À LA BARAQUE
Cependant ils approchaient déjà des portes de la ville, et Carmélite continuait à marcher seule en avant. Poyer, malgré toute sa colère, ne se sentit pas le courage de la traîner devant tous les passants comme une fille perdue ; car une ouvrière au bras d'un étudiant, c'était tout dire.
— Nous allons à la Baraque, lui dit-il d'une voix brève... Songe que je ne te perds pas de vue.
— C'est bien, répondit Carmélite.
Elle prit résolument le chemin de la Baraque. Était-ce son projet d'y entrer et d'obéir à Poyer? c'est ce qui est fort douteux. Peut-être, arrivée aux environs du célèbre restaurant de Rennes, se fût-elle prise à fuir, et, certes, si elle avait agi ainsi, elle auraii amené une esclandre qui n'eût probablement pas tourné à l'honneur de Poyer. Mais si d'un côté Carmélite avait toute la résolution d'une femme qui veut se défendre par tous les moyens, d'un autre elle avait la crainte que, dans un premier accès de fureur, Poyer ne se laissât aller aux dernières violences pour la faire obéir. Quoiqu'il en fût du parti qu'allait prendre Carmélite, et lorsqu'un regard rapide jeté autour d'elle semblait montrer qu'elle hésitait sur ce qu'elle allait faire, un homme parut à la porte de la Baraque. Cethomme, c'était Valvins, et à côté de lui un autre jeune homme qu'au désordre de sa toilette on reconnaissait pour un voyageur arrivé à peine depuis quelques instants : celui-ci était Lucien Deville. A peine Carmélite les eut-elle aperçus, qu'elle marcha rapidement à leur rencontre. Poyer les rejoignit presque aussitôt. Avant que les uns et les autres eussent pu prononcer une parole, Carmélite dit à Lucien et à Valvins :
— M. Poyer m'a forcée à venir ici, empêchez-le de m'assas-
siner, c'est tout ce que je demande, je saurai me défendre du reste.
— Je te remercie d'être venu, dit Poyer à Valvins, et toi, Deville , je te remercie d'être arrivé. Nos camarades sont-ils nombreux ?
— Jouluen a amené une vingtaine... Mais que veux-tu faire V...
— Allons, c'est bien, vous le verrez, suivez-moi.
— Tu n'es pas assez calme, dit Deville, pour que nous te suivions sans savoir quels sont tes projets.
— Il a raison, reprit Valvins.
Poyer les considéra l'un après l'autre d'un air triste et abatlu, mais cette faiblesse fit encore place à un nouveau mouvement de colère et il leur dit avec une extrême amertume :
— Oh ! vous aussi ! Trahi par tout le monde, abandonné par tous... c'est juste... je devais m'y attendre...
— Que dis-tu? s'écria vivement Valvins.
— Oh! ne vous dérangez pas, messieurs, reprit I'o\er avec hauteur... nous n'avons rien à nous dire.
— Doutes-tu de notre amitié ? fit Deville.
— Je ne doute plus de rien, fit Poyer avec un accent déchirant. Je suis sûr qu'il n'y a ici-bas ni amour, ni amitié, ni famille... Non. non, je ne doute pas... Viens... viens, Carmélite; loi, au moins, tu as le courage du mal que tu fais.
— Écoute, Poyer! reprit Valvins avec cette autorité à laquelle il avait vu souvent céder le terrible étudiant. Nous ne souffrirons pas que tu fasses une action dont plus tard tu pourrais te repentir.
— Et comment m'empêcherez-vous de la faire? dit Poyer en se croisant les bras.
— En te priant de nous écouter, lui dit doucement Deville. Poyer hésita ; mais la vengeance qu'il méditait allait l'emporu-r
encore, lorsque Carmélite, qui avait trouvé dans les amis de son amant un secours inattendu, prie la parole :
— Je vous suivrai partout où vous voudrez; mais, avant cela, voulez-vous que nous nous expliquions devant vos amis?
Poyer hésita encore ; mais, comme s'il avait paru craindre que cette explication ne le détournât du projet qu'il avait conçu, il répondit brusquement :
— Non... non... qu'ils viennent ou qu'iis ne viennent pas... il faut que justice se fasse.
C'en était fait, et la terrible résolution de Poyer allait s'accom-
iW CONFESSION GENERALE.
plir. Valvins et Deville se regardèrent d'un air fort embarrassé. Tout à coup un tumulte assez violent se fit entendre, et une voix déjeune homme cria à Valvins et à Deville :
— Ah çà! vous autres, vient-il ou ne vient-il pas, ce grand Poyer ? Nous allons nous mettre à table sans lui.
Celui qui parlait ainsi aperçut Poyer à l'instant même et se mit à crier :
— Le voilà... le voilà... à table! et qu'on serve chaud!... et du vin... du vinî.i.
— Suis-moi, Carmélite, lui dit Poyer.
Carmélite recula, et, après un moment de silence, elle dit avec émotion :
— Oh ! ne fais pas cela, Poyer. .. ne le fais pas.. .
— Que veux-tu dire ?
— Oh! reprit-elle d'une voix brève et basse... je vois où tu veux en venir... On ne tue pas des filles comme moi, as-tu dit... C'est donc que tu veux me déshonorer?... N'est-ce pas, c'est vrai, que tu vas dire à tous tes camarades : Voilà ma maîtresse et celle de Fabien, et celle du marquis de Lesly? Qu'est-ce qui en veut?... Je la lui donne... Ne fais pas cela, vois-tu... tue-moi ici... mais prends garde... si tu le fais, tu ne seras pas à moitié de ce repas infâme que tu voudrais pouvoir te mettre à genoux devant moi pour ne pas avoir parlé...
— Tu me menaces, toi!... s'écria Poyer... pauvre fille, et que peux-tu faire?... viens...
— Eh bien, soit! fit Carmélite avec une résolution terrible... Vous l'entendez, messieurs, je l'ai bien averti, je me défendrai comme je pourrai... et, si je ne peux pas me défendre... je me vengerai... Viens donc Poyer... viens! reprit Carmélite exaspérée... viens, et prends garde à ta mère!
Un cri sourd, terrible, épouvanté, sortit de la poitrine de Poyer.. . 11 arrêta Carmélite, qui avait déjà gravi quelques marches de l'escalier.
— Que veux-tu dire ?
— Que si tu me reproches d'avoir été la maîtresse de Fabien, eh bien! je dirai que j'ai pu être la maîtresse du bâtard, après avoir été celle du fils légitime... Si tu dis que je suis la maîtresse du marquis de Lesly, je dirai que je puis bien appartenir au fils de celui qui a eu ta mère.
Ce fut un nouveau cri terrible, insensé, furieux, qui ébranla la
CONFESSION GE.NEKALE. I :.i I
maison et appela tous les étudiants au sommet de l'escalier, Poyer tourna sur lui-même comme un homme frappé au cœur d'un coup mortel... il lit un pas vers Carmélite, et s"il eût pu l'atteindre, certes, à ce moment, il l'eût brisée et tordue dans ses mains... mais il chancela, et, pour ne pas tomber, il fut forcé de s'appuyer à la rampe de l'escalier. Comme si le contact d'un objet étranger eût donné une issue au délire furieux qui l'enivrait, ainsi qu'une machine électrique chargée outre mesure et qui se décharge sur le premier corps mis en communication avec elle, Poyer s'attacha de ses mains de fer à cette forte rampe, et, la secouant avec de sourds rugissements, il l'arracha, la brisa et en fit voler les éclats autour de lui. Pendant ce temps, Carmélite s'était échappée sur un signe de Valvins, et Deville laissait la fureur de Poyer s'user en transports insensés, en cris désordonnés. Pendant ce temps, les étudiants, fort alarmés de cet accès de rage forcenée, s'écrièrent :
— Hé ! dis donc ? Ah cà? est-ce que tu vas démolir la maison ? Heureusement que Poyer ne les entendit pas, car sans cela il
eût tourné contre eux la rage qui le dominait. Cependant, toute colère a un terme, surtout lorsqu'elle est excessive. Poyer se fatigua de briser sans raison des morceaux de bois qui n'en pouvaient mais, et il finit par regarder autour de lui comme un homme effaré qui s'éveille d'un rêve affreux, et il dit d'une voix brisée :
— Eh bien! qu'y a-t-il ? que se passe-t-il? pourquoi me regarder ainsi ?
Charles Joulu eut le premier une inspiration heureuse. Il soupçonnait trop bien d'où venait la douleur de Poyer pour ne pas vouloir l'en détourner; il lui dit :
— Comment, ce qui se passe!... Tu ne sais donc pas que le régiment de cavalerie a voulu sabrer les étudiants, qu'il y a un officier à qui on a arraché les épaulettes, et que ce soir... on se battra partout?...
— Ah ! fit Poyer d'un ton indifférent.
— Certainement, reprit un autre étudiant, et toi, qui étais venu ce matin au Champ de Mars pour être des premiers dans l'affaire, on ne t'a pas vu !
— Et vous vous passerez de moi, dit Poyer. Que les officiers de cavalerie vous sabrent et vous tuent, ça m'est égal...
Valvins, qui avait compté sur la diversion que le récit de cet ment devait produire sur Poyer, reprit assez vivement :
— C'est notre cause à tous, et tu ne peux pas l'abandonner.
132 CONFESSION GENEUALL.
Poyer secoua lentement la tête et repartit :
— Je ne suis plus des vôtres, je suis seul maintenant... J'ai mon Affaire... Seulement, ajouta-t-il en se tournant vers les étudiants, si quelqu'un de vous m'a aimé... vous viendrez à mon enterrement, n'est-ce pas?... Ce n'est pas pour un jour où je vous aurai manqué que vous m'abandonnerez !
On descendit en tumulte, chacun prenant les mains de Poyer et protestant de son attachement, de son amitié. Quelques larmes vinrent aux yeux de Poyer, et Deville s'écria :
— Tu vois que tu as ici des amis... tu vois qu'il y a des cœurs qui t'aiment.
Poyer serra la main à quelques-uns d'entre eux.
— Oui... oui, leur dit-il, vous autres qui ne m'êtes de rien... vous m'aimez... mais lui... lui...
A ces mots, il s'arracha à tous ceux qui l'entouraient; Valvins et Deville le suivirent, pendant que Charles Joulu retenait les autres en leur disant :
— Laissez-le, laissez-le, c'est ce misérable Fabien qui lui aura fait quelque tour infâme.