, mais aussi inutilement pour le repos de son esprit. Pourquoi reste-t-il perpétuellement ennuyé? Il est puni dans son égoïsme. Né timide, il ne travaille point à se corriger de son défaut. Il abhorre tous les sacrifices qui entraînent les relations humaines ; il se prive de tous les charmes de l'amitié comme de l'ivresse de la variété des conversations. H est capable d'aimer et de se faire aimer. Il ne se donne pas la peine de captiver, ni de subjuguer sa femme. Il l'a désirée, lorsqu'elle lui manquait; il est embarrassé et embarrassant dès qu'il est le maître de la situation, de sorte qu'il est tour à tour et tout feu et tout glace pour le devoir conjugal. Louis XVI, qui avait cette timidité égoïste de René, a passé sept ans sans consommer son mariage. Le contraste de l'amour de Louis XVI pour la compagnie des dames et de sa frigidité pour son épouse a fait le sujet d'un livre fort intéressant qui est l'histoire d'une multitude de ménages.

l60 CONFESSION DE SAINTE-BEUVE

V Apocalypse a fait des timides une classe de damnés. Malheur à qui ne songe point à dompter la timidité native dans le commerce naturel de la famille, dans le culte des dames du monde, dans les relations infinies de la société ! René a dû bien souffrir de la pétulance de ses passions, s'il s'est préservé de l'immoralité secrète de la jeunesse de Rousseau. Plus la timidité dure, plus elle multiplie les obstacles à tout mariage convenable ; et qui ne parvient point à se plier à l'usage du monde, à répondre par des qualités personnelles au développement de toutes les facultés que la civilisation a données au beau sexe, s'expose à n'être point aimé; il ignorera l'amour et sera condamné à se repaître des marchés et de tous les dangers de la prostitution.

L'instinct de la femme est infaillible sur ce point. Rien de plus commun que de voir des filles vertueuses s'allier avec des mauvais sujets, avec des hommes entreprenants qui ont beaucoup vécu et qui pourraient ruiner et battre une jeune, belle et riche épouse. Mais toutes les femmes professent un souverain mépris pour l'homme dont la timidité engendre partout l'embarras.

Cette timidité qui prend secrètement des habitudes honteuses, qui retient dans les débauches du célibat tant d'hommes capables de devenir des chefs de famille, a dû occasionner ces libertés in-

LE RODEUR l6l

fâmes des hommes qui ne se gênent point entre eux, comme la différence des sexes impose toujours un peu.

Aujourd'hui encore, comme daps l'antiquité où Hérodote a prétendu que les Perses avaient été corrompus par l'exemple des Grecs, l'Orient se signale par le vice contre nature, bien que la polygamie soit admise et qu'une femme soit à bon marché.

On nomme dés sultans qui ont eu un sérail de garçons et un sérail de filles. Les Cretois ont passé pour avoir les premiers cultivé ce goût abominable, afin de ne pas augmenter leur population. Les Spartiates ont affiché autant de cynisme. Il fallait qu'il y eût en Grèce des classes plus disposées que d'autres à succomber à la tentation, car Aristophane donnait les mêmes mœurs aux orateurs. Dans ses Lois, Platon remarque qu'on signalait comme une exception les hommes qui n'avaient point de commerce avec les femmes et les hommes qui restaient irréprochables dans leurs relations * avec leurs semblables. Il a eu beau réfléchir, il n'a pu trouver le moyen de diminuer, et encore moins d'extirper ce fléau delà sodomie qui envahissait toute la Grèce.

Les Romains ne perdirent pas de temps à se souiller comme les Grecs qui pouvaient se réclamer des turpitudes d'Alcibiade, d'Aristote, de Socrate et d'Épicure. Dans son Histoire de la Prostitution,

l62 CONFESSION DE SAINTE-BEUVE

Pierre Dufour nomme les personnages suivants : César, Tibère, Caligula, Néron, Galba, Othon, Claude, Vitellius, Titus, Domitien, Nerva, Trajan, Adrien, Commode, Héliogabale. Tous les écoliers savent que Virgile et Horace n'ont pas caché leur préférence pour leur sexe. Les érudits trouvent tout naturel que Martial et Pétrone aient été plus effrontés.

Les Grecs et les Romains ont fait leurs Dieux à leur image: Tous ces Dieux ont largement payé leur tribut aux femmes en inceste, en adultère, en fornication; quelques-uns même n'ont pas reculé devant la bestialité ; la plupart se sont affichés par leur amour désordonné des garçons. Une page suffirait au besoin pour montrer dans quel abîme est tombé le Paganisme. Maxime de Tyr, qui ne croyait pas à la corruption de ce laideron, camus et ventru de Socrate, n'a pas hésité à dire dans l'un de ses Discours philosophiques, traduits par Formey :

« Nous avons l'exemple d'un Spartiate, qui n'avait été instruit ni au Lycée ni à l'Académie et n'avait aucune teinture de philosophie, lequel rencontrant un jeune adolescent, Barbare à la vérité, mais d'une extrême beauté et dans la fleur de son âge, en devint amoureux (comment aurait-il pu s'en empêcher?), mais se contenta de repaître ses yeux du plaisir de le voir, sans aller au delà. Je fais plus de cas de cette force d'esprit d'Agésilas que de

tous les exploits de Léonidas. En effet, il était plus difficile de vaincre l'amour qu'inspirait ce Barbare que de triompher des ennemis; ses traits étaient plus dangereux que ceux des Cadusiens ou des Mèdes. Aussi Xerxès foula-t-il aux pieds Léonidas terrassé et força-t-il le passage des Thermopyles. Mais, chez Agésilas, l'amour, qui était entré par les yeux, s'arrêta à la porte du cœur et y demeura : ce qui prouve une bien plus grande vertu. Je lui adjuge incontestablement le prix. Agésilas lui-même me paraît bien plus grand dans cette occasion que quand il poursuit Tissapherne, quand il subjugue les Thébains, quand il endure la flagellation. Celle-ci était destinée à dresser et à fortifier le corps : au lieu que la conduite dont nous avons parlé était un signe évident que son esprit était véritablement dressé, et qu'il s'en était rendu maître par des flagellations réitérées. »

Il n'y a que la Bible qui proteste contre la nature et l'universalité de tant d'immondices. Voilà des siècles et des siècles que la mer Morte atteste comment furent châtiés les habitants de Sodome. Le Lévitique (xx) condamnait à mort tout homme qui avait joui d'un autre homme, l'agent et le patient du crime; il a condamné* pareillement l'homme qui abusait d'une bête, et la femelle qui avait subi cet outrage. Les Juifs paraissent s'être préservés de ces deux abominations.

Il n'y a que l'Évangile qui ait pu maîtriser le torrent de coutumes si étranges. Dans son Épftre aux Romains, saint Paul commence par flétrir tous les vices contre nature, l'homme qui profanait l'homme et la femme qui se prostituait à la femme. Aussi dans tous les pays chrétiens trouve-t-on des lois terribles contre les sodomites. La Papauté a pris à cœur d'abolir l'Ordre des Templiers, parce que, depuis leurs rapports avec les Sarrazins, un grand nombre d'entre eux s'étaient compromis, suivant l'aveu de fautes honteuses.

Les causes des passions étant les mêmes dans tous les temps, il n'est pas présumable que les abominations disparaissent. Diminuée par l'influence de l'Évangile et réprimée sans cesse par les lois, la sodomie n'a plus été commune à aucune époque; elle fut rare dans le moyen âge. La littérature et l'histoire attestent qu'elle profita de la renaissance de l'antiquité pour se propager. Dans tous les écrits de cette époque, les partis ne cessent de se traiter de sodomites aussi ouvertement que nous nous qualifions actuellement de républicains, de légitimistes, d'orléanistes. Le siècle de Louis XIV n'a conservé la mémoire que d'un petit nombre de l'espèce. Mais avec l'incrédulité du xvm e siècle, ils se sont multipliés au point que la Police, qui n'en avait compté que vingt mille sous la Régence, parvint à en découvrir jusqu'à quarante mille,

du temps de Louis XVI, ainsi que je l'ai, constaté dans les Cours et les Salons au XVIII e siècle. Aujourd'hui, on estime qu'ils s'élèvent à Paris à environ quatre-vingt mille, comme le chiffre des femmes tolérées. C'est l'effet de ce scepticisme qui pousse insensiblement au paganisme vers lequel incline si hautement l'Institut dont le tiers des récompenses est décerné à des ouvrages relatifs à l'antiquité.

Il s'est trouvé un poète français qui a brillé par l'esprit comme par le cœur, qui a fait de toute l'antiquité toute la comédie qu'elle mérite. A propos d'un Melon, Gérard de Saint- Amant s'est abattu sur les attributs des Dieux et des Déesses, les a tous mis en pièces et couverts d'un ridicule qui touche au génie. Il a eu la même verve contre les sodomites, et il est parvenu à leur consacrer ces vers qui sont aussi dégoûtants que le sujet, et que les circonstances forcent de reproduire pour la moralité des amateurs, l'instruction des hommes de goût dont Athènes et Rome possèdent les préférences :

Que ces empaleurs de Gomorre, Ces bougres que mon cœur abhorre.

Ces infâmes pescheurs d'estrons, Ces soldats lasches et poltrons, Qui denuez de toute audace, N'osent assaillir qu'une place Qui, sans tour et sans parapet, Ne se défend qu'à coups de pet

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Ces vers sont le commentaire du verbe boug ironner, créé par notre langue pour désigner l'union des hommes dépravés.

Dans l'Église d'Occident, les schismes et les hérésies furent moins nombreux et moins durables que dans toutes les Églises d'Orient. Serait-ce parce que les ennuques n'y figurent que pour mémoire? Abeilard est le seul hérésiarque fameux qui ait été mutilé. Sur une trentaine d'anti-papes du moyen âge, il n'y en a qu'un qui ait été fabriqué et soutenu par trois ennuques, à l'instigation de Constantin H, suivant quelques historiens; mais aujourd'hui Félix II est rçgardé comme un pontife légitime et classé parmi les saints martyrs. Michel Servet crut avoir le droit d'être encore plus hérétique que Luther et Calvin. C'était un ennuque parfait, car des deux marques certaines de la virilité, l'une lui manquait et l'autre avait été extirpée. Notre roi Henri III ne fut qu'un second Héliogabale, de caractère comme de figure. Véritable alliage de christianisme, de moinerie, d'indolence, de cruauté, de raison, de bouffonnerie, de dévotion, de corrup-

tion; amateur de processions et de scandales, coureur de prostituées et de gitons qu'il ne laissait que pour les perroquets et une chienaille de milliers de chiens. La vérité est qu'il fut énervé de bonne heure par la débauche, et qu'il cumula, le reste de sa vie, d'incurables maladies honteuses.

L'affaiblissement du principe générateur paraît produire des résultats aussi funestes que sa perte intégrale. L'extinction prématurée de la force vitale coïncide avec la détérioration du sens moral.* Sur ce point, les arcanes de la police viennent corroborer la sagesse de la législation religieuse et les conclusions irréfragables de toute l'Histoire. Peuchet, l'homme qui a le plus étudié les rapports des commissaires de police, avait fini par regarder l'impuissance comme la cause la plus ordinaire des suicides. Il ne serait peut-être pas téméraire d'attribuer à cette imperfection occulte autant d'erreurs, de crimes, de délits qu'à l'envie, à l'orgueil, à la débauche.

Les Juifs, qui ont été une nation assez sobre et très féconde, offrent à peine quelques cas de suicide. Chez les Grecs et les Romains, énervés parles contentions d'esprit et la satiété de tous les genres de plaisir, le suicide a été très commun. Platon, qui résume toutes les vérités et toutes les erreurs de son temps, n'ose pas blâmer le suicide, et le tolère en quelques circonstances. Sénèque a autant de* bon

l68 CONFESSION DE SAINTE-BEUVE

sens que d'esprit ; mais il est chétif, toujours malade, occupé nuit et jour à braver les terreurs du trépas ; plusieurs fois, il est tenté de se suicider ; il est indulgent pour quelques suicides, et il finit par glorifier le suicide de Caton d'Uttique. Rousseau, le parâtre de l'ennui moderne, a écrit pour et contre le suicide, et a conclu pour le suicide par sa dernière action. Hume est très partisan du suicide. René, qui est un bâtard quasi impuissant de l'impuissant Rousseau, songe au suicide. Dans Armance, l'impuissant Octave cherche la mort dans les duels, nourrit longtemps l'idée du suicide et succombe à cette tentation. Plus le septicisme se propage, plus le suicide sert de dénouement à la plupart de nos romans contemporains.

Au contraire, la continence est un principe conservateur. En réprimant les passions, on les purifie et on multiplie les effets physiques et moraux. Saint Paul n'a pas hésité à nous faire assister à tous les combats qu'il livrait à la concupiscence. Dans sa jeunesse, saint Bernard s'arrêta pour admirer une fille dont la parure relevait la beauté; il l'avait fait sans dessein ni désir, par une simple curiosité. Pour se punir de sa légèreté toute platonique, de ce coup d'œil d'artiste, il courut se plonger dans un étang très froid et il n'en sortit qu'au moment où ses sens furent aussi glacés que l'eau. Job avoue qu'il avait pactisé avec ses yeux, afin de ne pas même penser

au sexe. Comment les saints vont-ils se délivrer de l'esprit de fornication? Saint Pierre Damien qui mourut cardinal et évêque d'Ostie, et saint Didace, de Tordre des Frères Prêcheurs, n'hésitèrent point à se jeter dans des ondes glaciales. Saint Pierre d'Alcantara suivit cet exemple, mais après s'être longtemps et fortement frictionné avec des épines. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi se roula sur un tas de ronces et d'épines. Saint François d'Assises aussi se flagella avec des épines très longues; une autre fois, il se servit d'une discipline de fer, et, lorsqu'il ne fut plus que sang et plaies, il s'étendit sur la neige et n'en bougea qu'après la fuite de toute image de luxure. Saint Benoît, le patriarche des moines d'Occident, se dépouilla de son froc, se coucha tout nu dans un champ de ronces et d'épines et s'y retourna de tous les côtés, jusqu'à ce qu'il fût couvert d'écorchures et.de plaies et que le sang lui ruisselât de tous les pores. Afin de payer tous ses comptes à la matière en une seule fois, saint Macaire d'Alexandrie choisit un marais pour résidence ; pendant six mois consécutifs, il y subit toutes les morsures d'une nuée de moucherons dont les dards aigus changèrent sa vie en martyre et le réduisirent à un si piteux état qu'on ne le reconnaissait plus qu'à la voix, à cause des ulcères et du sang dont il était tout chargé. Voilà pour le triomphe des pensées impures. Voici comment les

saints s'y prenaient quand il fallait lutter corps à corps dans le tête-à-tête. Saint Martinien menait la vie d'erfnite; le naufrage lui amène une femme; la charité ne lui permettait pas de la renvoyer; mais ce commerce allait devenir dangereux; le saint gagna la mer, s'abandonna aux flots et fat porté par les dauphins dans une autre solitude. Saint Guillaume, ermite, reçut une déclaration des plus tendres, des plus provocantes; pour répondre à l'intensité de cette flamme, il s'empressa de se fabriquer un lit de charbons ardents, se posa languissamment dessus, et invita son amoureuse à venir lui tenir compagnie. Saint Pierre Gonzalès, de l'ordre des Frères Prêcheurs, et saint François d'Assises, recoururent deux fois à ce moyen très efficace pour éviter les pièges que les filles des hommes tendent aux fils de Dieu. La caducité de la vieillesse se tient encore sur ses gardes comme l'impétuosité de la jeunesse, la force de la maturité de l'âge, et est aussi ingénieuse en expédients pour chasser le tentateur qui ne vieillit et ne dort jamais. Saint Jérôme a tant inspiré d'artistes, que les voyageurs se fatiguent à admirer ses portraits dans les galeries de Rome et de Florence ; dans sa grotte de Bethléem, saint Jérôme, appesanti par les années, se frappait la poitrine avec des pierres pour arrêter l'élan des mouvements charnels, provoqués par le souvenir des plaisirs de Rome, que son imagination lui peignait sous les

traits les plus enchanteurs. Plié en deux comme un volume, et déjà sur le bord de la fosse, saint Liguori disait en pleurant : «J'ai quatre-vingt-huit ans, et le feu de ma jeunesse n'est pas encore éteint. » L'usage de la discipline a été recommandé dans tous les ordres religieux pour le même motif. Il y a des chrétiens qui demandent aux médecins des potions calmantes contre le feu de la jeunesse ou l'énergie d'une verte vieillesse, comme on voit des gens de tous les âges, épuisés par les excès, recourir à eux pour recouvrer les forces perdues et réparer des ans l'irréparable outrage.

Le mot d'impuissance a été lâché. On peut actuellement s'en servir sans scrupule. Dans un article sur les Dix-neuf conciles œcuméniques, publié par la Revue du Monde catholique le 25 juillet 1868, M. Eugène Veuillot, directeur de cette Revue, a laissé passer, à propos d'un concile de Constantinople, de 672, ce galimatias d'absurdité et d'obscénité : « Le concile continua à imposer le célibat aux évêques; il permit le mariage aux prêtres; il interdit même aux prêtres mariés la continence, excepté pendant le temps où ils devaient célébrer le saint sacrifice. » Le journal le Monde n'a pas hésité à reproduire l'article d'un ecclésiastique sur les soins nécessités par ces accidents que l'ancienne presse religieuse eût rougi de nommer. Il est certain que de toutes les maladies ce sont celles qui s'attaquent

aux organes de la génération qui rapportent le plus aux médecins; M. Ricord, dont la spécialité est connue partout, a gagné jusqu'à cinq cent mille francs', une année d'Exposition ; sa clientèle lui donne une moyenne de revenu annuel de trois cent mille francs. Le traitement des cas d'impuissance est aussi une fortune; il a procuré jusqu'à cinquante et un mille francs, une année d'Exposition, à vtn. docteur qui s'en occupe exclusivement; en temps ordinaire, c'est une affaire de quarante mille francs en moyenne. La dégénérescence des races est si universelle et si visible qu'il est impossible de la cacher. La France chevelue n'est plus que la France chenue. La plupart des hommes ont une tonsure aussi large que celle des moines; il faudrait bien des tas de ces couronnes de cheveux pour composer une ancienne queue du temps de l'Empire; la tête est comme un troisième genou. Pour les femmes, les faux cheveux sont devenus aussi bien une nécessité qu'une manie de mauvais goût; il n'y en a guère qui pourraient se faire avec leur propre chevelure un manteau de pudeur, comme sainte Marie -Magdeleine, sainte Marie l'Égyptienne. Les Révélations de la sœur de la Nativité avaient fortement recommandé aux confesseurs de ne point laisser leurs pénitentes dans l'ignorance des crimes du mariage qui deviennent une cause de damnation. La diminution de la population est expliquée par l'abus des unions li-

cites et illicites. Aujourd'hui les médecins attribuent à l'onanisme la plupart des maladies qui détériorent la beauté des femmes et abrègent leurs jours. Aussi, dans son livre sur la Femme, de 1859, Michelet n'a pas hésité à signaler l'universalité des maladies de la matrice comme le fléau du siècle.

Ainsi toutes les ressources de la civilisation moderne n'ont abouti qu'à la décadence des races, et démontrent leur infériorité en face des nations les moins éclairées. Dans ses Études historiques sur la civilisation des deux Amériques et de l'Océanie, M. Faliès constate que les indigènes ont conservé une constitution aussi forte qu'admirable. Là point de difformités ni de tempéraments débiles; aucun cas de calvitie ; les cheveux ne blanchissent pas et restent dans leur couleur primitive; les dents ne tombent pas plus que les cheveux; la vieillesse rappelle plutôt l'automne que l'hiver de l'âge. Les mères allaitent leurs enfants au moins deux ans, le plus souvent quatre ans et parfois dix ans.

La continence n'est pas aussi contraire à la nature qu'on pourrait le penser. Dans sa conférence, de 1844, sur V impuissance des autres doctrines à produire la chasteté, le Père Lacordaire n'a pas hésité à dire : « Le tiers du monde est appelé à la continence absolue, et les deux autres tiers à la continence modérée. » • *

En effet, la puissance de la virilité est très bor-

née. Au chapitre xvii du livre XTV de la Cité de Dieu, saint Augustin a fait cette remarque dont nous empruntons la récente traduction à M. Barreau : « Ceux mêmes qui aiment cette volupté, soit dans le légitime mariage, soit dans les commerces honteux de Pimpudicité, ne sont pas émus à leur gré. Quelquefois ces mouvements importunent ceux qui ne les désirent pas, quelquefois il abandonnent ceux qui en convoitent les ardeurs, et tandis que l'âme est en feu, le corps demeure glacé. Ainsi, par une étrange merveille, non seulement cette passion déréglée résiste aux légitimes désirs, mais encore aux désirs impudiques de la concupiscence. Et tandis que souvent elle s'oppose de tout son pouvoir aux efforts de l'esprit qui voudrait la réprimer, d'autres fois elle se divise contre elle-même, elle soulève l'âme sans émouvoir le corps. » Les esclaves du plaisir se voient donc souvent forcés de violer la nature, puisque la dépravation aspire à des secousses égoïstes, à des effroyables pulsations , ainsi que le proclama le Père Lacordafre, en 1844, dans sa fameuse Conférence sur la chasteté produite dans l'âme par la Doctrine catholique.

Dans ces moments de défection* la nature né tnanque pas de chercher un auxiliaire dans la force des vins généreux ; mais ce n'est souvent qu'une nouvelle déception. Dans la scène m de l'acte II de Macbeth, il est dit de l'ivresse, suivant la traduction

de M. Montégut : « Quant à la paillardise, cela y pousse et en repousse ; cela provoque le désir, mais empêche l'exécution : par conséquent boire beaucoup peut s'appeler équivoquer avec la paillardise : cela la crée et cela l'éteint; cela la pousse en avant et cela la retire en arrière ; cela la conseille et cela la décourage ; cela la fait lever et cela la fait baisser; pour conclure, cela l'embrouille dans l'équivoque du sommeil et la laisse après lui avoir donné le démenti. » Aussi Winckelman a-t-il noté que chez les Grecs, la beauté de Bacchus est mixte, procédant des formes combinées des deux sexes et paraissant parfois empruntée à la nature des eunuques. Platon et Sénèque ont toléré l'ivresse, mais seulement à de rares intervalles et pour quelques jours de fête. Dans ses Lois, livre VI, Platon blâme l'ivresse, conseille la sobriété pendant les noces et défend tout excès de boisson aux maris qui ont l'intention de s'acquitter du devoir conjugal. Dans le livre II, il interdit le vin aux jeunes gens jusqu'à leur dix-huitième année; il en permet l'usage modéré jusqu'à la trentième année; ce n'est qu'aux hommes qui ont atteint quarante ans qu'il accorde la liberté de se livrer àlajoiedes banquets et de chercher dans le vin une précaution contre les défaillances de la nature. A l'en croire, les Cretois et les Spartiates, à l'exemple des Carthaginois, avaient prohibé le vin pour les esclaves des deux sexes qui habitaient une

cité, pour les soldats qui étaient en campagne ou sous les armes, pouf les magistrats qui avaient une charge annuelle, pour les juges qui devaient assister à une assemblée et y délibérer sur quelque objet important. Comme en Orient l'usage du vin dégénère vite en abus, Mahomet n'a pas manqué de proscrire le vin à ses disciples; c'est à cette abstinence aussi bien qu'à une forte discipline que les Mahométans ont dû leurs succès. Les sultans ont conservé cette loi, autant qu'ils l'ont pu. N'importe dans quel pays, l'habitude de l'ivresse a pour résultat immédiat l'impuissance. Les liqueurs sont encore plus pernicieuses que le vin; leur effet est plus prompt et plus incurable. Il est incontestable que l'ivresse est la cause la plus commune de la dégénérescence de notre société. Lamartine a remarqué que César eut tous les vices, sauf l'ivresse. Les hommes à femmes n'ont pas été classés parmi les ivrognes. Le maréchal de Richelieu n'aurait point conservé sa verdeur jusqu'à quatre-vingt-douze ans, s'il avait plus cultivé Bacchus que Vénus.

VExode 9 ch. I er , remarque que plus les Juifs étaient opprimés en Egypte, plus ils se multipliaient à étonner les indigènes. Les Irlandais sont aussi sobres et religieux que les Israélites; leur misère est aussi féconde. Dans un siècle, il y aura cent millions d'Irlandais issus de ces essaims de la patrie qui vont émigrer en Amérique et en Océanie.

Toutes les fameuses religions ne se sont établies et conservées qu'en favorisant la licence des passions; Mahomet n'a pas manqué d'accorder la polygamie, et le Protestantisme semble la tolérer par la concession du divorce. De là chez tous les peuples païens des fêtes dont l'immoralité contraste avec le fonds de toutes les traditions religieuses, soit sur la virginité, soit sur le mariage, soit sur l'éducation. La mythologie n'est partout qu'une école de corruption, et le temple qu'une succursale de la prostitu* tion. Il faut que les moments de la puissance de virilité soient bien rares, pour que tous les cultes aient employé les arts et les lettres à monter l'ima* gination des croyants par des pratiques, des tableaux, des chants en l'honneur de la volupté et de l'ivresse* Le mystère de la génération est donc une chose bien difficile pour que les anciens aient cru devoir appeler à leur aide un chœur de dieux et de déesses. On jugera de leur embarras par quelques citations d'auteurs aussi graves que sincères.

Voici le témoignage d'Hérodote, que nous donnons sur une traduction récente : « La plus honteuse

des lois de Babylone est celle-ci : Toute femme indigène est obligée de s'asseoir, une fois en sa vie, dans le temple de Vénus, et de se livrer à un étranger. Plusieurs qui, fières de leurs richesses, dédaignent de se mêler aux autres femmes, se rendent au temple en char couvert, escortées d'une multitude de servantes ; la plupart agissent comme il suit : elles s'asseyent dans l'çnclos sacré, la tête ceinte d*une corde ; elles sont là en grand nombre ; les unes entrent, les autres sortent. Elles laissent entre elles, de tous côtés, des chemins alignés que les étrangers parcourent, après quoi il choisissent. Dès qu'une femme est assise, elle ne. retourne plus à sa maison avant qu'un étranger ait jeté sur ses genoux une pièce de monnaie et se soit uni avec elle hors du temple. Quelque médiocre que soit le présent, la femme ne doit pas le refuser; ce n'est point permis, car cet argent est sacré* Elle suit le premier qui lç lui jette; elle ne dédaigne personne. Lors* qu'elle s'est livrée, elle a satisfait à la loi* à la déesse ; elle retourne dans sa maison. Celles qui sont belles, grandes et bien faites, ne. tardent pas à s'en aller. Les contrefaites attendent longtemps, faute de pouvoir accomplir la loi. On en a vu rester jusqu'à trois du quatre ans. Il y a quelque part en Chypre une coutume qui se rapproche de celle-ci. » Dans son livre sur YOcéanie, Domeny de Rienzi prouve l'étendue et la durée de cette coutume : « Les Phéni-

ciens paraissent avoir eu des fêtes religieuses desquelles la prostitution des femmes de tout rang faisait partie. A Hiéropolis, la déesse Margaté reçut jusqu'au temps de Constantin ce genre de culte dont il reste, de nos .jours, des traces dans l'usage adopté dans quelques villages,, de supplier les voyageurs de jouir des femmes et des filles de l'endroit. Chez les Arméniens, les familles les plus distinguées livraient leurs filles au même culte dans le temple d'Anaïtis, et- c'était même un moyen de les marier honorablement. Les indigènes non chrétiens des îles Philippines ont des fonctionnaires pu* blics chargés de déflorer les vierges avant le mariage, et chez les naturels du Brésil et sur la Côte d'Or, il existe un usage de ne jamais marier une fille vierge. On voit par Marco Paulo que les Thibétains, ne voulaient pas épouser une fille vierge, que les indigènes offraient leurs filles aux voyageurs, et que cette prostitution faisait un jour la dot de la femme. Dans la Polynésie, les indigènes cédaient leurs femmes et leurs filles aux voyageurs. Les Taïtîens abandonnaient leurs femmes et leur maison aux voyageurs pour letemps de leur passage. »

Hérodote a pour lui la sanction du temps, quand il ajoute : « Les Égyptiens sont les premiers qui aient établi, comme règle religieuse, de ne point avoir commerce avec les femmes dans l'intérieur des temples, et de n'y point rentrer, après s'être

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uni à une femme, sans faire des ablutions. En effet, presque tous les hommes, à l'exception des Égyptiens et des Grecs, font l'amour dans les temples, ou y entrent dès leur lever en quittant leurs femmes sans ablutions, estimant que les humains ne différent en rien des autres animaux, car, voyant le reste des bêtes et les oiseaux s'accoupler dans les temples et dans les bois sacrés, ils disent qu'il n'en serait pas ainsi si les Dieux ne l'avaient pour agréable. »

La réserve des Grecs se réduisait à bien peu de chose. Dans ses Institutions divines , Lactance a fait cette remarque : « Cicéron estime que la Grèce fit un coup d'une haute sagesse, lorsqu'elle fit placer dans les écoles publiques et les académies où la jeunesse faisait ses exercices, les images de l'Amour et de ses frères. » Tout le merveilleux d'Homère n'est qu'un lieu de débauche, de rapt, de ruse, de mensonge. Platon se rapproche de Diogène, lorsqu'il recommande la nudité publique des deux sexes. Aristophane ne quitte l'impiété que pour l'obscénité. La fête de Bacchus suffirait pour donner une idée de tout le débordement des nations les plus éclairées de l'antiquité. Hérodote la raconte ainsi : « Les Égyptiens, hormis les chœurs, célèbrent comme les Grecs le reste de la fête. Au lieu de phallus, ils ont inventé des statuettes, hautes d'une coudée, que des cordons font mouvoir; les

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femmes les promènent dans les villages, avec leur membre viril à peine moindre que tout le corps, qui s'agite et s'incline. Un joueur de flûte ouvre la marche; les femmes suivent, chantant Bacchus. Pourquoi le membre est-il si démesurément grand, et pourquoi de tout le corps est-il seul mis en mouvement? Ce ne sont pas les Égyptiens qui ont enseigné aux Grecs à faire les statues avec le membre en érection. Les Athéniens, les premiers de tous les Grecs, ont reçu cette coutume des Pélasges et ils l'ont transmise aux autres. »

Cette fête de Bacchus qui paraît encore plus ridicule que dégoûtante à tout homme de bon sens, concordait avec les autres orgies où des chars étaient conduits dans les rues pour mieux étaler la nudité des courtisanes dont le métier était si apprécié que les Grecs ont eu des peintres exclusivement appliqués à reproduire leurs appas. Cela était encore insuffisant à la décrépitude des sociétés qui avaient abusé de toutes les jouissances. Aussi Tertullien a dit aux Nations : « Vous faites une foule de dieux auxquels vous donnez la tutelle de tous les instants de votre vie à laquelle préside Consevius, le dieu des semençailles matrimoniales; vient ensuite la déesse Flusionia qui est chargée de conduire le germe au lieu qui lui est propre; Vitumnus et Sontinus lui donnent la vie et le sentiment jusqu'à ce que Jupiter ou Diespiter, le dieu du

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