DÉSESPOIR
Deville examinait Fabien, il semblait se demander comment ce jeune homme oserait aborder devant sa mère et devant son frère un sujet aussi étrange et aussi délicat que celui dont il avait à parler. Mais dans cette attention de Deville il n'y avait pas la crainte d'un homme qui prévoit un embarras dont le coupable ne saurai! se tirer, il y avait la curiosité de l'observateur qui sent qu'il a affaire à une dextérité merveilleuse et qui s'apprête à la voir manœuvrer. Cependant Fabien, soit embarras réel, soit admirable artifice, hésita pendant quelques instants.
— Maintenant, dit-il, que vous m'avez ordonné déparier, ma mère, et que mon frère a bien voulu consentir à m'entendre, j'avoue que je ne sais comment vous dire ce qui a amené sa colère contre moi.
Il garda un moment le silence, et, se tournant vers Valvins comme pour implorer son assistance, il lui dit avec prière :
— Raconte ce qui s'est passé, toi, je n'en ai pas le courage, et en vérité je ne sais pas si un fils doit parler de pareilles choses devant sa mère.
— Puisque tu as eu le courage de faire le mal, dit Valvins, aie le courage de l'avouer; en tous cas, ta mère te pardonnera si tes expressions ne sont pas ce qu'elles devraient être.
Deville sourit dédaigneusement en regardant Fabien, il avait déjà deviné avec quelle adresse ce jeune serpent avait préparé son aveu : il avait déjà considéré sa faute et par conséquent le chagrin qu'en éprouvait Poyer, en disant qu'il s'agissait de choses dont un fils ne pouvait guère parler devant sa mère. Celle-ci lui dit à son tour :
— Parle, Fabien, une mère doit tout savoir, une mère peut tout entendre.
— Eh bien ! reprit Fabien d'une voix faible et en baissant les yeux, il y a à Rennes une jeune fille que Poyer aimait.
La mère jeta un regard rapide sur son fils aîné, mais le visage de Poyer était impassible.
— Eh bien, après? dit madame Poyer d'une voix altérée.
— C'est une pauvre ouvrière, dit Fabien ; je ne savais pas que Poyer l'aimait au point de lui avoir promis de l'épouser.
Madame Poyer cette fois jeta encore sur son fils un regard triste et presque sévère. Le noble jeune homme resta encore impassible.
— Continue, Fabien, dit vivement la mère.
— Quand je la rencontrai , bien par hasard , dit Fabien toujours les yeux baissés, je ne savais pas même qu'elle connût Poyer.
Fabien s'arrêta encore ; il semblait qu'il voulût laisser à chacune de ses paroles le temps de faire l'effet qu'il en attendait.
— Achève donc! dit madame Poyer avec impatience.
— Vous sa\ez combien mon frère m'aimait, reprit Fabien d'une voix larmoyante; vous m'aviez confié à lui, et je vous le jure, ma mère, jamais tendresse plus paternelle ne veilla sur un pauvre enfant.
— J'en étais sûre, reprit madame Poyer, heureuse de trouver une occasion d'envoyer un mot de tendresse à son fils qui semblait être de marbre devant la justification de son frère.
— Eh bien? ajouta-t-elle en se tournant vers Fabien.
— Eh bien ! reprit celui-ci, vous comprenez qu'alors il ne voulait pas me laisser aller, avec les autres étudiants, au café, au billard, partout où ils allaient ensemble le soir.
Valvins écoutait sans comprendre autre chose que le sens pour ainsi dire extérieur de ces paroles, mais l'infâme insinuation qu'elles contenaient contre Poyer n'échappa pas à la froide obser-
I in CONFESSION GENERALE.
valion de Deville ; il tressaillit et fut sur le point d'interrompre Fabien. Mais madame Foyer reprit d'un ton douloureux, car elle aussi avait compris la portée des paroles de son second fils :
— Poyer avait raison de t'empêcher de le suivre dans des plaisirs qui peuvent convenir à son âge, mais qui seraient trop dangereux pour le tien.
La pauvre mère avait beau faire, le blâme était pour Poyer au fond de l'approbation qu'elle lui accordait, l'excuse était pour Fabien dans le blâme qu'elle paraissait vouloir lui jeter.
— Vous comprenez, ma mère, reprit Fabien, que je me trouvais bien souvent tout seul et très-ennuyé; c'est ce qui fit que, sans le vouloir et sans y penser, et bien malgré moi, je me laissai aller à l'entraînement de voir souvent cette jeune fille.
Malgré son audace, le coupable hésitait; il avait bien senti que le jugement de sa mère l'absoudrait aisément d'une faute pareille ; il comprenait en même temps, au silence de Valvins et de Deville, qu'il avait devant lui des juges qui lui pardonnaient peut-être encore inoins sa justification que son crime. Tout vient en aide aux mauvaises natures : l'aveu que Fabien n'eût peut-être pas osé prononcer, sa mère le fit pour lui, et, venant au secours de son embarras, elle lui dit vivement :
— Eh bien! cette jeune fille, tu l'as aimée?
— Oui, ma mère, répondit Fabien d'une voix sourde, je l'ai aimée, sachant que Poyer l'aimait; mais, ajouta-t-il en tombant à genoux devant sa mère, si l'un de nous deux l'a trahi, si quelqu'un a oublié le premier ce qu'il devait à Poyer, je vous le jure sur mon âme, ma mère, ce n'est pas moi, c'est cette malheureuse; car, après avoir trahi Poyer pour moi, elle m'a trompé pour un autre.
C'était là le comble de la duplicité. D'après ce récit, Poyer était ridicule d'avoir été trompé par un enfant, ridicule de montrer une si violente colère et une si vive douleur pour une pareille créature. Fabien était coupable, il est vrai, mais d'une de ces fautes légères que l'entraînement de son âge devait excuser, d'une de ces fautes enfin dont la source était peut-être dans l'ignorante innocence de son extrême jeunesse. Et cependant il n'y avait pas un mol qui ne fût vrai dans ce récit, si bien que, lorsque madame Poyer se tourna vers son fils en lui disant :
— Ne me cache-t-il rien?
Poyer lui répondit :
CONFESSION GÉNÉRALE. i.l
— ISuii, ma mère, tout est vrai, exactement vrai; c'est moi qui ai tort, tort d'avoir aimé avec excès une indigne créature, tort d'en vouloir à Fabien d'avoir cédé à un amour qui a pu m'égarer moi-même. Ainsi, je vous en supplie, ma mère, n'en parlons plus.
— Eh bien 1 puisqu'il en est ainsi, reprit madame Poyer d'une voix caressante, puisque tu comprends que c'est un malheur pour tous deux, oubliez l'un et l'autre cette misérable... et...
— Oui, oui, ma mère, reprit Poyer, dont la voix frémissait et dont le corps tremblait, tout sera bientôt fini et oublié ; mais, au nom du ciel, au nom de mon père, ajouta-t-il d'une voix sombre, ne m'en parlez plus; je suis fou, j'ai tort, je le sens, mais je souffre, je souffre, je souffre horriblement.
Madame Poyer regardait son fils ; quelque chose l'avertissait qu'une si profonde douleur, si cruellement sentie, tenait à un ordre de sentiments étrangers à ce qui avait été dit par Fabien ; mais elle n'osait l'interroger, et, l'esprit tout préoccupé de la révélation qu'elle venait d'entendre, elle se disait à elle-même : « La colère de Poyer ressemble au désespoir ordinaire d'un premier amour trompé; ce désespoir a chez lui toute la violence de son caractère, mais il s'effacera vite, comme font de pareilles douleurs dans le cœur de la plupart des hommes. »
— Eh bien, soit! dit-elle doucement à son fils, n'en parlons plus... Personne ne peut être dans le cœur d'un homme pour savoir jusqu'à quel point il souffre d'un malheur que d'autres peuvent regarder comme bien futile. îYen parlons plus ; je ne veux pas irriter ta souffrance en la discutant... je ne veux pas calmer ton ressentiment en te disant que l'affection d'un frère vaut mieux que l'amour d'une femme qui a si peu compris ce que tu valais. Nous nous reverrons demain, nous causerons ensemble. Jusquelà, comme je comprends que la présence de ton frère doive renouveler ton chagrin, je vais l'emmener dans la maison où j'ai l'habitude de demeurer quand je viens à Rennes.
Toute la force de Poyer parut prête à succomber à cette proposition de sa mère, un sourd gémissement s'échappa de sa poitrine, madame Poyer en parut épouvantée.
— Oh ! mais, s'écria-t-elle vivement, pour quoi donc crois-tu que je l'emmène? c'est pour t'épargner sa présence, pour le gronder de ce qu'il a fait, c'est pour lui dire que jamais il ne trouvera dans ce monde un cœur plus noble, plus sensible, plus dévoué, plus sublime que le tien...
Madame Poyer, en parlant ainsi, pressait la tête de son fils sur sa poitrine. Poyer pleurait, mais il n'embrassait pas sa mère. Deville et Valvins assistaient avec désespoir et stupéfaction aux déchirements de ce noble cœur. Enfin Poyer trouva assez de force pour articuler quelques paroles :
— Oui, dit-il d'une voix éteinte, allez, ma mère. Demain nous nous comprendrons mieux, demain tout sera fini. ..
— A demain ! à demain! mon enfant! reprit madame Poyer en embrassant son fils.
Et tout aussitôt, entraînant Fabien hors de la chambre où se passait cette scène douloureuse, elle dit à Deville et à Valvins :
— A demain... Je vous le confie.
Elle sortit, et les deux amis de Poyer se retournèrent vers lui. Il était resté assis sur son lit, les deux poings fermés sur ses genoux, l'œil fixe et immobile devant lui, ramenant pour ainsi dire au fond de son cœur les larmes involontaires qui coulaient de ses yeux. Valvins et Dsville le considérèrent avec terreur, n'osant toucher à cette douleur de peur de la voir éclater en transports furieux qui briseraient le cœur et la poitrine de cet homme, comme la poudre fait éclater l'arme qui la contient lorsque l'arme est trop chargée et qu'on l'allume imprudemment. Peu à peu Poyer parut maîtriser toute la violence qui bouillonnait en lui, il leva les yeux sur ses amis, et, les voyant immobiles et muets, il leur dit en leur tendant la main :
— Il m'a pris jusqu'au cœur de ma mère ! Je vous l'avais bien dit, qu'un horrible malheur m'attendait ici... Oh! j'avais raison, ajouta-t-il d'un ton profondément mélancolique, je serais mort avec un désespoir de moins dans le cœur.
— Doutes-tu de l'amour de ta mère? lui dit Valvins avec un accent de reproche.
— Non, dit Poyer en souriant. Elle m'aime, elle donnerait pour moi sa vie et tout ce qu'un être humain peut donner en ce monde; mais, croyez-moi, quel qu'il soit, l'amour d'une mère est toujours trop petit pour le cœur d'un fils, du jour où cet amour est plus grand pour un autre que pour lui.
Valvins et Deville voulaient en vain consoler Poyer, il les fit taire en leur disant :
— Vous n'avez pas de mère, vous autres, vous ne me comprenez pas. Vous n'avez pas éprouvé les joies de cette pure et sainte confiance avec laquelle le cœur d'un fils s'endort dans le
cœur de sa mère comme un pauvre oiseau frileux dans le nid où il est né. Vous ne savez pas ce que c'est que cette religion qu'on a pour cette sainte d'ici-bas, à laquelle on ose tout demander et qui a toujours dans le cœur un pardon pour nos fautes et dans la main une satisfaction pour nos désirs. Vous ne savez pas qu'une mère , c'est l'espérance et la consolation , le refuge toujours ouvert où il y a toujours place pour l'enfant qui vient y frapper; vous n'avez pas eu ces joies, ces félicités, vous ne pouvez donc comprendre le désespoir que j'éprouve de les avoir perdus.
En parlant ainsi, Poyer pleurait, et c'était pitié de voir tant de larmes s'épandre en si peu d'heures sur ce noble et mâle visage, tant de douleurs étreindre jusqu'à le faire saigner ce cœur si robuste sous une si puissante enveloppe 1 Deville et Valvins essayèrent encore de ces vaines paroles qui ne consolent pas, mais qui ouvren une issue aux plaintes et qui permettent à l'âme de se décharger un peu du poids qui l'oppresse.
— Fous que vous êtes! leur dit Poyer, regardez- vous donc vous-mêmes! Pour une maîtresse qui vous a trahis l'un et l'autre, n'es-tu pas arrivé, toi, Valvins, au mépris de l'humanité tout entière? n'es-tu pas arrivé, toi, Deville, à la haine et au besoin de la vengeance? Mais qu'était cependant cette trahison près de celle que j'ai eue à subir? Est-ce un pauvre enfant abandonné que vous avez été ramasser dans la misère où on le cachait pour le porter tout grelottant sur le lit de votre mère en lui disant : « Tenez, voilà l'enfant de votre faute et de votre amour ; vous pleuriez de ne pas le voir, vous le verrez tous les jours; vous aviez peur de l'avenir que lui ferait l'abandon où il est destiné à vivre, eh bien ! moi, je protégerai cet avenir ; il était condamné à l'isolement, il aura une mère et un frère ; ne pleurez plus, et aimez-moi un peu pour le bonheur que je vous donne aussi? » Car voilà ce que j'ai dit. à ma mère; et, lorsque j'avais le cœur pris dans une affection insensée peut-être, mais respectable, pour l'enfant que j'avais gardé sous ma main, lorsque j'hésitais encore à donner mon nom à celle que j'aimais avec tant d'excès, cet ingrat sera venu et m'aura pris ce cœur qui était à moi; il m'aura trahi sans pitié, il m'aura déchiré ma joie dans le cœur, et vous ne voulez pas que je crie et que je maudisse! Et lorsque ma mère vient se faire juge entre nous et que je vois son indulgence pour le coupable étouffer la pitié qu'elle éprouve pour le malheureux, vous ne voulez pas que je trouve que c'est assez de la vie ! Non, non, voyez-vous, une
telkï lutte est au-dessus de nia force. Je n'ai pas votre courage, mes amis, je n'ai pas le courage de vivre pour haïr et pour mépriser. Pour que je pusse vivre, moi, il fallait que je pusse croire, aimer, protéger; oh! oui, pour cet enfant qui m'a si lâchement trahi, j'aurais vécu dans la misère, j'aurais souffert l'humiliation, si j'avais senti qu'il me rendait en amour ce que je lui avais donné en dévouement ; oui ! pour ma mère, je ne sais de quoi j'eusse été capable pour lui plaire.
— 11 faudrait être capable de vivre pour elle, dit Valvins.
— Je l'eusse été peut-être, si je ne l'avais pas revue, dit tristement Poyer. Maintenant, c'est impossible... Dans son dernier adieu elle a emporté avec elle toute ma force et tout mon courage.
— Mais, crois-tu, dit Deville, que ta mère puisse hésiter un instant entre Fabien et toi, entre l'être chétif dont elle a pitié et l'homme noble et puissant qu'elle estime et qu'elle respecte?
A ce moment Poyer se leva avec un singulier sentiment de hauteur, et repartit d'une voix sévère mais calme :
— Ma mère a trop de nobles sentiments pour ne pas me rendre justice ; elle m'estime plus que Fabien, je le sais, mais elle l'aime plus que moi, je le sens.
Valvins voulut encore parler, mais Poyer l'interrompit froidement en lui disant :
— En voilà assez sur ce sujet. N'oublions pas que demain nous avons une affaire de sang à régler avec M. de Lesly, n'oublions pas que je dois à ma mère celte tardive réparation d'essayer de punir dans le fils l'homme qui l'a si indignement trompée.
Après ces dernières paroles, Valvins et Deville se retirèrent. Quoique alarmés des sombres pressentiments de Poyer, ils espéraient que la présence de l'ennemi qu'ils allaient chercher, que le danger du combat, que le contact électrique du fer contre le fer qui tant de fois avait transporté de joie cette âme belliqueuse ; ils espéraient, dis-je, que quelques circonstances enfin rendraient à Poyer l'énergie qu'il avait montrée jusqu'à ce jour, et ils le laissèrent seul, croyant que la douleur qu'il éprouvait de la prétendue froideur de sa mère le détournerait de la pensée de mort qui avait paru le préoccuper toute la journée.
Et maintenant quittons cette modeste chambre d'étudiant et racontons ce qui se passait à pareille heure dans l'appartement du jeune et beau marquis de Lesly.
C0NFESS10.N GENERALE. 14a
LA GK1SEÏTE CHLZ LE MARQUIS.
On doit se rappeler que, pendant que Poyer montait dans la maison de madame Maricot, Philopœmen avait quitté la maison et que Poyer ne l'avait point retrouvé dans le vestibule lorsqu'il était redescendu pour tenter la ruse qui l'avait fait pénétrer jusqu'à Carmélite. Or le valet de chambre de M. Melchior de Lesly n'avait eu rien de plus pressé que d'aller avertir son maître de ce qui se passait à sa petite maison du faubourg. Ledit laquais était arrivé au moment où le régiment rentrait dans ses quartiers et où les officiers recevaient l'ordre précis de ne les point quitter. Comme tous les jeunes officiers du régiment, Melchior était fort peu satisfait de la mesure qui les empêchait d'aller châtier l'insolence des étudiants de Rennes, mais cette humeur qu'il partageait avec tous ses camarades devint d'autant plus violente lorsqu'il apprit qu'indépendamment de l'injure commune, il avait eu à subir de la part de l'un de ces messieurs une insulte particulière. Melchior de Lesly était trop brave pour faire le rodomont, aussi n'avait-il montré jusque-là qu'une impatience modérée par la pensée qu'on ferait plus tard ce qui ne pourrait s'accomplir le jour même. Mais quand à la colère commune il eut à ajouter sa propre colère, Melchior se prit à crier plus haut que personne, et, comme il ne voulait point avouer les motifs particuliers qui l'excitaient, il prit pour texte l'injure que le corps des officiers avait reçue au Champ de Mars et dit à ce sujet des choses qui étonnèrent ses camarades eux-mêmes et particulièrement ses chefs. Ceux-ci avaient reconnu en lui un esprit trop élevé et un courage trop ferme pour ne pas •'•rer qu'il se montrerait plutôt parmi les conciliateurs que parmi les brouillons emportés. Le général, qui le vit parler au milieu d'un groupe de ses camarades, s'avaBça de ce côté, et fut très-étonné de l'entendre dire que c'était un parti pris par le géné- ' de déshonorer le régiment de cavalerie, non-seulement aux yeux de la population de Rennes, mais encoie aux yeux du régi-
ment d'infanterie et d'artillerie qui tenait garnison dans cette ville. Le général admonesta sévèrement le jeune officier, qui, emporté par sa colère, ne resta pas dans les bornes du respect qu'il devait à son supérieur. Le général, voulant faire un exemple, ordonna au marquis de Lesly de se rendre aux arrêts forcés pour quarantehuit heures, et, en homme prudent et qui ne voulait pas être témoin de nouveaux torts du jeune lieutenant, il s'éloigna pour ne pas entendre les protestations énergiques avec lesquelles Lesly accueillit cet ordre si mal venu. Les représentations de ses camarades finirent par calmer Melchior, qui heureusement pour lui n'avait pas de logement dans la caserne et qui demanda à être conduit immédiatement chez lui.
Le but du général était de ne laisser sortir aucun officier durant le jour, et Lesly fut plus particulièrement consigné ; il devait comme tous les autres officiers sortir à minuit pour rentrer chez lui et garder ensuite les arrêts avec un factionnaire à sa porte. Quelle que fût la colère de Lesly, il se décida à obéir précisément parce que son nom et sa position personnelle le mettaient au-dessus des dangers que la désobéissance aurait eus pour to*ut autre. Comme on a pu le voir dans l'histoire de Valvins, Melchior ne voulait pas que son nom et le crédit dont son père jouissait à la cour lui servissent d'excuse pour manquer à ses devoirs. Il eût été désolé que de pareils motifs le sauvassent d'une punition ou lui valussent de l'avancement. Il obéit donc par les raisons qi i en auraient poussé d'autres à braver les ordres du général. Cependant il emmena Philopœmen dans un coin, lui donna l'ordre de chercher Carmélite, et, s'il la retrouvait, de la conduire dans son appartement de Rennes. Philopœmen quitta son maître sans trop savoir comment il pourrait s'acquitter de la commission qu'il venait de recevoir.
D'un autre côté, nous avons laissé Carmélite s'échappant de la Baraque pendant que Poyer faisait cette esclandre qui avait si fort, étonné les autres étudiants. La jeune lille avait été alors fort embarrassée du parti qu'elle allait prendre ; elle n'osait retourner dans la maison de madame Maricot de peur que Poyer, exaspéré par la menace qu'elle lui avait faite, ne vînt l'y poursuivre. On se souvienl que dans un premier moment de terreur elle avait prié la mère Leleu d'aller prévenir ses frères de ce qui lui arrivait. A l'instant où elle avait pris ce parti, il n'y a rien qu'elle n'eût bra é pour échapper à la colère de Poyer; mais a présent qu'elle se
trouvait à l'abri de cette colère, elle se demandait comment elle pourrait expliquer à son père et à ses frères l'événement qui l'avait mise dans les mains du terrible étudiant. Ainsi Carmélite n'osait pas plus retourner chez elle ou chez la mère Leleu qu'elle n'osait rentrer dans la maison de madame Maricot. En quittant la Baraque, elle avait donc pris la première rue qui s'était rencontrée devant elle, et, sans s'en apercevoir, elle s'était peu à peu rapprochée de la caserne où devait se trouver le marquis de Lesly, comme si un instinct secret l'eût avertie que là était la seule protection qu'elle pût encore espérer en ce monde. Elle arrivait presque en face de la grande porte des quartiers de la cavalerie, lorsque Philopœmen en sortait. Il l'aperçut et courut à elle. Il voulut lui expliquer ce que son maître venait de lui dire; mais la jeune fille avait déjà remarqué que les regards curieux de quelques étudiants l'observaient et elle comprit rapidement qu'on ne commenterait pas à son avantage l'entretien qu'elle avait avec un domestique appartenant à un des officiers du régiment proscrit. Elle dit tout bas à Philopœmen :
— Marchez devant, je vais vous suivre.
Oh ! c'était une fille experte que Carmélite ! Elleavait bien plus que l'expérience qui donne tant d'audace et de présence d'esprit aux femmes qui vivent perpétuellement au milieu des intrigues; elle avait ce don de coquinisme naturel qui met au service de certaines natures féminines le mensonge, l'effronterie, la résolution, les larmes, et au besoin les attaques de nerfs et les désespoirs furieux. Philopœmen lui obéit, et, quoiqu'elle n'eût pas tourné la tète du côté par lequel il s'était éloigné, elle l'avait vu prendre une petite rue à gauche, et, un moment après, elle était sur ses traces. Philopœmen la vit venir et continua de marcher; puis, arrivé à la maison de son maître, il y entra sans détourner la tête, et il avait à peine ouvert la porte de l'appartement du marquis de Lesly que déjà Carmélite était près de lui et que, toute haletante et toute effarée, elle se jetait sur un divan en poussant une profonde exclamation de joie. En effet, elle était à bout de force et elle sembla jouir un moment du bonheur qu'elle éprouvait de se sentir à l'abri des persécutions de Poyer. Ce fut alors qu'elle se fit expliquer par Philopœmen les ordres qu'il avait reçus du marquis, pourquoi il n'était pas chez lui et pourquoi il ne pouvait pas venir avant minuit. Philopœmen voulut absolument retourner près de son maître pour le rassurer sur le compte de Carmélite,
mais la jeune fille ne voulut point le lui permettre, et elle lui dit de la laisser seule un moment parce qu'elle voulait écrire ellemême au marquis. Quel était donc le projet de Carmélite, et pourquoi voulait-elle écrire au marquis? Peut-être n'en savait-elle rien elle-même, peut-être n'avait-elle en ce moment aucun projet arrêté. Seulement elle sentait que sa vie était perdue , elle sentait que l'emportement de son caractère et de ses sens lui avait fait manquer le but qu'elle pouvait atteindre. Après avoir vu la colère et le désespoir de Poyer, elle ne se doutait pas qu'elle ne l'eût décidé à l'épouser malgré ce qu'il avait pu lui dire, en ménageant habilement à cette passion insensée les refus et les espérances. Mais maintenant qu'il savait sa faiblesse pour Fabien, sa liaison avec Lesly, elle raya résolument des chances de son avenir la possibilité de tromper encore Poyer. Quant à Fabien, qu'il sût ou qu'il ne sût pas qu'elle l'avait trompé avec le marquis de Lesly, peu importait à Carmélite! elle ne comptait point sur lui, elle avait compris d'instinct ce caractère mielleux, égoïste et plein de vanité, elle méprisait Fabien, mais elle l'aimait de même que Fabien aimait Carmélite, sans l'avoir jamais estimée. Ce sont presque toujours de pareils êtres qui, nés pour le malheur des bonnes natures qui les entourent, se servent de châtiment l'un à l'autre. Carmélite, qui trompait sans remords la grave et profonde passion de Poyer, qui jouait impertinemment avec les désirs amoureux de M. de Lesly , cette belle fille si résolue, si forte, si impérieuse envers ces deux hommes de quelque valeur, se serait laissé battre par le petit Fabien et lui eût volontiers jeté le cœur de Poyer qu'elle avait déchiré et la fortune de M. de Lesly dont elle comptait bien se faire une fortune personnelle. Comme nous l'avons dit, Carmélite s'était résolument mise en face de sa position, et, reconnaissant qu'elle ne pouvait plus être la femme légitime du vicomte Poyer de Berbins, elle voulut au moins être la splendide maîtresse du marquis Melchior de Lesly. Jeune fille encore pure , son ambition avait eu un but sinon honnête , du moins légitime dans la forme. Carmélite ne voulait à aucun prix rester pauvre paysanne, elle avait espéré sortir de cette misérable position avec un nom et un titre ; elle ne le pouvait plus, elle voulut au moins en sortir avec une fortune. Pour cela, il fallait étourdir le marquis de Lesly sur la valeur de l'avenir qu'il lui avait fait perdre. La comédie à jouer n'aurait pas été difficile, s'il eût pu revenir près de Carmélite au moment même où il eût été averti
qu'elle se trouvait chez lui; alors il aurait trouvé l'infortunée abîmée dans sa douleur, perdue dans son désespoir... 11 aurait laissé échapper quelque promesse folle pour calmer ce cœur déchiré, pour arrêter le suicide dont on l'eût menacé, et Carmélite croyait assez connaître Melchior de Lesly pour être assurée que, du moment qu'il aurait fait un serment, quel qu'il fût, il tiendrait à honneur de le remplir, quelque sacrilice qu'il dût lui coûter. Mais l'attente qu'il fallait subir rendait ce moyen impossible. Ce n'est pas après douze heures de réflexion qu'on peut faire croire à ces transports soudains, à ces cris désespérés. C'était pour cela que Carmélite s'était réservé le droit d'écrire, afin de calculer ses moyens de succès. Une fois seule, elle se mit à réfléchir ; mais, au milieu de ses réflexions, elle se prit à regarder autour d'elle. 11 y avait clans l'examen qu'elle fit quelque chose de l'habileté native du sauvage qui cherche si quelque chose de ce qui l'entoure .ne peut pas venir en aide au projet qu'il va exécuter. Le résultat de cet examen sur l'esprit de Carmélite mérite d'être étudié.
Cette fille, qui avait vécu dans la cabane de Leroëx et de la mère Leleu, acceptant sans dégoût la rusticité de ces demeures, ne s'était point étonnée du coinfort qu'elle avait vu chez madame de Chastenex lorsqu'elle avait été appelée à y travailler. Ce coinfort provincial ne lui avait représenté qu'un peu plus d'argent à la disposition des maîtres de la maison. Plus tard, lorsqu'elle avait été amenée dans la maison de madame Maricot, elle y avait trouvé la simplicité mesquine, convenable à une femme de cette espèce ; car le marquis de Lesly n'avait point voulu effaroucher les yeux de la jeune fille par un luxe qui lui eût peut-être révélé qu'elle entrait dans une maison dangereuse. Ce fut donc une chose toute nouvelle pour elle que l'aspect des délicieux appartements du marquis de Lesly ; les lapis épais, les meubles de soie, les riches portières, les bronzes précieux, les mille futilités que donne l'argent élégamment dépensé, ce parfum exquis qui s'exhale de la richesse coquette, tout cela lit ouvrir les yeux à la belle Carmélite, qui se jeta négligemment sur un canapé en poussant un profond soupir. Ce soupir, traduit en paroles, signifiait exactement : «Enfin me voilà où je voulais arriver. »
LE PORTEFEUILLE ARMORIE.
Il y avaij. , dans la nature de Carmélite , quelque chose de la grande et fière courtisane qui joue avec l'existence, la fortune et l'honneur des hommes comme ferait une reine absolue. Cette fille sentait qu'elle valait tout ce qu'on pouvait faire de folies pour elle. Comme si une soudaine révélation lui eût montré tout l'avenir qu'elle avait à parcourir, elle se vit dans un splendide hôtel, nonchalamment souveraine d'une foule d'adorateurs élégants, suspendant au bord de leurs lèvres avides les trésors de volupté qu'elle portait en elle-même; elle les voyait jeter à ses pieds les présents, le luxe, les plaisirs. Ce fut un rêve d'une heure, une ivresse qui troubla ou pluLôt qui excita si ardemment la tête de la jeune fille, qu'elle se leva tout à coup avec l'emportement d'une résolution qu'il était temps de mettre à exécution. Elle jeta autour d'elle un regard avide et superbe et s'écria d'une voix altérée : « Oui, ce sera comme ça ! ... » Puis tout à coup, et comme poussée par une inquiétude bizarre ou un pressentiment impérieux , elle se mit à fureter dans tous les coins de cet appartement. On aurait dit qu'elle sentait dans cet appartement l'existence d'un trésor ou d'un secret qui devait lui servir à accomplir ses projets. Elle retourna les livres, les ouvrit, parcourut tous les papiers, fouilla tous les tiroirs avec l'impatience d'une personne qui est sûre d'avoir laissé un objet quelconque dans un endroit donné et qui s'étonne de ne pas le trouver. Enfin elle découvrit au milieu de papiers fort peu intéressants un portefeuille parfumé et orné d'armes. Elle supposa que c'étaient celles du marquis de Lesly. Un savant aurait reconnu qu'un marquis ne porte pas une couronne de prince souverain. Ces armes étaient celles des Kadicoff, qui, bien qu'esclaves de Sa Majesté le Tzar de toutes les Russies, n'en étaient pas moins les descendants d'un de ces nombreux petits princes souverains qui se sont absorbés peu à peu dans le
grand empire russe. Si nous faisons nous-même cette réflexion, c'est que ce portefeuille fut plus tard un indice flagrant pour un autre personnage que pour Carmélite. Quant à la jeune fille, elle ne chercha dans le portefeuille que ce qu'il pouvait renfermer. La première chose qu'elle trouva fut une lettre de femme adressée à Melchior et cachetée d'un cachet armorié. La première pensée de Carmélite fut que c'était la lettre d'une maîtresse laissée à Paris par Melchior. Carmélite en éprouva un violent mouvement de dépit, elle crut qu'elle allait avoir à combattre un amour élevé et sérieux, mais elle ne se crut pas battue par cela même qu'elle se découvrait une rivale si haut placée. Carmélite avait eu trop de soin de fuir toute révélation qui lui eût fait perdre la bonne réputation dont elle jouissait au milieu de ses désordres pour ne pas savoir qu'une femme d'un nom et d'un rang élevés ferait beaucoup de sacrifices pour prévenir un éclat qui pourrait la perdre. Maîtresse du secret de cette grande dame qu'elle ne connaissait pas, elle pourrait beaucoup obtenir de Melchior de Lesly pour le salut de la réputation de cette femme. Ce fut avec cette pensée de chercher des armes contre cette prétendue rivale que Carmélite commença la lecture de cette lettre.
Ceux qui connaissent ce récit comprendront beaucoup mieux son importance en la lisant eux-mêmes que si nous voulions faire ressortir les circonstances étranges qu'elle révéla à Carmélite, soit sur son propre compte, soit sur le compte de quelques-uns des personnages qui étaient mêlés à sa propre histoire. Voici cette lettre :