UNE FLEUR
A partir de ce jour, les relations d'Amélie et de Lesly devinrent fréquentes, assidues. L'amour qu'ils éprouvaient l'un pour ''autre s'était arrêté dans un calme heureux, conliant. lis se sentaient s'aimer, sans que cependant leur amour fût le sujet constant de leurs entretiens. Peut-être, s'ils avaient été constamment sur ce terrain brûlant, madame de Frémery eût-elle été avertie du danger auquel elle s'exposait; mais c'était de la part de Melchior une affection si respectueuse, si dévouée, si tendre, si prévoyante pour ses intérêts, si active à ramener M. de Frémery aux bons sentiments qu'il devait à sa femme, qu'Amélie ne s'alarmait point. Elle ne se croyait pas plus avancée que te jour où elle avait la
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Melchior lire dans son cœnr, et déjà elle en était à s'être fait une habitude, un besoin, une nécessité de la présence de Lesly. Elle lavait aimé d'abord par la puissance mystérieuse de l'amour; maintenant elle l'aimait pour son gracieux esprit, ses nobles sentiments, ce tact exquis de toutes choses qu'il avait et qu'elle sentait s'éveiller en elle par son commerce avec lui. Elle l'aimait pour ce dévouement toujours présent, toujours infatigable qu'elle lui trouvait à chaque minute. Elle l'aimait parce que tout le monde l'aimait, parce qu'elle le voyait sans gêne, sans effort, rester supérieur à ses égaux en leur montrant de la déférence, parce qu'il gardait le respect de ses inférieurs en les traitant souvent avec une indulgence qui allait jusqu'à la faiblesse. Elle l'aimait, parce que Melchior savait tout, aimait tout ; parce qu'il avait le courage des plus braves soldats et les petites terreurs superstitieuses qui occupent les cœurs aimants. Elle l'aimait parce qu'il lui parlait le langage le plus sérieux et le plus digne en lui tenant sans prétention un écheveau de soie qu'elle dévidait ; elle l'aimait par mille raisons qui ne font pas l'amour, mais qui le rendent plus complet, plus entier lorsqu'il existe. Melchior n'occupait plus seulement son âme, il occupait tous les instants de sa vie. Elle aurait pu l'aimer avec une passion peut-être plus violente, si elle avait été séparée de lui par le hasard ou par la volonté de son époux; elle aurait estimé comme un bonheur bien plus grand l'instant où elle aurait pu l'apercevoir, mais elle ne se fût pas accoutumée à ce bonheur au point de ne plus pouvoir s'en passer. Elle oubliait quelquefois qu'elle avait un mari, et, lorsque ce souvenir lui venait, ce n'était pas comme un remords ; car entre elle et Melchior il n'y avait aucune de ces fautes qui ont un nom et que l'on peut vous reprocher. Donc, quand elle pensait au retour de son mari, c'était comme un ennui. Elle et Melchior ne se disaient rien le plus souvent que tout le monde ne pût entendre, mais ils n'auraient pas osé se le dire dans le monde avec la même confiance ou avec la même gaîté.
Quinze jours se passèrent ainsi, sans que M. de Frémery vînt a la campagne, sans qu'il permît à sa femme de se rendre près de lui. En toute autre circonstance Amélie eût voulu pénétrer à toute force le mystère d'une pareille conduite, mais elle acceptait comme convenable , comme possible un fait si extraordinaire , parce qu'au fond ses sentiments y trouvaient leur compte. J rimais la vie ne lui avait paru si douce. Eugène écrivait plus idûment
à sa femme et se félicitait avec elle de l'amitié dévouée qu'il trouvait chez M. de Lesly. Mais il se gardait bien de dire quelle était l'étendue des services qu'il en avait reçus et qu'il en attendait encore ; et, comme Melchior avait trop de délicatesse pour en parler, Amélie ne croyait pas qu'il fût question d'intérêts pour lesquels il est rare qu'on trouve même dans sa famille les sacrifices que Lesly voulait s'imposer. Madame de Frémery vivait dans la plus entière sécurité, et peut-être rien ne fût venu la troubler de longtemps sans un de ces hasards que l'amour rencontre indubitablement sur son chemin et dont il profite, et sans une de ces infamies que le bonheur appelle et qui trouvent toujours des curieux pour les commettre.
Un soir, arrivant chez madame de Frémery, Melchior trouva Amélie qui recommandait à son cocher une exacte surveillance. Gomme toute la maison écoutait avec une sorte de respect incrédule les ordres d'Amélie, qui paraissait agitée, Melchior demanda de quoi il s'agissait.
— Il s'agit, dit madame de Frémery, de trois ou quatre hommes de mauvaise mine que j'ai vus rôder toute la journée autour de la maison.
— Ce ne sont pas des voleurs, madame, dit le cocher en ricanant.
— Il suffit que leur présence alarme votre maîtresse, dit Lesty, pour que vous les surveilliez.
Le regard dont il accompagna ces paroles lit taire les observalions qui semblaient vouloir s'élever. Tout le monde se retira, et Amélie resta seule avec Melchior dans le salon.
— Vous pensez donc que ce sont des gens mal intentionnés? dit Amélie.
— Non, assurément. Des voleurs ne s'introduisent guère dans une maison habitée lorsqu'il se trouve deux ou trois hommes. N'avez-vous pas un cocher, un valet de pied, un jardinier? Il n'y pas la moindre crainte.
Amélie ne parut pas persuadée, et Melchior s'informa de la mine de ces hommes suspects. Lorsque Amélie lui eut expliqué qu'elle avait été d'autant plus effrayée de leur présence que ce n'étaient pas des paysans, mais de ces hommes à vêtements délabrés qui appartiennent aux classes corrompues de la plèbe parisienne : lorsqu'elle eut dépeint ces hommes à Melchior, il parut à son tour vivement alarmé de leur présence : il laissa échapper une
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exclamation de mécontentement qui n'échappa point à Amélie et qui redoubla sa terreur. Melchior chercha à la rassurer par les affirmations les plus formelles et crut y être parvenu, lorsque la conversation, peu à peu écartée de ce sujet, ne laissa plus de place à ce souvenir. Une bonne partie de la soirée passa dans ce facile entretien de deux cœurs qui s'entendent et pour lesquels tout est un sujet charmant.
La nuit était venue. Melchior et Amélie étaient assis l'un près de l'autre, aux abords de la maison. La conversation s'était éteinte peu à peu dans le silence universel qui s'étendait sur toute la campagne. L'air était chaud, parfumé, enivrant. Chacun s'était retiré dans sa rêverie, n'osant peut-être plus dire ce qu'il éprou- \ ait. Tout à coup madame de Frémery tressaille, jette un cri et se rapproche vivement de Melchior, qui lui demande le motif de sa frayeur.
— Ah! dit Amélie toute tremblante et sans s'apercevoir qu'elle t'bt presque dans les bras de Lesly, là-bas... tenez... dans ce bosquet... j'en suis sûre... j'ai vu passer quelqu'un...
— C'est impossible, quand tout le monde est encore levé chez vous... quand nous sommes dans le parc...
— Je vous jure que j'ai vu passer quelqu'un.
— Eh bien! pour vous rassurer, je vais aller jusque-là... restez ici...
— .Non... si en effet c'est un voleur, il est peut-être armé...
— Qu'à cela ne tienne, dit Melchior en riant et en arrachant un bâton... Me voici armé de façon à mettre en déroute tous les Mandrins du pays.
— En vérité, vous iriez avec ce bâton?...
— Mais j 'irais §ans bâton. . .
— Je suis donc bien ridicule?
— ■ Non, certes... vous avez peur... cela se conçoit...
— Mais si je voulais être brave? dit Amélie moitié riant, moitié tremblant.
— Ah! je ne connais qu'un moyen : c'est d'aller droit au danger. Le plus souvent on reconnaît qu'il n'y en a aucun, et si, par hasard, il en existait, il y a cent chances contre une qu'on le fait fuir en l'abordant.
— Ainsi, reprit Amélie, le meilleur moyen de me rassurer...
— Serait de faire le tour du parc...
— Seule ?...
îdi CONFESSION GÉNÉRALE.
— Non pas seule...
— Vous voyez bien qu'il y a du danger...
— Non, certes... mais le danger serait en vous-même... je n'aurais pas peur d'une attaque étrangère pour vous; mais j'aurais peur de la peur que vous pourriez éprouver... Une fois que la terreur a pris le dessus, rien ne la calme. Mais il me semble qu'avec moi vous ne craindriez rien.
— Eh bien ! soit, dit Amélie en se levant résolument, je veux me guérir de ces frayeurs ridicules ; car, si je me laissais gagner par ces appréhensions, je ne pourrais plus demeurer ici.
Aussitôt ils se mirent en marche. Leur départ fut gai. Madame de Frémery babillait pour ne pas paraître avoir conservé la moindre émotion. Ils arrivèrent ainsi à l'entrée d'un bois assez sombre. Amélie hésita...
— Ah ! lui dit Melchior, il faut continuer : si vous vous arrêtez maintenant, vous aurez cent fois plus peur que si vous n'aviez pas entrepris cette promenade.
— Soit, dit Amélie.
Et, par un mouvement instinctif, elle prit le bras de Melchior. Ils avancèrent ainsi en silence ; mais, à chaque feuille qui frémissait, à chaque branche sèche qui criait dans les arbres ou se brisait sous leurs pas, elle se serrait plus vivement contre Melchior. Lesly, malheureusement, n'avait pas peur, et il se laissait aller à l'émotion que lui donnait cet abandon involontaire, il entendait le cœur d'Amélie battre dans sa poitrine, il l'écoutait, il souriait tout bas. A ce moment Amélie pousse encore un cri et recule si vivement, que Melchior est forcé de la retenir pour l'empêcher de tomber...
— Mais qu'avez-vous donc? lui dit-il.
— Là... là... lui dit-elle d'une voix tremblante...
— Eh bien! ce sont deux très-beaux vers luisants.
Amélie était trop émue pour revenir sur-le-champ de sa terreur.
— Ah! je suis folle... murmura-t-elle... le cœur me manque...
En effet Melchior la sentit prête à lui échapper, il la porta presque sur un petit tertre de gazon au pied d'un arbre et se mit a genoux devant elle, tenant une de ses mains dans les siennes.
— Amélie, lui dit-il, c'est moi qui suis fou d'avoir voulu vous faire tenter une épreuve au-dessus de vos forces, j'ai oublié que vous sortiez d'une maladie qui vous avait laissée plus faible, plus impressionr '■ que /ous ne L'êtes d'ordinaire.
— Vraiment, dit Amélie d'une voix entrecoupée, je suis d'une poltronnerie sans exemple... le cœur me bat à m' étouffer. .. sentez...
Elle appuya la main de Melchior sur son cœur.. . Il s'était penché sur elle de manière que sa poitrine s'appuyait à son tour coi doux d'Amélie.
— Mais en vérité. s'écria-t-elle, je crois que \ tes pas plus brave que moi.. . votre cœur bat encore plus vite que le mien.
Melchior prit les deux mains d'Amélie dans ses mains jointes...
— Oh ! oui, lui dit-il, j'ai peur... j'ai peur de perdre mon bonheur...
lie recula et se tut. Pour la première fois l'amour qu'elle inspirait iui parlait le langage du désir... elle resta immobile et sentit l'oppression de son cœur s'accroître... elle se leva tout à coup... Melchior était resté à genoux.
— Rentrons, lui dit-elle d'une voix brève et tremblante... Melchior tenait toujours ses mains et 'les couvrait de baisers.
Elle retomba assise. ..
— Oh! restez ainsi, lui dit Lesly.
— Melchior, lui répondit-elle, il ne faut pas me punir de ma faiblesse... j'ai eu peur... mais je suis rassurée... rentron-... rentrons...
— Amélie, vous m'avez dit que vous m'aimiez...
— Oui... je vous l'ai dit... ne le savez-vous pas?
Melchior appuya sa tête sur les genoux d'Amélie et y demeura immobile... elle avait dégagé une de ses mains et l'avait posée sur la tête de Melchior... elle jouait avec les cheveux soyeux du beau jeune homme. Ils restèrent ainsi immobiles et silencieux. Peu à peu Melchior releva doucement la tête... leurs regard :itrèrent et, malgré l'obscuriîé, ils se voyaient.
— Ah ! dit Melchior d'une voix qui vibrait : je t'aime. Amélie... je t'aime...
Et il crut entendre comme le murmure d'un sylphe lui remoyer ces mots :
— .le t'aime !
— Amélie!... toute belle Amélie !...
Ht la même voix presque insaisissable lui répondit :
— Oh ! tu me trouves belle ! ...
11 y eut un moment de silem | lequel Melchior se pen-
ail Immobile... Tout .'i i
"Mi CONFESSION GENERALE.
elle se leva une seconde fois, repoussa Melchior, s'élança rapidement dans l'allée et ne s'arrêta que lorsqu'elle fut arrivée au bord du bois. C'était encore la nuit, mais ce n'était plus l'obscurité profonde. Melchior l'atteignit :
* — Ah ! vous m'avez fui, lui dit-il. . .
— Ne savez-vous pas que je vous aime? lui dit-elle... Ah! tenez... il ne faut plus nous exposer ainsi... je vous en prie.
Elle prit le bras de Melchior, et ils rentrèrent lentement et sans se parler. Une horloge sonna dix heures : c'était le moment où ils avaient coutume de se quitter.
— Voilà dix heures, lui dit-il.
Melchior prit son chapeau et revint tristement vers madame de Frémery.
— Adieu, madame... lui dit-il.
— Vous m'en voulez?
— Oh! non... mais je souffre...
Amélie ne répondit pas. Elle tendit la main à Melchior :
— A demain ! lui dit-elle.
11 s'inclina pour baiser sa main... elle y sentit une larme...
— Melchior, lui dit-elle d'une voix tremblante, vous m'en voulez?...
— Non, sur mon âme, mais je souffre.. . je souffre beaucoup... Amélie tenait la main de Melchior, elle l'attira doucement vers
elle : leurs cœurs s'appuyèrent un moment l'un contre l'autre, et elle s'enfuit. Melchior s'éloigna. Madame de Frémery remonta rapidement dans sa chambre. Elle n'eût osé paraître devant personne après ce qu'elle venait de faire. La route par laquelle devait passer Melchior passait sous les fenêtres de sa chambre. Elle les entr'ouvritet voulut le voir passer à travers les lames penchées de sa persienne. Il n'y avait pas de lumière dans la chambre; elle ne pouvait être trahie. Bientôt elle entendit son pas... il arriva jusque sous sa fenêtre... elle respirait à peine... il s'arrêta... elle fut heureuse... Il resta un moment immobile à contempler la croisée. 11 portait à sa boutonnière une fleur rare qu'elle lui avait donnée; il l'en ôta, elle ne sut ce qu'il en voulait faire... Melchior recula jusque de l'autre côté de la route... s'élança avec la légèreté d'un écureuil. Amélie le vit accourir; un cri lui échappa, et elle ne savait encore ce que Melchior voulait faire qu'elle vit qu il avait atteint jusqu'au balcon. 11 y restait suspendu d'une main, tandis que de l'autre il (glissait la fleur entre les lames de la per-
sienne. Amélie n'osait respirer... elle eût voulu le remercier, mais elle craignait qu'un mot, qu'un mouvement ne lui fit perdre l'équilibre : elle resta immobile et muette. Vu moment après Melchior sauta légèrement sur le sol, et, après avoir jeté tin dernier regard sur la fenêtre, il allait s'éloigner... La fenêtre s'ouvrit :
— Merci... merci... lui dit-elle en lui montrant la fleur qu'elle \ enait de ramasser.
— Vous étiez là?
— Oui.
— Oh! rendez-la-moi maintenant !
— Oh! non, je l'aime !
— Eh bien ! donnez-m'en une autre...
Elle entendit monter.
— On vient ; fuyez.
— Sans rien?
— Tenez, s'écria-t-elle.
Et elle lui jeta un cordon de ses cheveux auquel pendait une petite croix qu'elle tenait de sa mère. Melchior le reçut et disparut. Elle resta à la fenêtre. On entra.
— Je ne savais pas ce qu'était devenue madame, dit la chambrière en entrant.
Amélie ne répondit pas.
— Madame veut-elle se reposer ?
— Oui, fit Amélie.
Elle déposa sa précieuse fleur sur la cheminée et se livra aux soins de sa femme de chambre, sans la quitter de l'œil. Il lui fallut se coucher : elle n'osa prendre sa fleur, mais elle ne la perdit pas de vue. La chambrière tourna, retourna, et dix fois, en rangeant sur la cheminée, elle poussa cette fleur précieuse... Enfin, elle finit par la prendre... Amélie crut qu'elle allait l'emporter... Elle demanda un mouchoir... La chambrière donna le mouchoir sans quitter la fleur.
— Faites-moi un verre d'eau sucrée, dit Amélie.
Il fallut quitter la fleur pour obéir... La chambrière apporta bientôt le verre d'eau.
— Maintenant, laissez-moi.
La chambrière retourna vers la table où elle avait déposé les chiffons et la fleur qu'elle voulait emporter.
— Mais, mon Dieu! dit Amélie, laissez tout cela... Laissez, \ousdis-je... vous n'en finissez jamais.
La camériste s'éloigna. A peine la porte était-elle fermée, à peine le bruit des pas de la chambrière s'était-il éteint dans le long couloir qui précédait la chambre de madame de Frémery, qu'Amélie s'était levée; elle l'avait emportée triomphalement dans son lit, elle la tenait appuyée sur son cœur, elle la couvrait de baisers. Ah ! madame! Que cette fleur ainsi emportée, ainsi caressée, était une grande faute ! Melchior l'ignorait... Mais vous, lorsque vous vous endormîtes le sourire aux lèvres, avec cette fleur cachée dans votre sein, vous saviez qu'il n'y avait plus entre vous et Melchior que l'honneur pour vous défendre. Ah! oui, c'était une grande faute!