COLERE
A peine fut-il hors de la vue de son jeune camarade, nue Poyei se mit h courir du côté de la Prévalée. Rien ne saurait donner une idée de l'effrayante rapidité de cette course. Nous l'avons dit souvent, en fail de forceet d agilité, Poyer dépassait tout ce qu'on pouvait Imaginer, lorsqu'il s'aii usait à faire preuve, en jouant, de son énorme puissance physique; mais, au moment dont nous parlons, il y avait dans la course de Poyer quoique chose de frénétique el d'éperdu qui épouvantait tous o nx qui le virent passer pâle comme un cadavre, rapide comme s'il eût été lancé par un instrument de guerre. Ce fut ainsi qu'il arriva dans la cabane de la mère Leleu en moins de temps qu'il n'en eût fallu au cheval de course le plus nerveux el le mieux m é. La bonne femme, en le voyant entrer dans cet état, devina qu'un grand malheur était arrivé ou allait arriver. Elle resta immobile et muette devant Poyer, qui lui-même demeura un moment sans pouvoir par) l'uiinun cri s'échappa de sa poitrine haletante.
— La vérité, la vérité! dit-il en prenant la mère Leleu par le bras.
Celle-ci devina bien de quoi il s'agissait, mais elle ne l'osa montrer sur-le-champ,
— La vérité sur quoi '.' dit-elle en tremblant,
— Sur elle, sur lui, reprit Poyer,
— Elle, lui? t\t la mère 1 el, u. qui faisait tous ses efforts pour avoir i air de ne pas ndre,
; armélite, Fabien, le marquis de Leslj &pritPoy< r, i qu \ vous dise, ta a i
reculant devant l'effrayant i s - a qu'avait i -
Poyer en prononçant ces noms maudits,
— Carmélite i
— Oui,
tu ne me s dit, malin i -
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— Mais qu'est-il donc arrivé? dit la mère Leleu.
Foyer ne répondit pas: d'autres pensées le détournaient de l'interrogatoire qu'il venait l'aire subir à la vieille femme.
— Carmélite va -t-elle venir ? reprit l'étudiant après ce silence.
— Je ne le crois pas. répondit la mère Leleu.
— Où est-elle?
— Je ne le sais p -
— Comment! tu ne sais pas où va travailler ta meilleure ouvrière ?
— Voilà huit jours qu'elle demeure chez son père, et je ne sais ce qui lui est arrivé, à elle - rar, lorsqu'elle me quitta la semaine dernière, elle avait terriblement pleuré.
— Quel jour''
— Lundi.
— Ah! fit Foyer en baissant la tête... Et qu"a-t-elle dit
— Qu'elle avait été trompée.
Poser se tut.
— Qu'est-ce qui l'a trompée? fit la mère Leleu en reprenant courage. Je ne le -ais pas. Mais probablement elle avait raison de dire: «Malheur aux pauvres filles qui croient aux serments
La date de cette scène se rapportait exactement au jour où Foyer avait fait entendre clairement à Carmélite qu'il ne consentirait point à l'épouser. Un remords segliss s s . n'était $ sa rahison, à lui, qui avait amené la trahison de Carmélite? 11 avait raison en ce point que c'était le même j
. qu'elle s'était laissée emporter à un sentiment de - avait cédé aux s
sa liaison avec Fabien.
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je vais repasser chez la vieille, elle m'a prié de lui apporter la réponse pour qu'elle aille trouver Carmélite où elle est.
— Eh bien! reprit la petite fille, elle doit bien le savoir; elle est chez la nouvelle pratique qui a acheté une petite maison, làbas, à droite, sur la route.
— Très-bien, très-bien! dit Poyer, et comment s'appelle cette pratique ?
— Ah ! dam, dit la petite tille, ce n'est pas un nom du pays,
c'est un drôle de nom... c'est une madame Maco, Marco Tout
ce que je puis vous dire, c'est qu'il y a une dame du pays qui prétend que c'est une femme qu'on ne mettrait pas en terre chrétienne si elle mourait. Mademoiselle Carmélite m'a défendu de le dire à maître Leroëx, mais je crois que c'est une vieille dame de la comédie de Rennes.
Cette désignation, jointe au nom estropié qu'avait prononcé la jeune fdle, éclaira Poyer, et il ne douta point qu'il ne s'agît de. madame Maricot. S'il ne se trompait pas, si c'était bien chez la vieille comédienne que se trouvait la jeune fille, Poyer ne douta pas qu'elle ne fût plus perdue qu'il ne le croyait encore. Par une assez rare exception, Poyer dédaignait profondément les femmes de théâtre. Quoique par vanité il eût essayé, comme la plupart des jeunes étudiants, de compter une maîtresse parmi les actrices de la troupe, il avait été bientôt dégoûté de ce monde où il avait à peine mis le pied. La nature de Poyer était trop haute, trop large, trop sauvage, trop ardente, trop passionnée et trop positive à la fois pour se laisser séduire , de l'autre côté du rideau, par ces poupées dont il voyait le fard et les oripeaux. Indépendamment du peu de sympathie que lui avait inspirée celle qui avait obtenu son attention, il avait jugé l'étrange moralité de ce monde dont la vanité est la première passion, dont la vénalité est le premier moyen de la satisfaire. Il appréciait à son exacte turpitude le métier qu'une femme comme madame Maricot pouvait faire en appelant dans sa maison une fille comme Carmélite, et il appelait ce métier du nom qui lui était propre. Poyer ne doutait plus de son malheur, et cependant il voulait en avoir, à ce qu'il semble, des preuves irrécusables pour pouvoir sans doute justifier la résolution qu'il avait prise. Il ne marchait plus avec la violence des premiers moments, mais son attitude dénotait cependant la volonté irrévocable d'un homme qu'aucun obstacle ne devait arrêter. Il arriva ainsi devant la petite maison de madame Maricot.
Il frappa avec force, et un nègre vint lui ouvrir. On se rappelle ce Philopœmen, valet de chambre de M. de Lesly, dont les mains avaient déteint dans le savonnage qu'il avait fait du linge de son maître. C'était, sous une couche de noir, le laquais de grand seigneur le mieux conditionné : le nez en l'air, l'œil railleur, les dents blanches, la taille bien prise, l'air impertinent, la voix haute et accentuée, parlant vite et sec, et n'attendant pas une seconde quesiion lorsqu'il avait répondu à la première.
— Madame Maricot? dit Poyer en voyant le nègre.
— Elle n'y est pas.
Et Philopœmen poussa la porte pour la fermer. Poyer plaça son pied devant la porte et repartit :
— Si elle n'y est pas, je l'attendrai.
— Attendez-la sur la route, dit Philopœmen en essayant de pousser la porte.
— Un moment ! reprit Poyer, comme s'il eût voulu prévenir une querelle. Ce n'est pas précisément à madame Maricot que j'ai affaire, mais à une repasseuse qui s'appelle Carmélite. N'est-elle pas ici ?
Au nom de Carmélite, Philopœmen avait dressé l'oreille, et, malgré l'impertinente indifférence avec laquelle il répondit : <c Je ne connais pas ça, » Poyer comprit, sinon qu'elle était dans la maison, du moins qu'elle y était très-connue. Il garda un moment le silence. Philopœmen voulut essayer de fermer la porte et se mit à dire brutalement :
— Allons donc! ôtez votre pied de là, animal, et laissez-moi fermer la porte.
— Je la fermerai bien moi-même, dit Poyer, et, avant que Philopœmen eût eu le temps de faire la moindre résistance, Poyer était dans la maison et avait refermé la porte derrière lui.
Le laquais, furieux d'avoir été si lestement repoussé, se mit à jurer sur tous les tons, et, s'emparant enfin d'un énorme gourdin, il se mit àdire, en le brandissant au-dessus de latête dePoyer :
— Savez-\ous bien, mauvaise canaille, que, si vous ne vous en aMez pas tout de suite, je vais vous casser les reins?
— Si la Maricot ou Carmélite est ici, dit l'étudiant, va lui dire que c'est Poyer qui demande à lui parler. Ni l'une ni l'autre ne te conseilleront de résister.
— Ah ça! est-ce que tu crois me faire peur? dit Philopœmen ; va-l'en , ou je tape.
— Eh bien, ose donc! répondit Poyer d'i in aie indifférent.
Le laquais, emporté par la colère et aussi sans doute par son bon droit, leva le bâton et en adressa un coup terrible à Poyer; mais celui-ci leva légèrement le bras au-dessus de sa tête, reçut le bâton dans sa main ouverte, l'arracha à Plrlopœrnen, et, le jetant dédaigneusement à l'autre bout du vestibule où il se trouvait, il reprit, avec une certaine impatience et avec la hauteur d'un homme qui, ayant déclaré ses qualités, s'irrite de les voir méconnues :
— Je t'ai dit que j'étais Poyer et que j'en tuerais dix comme toi. Va dire à madame Maricot et à Carmélite qu'il faut que je leur parie absolument.
Philopœmen ne se tint pas pour battu et crut trouver un obstacle Iriomphant à la persistance de Poyer en lui disant :
— Mais vous ne savez donc pas que vous n'êtes pas ici cbez madame Maricot? Vous êtes ici chez le marquis de Lesly.
— Oh ! s'écria Poyer à ce nom, si le marquis de Lesly est ici, va lui dire que c'est le vicomte Berbins de Karadec qui le demande; il Tiendra, lui, j'en suis sûr.
Ce que n'avait pas pu la certitude que Poyer avait donnée à Pbilopœmen de la supériorité de sa force, le titre de vicomte le lit à l'instant même.
— Pardon, monsieur ! dit-il plus poliment ; mais M. le marquis n'est point ici, et je dois avertir monsieur que mon maître m'a défendu de laisser entrer qui que ce soit en son absence.
Poyer n'avait rien à dire à la raison du domestique. Alors, se jetant dans une de ces résolutions soudaines et violentes par lesquelles il sortait d'ordinaire des cas embarrassants où il se trouvait, il écarta vivement Philopœmen en lui disant :
— Eh bien ! tu lui diras que je suis entré par forc°, et, s'il le chasse, je te prendrai à mon service.
Aussitôt, et sans attendre la réponse du nègre, Poyer traversa le vestibule du rez-de-chaussée et gagna l'escalier. L'altercation que l'étudiant venait d'avoir avec le faux nègre avait été entendue dans la maison, et Poyer fut cruellement désappointé en trouvant fermées les portes qui donnaient sur les paliers du premier et du second. A ce moment, il était le maître de la maison et il pouvait briser ces portes sans que personne lui fît obstacle. Cependant il s'arrêta. Un léger bruit lui apprit que quelqu'un était dans une des chambres du premier. 11 s'approcha de la porte et prêta l'o-
CONFESSION GENER \\.\:.. i?:,
reille. Tout était muet. Alors il usa de ruse et lit semblanl de descendre, ouvrit la porte de la rue, la referma avec violence, et remonta avec la légèreté et la rapidité d'un chat. Il arriva juste au moment où madame Maricot entr'ouvrait la porte, tandis que Carmélite regardait sur la route à travers le rideau de mousseline de la fenêtre et s'écriait :
— Prenez garde ! il n'est pas sorti .
Mais la Maricot avait été repoussée par Poyer au milieu de la chambre, à l'instant même où elle recevait cet avis de Carmélite. La jeune fille se retourna au cri que poussa la vieille Dugazon et resta anéantie en se trouvant en présence de son premier amant.
— Prends ton châle et ton bonnet, et suis-moi, lui dit Poyer.
— Moi? fit Carmélite...
Madame Maricot, revenue de sa surprise, pensa à une scène d'opéra comique, et, se posant en Tante Aurore, elle s'écria :
— Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur? D'où vous vient celte impertinence?
Poyer se retourna de son côté, et, au lieu de menaces et de paroles , il laissa échapper un sifflet aigu. La Maricot resta abasourdie. Elle connaissait ce bruit, il lui avait bien souvent écorché les oreilles, mais jamais il ne lui avait dit si directement et avec tant de force : Tu es mauvaise. Carmélite, qui n'était pas tr.'>s-savante dans les choses de théâtre, resta à son tour stupéfaite de l'abasourdissement de madame Maricot pour un méchant sifflet qui ne signifiait rien.
— Prends ton bonnet, et suis-moi, répéta Poyer.
Carmélite ne pouvait supposer dans Poyer d'autre projet que celui d'une vengeance brutale matérielle. Aussi se prit-elle h crier de toutes ses forces:
— Au secours!... au secours!...
— On ne tue pas des filles de ton espèce, lui dit Poyer; prends Iqd bonnet, et suis-moi. N'aie pas peur, je ne te ferai pas de mal. Il faut que nous ayons ensemble une explication.
Carmélite jeta autour d'elle un regard éperdu, et, voyant au silence qui régnait dans la maison que personne ne viendrait à son aide, elle préféra sortir avec, Poyer. En effet, la présence des passants devait prévenir tout ircle de violence. D'un autre côté, une idée, que son danger lui inspira sans doute, iui fit prendre celle ilution. Elle avait trouvé, à ce qu'il semble, un moyen d'arrêter h. 8
ou de désarmer la vengeance de Poyer. En un instant Carmélite fut prête et dit à Poyer :
— Je suis prête à vous suivre : où allons-nous?
— A Rennes.
— Chez qui?
— Vous le verrez.
Carmélite ne douta point que ce ne fût chez le marquis de Lesly. En sortant, et tandis que Poyer, préoccupé du projet qu'il méditait depuis le matin, prenait la route de Rennes, Carmélite aperçut à l'angle d'un bouquet d'arbres la mère Leleu qui semblait guetter les événements.
— Va chercher mon père et mes frères ! lui cria -t-elle. Poyer la saisit brusquement par le bras, et regarda autour de
lui. La mère Leleu s'était blottie derrière un buisson. Après ce premier mouvement de violence, Poyer retomba dans la sombre résolution qu'il avait prise et entraîna Carmélite en lui disant :
— Ni ton père ni tes frères n'y feront rien. Qu'ils viennent, s'ils veulent... ils sauront ce que tu es, il n'y a pas de mal à cela.
Carmélite, très-décidée en apparence, sentit cependant son courage faiblir à mesure qu'elle approchait de Rennes. S'il n'y avait pas de pudeur dans son âme, il y avait un orgueil extrême qui arriva au même résultat. Elle n'avait pas cette terreur tremblante d'une pauvre fille qui sait qu'on va proclamer sa honte, mais elle éprouvait la colère d'une femme qui ne reconnaît à personne le droit de l'insulter. Aussi s'arrêta-t-elle tout à coup, et dit-elle à Poyer :
— Je n'entrerai pas à Rennes avec vous. Poyer se mit à rire.
— Vous êtes assez fort pour m'y porter, lui dit Carmélite, vous êtes assez brutal pour me batlre, mais je ne marcherai pas.
Et elle s'assit au bord d'un fossé.
— 11 faut pourtant que lu viennes, dit Poyer, que cette résistance surprit.
— J'irai où vous voudrez... je ne vous crains pas... Mais j'irai seule... vous d'un côté, moi de l'autre... comme si nous ne nous connaissions pas.
— Tu veux m'échapper. .. n'y compte pas... je suis résolu à tout. Allons, prends mon bras et suis-moi .
— Je ne veux pas... je ne veux pas passer dans les rues de Rennes comme une fille perdue.
i.ii.M LSSION GENEKALK. L21
Poyer la regarda avec stupéfaction.
— Non, reprit Carmélite, je ne veux pas être perdue de réputation.
— Toi ? lui dit Poyer en ricanant, c'est par trop plaisant !
— Écoute, Poyer, lui dit Carmélite, tu es fou... tu ne sais pas ce que tu vas faire ; mais tu vas jouer un jeu où tu perdras plus que moi. Prends garde !
— Oh! dit Poyer avec une sombre amertume... ce que j'ai à perdre est perdu. Que puis-je risquer encore? d'être tué?... Eh ! mon Dieu, je ne demande pas mieux.
En prononçant cette dernière parole, une larme s'échappa de l'œil de Poyer : Carmélite la vit.
— Où veux- tu que j'aille? lui dit-elle ; j'irai...
La faiblesse qui s'était emparée du cœur de Poyer fit place à un mouvement de rage extravagante.
— Viens... viens, lui dit-il, il faut que ce soit comme ça... Je le veux... je le veux !
Carmélite savait que la volonté de Poyer deviendrait d'autant plus implacable qu'elle y opposerait plus de résistance. La force de Poyer, comme toutes les forces excessives, était de celles qu'on fatigue en leur cédant. Carmélite se leva d'un air tremblant et soumis, et se reprit à marcher à côté de Poyer, mais sans prendre son bras cette fois. Elle-même accéléra la marche, si bien qu'au bout de quelques instants ce fut elle qui devança Poyer. L'étudiant la considéra marchant ainsi devant lui, le visage au ciel, essuyant avec colère les larmes qui l'inondaient, belle de toute la splendide beauté de la jeunesse, avec sa taille flexible, déliée, son allure assurée, ses membres tluides et délicats, sahaute stature, et mille pensées venaient à l'esprit du terrible jeune homme. Oh ! se disait-il, c'est moi qui ai pris cette jolie fille dans son innocence! c'est à moi qu'a appartenu cette beauté accomplie dans sa virginité! J'ai senti frémir dans mes bras, bondir sous ii, 3 baisers cette enfant s'enivrant de mon amour ! et c'est maintenant à un autre qu'appartiennent ces transports, ces caresses, ces enivrements ! Et alors il prenait à Poyer de ces mouvements de rage qui font qu'on tue sur place la femme qu'on aime et qui vous trompe. Puis, un moment après, lorsqu'il songeait au malheur qu'il allait joter sur cette jeune fille sans défense et dont le premier tort était de l'avoir aimé et d'avoir cru à ses serments, il se sentait arrêté par un remords qui l'irritait contre lui-même. Mais
VÀ8 CONFESSION GENERALE.
Poyer souffrait trop pour que ce retour sur lui-même fût de longue durée.