INCERTITUDE
Tel fut cet entretien, où d'une part madame de Frémery apportait la ferme résolution de montrer à M. de Lesly qu'elle ne le considérait que comme un galant homme auquel elle s'adressait sans crainte, où de l'autre Melchior commençait à découvrir les traces d'une intrigue qui devait mettre à jamais toutes ses espérances au néant. On y avait parlé beaucoup d'intérêt, mais on y avait surtout parlé d'amour ; on l'avait condamné au silence, on l'avait réduit à n'être qu'une amitié dévouée ; on avait pris de très-excellentes résolutions ; on avait fait des serments de prudence, de sagesse, de résignation : folie qui prouvait parfaitement que c'étaient là des cœurs honnêtes et de bonne foi, des cœurs qui ne savaient encore rien de l'amour! Peut-être s'étonnera -t-on que j'applique ces réflexions à Lesly aussi bien qu'à madame de Frémery? Que celle-ci, dira-t-on, qui ignorait encore que nulle femme ne se laisse dire impunément qu'elle est aimée, que nulle femme n'éprouve la joie de cet amour sans éprouver le désir de lui céder, qu'il arrive une heure où une femme, si chaste qu'elle soit, a autant de peine à se défendre contre elle-même que contre les transports de son amant; que madame de Frémery ignorât tout cela et qu'elle se crût assez forte pour aimer, pour être aimée, et pour rester cependant innocente, cela se conçoit. Mais Melchior de Lesly, un jeune homme qui avait eu des succès assez éclatants pour que les femmes tinssent à honneur d'aLtirer son attention, Lesly qui avait pris et quitté plus d'une liaison avec la facilité d'un homme sans cœur ; que ce jeune homme enfin jurât de bonne foi qu'il aimerait en frère avec l'amour d'un amant, cela n'est pas croyable, et assurément il mentait.
Hé bien ! non, Lesly ne mentait pas; car il en était à sa première, et sincère, et véritable passion. La tendresse, l'admiration, le culte, le respect que lui avait inspiré Amélie, ressemblait si peu
à ce qu'il avait éprouvé jusque-là, qu'il ne pouvait s'imaginer qu'un pareil amour pût le conduire aux mêmes désirs que lui avaient donnés ses fantaisies passées. Hélas ! le noble enfant , et qu'on nous pardonne ce mot, il est juste. .. le noble enfant ne savait pas que l'amour a cela de divin et de misérable qu'il veut tout de la femme aimée : son âme, son corps, sa pensée, ses veilles, ses rêves, tout son être. Rien ne le satisfait, tant qu'il peut obtenir quelque chose de plus que ce qu'il a rêvé. L'amour est comme tous les conquérants : il détruit, ilravage, il abîme ; repos, honneur, considération, fortune, il foule tout aux pieds pour arriver; il fait tout cela ou il n'est pas de l'amour. Demandez-le plutôt aux femmes expérimentées ! Qu'elles vous disent ce qu'elles pensent de l'homme qui respecte leur repos, qui reculent devant le malheur qu'il peut leur apporter : elles vous diront qu'il n'aime pas.
Quoi qu'il en soit, Melchior partit heureux de cet entretien. Amélie était heureuse aussi. En le voyant s'éloigner, elle avait bien au fond de l'âme quelque regret de ce qu'elle avait dit, mais elle était si heureuse de l'avoir dit à un homme qui était incapable d'en abuser, que le remords parlait à peine assez haut pour qu'on reconnût sa voix.
Cependant Melchior avait rejoint le médecin, qui, sur son instruction, se rendit à son tour près d'Amélie. C'était le désespoir qui l'avait rendue malade ; l'espérance l'avait guérie. 11 prescrivit encore quelques calmants et annonça qu'il allait rejoindre Melchior qui l'attendait dans le château de son père. Madame de Frémery était bien plus avancée qu'elle ne pensait dans son amour pour Melchior. En effet, elle fit alors ce qu'elle n'eût jamais osé , ou plutôt ce qu'elle n'eût jamais pensé à faire quelques jours auparavant. Elle s'informa près du médecin de la cause de son rendezvous avec Melchior. Elle le fît d'un ton fort indifférent (curieuse ? elle jouait déjà la comédie). Le docteur , comme on a pu ie voir, aimait assez à faire et à raconter des histoires. Il répéta à madame de Frémery ce qui s'était dit entre lui et M. de Lesly sur la femme voilée, près de laquelle il avait été appelé. Amélie l'écoutait avec l'intérêt apparent qu'une si étrange histoire pouvait inspirer à tout indifférent ; mais au fond de l'âme elle se demandait comment et pourquoi Melchior pouvait être mêlé à cette rencontre. Déjà elle se disait que Melchior avait aimé avant de la connaître, que cet amour avait été heureux, qu'il avait eu des dangers et des
mystères. Elle se demandait si cet enfant perdu et retrouvé n'appartenait pas à Melchior, et si l'amour froid et glacé qu'elle lui avait voué pourrait remplacer dans son cœur l'amour qui avait couru de si grands périls, osé de pareils malheurs. Oh ! les femmes, les honnêtes femmes surtout, vont vite dans leur cœur. Il n'y a que les coquettes qui savent, après expérience, que l'amour de l'homme, à rencontre de toutes les choses vivantes de ce monde, se nourrit encore plus de ce qu'on lui refuse que de ce qu'on lui donne. Le docteur quitta bientôt Amélie et la laissa sous l'impression d'un sentiment de jalousie rétrospective tout à fait inouï et nouveau pour elle. En effet, madame de Frémery avait connu l'une des passions de son mari, elle l'avait vue dans toute son ardeur, dans toute sa folie : c'était l'amour qu'Eugène avait eu pour la belle madame Gantel, la femme du père d'Amélie. Elle avait été témoin des douleurs et des transports d'Eugène, et, depuis qu'elle était devenue la femme de l'amant de sa belle-mère pour sauver l'honneur de son père, jamais elle n'avait éprouvé la moindre jalousie de ce passé si complètement donné à une autre. Elle pensait encore à Melchior, lorsqu'on lui annonça une visite, celle de son propre médecin. Il entra d'un air assez mécontent, examina madame de Frémery et lui dit brusquement :
— Pardieu ! ce n'était pas la peine de me faire faire huit lieues pour un petit mal de nerfs ou une autre indisposition féminine qui vous a prise par hasard.
— D'abord, docteur, ce n'est pas moi qui vous ai envoyé chercher -, et, lorsque mes gens ont été vous trouver, j'étais dans un état assez fâcheux pour qu'un de vos confrères ait trouvé que des accidents graves eussent pu s'ensuivre si j'étais restée sans secours jusqu'à l'heure où vous arrivez. ..
— Ah! fît M. B*** en fronçant le sourcil, le docteur Morel est donc venu, comme on me l'avait dit?
— Vous m'apprenez son nom, monsieur; mais je croyais que - saviez qu'il était venu lorsque vous avez cru devoir rester
le mou mari pour soigner sa blessure?
— Quoi! fit M. B***, vous savez...
— Que mon mari s'est battu... qu'il a été blessé...
— Et vous ne m'en demandez pas plus de nouvelles que ça ?
— Veuillez observer, monsieur, que vous êtes entré pour m'accuser, et je n'ai pas eu le temps de me justifier...
— On ne se justifie pas, madame, et on demande des nouvelles de son mari.
— Veuillez donc m'en donner. . . reprit madame de Frémery d'un ton sec et glacé.
Le docteur la regarda. Elle était pâle d'indignation.
— Allons, voyons, qu'est-ce que c'est? s'écria-t-il, voilà que vous pâlissez... Eh bien! il va bien!... très-bien... une égratignure... un cœur de poulet... Il s'est évanoui à la vue de son sang, et il a recommencé toutes les fois que je lui ai approché ma lancette du bras... Ah! pardieu! il a bien fait de se faire magistrat... Ce n'est pas qu'il manque de courage... mais la vue du sang lui fait un effet horrible... c'est nerveux ! et maintenant il va à ravir... Et vous, mon enfant... vous?
— Je suis tout à fait guérie, reprit madame de Frémery d'un ton glacé, grâce aux bons soins du docteur Morel... Je n'ai pas eu à m'évanouir parce qu'on m'a saignée, car, en ce moment, j'avais le délire.
— Et... reprit M. B***, qui fut très-blessé d'avoir fait à madame de Frémery des avances si froidement repoussées... et le docteur Morel vous a guérie ainsi en vingt-quatre heures ?...
— Vous voyez, monsieur...
— Hum ! fit M. B***, il était probablement accompagné d'un confrère plus habile que lui pour le traitement des femmes. . .
A cette insulte, qu'Amélie ne pouvait pas se refuser à comprendre, elle attacha un regard si indigné et si méprisant sur le docteur que celui-ci baissa la tête et rougit. . .
— Docteur, lui dit madame de Frémery, on m'a calomniée près de mon mari, on m'a calomniée... je le sais... on a même été plus loin ; on a osé fabriquer contre moi des preuves qui pourraient me compromettre gravement... Cependant, monsieur, je ne veux pas me justifier vis-à-vis de lui, et encore moins vis-à-vis de vous. Je sais d'où partent ces calomnies... je sais quelle voix a parlé... je sais quelle personne l'a fait parler; j'avoue que j'aurais cru mon mari incapable d'asseoir un soupçon sur de pareilles autorités, s'il n'avait été dans la position de ceux qui, ayant des torts graves à se reprocher, en cherchent aux autres pour pouvoir s'excuser.
— Quoi! reprit le docteur, vous pensez que votre mari?...
— Monsieur, reprit madame de Frémery, je n'accuse pas sur des dénonciations de laquais •. j'accuse sur des faits certains.
— Quelqu'un, laquais ou marquis, dit amèrement le docteur, v us les a cependant dénoncés...
— J'ai tout appris, monsieur, sans que personne ait cherché à m'instruire.
— C'est impossible!...
— Cela est!... Et maintenant, docteur, si vous voulez bien me servir de protecteur jusqu'à Paris, je serai bientôt près de mon mari.
— Je suis venu précisément pour vous empêcher de faire cette démarche.
— Et qui peut m'empêcher d'aller près de mon mari?
— Parce que... dit le docteur... parce qu'il n'est pas en disposition de vous voir...
— Et pourquoi?
— Parce que ces prétendus torts dont vous ne voulez pas vous justifier, il y croit peut-être, et que, si les vôtres n'excusent pas les siens, les siens n'excusent pas les vôtres...
— Les miens! dit madame de Frémery... voudriez-vous me les apprendre ?
— Mais.. . ce mouchoir donné à M. de Lesly.. . celte nuit passée hors de chez vous...
— Ah ça... dit Amélie avec hauteur... oubliez-vous que vous êtes chez moi... et que c'est à moi que vous parlez ?
— Non, madame... reprit M. B***, je ne l'oublie pas; mais souvenez-vous, de votre côté, que c'est un vieil ami de votre père qui vous parle ainsi... souvenez-vous que c'est au nom de votre mari que je vous parle...
— Je suis folle assurément... ce n'est pas vous qui me parlez de ce ton... Voyons, docteur, qu'y a-t-il?...
Madame de Frémery s'arrêta tout à coup et s'écria :
— Mais c'est une comédie, monsieur, une indigne comédie !... car, j'y pense maintenant, M. de Frémery avait reçu cette dénonciation quand il s'est battu, et il serait allé prendre pour témoin M. de Lesly! Mais tout cela est un mensonge, ou bien, que devrais-je penser de M. de Frémery?...
Le docteur se mordit les lèvres en détournant la têt'1.
— En vérité, continua Amélie, vous venez de me dire un mol que je ne comprends plus dans votre bouche... Vous êtes le vieux camarade de mon père, avez-vous dit? Mais mon père était l'honneur, la loyauté, la franchise en personne, et je vous ai connu
ces sentiments. Quel rôle vous a-t-on donc imposé? Avec quelle mission venez-vous ici?
Le docteur B*** hésita un moment, puis il dit :
— Eh bien, je viens avec une très-vilaine mission... celle de vous arracher par la menace un secret auquel votre mari fait semblant de croire...
— Pourquoi donc alors s'adresser à M. de Lesly?
— Je vous avoue, ma chère enfant, que je n'y comprends rien... que je n'y avais pas pensé, et que c'est votre observation qui commence à m'avertir que je joue ici un rôle de dupe...
— Pardon, docteur, reprit Amélie ; mais connaissez-vous la position de mon mari?...
— Je vous ai dit qu'elle était excellente... un peu de fièvre... trop cependant pour une pareille blessure... Ce qui m'a fait croire qu'il était réellement agité par d'autres motifs... par des peines morales, et j'avoue que je ne lui en connais pas d'autres que celles que vous pouvez lui causer...
— Mais ne me parliez-vous pas tout à l'heure des torts qu'il pouvait avoir?...
— Quels torts?
— Ne disiez-vous pas que, si les miens n'excusaient pas les siens, les siens non plus ne pouvaient justifier les miens?
— Je répondais dans le sens de votre phrase... voilà toui... D'ailleurs ses torts, et je comprends que vous les trouviez énormes, c'est de vous laisser trop souvent seule, c'est de vous négliger pour le soin de ses affaires et de son ambition, c'est d'avoir une autre passion que vous. Ah ! l'ambition est une maîtresse exigeante!...
— Mais si cette maîtresse, au lieu d'avoir un nom général, avait un nom propre; si, au lieu d'être un personnage allégorique, c'était une femme... jeune... belle... riche et puissante!...
— Que me dites-vous là?... s'écria le docteur.
— Connaissez-vous la marquise de Favières? dit madame de Frémery.
— Comment, si je la connais!... mais j'ai vu Eugène dix fois avec elle!... et vous pensez que c'est...
. Amélie fit un signe de tête aflîrmatif.
— Impossible! ma chère... impossible!... Mais si le marquis se doutait que de Frémery ose regarder sa femme, il le tuerait en un quart d'heure. .. 11 a déjà laissé pour mort un certain de vos amis,
un Lucien Deville, qui s'était permis de lui faire les yeux doux... C'est impossible, vous dis-je!
— Comment se fait-il que vous ignoriez ce dont tout Paris est informé ?
— Mais j'y pense, fit le docteur, M. de Favières a accepté, il y a trois mois, une mission diplomatique... c'est possible, c'est possible...
— Et c'est pour cacher ses torts que M. de Frémery m'en suppose...
— Peut-être, fit le docteur... mais, en ce cas même, je ne vois pas quelle peut être la raison qui a poussé de Frémery à demander à M. de Lesly son assistance dans une affaire pareille.
Madame tie Frémery réfléchit longtemps, et peu à peu sa ligure s'altéra; soit qu'elle découvrit le vrai sens de la conduite de sou mari, soit qu'elle se laissât aller à son ressentiment et qu'elle supposât à sa conduite des motifs révoltants, elle s'écria tout à coup :
— Non, je ne veux pas savoir ce qui le pousse... Il me suffit du témoignage de mon innocence... J'attendrai la décision de M. dé Frémery.
— Mais, lui dit le docteur B..., retournez-vous près de lui?
— Cela dépendra de ce que vous m'écrirez, quand vous l'aurez revu.
La sauté d'Amélie n'exigeait plus de soins assidus de la part de son médecin. Il retourna à Paris et laissa Amélie seule dans sa maison... Quant au médecin amené par Lesly et qui s'était éloigné avec lui, il nu réparul plus.
M ol'sii..
Deux jours se passèrent sans que madame de Frémery entendît parler de Melcliior. Après ce qu'il lui avait dit, après ce qu'elle lui avait dit surtout, elle ne sut comment s'expliquer cette absence. C'était une injure sans nom, si Lesly se tenait éloigné volontaire-
28i i.OM'i;SMii.\ GÉNÉRALE.
ment; s'il y était forcé, ce ne pouvait être que par un mol if bien puissant et bien cruel à la fois. Amélie ne savait que penser, mais le doute où elle était plongée amena à sa suite de tristes réflexions sur l'entraînement auquel elle s'était laissée aller. Elle se sentit coupable, et crutvoir, dans l'indifférence de Lesly, lechâtimentde la faute qu'elle avait commise. Ces réflexions la plongèrent dans une tristesse morne, désespérée, et à laquelle elle n'essayait pas de s'arracher. En ce moment elle avait tourné ses pensées du côté de son mari, mais une lettre qu'elle reçut de lui arrêta cet élan. La lettre était convenable, et les expressions affectaient même une tendresse empressée. Mais la conclusion de la lettre démentait tout cela; et, d'ailleurs, les expressions du cœur ne se remplacent pas. Un homme comme Eugène, habitué à faire parler la fausse indignation du magistrat orateur, pouvait aisément trouver des phrases où l'amour parût avoir un langage passionné. Mais de là à la véritable émotion, à celle qui se communique aisément de celui qui l'éprouve à celui à qui elle s'adresse, il y a un abîme, un abîme que le véritable amour comble avec un mot, avec une réticence, avec ce je ne sais quoi qui n'a pas de nom, mais qui fait la croyance d'un côté parce que la sincérité a parlé de l'autre. En définitive, Amélie fut attristée par cette lettre et blessée par la conclusion. Pour toutes sortes de raisons qui n'étaient pas même spécieuses, Eugène priait sa femme de ne pas venir à Paris. Il ne fallait pas, disait-il, que le secret de son duel fût ébruité. Sa blessure était assez légère pour qu'il pût nier cette rencontre. L'absence d'Amélie en cette circonstance devenait une preuve en faveur de ce mensonge : « Je ne me suis point battu en duel, devait dire Eugène, je n'ai point été blessé, car, s'il en eût été autrement, assurément ma femme serait accourue près de moi...» etc., etc.. Ce fut un nouveau chagrin pour madame de Frémery, qui se sentit plus seule, plus abandonnée que jamais. Mais ce chagrin n'eut pas cette violence qui fait qu'une femme se révolte et prend une décision; c'était un abattement, une fatigue sans émotion, sans le désir d'une autre sensation que celle qu'on éprouve. C'est à ces heures de lassitude que le cœur ne se donne pas, mais se laisse ravir; c'est en de pareils moments qu'une femme ferme quelquefois les yeux pour ne pas voir où on l'entraîne parce qu'elle n'a plus le courage de résister. Frémery avait demandé une réponse à Amélie ; mais tel était l'état de prostration où elle se trouvait, qu'elle lui répondit comme lui-même lui avait écrit, avec une
affectation maladroite de sentiments tendres. Elle n'articula pas un des griefs nombreux qu'elle avait dans le cœur. Il eût fallu les prouver, les discuter ; elle ne s'en trouvait plus capable, et elle garda le silence. Cependant madame de Frémery ne put méconnaître qu'elle n'agissait pas comme elle le devait. C'était lassitude, fatigue, avons-nous dit; c'était autre chose encore, c'était indifférence. Les torts de son mari ne l'irritaient plus. Le désespoir a de la force, et c'était bien plus encore... c'était le remords... elle avait perdu le droit d'être sévère. Amélie obéissait à tous ces sen timents sans les reconnaître parfaitement.
Un jour entier se passa encore sans que rien vint l'avertir que sa vie intéressât personne autour d'elle. A la fatigue morale qu'elle éprouvaiL s'ajouta le dégoût de tout ce qu'elle avait aimé... Dessin, lecture, musique, soins de maison, tout lui paraissait insupportable. « A quoi bon se disait-elle? » mot terrible qui dit plus que tout autre le vide de l'âme et son aspiration à être occupée! Madame de Frémery, triste, inoccupée, indolente, s'était traînée jusqu'au pavillon où elle avait coutume d'attendre son mari. Pourquoi à cet endroit? parce qu'il était là... Rien ne l'y appelait, rien ne l'y ramenait, ni espoir, ni désir, ni même le besoin cruel d'aller se heurter aux lieux où on aie plus souffert. Elle était si éloignée d'y attendre quelque chose ou quelqu'un, que c'est à peine si elle entendit le bruit d'une voiture qui s'avançait avec rapidité. Par un reste d'habitude curieuse qui finit par être un mouvement machinal du corps plutôt qu'un effet de la volonté, elle tourna la tète et reconnut. Melchior de Lesly et la duchesse de Fosenzac. 11 était trop tard pour feindre de ne pas les avoir aperçus... Elle salua, et son salut lui fut rendu par la duchesse avec un air de contentement qu'Amélie n'avait jamais vu sur son visage. Quant à Melchior, il s'inclina sans regarder, et l'œil perçant de la femme qui examine celui qu'elle aime le vit rougir. La voilure passa, et elle put alors voir sur le devant un bel enfant endormi sur les genoux d'une chambrière. Quel était cet enfant?... cet enfant qui revenait après l'absence de Melchior et en même temps que lui? Ce qu'elle avait pensé d'après le dire du médecin, cette liaison antérieure, cet enfant perdu et tout à coup retrouvé, tout ce qui n'avait été qu'une supposition, devint tout à coup pour elle une certitude. Mais la crainte que lui avait inspirée ce petit roman qu'elle s'était fait à elle-même, fit place à un autre sentiment; elle ne se demanda plus si l'amour, qu'elle pouvait offrir à
286 CONFESSION GENEKALE.
Melchior, supporterait la comparaison avec celui qu'il avajt dû inspirer à la femme qui lui avait donné un pareil gage de tendresse; elle se sentit humiliée, trahie. On l'avait abandonnée après les plus solennelles promesses ; on l'avait laissée seule après son aveu, et pourquoi? pour s'occuper des souvenirs vivants d'une passion éteinte. Et qui pouvait dire qu'elle était éteinte? Peut-êlre Melchior venait-il de la rallumer dans quelque touchante entrevue, sur le berceau où dormait ce fruit adoré de ses amours? Pour la première fois de sa vie, Amélie éprouva une colère cruelle, terrible , implacable; jamajs elle n'avait tant haï qu'elle haïssait Melchior de Lesly à ce moment. Elle n'hésita pas, elle se décida à partir sur l'heure. Elle voulait à tout prix montrer à Melchior qu'elle ne voulait plus le voir. Elle quitta le pavillon pour rentrer chez elle et donner les ordres nécessaires. Elle traversait son parc, lorsqu'elle vit Melchiorvenir à sa rencontre. Elle eût voulu l'éviter, mais c'eût été dire trop bien qu'elle craignait sa rencontre; elle le laissa approcher.
— Madame, lui dit Melchior avec un gracieux empressement, j'espère que j'ai de bonnes nouvelles à apprendre de votre santé ; car, ainsi que le malheur, un bonheur ne doit pas venir sans un autre, et j'ai de bonnes nouvelles à vous annoncer.
— Vous avez raison, répondit froidement Amélie, ma santé va à merveille. La solitude m'a guérie de tout ce que j'éprouvais de fâcheux.
Melchior ne put se méprendre au ton dont furent prononcées ces paroles; il resta un moment interdit, mais il espéra que e qu'il avait à dire ferait cesser cette colère dont il soupçonnait la cause. Il continua :
— J'ai vu M. de Frémery, madame; on l'avait calomnié... Cette prétendue passion pour madame de Favières n'était que beaucoup d'ambition mêlée de très-peu d'amour.
— Je sais cela, dit madame de Frémery.
— Et quant à cette gêne dont je vous avais parlé.. .
— C'est encore une calomnie, je le sais, dit madame de Frémery d'un ton si blessant que Melchior la regarda fixement.
Amélie soutint ce regard sans se déconcerter et continua :
— Je vous remercie de vos bons soins, qui, j'en suis sûre, n'ont pas peu contribué à ramener M. de Frémery à ses devoirs.
— Je lui ai fait entendre la voix de l'honneur, repartit Melchior avec dignité.
CONFESSJOPJ GENERALE. 287
— Et vous lui avez sans doute fait comprendre les dangers d'une liaison coupable ?
Cette phrase avait été dite d'une voix stridente et saccadée.
— C'était mon devoir, dit Melchior, et je pensais que c'était votre désir.
— Et vous pouviez l'édifier à ce sujet mieux que personne.
— Moi? dit Melchior au comble de l'étonnement.
Amélie, irritée de n'avoir pu se soustraire à l'entretien de Melchior, était arrivée à cet état d'exaspération où les femmes oublient toute leur prudence habituelle pour rendre un peu du mal qu'elles éprouvent. Elle repartit :
— Une femme mariée comme madame de Favières, qui s'expose à être forcée de cacher la naissance d'un enfant...
— Que dites-vous ? dit Melchior en pâlissant.
— Je sais que l'enfant perdu peut se retrouver, et que son père parti..
— Madame ! s'écria tout à coup Melchior, M. de Frémery est un lâche!
— Monsieur, fit madame de Frémery avec toute la hauteur d'un noble cœur qui entend insulter son nom dans la personne d'un autre...
— Madame, M. de Frémery est le maître d'un secret qu'il m'a juré sur l'honneur de garder toujours, et vis-à-vis de qui que ce fût. Ce secret, il vous l'a dit.
— Et moi, je vous jure sur l'honneur que M. de Frémery ne m'a rien dit à ce sujet.
— Mais qui donc a menti à sa parole?... Madame Cantel?... Elle n'oserait plus...
Il s'arrêta, leva les yeux au ciel avec désespoir et s'écria :
— Ma pauvre sœur, ils la tueront !...
Amélie resta anéantie... Ce mot avait été un de ces traits de lumière qui éclairent d'un jour resplendissant les ténèbres où l'on s'égare... La tristesse de madame de Fosenzac, son départ, son retour, cet air de joie qu'elle portait sur son visage, tout était expliqué.
— Votre sœur, dit madame de Frémery, votre sœur!...
— Ne le saviez-vous pas? dit Melchior, frappé à son tour de la surprise d'Amélie.
— Je l'ignorais, je vous le jure...
— Ah ! iil Melchior avec désespoir... et c'est moi qui le premier ai laissé échapper un secret...
— Qui mourra dans mon sein, dit tendrement Amélie... je vous le jure, je ne sais rien, je n'ai rien appris, vous ne m'avez rien dit...
— Mais, reprit Melchior, qui ne pouvait s'arracher à la pensée de ce qui venait d'être dit, si vous ne saviez rien, pourquoi ces paroles, pourquoi ces allusions à un événement... ?
Amélie rougit. . .
— Ne me le demandez pas... c'est une folie... une niaiserie.. .
— Non, Amélie, dit tristement Melchior, aucune de vos paroles ne peut être pour moi une niaiserie, une folie... Que votre bonté revienne sur un premier mouvement de colère, je le crois, car vous êtes généreuse... vous ne voulez pas blâmer ma sœur devant moi... mais vous vous êtes exprimée avec trop de vivacité, trop d'amertume pour ne pas savoir quelque chose, pour ne pas croire qu'il y a eu dans ce malheur des circonstances fatales... et qui vous ont fait porter contre ma sœur... un jugement...
— Je vous l'ai dit, et vous pouvez en être assuré, je ne pensais pas à elle.
— A qui pensiez-vous donc ?
— Que vous importe, mon Dieul Ne suis-je pas assez malheureuse pour que vous me pardonniez un mouvement d'impalience?...
— Mais contre qui?... Ah! pardonnez mon insistance... mais tout ce qui touche à cette déplorable histoire m'épouvante... Vous ne savez pas quel ange de bonté Léonie a été pour moi; vous ne savez pas que, pour la sauver, je viens de faire un acte bien étrange. Cet enfant, pour qu'il reste près d'elle et pour que cependant il n'excite la curiosité de personne, je l'ai reconnu, il passera pour m'appartenir.
— C'est étrange en effet ! dit Amélie.
— Eh bien ! dit Melchior, si tant de précautions n'ont pas encore fermé toutes les issues par où ce secret peut s'échapper, jugez si je dois craindre... car enfin... vous aviez des doutes... des soupçons... contre ma sœur...
— Ce n'était pas contre elle, je vous l'ai dit.
— Mais contre qui ?
— Contre vous.
— (loutre moi?... Mais saviez-vous donc déjà la fable que nous avions inventée?
— Eh! non, fit Amélie avec une tristesse impatiente, je ne savais rien... mais j'avais cru... je m'étais imaginé que c'était... car je savais votre entretien. avec le docteur Morel... j'ai pensé que vous étiez reparti pour retrouver cet enfant... j'ai cru. .. tenez, je vous dis que j'ai été folle!
— Et c'est pour cela que tout à l'heure vous m'avez accueilli avec cette froideur?...
— Ah! cela m'a fait bien du mal... fit Amélie sans répondre.
— Et pourquoi? dit Melchior, qui depuis un instant l'écoutait dans un ravissement inexprimable...
— C'est que je suis jalouse, dit Amélie avec un long soupir.
— Jalouse ? dit Melchior en lui prenant la main.
Amélie s'arrêta, le regarda longtemps ; ses yeux rayonnaient d amour; elle ne se détourna pas de lui , mais elle se laissa gagner à sa tristesse et lui dit avec un doux reproche :
— Vous n'êtes pas bon-., vous me torturez le cœur... et parce que je vous dis... ce que je ne devrais pas vous dire... vous êtes heureux... Tenez, c'est mal, je vous en veux.
— Nemedeviez-vous pas cela pour la douleur que vous m'avez faite quand je suis arrivé ?
— Vous oubliez, dit tristement Amélie, qu'il y a trois grands jours que je suis seule ici.
— Ne saviez-vous pas que je m'occupais de vous ?
— Et de votre sœur ?
— M'en voulez-vous de l'aimer?
— Ah ! reprit Amélie en souriant, je ne suis pas jalouse à ce point-là.
Oh! l'imprudente ! qui déjà jouait avec son amour, qui en parlait comme d'une chose qu'elle ne se cachait plus à elle-même !
— Monsieur de Frémery ne vous a-t-il pas écrit ?
— Oui.
— Il m'a tenu sa promesse.
— Vous l'avez donc vu?
— C'est la première chose que je vous ai dite.
— C'est vrai.
Elle l'avait oublié. Ah ! M. de Frémery avait tenu bien peu de place dans cet entretien où il ne devait être question que de lui. Cependant on daigna s'en occuper. Melchior raconta avec la rete-
nue la plus modeste les conseils qu'il avait fait entendre à M. de Frémery.
— Mais sa fortune est-elle aussi gravement compromise que vous me l'avez fait entendre?
— Les atteintes portées à la considération sont seules dangereuses, dit Lesly, parce que seules elles sont irréparables. Quant aux atteintes portées à la fortune, un homme les a bientôt effacées, surtout quand il a des amis prêts à l'aider dans ses bonnes résolutions.
Amélie comprit Melchior, et, dans un premier mouvement de reconnaissance, elle lui dit :
— Ah! merci, monsieur, merci!... vous êtes un noble cœur... je le savais...
La suite de cet entretien n'eut aucune de ces paroles imprudentes qui font avancer l'amour, mais le danger ne fut pas moins grand. Amélie et Melchior s'entretinrent des affaires de M. de Frémery, comme on s'entretient des affaires d'un ami commun. Ils étaient déjà d'un côté, et lui de l'autre ; ils s'entendaient pour son honneur et pour son bonheur, mais iis s'entendaient en dehors de lui.