XX Y
D'UNE SOEi:n A UN FRERE.
a Mon cher Melchior,
» Si je n'avais été malade, je serais à côté de toi, car j'ai à te dire des choses qui ne devraient jamais s'écrire; mais je suis horriblement souffrante, mon père ne me laisserait point partir.
152 G01SFESS10N l.EiNEKALE.
Et lors même que j'échapperais à sa surveillance, je ne sais si j'arriverais vivante à Rennes. Il faut donc que je t'écrive. Hélas ! que vais-je l'écrire ? Je ne sais comment m'y prendre ; mais le danger est imminent, terrible, il peut me frapper dans quelques jours, non-seulement moi, mais la princesse de Kadicoff et madame de Chastenex. C'est une histoire effrayante, triste, bizarre, extravagante, qui t'épouvantera, toi si noble, si grand, si généreux... Oui, je dis bien ! généreux, indulgent... bon. Aussi je me confie à toi. Il y va de mon salut, entends-tu? car, quoique je ne sois pas la plus coupable, une fatalité inouïe a lié mon existence à celle de deux crimes dont rien ne peut te donner l'idée. Mais que vais-je te dire là et comment te faire comprendre que ce qui peut perdre madame de Kadicoff et madame de Chastenex puisse m'atteindre aussi ? Laisse-moi donc te raconter cela aussi rapidement et aussi clairement que je le pourrai ; seulement, sois bien sûr d'une chose, c'est que nous ne pouvons être sauvées toutes trois que si les hommes dont je vais te parler sont réduits à la plus complète impuissance. Je suis folle, Melchior, mais encore une fois, comprends-moi bien, il n'y a d'impuissance pour de pareils hommes que dans la tombe... Je vois ta figure épouvantée à la lecture de cette phrase. Tu cherches à deviner si c'est moi qui t'écris; tu en doutes, tu examines mon écriture, ma signature... Oui, c'est moi, c'est bien moi, je ne sais où j'en suis, je ne sais par où commencer, et cependant j'avais préparé ce récit dans ma tête, je l'avais arrangé avec tous les incidents qui peuvent t'éclairer, mais ma main se refuse à écrire ce que j'avais si froidement conçu... Oh ! ce doit être une chose affreuse que d'en être réduite à faire un public a\eu de sa faute, lorsque j'éprouve tant d'effroi à te l'avouer, à toi, mon frère, si bon, si indulgent, si généreux ! Eh bien, c'est précisément cet effroi du monde qui doit me donner du courage vis-à-vis de loi, c'est pour prévenir un hideux scandale public que je ne dois pas craindre de tout avouer. Du reste, en le racontant les scènes étranges qui se sont passées ici depuis quelques jours, tu comprendras tout, tu devineras tout, et, j'en ai la conviction, tu pourvoiras à tout.
» Tu sais que depuis quelque temps j'habite Fontainebleau. Je m'y trouvais seule et très-ennuyée. Dans la petite maison qui se trouve à l'extrémité du parc était venue se loger une jeune femme qu'on m'avait dite être veuve. Je ne sais quels arrangements cette damea\ait pris avec le jardinier du château, auquel mon père
CONFESSION GEiNEKALE. 153
abandonne une partie du potager, mais toujours est-il que je l'ai rencontrée trois ou quatre fois dans le parc. A chaque fois elle me salua avec une grâce charmante et une retenue parfaite. Je l'examinai : c'est une femme encore jeune, d'une beauté distinguée, et qui me parut appartenir à un monde de bonne compagnie. Par désœuvrement plutôt que par curiosité, je désirai savoir quelle était cette dame et comment il se faisait qu'elle vécût seule dans une maison de campagne assez isolée. J'appris qu'elle se nommait madame Cantel, qu'elle était veuve d'un chef de bataillon de l'ancienne armée, qu'elle vivait d'une très-modeste fortune, et qu'à l'exception du lieutenant-général comte Varneuil, qui venait quelquefois lui rendre visite en qualité de voisin de campagne, elle ne recevait absolument personne. Le général est un homme de quaranle-cinq ans, d'assez belle tournure militaire et qui me sembla un protecteur prédestiné pour cette veuve intéressante ; j'expliquai ainsi la solitude de madame Cantel et les visites du général. Mais, à mon grand désappointement, la femme de chambre à qui je faisais part de mes suppositions, n'eut pas assez de protestations pour m'affirmer que je me trompais, et que jamais vertu plus pure, douleur plus sincère, n'avait été cachée sous un voile noir. Cela me lit regarder cette femme avec beaucoup plus de curiosité que je ne l'avais fait jusque-là, et, malgré les extases de tous mes gens à propos de la belle veuve, je crus remarquer en elle quelque chose de hardi et de décidé qui me lit penser qu'elle jouait un rôle dont elle comptait tirer parti.
» N'oublie pas, mon cher Melchior, que j'étais seule, que je m'ennuyais, et que le petit roman que je bâtissais au sujet de cette femme était une distraction pour moi. Une fois que je me fus fait une opinion exacte sur son compte, je fus curieuse d'apprendre si je ne m'étais pas trompée; j'avais la vanité de croire à ma perspicacité, et je voulus avoir la preuve de la supériorité de ma clairvoyance. Je retrouvai cette dame dans le potager. Un jour et à une heure ou elle ne devait pas m'y attendre, je l'aperçus de loin causant avec le jardinier du château, et je me demandai ce qu'une femme comme elle pouvait avoir à dire à un pareil homme, à moins qu'en lui parlant beaucoup elle essayât de le faire parler un peu. Cette réflexion me mit de mauvaise humeur, de façon que, lorsque je me trouvai près de madame Cantel, je la saluai d'une façon qui voulait dire clairement : « 11 me Semble, madame, que vous venez bien souvent ici. » Madame Cantel est fort intelligente ;
elle me comprit, se montra confuse et triste de l'avertissement muet que je venais de lui donner, et sembla prête à se retirer. Cependant elle hésita un moment, puis tout à coup elle s'avança vivement vers moi. De mon côté, j'avais réfléchi que je n'étais là que pour rencontrer madame Cantel, et je me trouvai très-maladroite de l'avoir ainsi repoussée au moment où se présentait l'occasion de satisfaire ma curiosité. Je l'accueillis donc d'une manière plus gracieuse lorsqu'elle m'aborda les yeux baissés et toute tremblante.
« — Pardon ! madame la duchesse, me dit-elle d'une voix émue; veuillez me permettre de justifier ma présence chez vous, car, si une raison bien puissante ne m'avait souvent amenée ici, je comprends que ma conduite serait inqualifiable.
» — Votre présence n'a pas besoin de justification, madame, lui répondis-je, et, si la promenade dans le parc peut vous être agréable, il vous sera toujours ouvert.
» — L'on ne m'avait pas trompée, reprit-elle, en me disant que vous étiez bonne et indulgente; je vous remercie de votre offre gracieuse, madame la duchesse, mais je ne dois pas moins vous donner l'explication de ce qui m'a amenée si souvent chez vous, lorsque je n'avais pas encore l'obligeante permission que vous venez de m'accorder.
» Je fis signe à madame Cantel de me suivre . Nous gagnâmes doucement la longue allée de tilleuls qui joint le potager au parc.
» Je te dis les choses comme elles se sont passées, mon cher Melchior, et je suis sûre de te rapporter les paroles textuelles de cette femme ; je ne sais pourquoi elles se sont gravées dans ma mémoire, comme si un secret pressentiment m'eût dit que chacun des mots qu'elle prononçait était important pour moi.
» — J'ai eu le malheur de perdre mon mari, dit madame Cantel. Il m'a laissée veuve sans enfants ; il avait une fortune dont la modicité suffit cependant à mes modestes désirs. Il paraîtrait donc que je suis absolument libre et que je n'ai aucun devoir à remplir; mais il est arrivé que mon mari en mourant m'a laissé une mission sacrée, celle de payer envers un de ses anciens frères d'armes une dette qu'il eût voulu acquitter lui-même ; mon mari avait été empêché de le faire par des circonstances qui l'avaient tenu éloigné de la capitale à l'époque où son créancier s'y trouvait, tandis que celui-ci était absent de Paris lorsque M. Cantel y vintà l'époque de notre mariage. Cette dette, à vrai dire, est une dette d'argent.
mais elle a été contractée par mon mari dans des circonstances qui ne lui permettaient pas de l'oublier et qui en faisaient une dette d'honneur. Mais, ajouta madame Cantel, je vous parle de choses qui vous sont fort indifférentes, madame, et, comme il arrive souvent, je les crois intéressantes parce que j'y porte beaucoup d'intérêt.
» La voix de cette femme et son langage m'avaient singulièrement frappée ; il y avait dans sa parole et dans ses manières un charme qui s'emparait de moi, quoique je ne me sentisse nullement disposée à avoir une bonne opinion d'une personne qui me plaisait à ce point.
» — Continuez, madame, lui dis-je ; puisque vous avez bien voulu m'expliquer l'assiduité de vos visites dans ma maison, il faut bien que j'en apprenne les raisons, quoiqu'à vrai dire je ne les exige pas.
» — Vous êtes trop bonne, me répondit-elle sans s'arrêter à la phrase, moitié bienveillante, moitié caustique, que je venais de lui adresser.
» Elle reprit aussitôt :
» — Un jour, dans une ville d'Allemagne, c'était à Francfort, je crois, mon mari se trouva engagé dans une partie de jeu et il perdit beaucoup plus qu'il ne possédait. Il jouait, si je ne me trompe, contre un certain monsieur de Chastenex qui voyageait, disait-il, pour son plaisir, mais qui dès lors avait, disait-on, des relations avec la famille royale.
» Tu dois comprendre, mon cher Melchior, la surprise que je dus éprouver en entendant le nom de M. de Chastenex, le vieil ami de mon père, arrivant tout à coup dans cette confidence. Mais, d'après ce que tu sais de la mauvaise réputation et des mauvais antécédents du comte, tu dois comprendre que je ne fus pas prise d'un grand étonnement lorsque madame Cantel ajouta :
» — Ce ne fut que lorsque la perte que mon mari avait faite au jeu devint presque irréparable qu'il crut s'apercevoir que le jeu n'avait pas été loyal.
» Je laissai glisser cette accusation sur le manteau d'impassibilité dont j'avais résolu de m'envelopper au sujet des confidences de cette daine, je lui fis un léger signe de tête pour l'avertir que je Pécoutais avec attention et que je n'avais aucune observation à faire sur ce qu'elle me disait. Elle continua donc de la même voix douce, posée et pénétrante :
» — Ce soupçon ne fut pas plus tôt venu à mon mari, qu'il le montra à son adversaire avec l'imprudence d'un homme qui n'est plus maître de lui et avec la rudesse d'un vieux soldat. Un outrage mortel et impardonnable fut la réponse du comte de Chastenex, et mon mari dut en demander sur-le-champ une réparation sanglante. Mais M. de Chastenex, tout en la lui offrant, laissa échapper quelques sarcasmes dans lesquels il disait clairement à M. Cantel qu'il n'avait cherché dans son indigne accusation et dans la querelle qui devait en résulter qu'un moyen de s'affranchir d'une dette sacrée. Ces propos furent répétés par plusieurs des personnes qui avaient été témoins de cette partie et qui assistaient à cette querelle, de façon que mon mari se trouva avoir l'air d'un spadassin qui met sa probité à couvert sous la pointe de son épée. Quelques personnes même s'écrièrent que le comte de Chastenex ne devait point se battre avant d'avoir été payé, et mon mari se trouva, pour ainsi dire, privé du droit qu'a tout homme d'honneur de venger son injure. 11 était en pays étranger, à la tête d'un bataillon qui ne devait rester que vingt-quatre heures dans la ville, sans ressources et sans amis, et il cherchait vainement par quel moyen il pourrait acquitter sa dette pour accomplir sa vengeance, lorsqu'un jeune officier français entra dans le salon de Y hôtel des Empereurs où cette scène se passait. Le jeune oflicier s'enquit du motif de la violente émotion qui préoccupait toute l'assemblée, et, l'ayant appris, il présenta une bourse plei îe d'or à M. Cantel en lui disant : « Tenez, commandant, payez votre dette, tuez cet homme, et allez faire assembler votre bataillon, car ce n'estpas demain, mais dans une heure, qu'il faut que vous ayez quitté Francfort. La dette fut payée, le jeune officier prêta son épée à M. de Chastenex, on passa dans le jardin de l'hôtel, et, après quelques coups d'épée vivement échangés, mon mari tomba assez grièvement blessé pour qu'il ne lui fût pas possible de prendre le commandement de son bataillon et de le conduire à sa nouvelle destination. Le jeune officier, qui ne faisait que traverser Francfort à la tête d'un assez nombreux détachement , remit M. Cantel aux soins du maître de l'hôtel, et ce ne fut qu'au moment où il allait monter à cheval que mon mari lui dit qu'il voulait connaître le nom de celui qui lui avait rendu un si éminent service. «Je m'appelle le capitaine Valvins. »
» Le récit de la rencontre de messieurs Cantel et Chastenex m'avait, à vrai dire, fort peu intéressée ; mais tu dois comprendre
combien le nom de M. Valvins jeté au bout de ce récit dut me causer d'effroi. Oui. le mot est juste, Melcbior, c'est de l'effroi que j'ai éprouvé , et, lorsque je t'aurai fait pénétrer plus avant dans le mystère et dans le malheur de mon existence, tu comprendras encore mieux la puissance de cet effroi lorsque je remarquai l'œil ardent de cette femme fixé sur mon visage et cherchant à y lire l'effet que ce nom avait dû produire sur moi. Cette inspection froide et résolue me fit croire que cette femme savait quelque chose du terrible secret que tu ignores, mais que tuvasapprendre. Je me sentis rougir et trembler tout ensemble, tandis que madame Cantel, ramenant sur son visage l'humble et caressant sourire avec lequel elle avait parlé jusque-là, continua ainsi :
» — C'est cette dette que mon mari m'a chargée d'acquitter. J'ai appris à Paris que M. Valvins était né dans ce pays, près de Fontainebleau, et avait été recueilli par un vieillard qui était retiré aux Invalides. Je suis allé y chercher l'infortuné Grégorio, et j'ai appris qu'il était mort depuis quelque temps à la suite d'un excès, m'ont dit ses camarades... à la suite d'un empoisonnement exécuté avec la plus extrême audace, si j'en dois croire les révélations qui m'ont été faites.
» Oh! Melchior, Melcbior, à ces mots terribles, je chancelai, je me sentis prête à mourir, car ce crime était vrai!... ce crime, faut-il te le dire? j'en ai été le témoin!... pourquoi? comment cela se fait-il? tu ne peux le comprendre; je vais te le dire »
Ici se trouvaient l'histoire abrégée de madame de Kadicoff, l'aveu de madame de Fosenzac et le récit de ses relations avec Valvins, enfin tout ce qui devait faire comprendre à Melchior l'épouvantable situation où s'était mise sa sœur. Après ces longues explications qu'il est inutile, nous le supposons, de remettre sous les yeux du lecteur, la lettre continuait en ces termes :
« Et maintenant tu dois comprendre, Melchior, l'effroi que j'éprouvai en entendant parler cette femme qui pour la seconde t'( is attacha sur moi son regard de vipère et me surprit dans mon trouble et mon épouvante. Je n'avais plus la force d'avancer, je m'assis sur l'un des bancs de pierre qui bordent la grande allée où nous nous promenions. Madame Cantel sentait les avantages qu'elle avait déjà sur moi, car elle s'assit à mes côtis sans que je l'y se invitée. Cependant, à l'exception de l'assurance qui avait remplacé la timidité si bien jouée de cette femme, rien ne me
montra qu'elle voulût paraître instruite de la vérité. Elle continua avec une nouvelle affectation de douceur et de modestie :
« — En même temps que j'apprenais la mort du pauvre Grégorio, je parvins à savoir que M. Valvins avait habité quelque temps Fontainebleau, je vins dans ce pays dont la solitude me plut, je me décidai à y demeurer. C'est depuis que j'y suis que j'ai entendu dire, bien par hasard, que M. Valvins avait passé quelque temps dans le château de M. le marquis de Lesly.il y a à peine deux ou trois jours que j'ai fait cette découverte. Avant de tenter une démarche importune auprès de vous, madame, ou auprès de monsieur votre père, j'ai voulu m'assurer qu'on ne m'avait pas trompée, et c'est ce que je cherchais à savoir auprès du jardinier du château. Au moment où vous m'avez surprise avec lui, je lui demandais s'il savait que vous connussiez monsieur Valvins.
» Quête dirai-je, mon frère? Certes il y avait là de quoi chasser cette femme qui venait interroger les gens de ma maison sur ce qui s'y passait. Heureusement que le trouble où j'étais plongée me tint lieu de réflexion. En effet, j'ai compris plus tard que j'eusse dû raisonner ainsi. D'après le récit de cette dame, elle n'avait été poussée à cette recherche que par une raison qui lui était toute personnelle; et, s'il y avait au fond de sa pensée un désir de pénétrer dans les secrets de ma vie, il était plus prudent et plus digne à la fois de ne pas paraître le comprendre. Du reste, comme je te l'ai dit, l'embarras que j'éprouvai me tint lieu de la raison que je n'avais plus, et je répondis à madame Cantel :
» — En effet, madame, M. Valvins est un ami de mon frère. A ce titre je l'ai reçu chez moi, et il est venu quelquefois dans ce château ; mais, depuis la mort de son père, il a complètement disparu. Personne ne sait ce qu'il est devenu.
» Madame Cantel parut accepter ma réponse comme étant véritablement tout ce que je savaisau sujet de M. Valvins. Après s'être excusée de son imporlunité, elle me quitta. Toutefois elle me demanda la permission de me venir présenter ses devoirs. Je ne crus pas pouvoir la refuser, mais je me ménageai une retraite en lui annonçant que sous peu de jours je comptais retourner à Paris et que probablement je partirais de Paris pour un long voyage. Madame Cantel regretta que cette circonstance l'empêchât de pro-
ûter longtemps de l'excellent accueil que je lui avais fait, de la bonne grâce de mes entretiens... Cette femme couvrait de paroles doucereuses la blessure qu'elle m'avait faite. Enfin, que te diraije ? elle s'y prit si adroitement que j'oubliai ce regard scrutateur dont elle avait suivi sur mon visage l'effet de ses paroles. Je me tins pour assurée que ce n'était qu'un hasard qui avait fait prononcer à cette dame les noms qui m'intéressaient si cruellement, et je résolus de l'éviter. Quelques jours se passèrent sans que j'entendisse parler d'elle. Madame Cantel ne venait plus dans le parc, c'était ce que je désirais ; quoi que j'en eusse, cette femme me faisait peur. Mais voici, mon cher Melchior, ce que c'est que le trouble d'une conscience coupable! Quand je ne rencontrai plus madame Cantel, je désirai la revoir, il me sembla que cette retraite absolue était une menace qui voulait dire : « Je vous ai prévenue ; maintenant que vous savez qu'il existe quelqu'un qui a pénétré dans vos secrets, c'est à vous de venir et de me demander la discrétion. » C'est ainsi que dans mes alarmes je traduisais la démarche de cette dame et son absence. Cette pensée me tourmenta si vivement que je résolus d'aller chez elle. Cependant je ne pus m'y décider tout de suite. J'essayai de la rencontrer. Je quittai le parc et j'allai me promener dans la forêt, dans les parties les plus solitaires qui avoisinent la maison de madame Cantel. Je m'y rendis trois jours de suite, et la dernière fois, ne la rencontrant pas, j'étais presque décidée à me présenter chez elle, car je savais qu'elle n'avait pas quitté Fontainebleau, lorsqu'il me sembla l'apercevoir tout à coup à l'extrémité d'une allée. Le deuil exact dont elle était vêtue ne me laissa point de doute à ce sujet ; elle n'était pas seule et marchait la tête baissée à côté d'un homme qui me parut d'une tournure trop jeune pour être le comte de Varneuil, qui, je le savais aussi, lui rendait des visites de plus en plus assidues. Je jugeai, au chemin que prenaient madame Cantel et son compagnon, qu'ils arriveraient nécessairement du côté où je me trouvais. Je me cachai pour les bien voir l'un et l'autre et pour surprendre quelqu'une de leurs paroles. J'avais une sorte de vague espérance que je trouverais dans cet espionnage des armes qui me serviraient contre cette femme que je sentais année contre moi. Autant que je pouvais en juger parle silence profond que paraissait garder madame Cantel et par la manière vive dont ce monsieur lui parlait, je jugeai qu'il la priait et la menaçait alternativement. Déjà madame Cantel et son compagnon s'étaient assez approchés de moi puur
que je pusse les entendre, lorsque je fus détournée de l'attention que je voulais prêter à leurs paroles par la surprise que j'éprouvai en reconnaissant son interlocuteur.
» En effet, c'était un jeune homme que j'avais vu quelquefois dans le monde et que tu connais, je crois, assez particulièrement ; celait ce jeune poëte, ce Lucien Deville qui fit un certain soir une scène si scandaleuse chez M. de Favières. N'étais-tu pas le témoin de M. de Favières dans le duel qui s'ensuivit? n'es-tu pas allé souvent chez ce monsieur Deville à la suite de ce duel, et n'est-ce pas chez lui que tu as rencontré cette belle Sophie Minot pour laquelle tu as fait tant de folies inutiles? Quoi qu'il en soit, c'était bien lui, c'était bien Lucien Deville qui parlait à madame Cantel. Ils passèrent assez lentement devant moi ; cependant j'étais si troublée par la découverte que je venais de faire que je ne pus entendre que ces paroles prononcées par Lucien Deville:
» — Vous obtiendrez cette déclaration de M. deVarneuil, ou je lui dirai toute l'aventure d'Eugène de Frémery.
» C'étaient là des noms parfaitement inconnus pour moi : il s'agissait probablement d'une affaire à laquelle je devais être tout à fait étrangère. Je me sentis dégagée d'un pesant fardeau, et je m'éloignai fort rassurée sur la cessation des visites de madame Cantel; elle me parut assez vivement alarmée sur ses propres intérêts pour ne pas avoir à s'occuper des miens. Je continuai ma promenade avec une assurance folle dans le cœur. Tout ce que j'avais craint me parut une terreur chimérique. Juge de ma surprise lorsqu'en rentrant au château j'appris que madame Cantel y était venue et que malgré mon absence elle s'y trouvait encore ! Elle avait demandé avec instance la permission de m'attendre. Elle avait l'air fort troublée, me disait-on, et s'était plusieurs fois enquise de mon retour. Toutes mes craintes me reprirent, mais j'avais heureusement le temps de réfléchir avant de me trouver en sa présence, et je me promis de me tenir sur mes gardes. Je me dis surtout que ce que j'avais de mieux à faire c'était de montrer la plus parfaite indifférence à propos des choses qui pourraient m'être révélées. Ce parti pris, je fis prévenir madame Cantel qu'on venait de me voir entrer dans la grande allée des tilleuls. Je voulus lui laisser croire qu'elle me surprenait. En effet, au bout de quelques minutes, je la vis venir rapidement au-devant de moi. Elle m'aborda toujours avec cette déférence qui devait exister entre elle et moi, mais elle avait l'air sérieusement alarmée. Son
agitation me sembla même ne pas lui permettre de mettre dans ses paroles cette habile discrétion que j'avais remarquée la première fois. Je me croyais par conséquent en bonne position pour observer à mon tour madame Cantel. Hélas! mon bon Melchior, j'étais encore la dupe d'une comédie supérieurement jouée.
» — Pardonnez-moi, madame, me dit-elle, de venir encore vous importuner de choses qui ne vous concernent nullement.
» — Je vous ai dit, madame, lui répondis-je, que j'étais tout à fait à votre service. Parlez, je vous écoute.
» — Pardon, reprit encore madame Cantel, mais il ne s'agit nullement de moi, il s'agit d'une personne avec laquelle vous êtes, je crois, liée d'une amitié assez vive.
)) — De M. Val vins, sans doute? dis-je à madame Cantel du ton le plus indifférent.
» Je pensais avoir fait un coup de maître en allant au-devant d'un nom qu'on espérait sans doute me jeter à l'oreille pour me troubler et me surprendre; je m'étais trompée.
» — Non, madame, il ne s'agit, point de M. Valvins. Je crois avoir fait pour m'acquitter envers lui toutes les démarches que commandaient l'honneur et le respect que je porte à la mémoire de M. Cantel, et j'attends qu'une occasion favorable me mette sur les traces de M. Valvins.
» Retiens bien ces paroles, Melchior! A l'heure où madame Cantel me parlait ainsi, elle savait où élait Valvins; elle me mentait donc, elle me tendait un piège, j'y suis tombée... Tu verras ce que peut l'astuce d'une femme... Je ne me le figurais pas....
» — Je veux vous parler, reprit madame Cantel, de madame la comtesse de Chastenex.
» — Du comte ? lui dis-je en me rappelant la rencontre de M. Cantel avec lui...
» — Non, reprit-elle, il s'agit de madame de Chastenex... Vous la connaissez ?
» — Elle e>t l'amie de mon père et a toujours été très-bonne poui moi.
» Je croyais, je dois te lé dire, qu'il s'agissait de l'affaire de \1. de Favières avec Lucien Deville, affaire dans laquelle je savais qui madame dfe Chastenex, tanie du marquis, avait été mêlée. Je me trompais encore.
» Madame Cantel repiit :
i) — Je vous prie do remarquer, madame, que je ne fais que h. 10
répéter ce qu'on m'a dit, je ne crois pas un mot de ce que l'on m'a rapporté ; mais, vous le savez, une calomnie blesse souvent aussi cruellement qu'une révélation, et je désirerais que vous pussiez me servir d'intermédiaire pour apprendre à madame de Chastenex le malheur qui la menace.
» Je ne sais, je me sentais engluée par cette femme dans une foule d'histoires obscures et de demi-révélations qui me liaient à sa volonté. Je voulus couper court à des confidences qui me paraissaient autant de pièges, et je répondis à madame Cantel :
» — Madame de Chastenex n'est pas à Paris, je la crois en Bretagne, je ne pourrais donc lui transmettre votre confidence que par une lettre. Cette lettre, vous pourriez l'écrire vousmême.
» Madame Cantel fut vivement piquée d'un refus si formel, je fus ravie de mon succès, et je continuai :
» — Si ce que vous avez à dire à madame de ChasLenex touche en quoi que ce soit à une susceptibilité de femme ou à une question d'honneur, vous devez comprendre qu'elle vous saura beaucoup plus de gré d'avoir enfermé cette question entre elle et vous que de l'avoir confiée à une tierce personne, si dévouée que cette personne lui soit.
» Madame Cantel me salua assez froidement, quoique avec une politesse toujours obséquieuse, et me dit :
» — Maintenant, madame, je ne me crois plus responsable du scandale et des catastrophes qui peuvent arriver.
» A ces paroles je fus prête à retenir madame Cantel, à lui demander compte de ces mots étranges. Mais je m'étais trop formellement prononcée, et d'ailleurs madame Cantel se hâta de s'éloigner. Chaque apparition de cette femme étrange me laissait dans un trouble cruel. Je ne l'eus pas plus tôt perdue de vue que je redoutai des malheurs dont je n'avais pas dïdée. Pas un mot n'avait été prononcé qui pût me faire croire que j'étais mêlée en quoi que ce soit aux affaires de madame de Chastenex. Et cependant je tremblais, j'aurais voulu pouvoir demander une explication à madame Cantel ; mais, tu dois le comprendre, Melchior, il n'est pas de position plus affreuse que la mienne. J'étais dans cette perplexité qui fait qu'on n'ose s'avancer de peur de livrer son secret, et qui vous fait une imprudence de cette peur par la retenue même qu'elle nous impose. Du reste, mon pauvre frère, je raisonne dans le vide, je ne sais avec quelles intentions sérieuses
celte femme était venue chez moi. Peut-être les choses eussentelles plus mal tourné si j'avais eu dès l'abord la curiosité qui me prit plus tard. Toutefois il est douteux que le malheur pût être plus menaçant qu'il ne l'est maintenant, tu vas en juger.
» J'étais depuis deux jours dans l'anxiété la plus vive sur ce qui avait pu se passer au sujet de madame de Chastenex, lorsque je reçus un billet de madame Cantel. »