‹ Confession générale (volume 2)Chapitre 12 sur 49 · RETOUR A LA MAISON · texte numérisé non relu

RETOUR A LA MAISON

Cette Un d'entretien avait eu lieu dans la voiture de Sophie, arrêtée devant la porte de Lucien. Celui-ci essaya par quelques mots de ramener Sophie à des sentiments moins irrités; mais, voyant qu'elle s'obstinait à ne pas lui répondre, il la quitta avec ce mot a l'usage de ceux qui s'enfoncent tête basse dans la voie où ils doivent se perdre :

— Eh biea ! comme il vous plaira !

Lucien remonta chez lui. D'ordinaire quelqu'un l'attendait; c'était la femme de chambre de sa femme, lorsque ce n'était pas Denise elle-même. Lucien sonna vainement à la porte, personne ne vint lui ouvrir. Il n'était pas en état de se montrer patient ; après avoir brisé la sonnette, il heurta si violemment à sa porte qu'il finit par éveiller ses voisins; on entr'ouvrit les portes en le priant assez aigrement de ne pas troubler le repos de toute la maison. Il se trouva là un de ces hommes qui ont toujours le mot de la position :

— Pardieu! lui dil cet homme, quand on rentre à une pareille heure, on a sa clef dans sa poche.

— 11 faut pourtant que je rentre chez moi !

— N'avez-vous pas des domestiques qui ont la clef de votre appartement?

— Certainement.

— Eh ! du diable, lui crià-t-on de tous côtés, allez les éveiller, et ne faites pas des esclandres comme ça.

Lucien fut honni, injurié, et sa fureur ne fit que s'accroître, il monta rapidement les quatre ou cinq étages qui le séparaient de la chambre de ses domestiques et finit par trouver la porte de la chambrière de sa femme. Après l'avoir assez brutalement éveillée, il commença à la quereller de ce qu'elle ne l'avait pas attendu. Ce fut alors que la chambrière lui répondit :

— Ma foi, monsieur, madame était à peine rentrée qu'elle m'a, pour ainsi dire, mise à la porte de l'appartement en me disant qu'elle attendrait elle-même.

— Comment ! dit Lucien, madame est sortie ?

— Oui, monsieur, elle est sortie sur vos talons.

— Et quand est-elle rentrée ?

— Il était onze heures.

Cette heure se rapportait exactement à celle à laquelle il avait lui-même quitté le salon de madame de Favières. Denise était donc sortie pour l'espionner. Si elle l'avait espionné, elle avait dû le voir s'éloigner avec Sophie Minot. Probablement sa jalousie avait donné à ceLte promenade nocturne un sens coupable, et la jalouse, rentrée chez elle, avait voulu infliger à son époux un châtiment à la façon de ceux qu'elle avait appris dans la loge de sa mère : elle voulait faire coucher son mari à la porte. Lucien prit la clef de son appartement et défendit à la domestique de l'accompagner. Il descendit, entra chez lui, et, dans l'état de colère où il était, il marcha droit à la chambre commune ; il voulut en ouvrir la porte, il la trouva fermée. Son premier mouvement fut de l'enfoncer. Mais, bien qu'il fût chez lui, il comprit que le bruit qu'il serait obligé de faire arriverait encore aux oreilles des voisins et que ce serait une nouvelle esclandre. Il commença donc à frapper discrètement, puis il appela à voix basse, puis à voix plus haute. Mais rien ne lui répondit. Lucien était si persuadé que c'était une scène préparée par sa femme, qu'il voulut voir jusqu'où ellepous-

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sérail l'entêtement. Il continua à frapper à la porle qui ouvrait sur le salon. Le même silence continua à régner dans la chambre. Lucien, irrité au dernier point de cette obstination, tourna l'appartement par les couloirs de service pour frapper plus vivement à une porte qui ouvrait sur un cabinet de toilette. Mais à peine eut-il mis le pied dans ce cabinet, qu'il se sentit suffoqué par une affreuse odeur de charbon. Alors, seulement, la pensée d'un malheur et d'un suicide lui vint à l'esprit. D'un effort violent, il fit sauter la porte et entra dans la chambre : un vaste brasier de charbon à moitié éteint était allumé au centre. L'obscurité était profonde. 11 s'élança vers le lit et trouva le corps encore chaud de Denise. Un cri terrible s'échappa de sa poitrine. 11 courut à la fenêtre et l'ouvrit ; l'air pur s'engouffra dans la chambre et ranima le brasier, qui jeta une lueur sinistre dans la chambre. Lucien alluma une bougie, et retourna vers Denise. Elle était couchée sur son lit, elle était tout habillée, mais ce n'était point avec ses vêtements ordinaires. Elle avait repris la pauvre robe de toile qu'elle portait quand Lucien l'avait vue au chevet de son lit, ange bienfaisant dont les soins assidus lui avaient sauvé la vie. De tous les reproches qui pouvaient percer le cœur de Lucien, ce costume était le plus éloquent et le plus terrible. Lucien prit dans ses bras ce corps inerte et le porta près de la fenêtre ; mais l'air pur du dehors glissa vainement sur ses lèvres légèrement entr'ouvertes. Lucien chercha alors à faire pénétrer dans cette poitrine immobile le souffle de sa propre vie. 11 ne put arracher à ce corps un tressaillement. Alors il cria, il appela, il brisa les sonnettes. Les domestiques descendirent en toute hâte; ils le trouvèrent à genoux, éperdu, criant, sanglotant près du corps de Denise étendu sur le tapis. On courut chercher un médecin. Ah ! quand on aime, et Lucien aimait la pauvre enfant qu'il avait si durement trahie, quand on aime, on ne se persuade pas aisément que la mort soit inexorable. Ce désir commun de voir vivre celle à qui l'on jure en soi-même un bonheur ineffable, ce désir est si puissant qu'il nous semble qu'il va redonner la vie à celle qui n'est plus. Le médecin arriva, et l'horrible certitude avec lui. Denise était morte : presque aussitôt parut Sophie Minot. A la façon dont l'accueillirent les domestiques, on pouvait voir qu'ils avaient été avertis des soupçons de leur maîtresse à son égard. Ils parurent indignés de sa présence. Quant à Lucien, dès qu'il la vit, il courut à elle et tomba à genoux en lui demandant pardon.

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— Ah ! je n'ai pas voulu vous croire, lui dit-il ! Ah ! je l'ai tuée!... Je l'ai tuée!...

Sophie confia Lucien au médecin et resta seule avec le cadavre et les domestiques. Alors seulement elle pleura, s'agenouilla au pied du lit et pria sur cette pauvre enfant, qui, sans doute, l'avait maudite à l'heure de la mort. Ce ne fut qu'à ce moment qu'un domestique aperçut sur la cheminée une lettre à l'adresse de Lucien. Sophie Minot s'en empara. Elle ne voulait pas la remettre à Lucien dans l'état de désespoir où il était; mais l'un des domestiques, qui considérait toujours Sophie Minot comme la cause première de la mort de sa maîtresse, la lui arracha insolemment et courut la porter à son maître. Cependant le bruit de cet événement s'était peu à peu répandu dans la maison. Qu'on nous permette de revenir un peu sur nos pas pour expliquer comment put arriver la scène déplorable qui suivit l'épouvantable scène que nous venons de raconter.

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