Confession générale
Après cette horrible découverte et la maladie qui faillit le tuer, Yalvins quitta Paris. Il donna sa démission et voulut se retirer dans quelque village éloigné de Paris, pour y cacher ce désespoir amer, qui n'est pas tant le résultat d'une douleur agissante que celui de la torpeur où vous jette la perte de tout ce qui fait la vie. Quelque invariable que fût cette résolution, Yalvins se trouva fort embarrassé dès qu'il voulut la mettre à exécution. En effet, il est bien rare qu'un homme, alors même qu'il déserte le monde, n'ait pas un abri, un coin où il puisse aller se cacher : c'est quelque vieux parent resté dans sa province, un ami en qui l'on croit encore, un endroit où l'on a vécu plus longtemps qu'ailleurs et dont on sait les habitudes. Mais Yalvins n'avait point de famille, Valvins n'avait point d'amis, il n'avait pas même cette seconde patrie dans la patrie, qui est au lieu où l'on est né, où l'on a été jeune, où l'on a été heureux ; cela même manquait à Valvins, sorti presque enfant de l'école militaire, et devenu homme en courant avec les armées de l'empereur. Il résulta de cette situation qu'il
abandonna au hasard le choix de l'endroit où il irait s'enfouir. Connue, d'un autre côté, il ne voulait pas apporter le moindre délai à son départ , il réalisa tout ce qu'il possédait, confia à un notaire la gestion des affaires qu'il laissait derrière lui et se rendit un matin avec une malle dans la cour des messageries. Avant d'y pénétrer, il arrêta un des aspirants conducteurs qu'il reconnut à sa veste brodée, et lui demanda quelle était ia première voiture qui allait partir. C'était celle de Brest. « J'irai à Brest, » se dit \alvins.
11 prit une place , monta en voiture , et se mit en route pour Brest. 11 lui sembla même que le hasard qui l'avait poussé vers ce côté de la France avait heureusement servi son désir. « En Bretagne, se dit-il, ce pays si arriéré en l'ait de civilisation, c'està-dire en fait de corruption, je n'entendrai plus parler de cette vie gangrenée au dedans, fardée au dehors, et qui, lorsqu'on pénètre dans ses arcanes, n'a que rides décrépites et ulcères nideux. Là je serai sans doute encore en contact avec les vices humains, car ils sont partout, mais ces vices, on peut s'en délenure, car on y manque d'art pour les cacher, et mieux vaut le crime cynique que le crime hypocrite. D'ailleurs, se disait Valvins, que m'importent le vice et sa forme ? je vivrai seul dans quelque maison bien solitaire, jusqu'à ce que l'ennui me tue ou que je tue l'ennui et moi-même dans un moment d'extrême désespoir.
Sous l'empire de cette pensée et de cette résolution, Valvins s'était accoté dans un angle de la caisse où il était emballé, sans échanger un seul mot avec les autres voyageurs, sans se donner même la peine de les regarder ni de les écouter. Cependant, cette sombre indifférence l'avait rendu un sujet de curiosité pour ses compagnons de voyage, et parmi ceux-ci il s'en trouvait un qui semblait l'examiner avec un intérêt tout particulier. C'était un jeune homme d'un visage frais et content et d'une tournure nonchalante ; sa physionomie, avait quelque chose d'ouvert et de réjoui qui semblait au premier moment appartenir à un caractère heureux et facile. Mais un sourire sardomque et une parole moqueuse arrêtaient la familiarité avec laquelle on pouvait être tenté d'aborder ce personnage. Parmi tous ceux qui meublaient la voiture, c'était lui qui avais fait le plus d avances à Valvins ; entre autres choses, il lui avait pffert sa place, qui était sur le derrière de la berline, supposant que la Laciturnite de \atvins venait de ce qu'il était
malade de marcher à reculons. Valvins avait refusé en disant qu'il ne voulait déranger personne, et le jeune homme lui avait répondu d'un ton assez singulier :
— Ne vous alarmez point de cette proposition et ne m'en ayez nulle reconnaissance -, il m'est fort indifférent d'aller en avant ou en arrière. Je ne me gênais pas pour vous.
Cette manière assez brutale de retirer à l'offre de service qu'il avait faite ce qu'elle pouvait avoir d'obligeant exerça un moment l'attention de Valvins. Il se dit que ce monsieur était un butor qui avait voulu faire le complaisant et qui s'en était bien vite repenti. Le voyage continua sans qu'on fît davantage attention à Valvins, les autres personnes lièrent facilement conversation entre elles, et, quoi qu'il en eût, Valvins dut remarquer la tournure d'esprit de son vis-à-vis. Il parlait de .toutes choses avec une imperturbable assurance, et jetait sur toutes une raillerie froide et presque méprisante. Quoique ses interlocuteurs ne fussent pas absolument des imbéciles, il les poussait si aisément à bout de leurs raisons qu'il finissait toujours par l'emporter. Au moment où Valvins était monté dans cette voiture, il se croyait le cœur le plus désillusionné de la terre, parce qu'il en était le plus désespéré; et voilà qu'il rencontrait un homme qui niait toute foi, toute vertu, tout sentiment, et cela avec une froideur impassible ! Au déplaisir que Valvins sentit des opinions de cet homme, tout autre que lui-même eût aisément compris qu'il n'avait pas si complètement renié toute espérance qu'il le croyait. On ne s'indigne pas de voir mépriser ce qu'on méprise, d'entendre insulter ce qu'on a maudit, quand véritablement on n'y tient plus. Mais Valvins ne s'expliqua pas ainsi l'indignation que lui fit éprouver cet étranger ; il le trouva presque insolent, lui si paisible, si bien en chair, si prompt en babil, de tenir le langage qui n'appartient qu'aux âmes ulcérées et aux cœurs dévastés, et plus d'une fois il fut sur le point de le prendre à partie. C'est du reste une vérité assez remarquable, que les gens malheureux regardent comme une impertinente usurpation les plaintes de ceux qui ne souffrent pas comme eux.
L'étranger devint donc peu à peu un être insupportable à Valvins, et, si ce n'eût été la résolution qu'il avait prise d'être le spectateur indifférent de tous les vices, de tous les ridicules, il lui aurait probablement cherché querelle. Cependant les voyageurs qui emplissaient l'intérieur de la diligence l'abandonnèrent peu à peu; l'un descendit à Mayenne, un autre à Laval, deux autres à
i CONFESSION GÉNÉRALE.
Vitré, si bien que Valvins et ce monsieur restèrent seuls. Mais ils n'échangèrent pas une parole jusqu'à Rennes, où la voiture devait s'arrêter une demi-journée. A peine Valvins l'eut-il quittée, que, pour occuper les quelques heures qu'il avait devant lui, il se rendit chez un libraire de cette ville, ancien lieutenant dans le bataillon de Valvins, qui était venu reprendre la maison de commerce de son père. Valvins fut reçu à bras ouverts, tous les trésors de la boutique furent mis à sa disposition pour lui faire une bibliothèque dans la retraite où il allait vivre, et l'on ne voulut pas permettre qu'il allât dîner à l'auberge. La famille de ce libraire, qu'on nommait Legrigois, se composait de sa mère, de son père, et d'une sœur bossue et déjà sur la trentaine; on l'appelait Gulnare. Dans les quelques heures qui précédèrent le dîner, Valvins eut pour la première fois sous les yeux le spectacle d'une vie occupée d'intérêts mercantiles et de soins d'intérieur.
C'étaient de bons et braves gens, d'un esprit fort médiocre, d'une ambition très-bornée et qui se complaisaient si bien dans leur vie, que Valvins se mit à les envier. Il ne se demanda pas si ce paisible contentement qui s'épanouissait à chaque phrase, à chaque geste de leur existence, tenait à leur caractère et à l'humilité de leurs désirs. A son compte, ils étaient heureux, parce qu'ils étaient une famille, parce que c'était un fils qui avait un père, une mère, une sœur, parce que chacun d'eux enfin trouvait autour de lui les affections naturelles qui sont la base du bonheur humain. Ces réflexions faisaient faire à Valvins un triste retour sur luimême, et il se demandait par quelle injustice du sort lui seul se trouvait déshérité dans ce monde des soins qui rattachent tous les hommes à la vie; il enviait le bonheur de son ancien lieutenant, et pensait que, s'il eût pu faire comme lui et se retirer au n ilieu d'une si excellente famille, il se serait peut-être consolé de l'abandon de la duchesse. Voilà donc un désespoir qui croyait ne devoir jamais finir et qui se plaint de n'avoir rien en sa possession qui puisse le consoler ! Valvins, à ce qu'on voit, était encore un tout jeune homme ; il croyait à l'éternité du malheur et enviait le bonheur des autres. Cependant l'heure du dîner était venue, lorsqu'au moment de se mettre à table, la porte vitrée qui séparait le magasin de la salle à manger s'ouvre, et Valvins voit entrer son compagnon de voyage.
— Ah! s'écria la sœur bossue, c'est M. Deville.
— C'est toi, Lucien? dit le vieux Legrigois.
Le fils seul ne prononça pas une parole, mais à la façon dont lui et le nouveau venu se regardèrent, au serrement de mains qu'ils échangèrent entre eux, Valvins reconnut qu'il y avait entre ces deux hommes une amitié solide et grave. Lucien, qui avait reconnu Valvins, s'arrêta un moment, le salua légèrement, et répondit par ces mots aux questions dont on le pressait :
— Je viens vous demander à dîner.
— Ah! dit Thomas Legrignis (c'était le fils), tu ne t'arrêtes pas à Rennes?
— Vois! lui dit Lucien en lui tendant un billet.
Thomas le prit et le lut, puis il le rendit à Lucien en disant avec un soupir.
— Pauvre femme!
— Eh bien! s'écriagaîment la bossue en mettantun couvert déplus, êtes-vous toujours le même méchant homme que l'année dernière ?
— C'est à peu près la même chose, ma divine Gulnare, lui dit Lucien en l'embrassant.
— Oh! lit-elle en secouant la tête, si je n'étais vieille, laide et bossue, je voudrais vous rendre amoureux fou de moi, pour vous faire demander pardon à deux genoux de tout le mal que vous dites des femmes.
— Je suis prêt à faire amende honorable en votre faveur, lui répondit Lucien.
— Parce que vous ne me considérez pas comme une femme, repartit la bossue tout en continuant à s'occuper des soins du couvert; et le reste de la conversation se fit de même, pendant qu'elle allait et venait, et que Deville brossait son chapeau et époussetait ses manches.
— Ah! que dites-vous là? reprit Lucien.
— Est-ce qu'une femme qui ne peut pas être aimée d'amour est une femme? repartit la bossue.
— Est-ce donc là le seul sentiment que vous prétendiez inspirer? lui dit Lucien.
— Il n'y a que celui-là qui, pendant quelques années, nous rende vos égales, messieurs, repartit Gulnare ; vous nous gouvernez tant en vertu de vos lois, de vos privilèges, de vos préjugés, que c'est bien le moins que nous puissions quelquefois vous gouverner par vos folies.
— Vous êtes donc d'avis que c'est folie que l'amour? Dès lors, c'est un sentiment bien peu regrettable, dit Lucien.
— Vous jouez sur les mots, répliqua la bossue, c'est tout ce que vous faites pour obtenir cet amour que j'appelle folie; mais la passion en elle-même doit être bien puissante, puisqu'au moment où vous la croyez éteinte ou trahie, vous vous trouvez les plus malheureux des hommes.
— Pas moi, du moins! s'écria Lucien en riant.
— Ah! vous, reprit Gulnare du même ton, vous n'êtes pas plus un homme que je ne suis une femme ; rien ne vous émeut, rien ne vous touche, vous disséquez les sensations des autres et les vôtres même avec un sang-froid de bourreau.
— Avec la prévoyance d'un homme qui ne veut pas être dupe...
— Et qui est la dupe la plus complète du monde, car il est dupe de lui-même.
— Vous trouvez?
— Tenez, Lucien, l'homme qui se boucherait le nez pour ne plus sentir, parce qu'il peut rencontrer une odeur fétide, celui qui se crèverait les yeux pour ne plus voir, de peur de rencontrer sous ses regards un spectacle de sang, enfin, celui qui se rendrait sourd et insensible en crainte de ce qui peut le blesser, celui-là serait un fou stupide, et...
Gulnare s'arrêta devant la conclusion, et Lucien fronça le sourcil un moment, mais il reprit bientôt assez gaîment :
— Et je suis ce fou stupide?
Gulnare hésita encore, et répliqua enfin :
— A peu près.
Thomas, qui était sorti un moment, rentra alors et dit en s'asseyant à Lable :
— Toujours la même querelle!
— Toujours, dit Gulnare.
— Vous voyez, mon commandant, dit Thomas en s'adressant à Valvins, vous voyez deux ennemis irréconciliables.
A ce nom de commandant, Lucien regarda Valvins comme un homme dont il connaissait déjà l'existence. On s'assit, et la guerre continua, très-vive et très-acharnée, entre Gulnare et Lucien ; celui-ci cruellement caustique, celle-là toute enthousiaste. Valvins admirait lus singuliers contrastes que la nature avait faits dans la personne de chacun de ces individus : l'un, jeune, beau et doté de tous les avantages qui doivent parer la vie d'illusions dorées, d'espérances splendides, et la considérant d'un œil triste, désen-
chanté, n'y voyant que déceptions, mensonges et douleurs ; l'autre, une femme déshéritée, de son aveu, de ce qui est l'âme de la vie pour une femme, laide, et probablement en butte à la stupide et lâche plaisanterie des gens droits contre les bossus, et cependant donnant un noble but à l'espèce humaine et la revêtant des plus doux attraits. Il se demanda si dans tout cela il n'y avait pas une difformité morale pour l'un de ces deux êtres et si elle ne se rencontrait pas chez le beau jeune homme. Restait la question de savoir si cet esprit et ce cœur étaient venus au monde mal conformés et de travers, ou si un malheur, un accident les avait faussés et fait dévier de la droite ligne. Valvins écouta pendant tout le reste du dîner, sans prendre une part active à la conversation. Comme d'ordinaire, elle parcourut une foule d'objets, mais toujours avec le même caractère d'enthousiasme de la part de la bossue et le même dénigrement de la part de Lucien. Le dîner s'acheva au milieu des généralités d'une pareille conversation, et sans que rien pût avertir Valvins de l'état de M. Deville. L'heure du départ arriva, et il fallut, que les deux voyageurs regagnassent ensemble l'hôtel des messageries. Cependant, quoique leur admission à la même table dût nécessairement amener entre eux une sorte de liaison, Valvins ne sembla pas plus curieux qu'il ne l'était auparavant d'entrer en rapport avec son compagnon de voyage, et celuici parut avoir perdu cette espèce d'entrain facile qui se familiarisait volontiers avec le premier venu. Ils se retrouvèrent donc seuls dans la voiture, mais il n'y avait plus moyen de s'observer l'un l'autre dans ce qu'ils pourraient faire ou dire en dehors d'euxmêmes, et chacun se posa dans un coin comme si l'autre était un pestiféré. Le voyage se continua avec une si singulière retenue des deux parts, que l'on eût pu penser que ces deux hommes avaient peur l'un de l'autre. Cependant, à mesure que l'on approchait de Brest, Lucien Deville devenait plus soucieux, et parfois il semblait être fort mal à son aise; il jetait de temps à autre un regard inquiet sur Valvins. EnOn, une demi-heure à peu près avant d'arriver à Brest, cette inquiétude éclata, et Lucien dit à Valvins:
— Votre passe-port est-il bien en règle?
— Mon passe-port ! dit Valvins qui se souvint en ce moment que, dans la précipitation de son départ, il avait négligé cette sage précaution.
Par un hasard assez rare à cette époque, il avait pu parcourir
toute la route de Paris à Brest sans être forcé de produire ce laissez-passer de la police générale.
— Mon passe-port? répéta Yalvins; ma foi! j'ai oublié d'en prendre un à Paris.
— En ce cas, lui repartit très-froidement Lucien, vous pouvez vous attendre à passer deux ou trois semaines en prison, et, si vous avez quelques papiers suspects, vous n'avez qu'à les détruire, ou vous serez certain d'être découvert, car vous serez fouillé à fond comme un forçat échappé.
— Je n'ai point de papiers suspects et je ne crains pas d'être fouillé à fond, répondit brusquement Yalvins, et je vous prie de croire que je trouve votre supposition fort déplacée. Si je ne vous avais rencontré chez Legrigois, je me servirais même d'une expression qui vous dirait mieux ma pensée.
Lucien regarda Yalvins d'un air fort ébahi, puis il lui tourna le dos sans répondre ; mais au bout de quelques minutes il s'adressa de nouveau à Yalvins, comme un homme qui parle à un aveugle qui court tête baissée vers un trou.
— Ah ça, lui dit-il, je ne veux pas me fâcher, mais je vous dis que nous allons entrer dans une ville de guerre, que l'on nous demandera nos passe-ports, et que, si vous n'en avez pas, fussiezvous du reste innocent comme l'enfant à la mamelle, on vous mettra en prison jusqu'à ce que l'on ait écrit à Paris pour savoir qui vous êtes, quels projets ont pu vous amener à Brest, comment il se fait que vous êtes parti sans passe-port; et je vous préviens qu'en votre qualité de commandant de l'ex-garde impériale, vous trouverez fort peu d'empressement à réparer votre négligence, que dès l'abord on ne sera pas fâché de vous considérer comme un des agents conspirateurs qui courent secrètement les départements, et que ce n'est peut-être pas pour trois semaines, mais pour trois mois qu'on vous mettra dans un cabanon, faute de ce chiffon de papier que vous avez si bénévolement oublié.
Lucien avait raison et Yalvins le comprenait à merveille, mais il lui répugnait de l'avouer à cet homme, et surtout d'avo?> l'air de lui demander un service ou un avis en lui faisant cet aveu. Aussi lui répondit-il assez brusquement :
— 11 en sera ce qu'il en sera... dans un cabanon ou ailleurs, peu m'importe!
Lucien considéra Yalvins d'un air encore plus ébahi, et répondit comme involontairement :
— Esl-ce que c'est pour ça que vous êtes venu dans ce pays? La question parut fort impertinente à Yalvins, et il la rendit
vertement à Deville, en lui disant :
— Et pourquoi y êtes-vous venu, vous?
— Moi, reprit Lucien d'un air qui prit tout à coup un caractère plus sérieux, j'y suis venu chercher ma mère.
Le mouvement de la conversation, ou, si nous pouvons nous exprimer ainsi, l'engrenage des mots emporta Val vins, et il repartit vivement :
— Moi, j'y suis venu fuir la mienne.
A cette réplique, les deux interlocuteurs se regardèrent en face d'un air tout particulier, comme des gens qui viennent de se reconnaître. Mais, cette fois, ce fut Yalvins qui le premier reprit la conversation.
— Cependant, lui dit-il, vous avez un nom; vous vous appelez Lucien Deville.
— Je le crois.
— Vous êtes de ce pays?
— Je puis le supposer.
— Vous le croyez, vous pouvez le supposer? lui dit Yalvins.
— Oui, repartit Lucien, et ces expressions sont tout ce qu'elles peuvent être. Le nom de Lucien Deville m'appartient par prescription, comme toute chose possédée depuis longtemps, mais je n'ai aucun titre qui me l'assure légalement. Je crois que je suis de ce pays, parce que les gens qui ont pris soin de mon enfance l'habitaient autrefois et l'ont toujours habité, et que le nom que je porte est celui d'un domaine situé près de leur cabane; mais jusqu'à présent je ne sais rien de plus sur ce que je suis.
— Et vous êtes en mesure de le découvrir? lui dit Valvins.
— Oui, dit Lucien ; je me crois enfin arrivé au moment où tout va se dévoiler.
— Eh bien! en ce cas, lui dit Yalvins d'un ton amer, descendez de voiture, montez dans la première charrette qui vous éloignera de ce pays, et n'y remettez jamais les pieds.
— Et pourquoi cela? lui dit Lucien.
— Parce que vous découvrirez quelque infamie qui vous déchirera le cœur, vous humiliera et fera de vos espérances la déception la plus honteuse et la plus désespérante.
— Mais je n'ai point d'espérances , répondit Lucien. Je vais savoir parce que je veux savoir, et, si quelque espoir se mêle à la
10 CONFESSION GENEKALE.
curiosité qui me pousse, ce n'est pas l'espoir d'une bonne et heureuse découverte, mais de quelque infamie, comme vous dites, qui me justifie vis-à-vis de moi-même et des autres du rôle de censeur méprisant que je joue.
A cette déclaration , Yalvins demeura un moment silencieux , puis il reprit :
— Vous avez dû bien souffrir pour en arriver là ?
— Pas trop, dit Lucien, mais assez pour ne pas vouloir souffrir davantage. La première épreuve a été rude , et, lorsque je suis revenu de l'étourdissement que cela m'a causé , je me suis demandé si je voulais dans ce monde jouer le rôle de dupe, et je me suis répondu que non,
— Mais, comme vous dites, il a fallu que cette épreuve fût bien rude, reprit Valvins, pour vous mettre ainsi du premier coup sur vos gardes.
— C'est une histoire trop longue à vous dire , pour le peu de temps qui nous reste jusqu'à ce que nous arrivions à Brest. Pensons plutôt à vous. Ce n'est pas sérieusement que vous m'avez répondu quepeu vous importait d'être dans un cabanon ou ailleurs.
— Non, certes, dit Valvins ; mais je vous avoue que je ne sais trop comment me tirer de cet embarras.
— Je m'en charge , reprit Lucien.
Et presque aussitôt, la voiture s'étant arrêtée, le conducteur vint ouvrir la portière en disant :
— Vous voilà arrivé, monsieur Deville.
— Allons ! descendons, repartit Lucien en s'adressant à son compagnon de voyage.
— Mais, dit le conducteur, j'ai cru que ce monsieur venait jusqu'à Brest, et j'ai mis ses effets dans le fond de l'impériale.
— Ça ne fait rien, dit Lucien, nous les enverrons chercher à Brest ce soir par Dominique. Tiens, voilà pour boire. Tu connais Dominique ?
— Oui, monsieur, le domestique de madame Poyer.
— Juste ; il sera à Rennes dans une heure, tu lui remettras la malle inscrite sous le nom du commandant Valvins.
— Ah! fit le conducteur en regardant Valvins, il y avait un commandant de ce nom dans l'ex-garde ; mais c'était un vieux du à cuire.
— C'est moi, dit Valvins, si ce n'est que le dur à cuire est jeune.
Le conducteur réfléchit.
— Non, dit-il, j'aime mieux décharger ici, c'est plus aisé. Les effets du commandant ne sont pas écrits sur la feuille, et, si on rne demande ce qu'il est devenu lui-même, je dirai que je ne puis pas empêcher un voyageur de descendre pour quelque chose de pressé et de s'aller promener à droite et à gauche de la route.
— Merci ! lui dit Valvins en glissant un nouveau pour-boire au conducteur.
Aussitôt on se mit en devoir de décharger, et au bout de quelques minutes les deux nouveaux amis étaient sur la grande route, tandis que la diligence s'éloignait au grand trot.
— Et maintenant, qu'allons-nous faire là tout seuls avec ces malles? dit Valvins.
Lucien se retourna de côté et d'autre pour voir s'il n'y avait personne, et tout à coup il lança un coup de sifflet très-aigu auquel un autre sifflet répondit immédiatement.
Dans un autre siècle et avec un autre personnage, Valvins eût pu croire qu'il s'était laissé attirer dans quelque bande de brigands qui voulaient sinon le dévaliser, du moins le recruter. Mais en ce moment il s'imagina qu'il était tombé dans une association de conspirateurs politiques, et il en éprouva une sorte de joie. Privé de famille, déshérité d'affections, n'ayant plus de carrière à parcourir, il accepta comme une diversion à son désespoir l'espérance de se mêler à un complot et peut-être d'en devenir le chef, car il se sentait toute l'énergie et toute la volonté nécessaires pour cela. Pendant qu'il faisait ces réflexions, deux paysans sortirent d'un sentier qui aboutissait à la grande route, et, sur un geste de Lucien , prirent les deux malles, les chargèrent sur leurs épaules et disparurent dans le sentier.
— Maintenant, dit Lucien, nous pouvons partir.
— Mais où allons nous?
— Chez un ami qui vous donnera l'hospitalité à ma recommandation, jusqu'à ce que vous vous soyez mis en règle pour pouvoir établir votre séjour dans ce pays, si telle est votre intention.
— Qu'est-ce qui peut vous faire supposer que j'en aie d'autre?
— Mais, lui dit Lucien, un militaire de l'empire qui part sans pouvoir donner un but apparent à son voyage , qui n'a ni famille ni amis dans ce pays, doit avoir des raisons importantes pour s'y rendre, et, comme d'une part je connais sa réputation de probité et de bonne conduite et que je suis sûr qu'il ne fuit pas devant
12 s CONFESSION GENERALE.
des affaires embarrassées, comme je sais d'une autre part quels sont ses sentiments politiques, je puis penser qu'il est venu en Bretagne pour y tenter un mouvement...
— Qu'il est presque impossible d'essayer, dit Valvins en interrompant Lucien, quand on n'a ni famille ni amis comme vous dites dans ce pays, mais qui serait peut-être plus facile à un nomme attendu si exactement et qui fait sortir des agents mystérieux du bord des routes au premier coup de sifflet.
— Sur l'honneur, lui dit Lucien, je ne suis dans aucun intérêt politique, quoique je ne veuille pas qu'on sache ma présence ici. Ce que je vous ai dit tout à l'heure est la vérité. Pourriez-vous jurer de même que vous ne m'avez rien caché ?
— Je vous le jure ; je suis parti parce que je voulais fuir Paris à tout prix. Et une heure plus tôt ou une heure plus tard, je serais sur la route de Marseille ou de Bordeaux, .le suis monté dans la première voiture qui s'est trouvée prête à partir : voilà tout.
— Et c'est une mère que vous fuyez ainsi?
— Oui, ma mère.
Valvins s'arrêta, et après un profond soupir il reprit :
— Et peut-être aussi la mère de mon enfant.
— Ceci se complique, dit Lucien.
— Oh! oui> c'est une étrange complication de crimes.
— Eh bien! dit Lucien en essayant de garder à sa parole le ton de légèreté indifférente qu'il affectait d'ordinaire, mais avec une expression de rage qui se trahit malgré lui , eh bien ! peut-être mon histoire pourra-t-elle faire pendant à la vôtre. Du reste, vous la saurez, si je l'apprends jamais, car j'ai besoin d'un témoin sûr de tout ce qui va se passer.
Quelle que fût l'insouciance de Valvins sur ce qui pouvait lui arriver, et, bien qu'il se laissât aller sans résistance à tout ce que cet homme qu'il avait fortuitement rencontré voulait faire de lui , cette dernière proposition l'étonna, et il dit à Lucien :
— Mais, si vous ne m'aviez pas rencontré, vous vous seriez donc passé de témoin?
— Non, monsieur, lui repartit assez sèchement Lucien, je ne m'en serais point passé. J'ai un ami qui m'attend, un cœur fort, une âme pleine de générosité, un dévouement sans calcul, mais peut-être lui manque-f-il une juste appréciation des choses de ce monde, peut-être la violence de son caractère ne lui permettrat-elle pas d'arriver à la vérité en me suivant patiemment par les
mille détours d'une ruse obséquieuse; mais à tout prendre je préfère sa bonne volonté à vos soupçons. Ainsi n'en parlons plus.
— 11 me semble, lui répliqua Val vins du même ton sec, que mon hésitation n'a rien d'étonnant vis-à-vis d'un homme que je ne connais pas.
— En ce cas, la promptitude sans hésitation avec laquelle je vous ai offert de vous tirer d'embarras a dû fort vous surprendre.
— Est-ce un reproche? En ce cas, j'ai bien l'honneur de vous saluer, dit Val vins en s'arrêtant.
— Et je vous aurai volé votre malle et vos habits, dit en riant Deville. Tenez, mon cher M. Valvins, n'en parlons plus. La maison où je vais vous conduire vous en dira plus que tous mes discours, et une fois là vous jugerez si vous voulez être de moitié dans ce que j'ai tenté.
— Soit, dit Valvins en .reprenant sa marche près de Lucien. Bientôt ils arrivèrent dans une petite vallée au fond de laquelle
coulait un petit ruisseau qui, retenu au débouché de cette vallée par une chaussée, y formait une espèce de grand étang et s'échappait ensuite par les berges de deux moulins posés à chacune des deux extrémités de la chaussée.
— Voilà, dit Lucien en montrant ces deux maisons à Valvins, où gît le secret de ma destinée : mais est-ce à ce toit ou à celuici ? C'est ce que je n'ai pas encore pu découvrir, et, lorsque je saurai sous lequel des deux est caché le secret de ma naissance, Dieu sait si je pourrai en obtenir l'aveu !
Ce mot, en rappelant à Valvins la singulière connexité qui existait entre lui et Lucien, effaça de son esprit un reste d'appréhension. Cependant ils gardèrent tous deux le silence et se mirent à gravir rapidement un sentier couvert qui montait presque à pic sur la colline qui bordait la vallée dont nous venons de parler. Après \ingt minutes de marche, ils arrivèrent en face d'un petit castel sur le seuil duquel une femme el deux jeunes gens paraissaient les attendre.