VIEILLES CONNAISSANCES
Bien que ce récit repousse dans son but la description minutieuse des lieux où se passèrent les événements qui en font sinon l'intérêt, du moins le fond, il est peut-être nécessaire de nous arrêter un moment pour dire quel était l'aspect de cette maison et l'air des personnages qui l'habitaient. Cette maison avait une façade assez étendue et terminée à ses deux extrémités par deux tourelles surmontées de toits en cône et de girouettes énormes qui lui donnaient un air féodal. Le long des fenêtres étroites et hautes on voyait de longues meurtrières percées à chaque côté des croisées, et les tourelles en étaient pour ainsi dire cannelées ; elles avaient été bouchées par une espèce de torchis composé de terre glaise et de foin qui, au besoin, eût pu être enlevé en quelques heures et les eût rendues praticables. En arrière de cette façade s'étendaient de nouveaux bâtiments assez misérables qui paraissaient servir de granges et d'étable à la maison ; mais ils étaient élevés sur des fondations sortant encore à deux pieds de terre et bâties dans le même système que la façade^ et qui annonçaien: que cette habitation avait dû être jadis un parallélogramme régulier et présenter une défense assez redoutable.
Jamais Yalvins ne s'était guère occupé de ces idées de féodalité, vieilles habitudes complètement oubliées sous l'empire; mais, en apercevant cette maison et en jugeant de ce qu'elle avait pu être par ce qui en reslait, il se ligura que le possesseur d'un pareil manoir devait se croire quelque chose et que la force du maître de ce lieu a\ait une bien plus haute portée que la prétendue aristocratie des olliciers de l'empire qui se bornaient à tapager plus haut que les autres dans les cafés ou les spectacles, à séduire lestement les filles de bonne maison , à rosser quelquefois un tailleur impatient ou un huissier trop pressé. Il comprit qu'avec de pareilles demeures dans un pays si peu accessible au déploiement d'une grande force armée, l'esprit de rébellion eût quelque chance
de succès, et que le rayonnement du pouvoir qui part du centre pour arriver aux extrémités de la France sans rencontrer d'obstacle pût se briser contre de si nombreuses résistances.
Quant aux personnes qui étaient devant la porte principale, c'étaient une femme et deux jeunes gens. Cette femme pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante ans. Elle était d'une taille élevée et semblait avoir été pour ainsi dire construite dans les larges proportions d'une forte nature, mais une maigreur excessive et une pâleur maladive lui donnaient un air de faiblesse et de mélancolie touchante, malgré la majesté de son visage et l'élévation de sa taille. L'un des jeunes gens sur qui elle s'appuyait était comme elle d'une stature élevée et d'une beauté remarquable (1). L'autre était un enfant. Ces trois personnes parurent fort surprises de voir Lucien accompagné d'un étranger; toutefois elles l'accueillirent avec une franche cordialité, et madame Poyer, après les premiers moments, se retira pour donner des ordres afin de loger Val vins. Elle emmena Fabien, qui, bien qu'il ne fût pas son fils, semblait en avoir les droits, et Poyer, Lucien et Valvins restèrent ensemble. A peine furent-ils seuls, que Poyer dit à Lucien :
— Puis-je parler devant monsieur; Lucien se tourna vers Valvins et lui dit :
— C'est à vous de répondre. Vous allez savoir tout ce que je sais de mon histoire, voulez-vous être le confident de ce qui va m'être révélé? Avant de me répondre, écoutez-moi. Je sais qui vous êtes. Je sais de vous tout ce que le monde en sait : que vous êtes sans famille connue, que vous ne devez ce que vous êtes qu'à rattachement d'un vieux soldat, et ensuite à vous-même. Legrigois m'a tout dit; comme ma position est pareille à la vôtre, j'ai tout de suite à vous donner et à vous demander votre confiance. Le hasard m'a servi, en vous forçant à me suivre dans cette maison ; mais, avant d'aller plus loin, je crois devoir vous prévenir que ma règle en cette vie est un partage égal entre amis.
— C'est un titre bien sacré et qu'on ne jette pas ainsi au premier venu, dit Valvins.
— Vous avez raison, repartit Lucien, et d'ailleurs nous ne partirons pas du même point pour devenir amis. Pour que vous
(1) Ici étaient le portrait de Poyer et celui de Fabien ; mais, comme nos lecteurs out déjà fait connaissance avec ces deux héros de notre histoire, nous avons cru devoir le supprimer.
(\ote du compilateur de ce récit.)
acceptiez !a proposition que je vous fais, il faut que vous sachiez de moi ce que je sais de vous : c'est-à-dire ce qui est au soleil, ce que tout le monde en a pu voir, et, une fois cela fait, vous qui avez sans doute pénétré dans le secret de votre existence, vous resterez le maître d'accepter ou de refuser ce que je vous propose.
— Comme il vous plaira, repartit Valvins.
Tout aussitôt Lucien commença ainsi :