DEUX ARTISTES
Avant que personne se fût remis de l'émotion qu'avait causée cette scène aussi rapide qu'étrange, Sophie avait quitté le salon avec Lucien, et tous deux étaient montés dans le remise qui devait
les conduire chez eux. Mais S iphie comprit qu'elle ne pouvait pas laisser rentrer Lucien dans l'état où il .ce trouvait, et elle cria au cocher : « A la barrière de l'Étoile ! » sans s'apercevoir qu'une femme voilée et enveloppée d'un manteau avait entendu cet ordre et s'était enfuie en poussant un cri de désespoir. C'était Denise, Denise jalouse, et qui, fort peu soucieuse des convenances d'un monde dans lequel elle était mal à l'aise, était venue elle-même s'assurer si c'était bien à cette soirée de madame de Favières que Sophie et Lucien étaient allés ensemble, et qui, les voyant s'éloigner, avait entendu cet ordre qui les emmenait loin de la maison où ils devaient rentrer. Quel mystère pouvait cacher cette course nocturne? Pour un esprit jaloux la réponse était facile : c'était une trahison, un crime, un amour coupable. Denise s'échappa en poussant des cris de colère et. de douleur, et regagna sa maison. Cependant Lucien était tombé dans la voiture, se débattant dans d'affreuses convulsions, jusqu'à ce qu'il restât accablé, la tète appuyée sur les genoux de Sophie, pleurant et sanglotant. Tant que la douleur de Lucien ne fut pas arrivée aux larmes, Sophie n'essaya point de la calmer; mais, lorsqu'elle vit son délire s'éteindre dans les pleurs, elle dut enfin lui faire entendre sa parole sévère.
— Hé bien! Lucien, lui dit-elle, comprenez-vous enfin que je ne suis point une folle aigrie par le dépit, que je n'ai pas vu à travers un désespoir chagrin et jaloux ce monde d'où nous sortons? Comprenez-vous que, s'il y avait des préventions dans les jugements très-différents que nous en portions chacun de notre côté, elles étaient toutes dans votre esprit ?
Lucien ne répondit pas : la raison qui lui parlait était trop rude pour un cœur si cruellement brisé.
— La leçon a été cruelle, reprit Sophie, mais peut-être la fallait-il aussi terrible qu'elle l'a été pour vous guérir de vos illusions. Du reste, s'il vous faut une consolation au mal que vous éprouvez, vous pouvez la chercher dans votre orgueil ; on vous a frappé d'autant plus violemment qu'on vous redoutait davantage, on n'a voulu vous rabaisser que parce qu'on vous sentait trop haut.
— On m'a traité comme un laquais, fit Lucien en grinçant les dents... Ah! ils me le payeront!
— On vous a traité comme moi, comme ou eût traité tout homme qui ne vaut que par lui-même et par son génie, dans un
monde qui ne vaut que par le hasard de sa fortune et de sa naissance.
— Mais je ne lui ai fait aucun mal, à cette femme!... Pourquoi donc cette insulte?...
— Vous avez payé la haine qu'elle me porte, Lucien, lui dit Sophie Minot; vous savez qu'Amable m'a aimée, vous savez aussi que, si son cœur s'est détaché de moi, son esprit nous est resté. Ils ont beau faire, tous ces grands seigneurs! reprit-elle avec exaltation, ils comprennent bien qu'ils ne nous valent pas. Malheur à ceux qui, comme Favières, ont touché du bord des lèvres la coupe enivrante de notre monde, qui se sont envolés avec nous sur les ailes libres de la pensée, dans l'idéal de notre culte, de nos admirations, de nos joies, de nos délices, qui ont entrevu la lumière de notre Dieu, qui ont senti s'allumer en eux l'amour du beau, du grand, sous quelque forme qu'il se produise! malheur à ceux qui, comme Favières, ont été nos camarades, et qui, retournant s'enfermer dans un monde borné par les préjugés, par l'étiquette, par les mille sottises de l'aristocratie, culte passé, dieux détrônés et ridicules, comme l'Olympe des païens, quand le christianisme eut éclairé leurs rides de sa foudroyante lumière ! ceux-là souffrent, et ceux-là sont les martyrs d'une foi qu'ils n'osent pas confesser.
Lucien écoutait Sophie avec un étonnement stupide, tandis qu'elle continuait avec exaltation :
— Croyez-vous, Lucien, que madame de Favières ait voulu vous humilier seul ? Non, ce sont les opinions, les pensées intimes, Le culte secret par lequel son mari lui échappe qu'elle a voulu humilier en vous et en moi. « Ah ! s'est-elle dit, monsieur le marquis, vous aimez une pauvre artiste qui vous a dédaigné... vous n'êtes qu'un niais. Je vous montrerai, moi, comment on joue avec des êtres de celte espèce. » Alors elle a coqueté avec vous, elle vous a rendu fou d'amour, et, comme votre passion était sincère et par conséquent respectueuse, elle l'a conduit jusqu'à se montrer avec éclat, jusqu'à se poser sur un piédestal ; puis elle a dit atout ce monde qui vous écoutait, et surtout à son mari qui vous regardait et qui vous eût tué sur place si la crainte du ridicule ne l'eût retenu, elle lui a dit : « Tenez, marquis, vous êtes un sot. Ces gens sont de tristes saltimbanques dont on s'amuse, et, quand la parade est finie, on les paye et on les chasse. »
— Ah! s'écria Lucien, je me vengerai sur lui de l'insulte de sa femme.
— Je n'ai point à vous dicter votre conduite à cet égard, lui répondit Sophie Minot, mais Amable a été sublime pour vous. El ce mot n'est pas trop grand, car le marquis a été noble et spirituel ; noble, car, en vous offrant de vous rendre raison de l'insulte de sa femme, il vous a remis à votre place, à la hauteur d'un des plus grands noms de France; spirituel, en vous considérant comme l'insulté et en se débarrassant du ridicule que vous lui aviez imposé pendant un quart d'heure d'un siècle.
— Ah ! lit Lucien avec rage, vous le trouvez sublime; moi, je le trouve un insolent...
— Vous êtes fou, reprit sévèrement Sophie, et monsieur de Favières a sur vous un avantage que vous ne comprenez pas encore : c'est celui du savoir-vivre, et je n'entends pas par là les petites façons avec lesquelles on passe vis-à-vis des sots pour un homme bien élevé, j'entends l'art avec lequel un homme sait donner à une parole maladroite, à une action folle, un aspect, une tournure qui les justifient. Ainsi, en cette occasion, en vous considérant comme l'insulté, non-seulement il vous a absous de la plus insolente sottise que puisse faire un homme...
— Moi! fil Lucien... j'ai fait...
— La sottise la plus insolente, repartit froidement Sophie Minot. Comment! vous venez dans le salon d'un homme faire une déclaration publique à sa femme, et vous ne trouvez pas cela une insolence ! Je sais d'où vient votre folie , Lucien : vous êtes poëte, et, comme tous les esprits exaltés, vous ne voyez que le point juste vers lequel vous tournez vos regards... Louise de Favières vous a rendu amoureux d'elle, et Louise est devenue tout aus-itôt votre ange, votre divinité, votre soleil; l'adorer, l'encenser, lui plaire, vous sacrifier à l'un de ses désirs, voilà tout ce que vous avez rêvé, oubliant qu'il y a un mari, un galant homme, à qui vous veniez gaîment jeter le ridicule au visage. Un plus brutal vous eût fait prendre par ses gens et jeter par la fenêtre; mais Amable a eu pitié de vous, il a compris que la plus coupable dans
andale, c'était In marquise de Favières, i ' c'est elle qu'il a punie... Ah! reprit Sophie en s'exaltant, c'est là un homme qui aurait pu faire accepter à ce monde vaniteux la femme qu'il choisie !
— Pourquoi donc ne l'avez-vqus pas épousé? dit Lucien avec amertume.
— Parce que je l'aimais trop pour l'exposer aux chagrins de cette lutte, dût il en sortir vainqueur.
— Et c'est sans doute cet amour , fit Lucien, qui vous le l'ait voir si sublime qu'il serait indigne à moi de lui demander compte de l'infamie de madame de Favières !
— En êtes-vous déjà venu là de parler de ce ton de la femme qui n'avait pas d'égale dans votre cœur il y a deux heures?
— Vous semble-t-il que je doive aussi la ménager après l'insulte gratuite qu'elle m'a faite?
-s- Non certes, je ne prétends pas justifier son infamie, mais je crois pouvoir vous dire que vous devriez être plus indulgent que personne dans le jugement que vous portez d'elle.
— Moi? s'écria De ville au comble de l'étonnement ; et quel mal lui avais-je fait, à cette femme, pour qu'elle me traitât ainsi? Ai-je eu des espérances qu'elle ne me les ait données? et, lorsque je cherchais à étouffer un amour dont je sentais la folie, ne m'at-elle pas excité jusqu'à me rendre ridicule comme je l'ai été?
— Et quel mal vous a fait la pauvre femme que vous avez si maltraitée ce soir?
— Quelle femme ? dit Lucien.
— Quelle femme! s'écria vivement Sophie, la vôtre! Quel mal vous a-t-elle fait? A-t-elle eu des espérances que vous ne les lui ayez données? et, lorsqu'elle essayait d'étouffer en son cœur un amour dont elle sentait la folie, n'avez-vous pas excité cet amour jusqu'à ce qu'il se soit livré à vous sans retour? Et, cependant, que fait-elle à présent? Elle pleure, elle se désespère sans doute. Madame de Favières vous a facrifié à sa vengeance, vous avez sacrifié Denise à l'orgueil de votre nouvelle passion ; ne vous montrez donc pas si inflexible, si sévère.
— Certes, voilà de la belle morale ! reprit Lucien en ricanant, mais Denise ne pensera plus demain à la scène de ce soir. Le mot que je lui ai dit eût peut-être été trop dur adressé à une autre qu'elle. Mais les vices de l'éducation ont leur avantage : ils rendent moins sensible à certains procédés, parce que la délicatesse qui peut en souffrir n'existe pas dans un pareil esprit.
— L'homme est une méchante bête, dit Sophie Minot. Denise a plus de délicatesse et de grandeur que vous, Lucien. Ah! c'est que l'exercice des facultés de l'esprit a cela d'odieux qu'il finit par mettre les formes à la place du fond, la phrase à la place du cœur. Vous êtes gens, messieurs les écrivains, à nier l'amour
d'une mère parce qu'elle fera un solécisme en sauvant son enfant; et vous voilà, vous, Lucien, niant le cœur le plus noble, le plus désintéressé, parce qu'il n'a pas la même langue que le vôtre, c'est atîreux!
Lucien était trop irrité pour avoir la conscience du mal qu'il avait fait. On dit que le malheur rend pitoyable. Cela est vrai sans doute pour ceux qui ont beaucoup souffert, cela n'est pas vrai pour ceux qui souffrent. Quand le cœur de l'homme est sorti de l'action de la douleur, il a, je le crois du moins, de la pitié par réflexion ; mais, au moment où il saigne, il n'a guère de sensibilité que pour lui-même. Quoi qu'il en soit, Sophie ne put arriver à toucher le cœur de Lucien au sujet de Denise : par un raisonnement, dont le principe était dans son orgueil, il attribuait à Denise tout son malheur ; il se disait tout bas, que, s'il n'avait pas été le mari d'une fille de portière, on n'eût pas osé lui faire l'insulte qu'il venait de recevoir. En effet, l'homme qui s'était estimé assez peu pour donner son nom à une griselte de loge méritait-il qu'on le respectât beaucoup? Sophie, voyant son impuissance, pensa à ramener Lucien dans sa maison. Lorsqu'ils y arrivèrent, Lucien la remercia plus que froidement du soin qu'elle avait pris de lui, mais Sophie demanda à voir Denise. Lucien s'y opposa ; et, comme Sophie insistait, il lui fit entendre très-clairement que sa présence ne serait point agréable à Denise. Sophie avait une trop haute raison pour s'irriter contre les impolitesse d'un homme qu'elle voyait dans un état d'exaspération véritable; elle déclara sa ferme volonté de voir Denise ; et, soit pressentiment véritable d'un malheur, soit qu'elle cherchât dans une supposition gratuite une raison à son insistance, elle ajouta assez vivement qu'elle ne se retirerait point sans s'être assurée de la présence de Denise dans la maison de son mari, et surtout du bon état de sa santé. Lorsque l'homme est butté à certaines pensées, rien ne l'en détourne. Lucien était malheureux; bien plus, il était mécontent. La morale de Sophie l'avait peut-être plus irrité que l'insulte de madame de Favieres. En cette occurrence, ne sachant comment repousser l'insistance obstinée de son amie , il s'écria :
— Eh! mon Dieu! si c'est un malheur que vous redoutez, ne le hâtez point par votre présence. Oui, Denise est malheureuse parce qu'elle sent que mon amour s'est retiré d'elle ; elle est plus que malheureuse, elle est jalouse, et savez-vous à qui sa jalousie s'en prend de mon abandon ?
— A moi peut-être? dit Sophie.
— A vous, repartit Lucien.
Un sourire de dédain glissa sur les lèvres de Sophie, qui reprit aussitôt :
— Et vous, monsieur Deville, vous ne l'avez pas détrompée, n'est-ce pas ? Heureux que vous étiez de cacher votre véritable passion sous l'erreur de Denise, vous ne m'avez pas justifiée? Vous avez profité de cette position équivoque pour jurer sur l'honneur à votre femme qu'elle se trompait lorsqu'elle vous accusait de m'aimer? Et ces beaux serments, vous les avez faits en toute sûreté de conscience et de ce ton qui peut-être l'encourageait dans son erreur? Oh ! monsieur, monsieur, vous n'avez de cœur que dans la tête; vous ne méritez ni une femme dévouée, ni un ami, ni même uue maîtresse. Adieu.