ASSEMBLEE DE FAMILLE
Noël avait fait la ieclure de ce nouveau manuscrit, et il était retombé dans la plus profonde perplexité au sujet de sa position personnelle et des rapports qu'il avait avec ses nouveaux amis, lorsqu'il vit rentrer à la fois Valvins, Deville et Fabien.
— Eh bien! lui dit Valvins, as-tu lu tous les manuscrits que nous t'avons confiés ?
— Tous.
— Qu'en as-tu conclu ?
— Que vous avez tous été voués à des malheurs exceptionnels, et je comprends la colère qu'ils ont dû vous donner contre l'humanité entière.
— Tu penses donc que nous avons raison de nous venger? dit Deville en examinant attentivement Noël.
Celui-ci se tut un moment, et, après s'être recueilli, il leur dit :
— Je ne veux juger la conduite d'aucun de vous, je ne veux ni la condamner, car vous avez beaucoup souffert, ni l'absoudre, car c'est vous qui le plus souvent avez été la cause première de tous vos malheurs.
— Quelqu'un de nous trois, dit Fabien, est-il coupable du crime de sa naissance, et ne sommes-nous pas autorisés à tenir enfin le serment de la Confession Générale, et de révéler au monde Jes turpitudes des hypocrites qui le trompent?
— Est-ce là véiïlahlement le but de votre association? leur dit Noël. Est-ce dans une société pareille; que vous avez voulu me faire entrer ?
— Sans doute, dit Valvins d'un ton gfiâ
— Ah ! s'il en est ainsi, dit vivement NCfël, je refuse... Ya\ cuvons donc pas pensé que les premières de toutes ces femmes que vous auriez à déshonorer seraient vos mères?
— Crois-tu qu'elles méritent beaucoup de pitié? dit Fabien.
— La tienne, à toi, lui dit Noël, méritait plus : c'étaient ton respect et ton admiration.
Fabien baissa la tête.
— Mais que penses-tu de la comtesse de Ghastenex ? dit De\ il h • .
— Sais-tu donc qu'elle soit ta mère?
— Le comte de Varneuil me l'a affirmé.
— Eh bien, dit Noël, s'il en est ainsi, âs-tu calculé ce qu'a pu lui coûter de douleur la conduite de son mari, qui, si j'en crois l'histoire de madame de Kadicoff, était un misérable vendu à la fortune que pouvait lui apporter une bonne alliance? Sais-tu comment elle a succombé? abandonnée par son mari qui avait fui à l'étranger, en face d'un homme qui peut-être a obtenu par la menace ce qu'on refusa't à ses prières. La tête de madame de ChasleDex n'était-elle pas à la merci du premier misérable qui oserait la dénoncer, et M. d'Àssimbret n'a-t-il pas montré qu'il était capable de tout ?
Valvins et Deville se regardèrent d'un air surpris et cependant satisfait, puis Valvins ajouta :
— Mais la princesse de Kadicoff, qu'en dis-tu ?
— Je ne juge pas les sentiments qui peuvent naître dans un pays basé sur l'esclavage des hommes. Les passions excessives de celui qui commande me semblent aussi naturelles que la bassesse de celui qui obéit, surtout quand on est, Comme ta mère, dans ce monde moyen où il y a un maître et des esclaves. Oublies-tu d'ailleurs que, dans ce pays où le souverain fait, pour ainsi dire, la loi morale aussi bien que la loi politique, le trône appartenait, quand la princesse est née, à une des femmes le plus honteusement dépravées, et penses-tu que lorsque les philosophes du dix-huitième siècle s'agenouillaient devant le génie de Catherine II, une femme sans expérience, comme était alors la princesse de Kadicoff, n'ait pas pu se dire que ce qui n'arrêtait pas l'admirât ion des plus grands esprits du monde n'était peut-être que préjugé dont un esprit supérieur de\ait s'affranchir?
— Voilà, dit Deville, un jugement avec lequel on peut absoudre tous les crimes.
— Pardon, fit .Noël, je ne juge pas, je ne \eux pas juger... Vous
m'en faites dire plus que je ne voulais... Et certes il est possible que, si nous entamions la discussion, je fusse parfaitement battu logiquement par tous ; mais il y a en moi quelque chose de plus fort que la logique, qui se révolte à la pensée de voir un fils traîner au pilori le nom de sa mère, quoi qu'elle ait fait, quelle qu'elle soit... Quant à moi... je le jure devant Dieu qui a recueilli la mienne... je me croirais digne de tous les opprobres si jamais je jetais le moindre soupçon sur elle, alors même qu'elle serait plus coupable que ne l'ont été vos mères.
— Mais du moins, dit Deville, ta mère t'a aimé, soigné, élevé.
— Donc, si les vôtres eussent été bonnes pour vous, vous les excuseriez ?
— Sans doute.
— Alors, il faut que je vous le dise, vous seriez des fils reconnaissants, mais vous ne seriez pas d'honnêtes gens.
— Qu'est-ce à dire?
— Que, si ce que vous avez juré de faire est juste, ce n'est pas pour quelques soins reçus que vous devez vous détourner de votre but. Mais si au contraire c'est un acte abominable que de cracher :-ur la renommée de sa mère, l'abandon où elles vous ont laissés ne peut jamais justifier cet acte et le rendre honorable. Je vous le répète, messieurs, ne comptez pas sur moi pour vous aider dans de pareilles révélations... Non, reprit Noël en levant les yeux au ciel et avec une véritable exaltation, je ne m'associerai jamais à un tel crime, et, pour ma part, j'aimerais mieux ignorer toute m i \ie ce qui a forcé ma mère à vivre séparée de son mari qu'apprendre quelque chose qui pût flétrir sa mémoire devant le monde, mais jamais dans mon cœur.
Valvins parut consulter du regard ses deux amis; puis, comme s'il eût recueilli leur avis dans ce muet interrogatoire, il dit à Noël :
— En ce cas, tu feras bien peut-être de ne pas lire le manuscrit qu'elle t'a confié en mourant.
— Pensez -vous donc qu'elle soit coupable? dit Noël avec une vive indignation, où perçait cependant une douloureuse anxiété.
— Non pas coupable, reprit vivement Valvins, mais malheureuse peut-être... comme...
— 11 suffit, dit vivement Noël, j'ai reçu de ma mère une mission sacrée, je ne mentirai pas à sa dernière volonté.
— Soit, dil Valvins; en ce cas. tu n'as plus qu'à prier chacun
de ceu\ qui doivent écouler la lecture de ce manuscrit de venir te rejoindre, car je te préviens qu'aucun d'eux n'est disposé à te servir d'appui ou de conseil dans la vie que tu vas commencer.
— Je m'en passerai, dit Noël... Mais vous-mêmes, quelle détermination avez- vous prise ?
— Tu peux nous la dicter, répondit Valvins. Lorsque tu auras lu ce manuscrit, tu prendras un parti, et ce que tu feras, nous le ferons.
— Mais ces quatre hommes viendront-ils? dit Noël.
— Ils viendront.
— D'où le savez-vous?
— Parce qu'ils nous l'ont promis.
— Et comment avez-vous obtenu cette promesse?
— Par le fléau que Dieu a infligé à ces quatre hommes pour les punir de leur infamie.
— Et quel est ce fléau?
— Pour le comte de Varneuil, dont tu portes le nom, Deville a forcé madame Cantel à faire venir ici le général. Elle a obéi à Deville, et le comte a obéi à madame Cantel, qu'il épouse dans trois mois.
— Quoi ! cette femme remplacera ma mère ?
— Le comte de Varneuil la bien mérité, dit Deville en ricanant.
— Quant à monseigneur l'évêque, notre influence a été non moins directe : je me suis adressé à madame Proserpine, qui a bien voulu ordonner à monseigneur d'Arvilliers de venir, et il \icndra.
— Quoi! madame Dulong, la gouvernante de M. d'Arvilliers...
— C'est cette accorte aubergiste, jadis danseuse, actuellement toute confite en l'évêque, lequel ne voit que par ses yeux, n'enlend que par ses oreilles, ne prêche que par ses lèvres.... Sainte prédications qui ordonnent l'amour du prochain !
Noël sourit avec dédain.
— Et c'est sans doute, ajouta-t-il, Carmélite qui a décidé M. de Gabarrou?
— En qualité de future épouse. Le vieux matelot provençal, devenu baron, épouse l'ex-coulurière de Rennes. Ce n'est pas aussi haut qu'elle avait rêvé, mais c'est beaucoup plus riche.
— Et M. d'Assimbret? lit Noël.
— Deux louis à Cécile en ont fait l'affaire.
— Et quand viennent-ils ?
— Demain.
— A demain, sôit! dit Noël.
— A demain ce qiie nous avons à faire, dit Valvins, et puisses-lu
— Silence! dirent à la fois Deville et Fabien. C'est toi qui nous as poussés à faire le serment qui nous lie ; ce n'est pas parce que la femme qui t'avait trahi s'est repentie, ce n'est pas parce qu'elle t'a rendu l'enfant qu'elle t'avait d'abord soustrait, que tu dois influencer le jugement de Noël.
— Quoi! dit Noël, madame de Fosenzac... Puis, se ravisant tout à coup, il ajouta :
— Je comprends maintenant cet enfant ramené chez M. de Lesly et que Melchior a si généreusement couvert de son nom.... c'est ton fils?...
Valvins répondit par un signe de tête douloureux.
— Et il te faudrait déshonorer la duchesse, n'est-ce pas?
Il lui fit un petit signe d'intelligence amical, comme pour lui aflirmer que, si cela dépendait de lui, il ne le forcerait point à cette horrible extrémité. Mais presque aussitôt Deville, secouant la tête, dit avec ce ton de sarcasme qui le caractérisait :
— Il n'a pas encore lu... il ne sait encore rien...
Cette réflexion fit peur à Noël, mais il n'en témoigna rien. Ses amis le quittèrent. La nuit qu'il passa fut affreuse; vingt fois il lui prit l'envie de déchirer l'enveloppe du manuscrit que sa mer • lui avait confié , mais il n'en était pas encore à se jouer des devoirs sacrés de la conscience parce que personne n'est témoin du crime que l'on commet. Il attendit le lendemain avec un horrible effroi dans le cœur, il attendit l'heure où devaient venir ces hommes parmi lesquels il s'en trouvait un dont il portait le nom.
Enfin, cette heure arriva, et chacun de ces messieurs se présenta. M. de Varneuil avait la tète hauteet l'assurance d'un homme qui se donne le courage de faire une mauvaise action , mais qui sent au fond qu'elle est indigne de lui. Monseigneur d'Arvilliers avait un air tout à fait paterne; il arriva le second et salua M. de Varneuil comme s'il se disait : « Pourquoi suis-je ici, et que peutil s'y passer qui puisse me concerner ? » M. de Gabarrou vint ensuite : c'était la forfanterie grossière et brutale d'un portefaix, plus le suprême et monstrueux contentement de soi qui appartient assez souvent aux minants doués de beauté et qui ne man-
CONFESSION GENERALE. :ii:>
jamais à un goujal provençal enrichi. Il salua l'évêque et le général d'une façon tout amicale et familière qui parut déplaire également à tous les deux. Puis enfin arriva M. le vicomte d'Assimbret. Il paraît que Cécile, qui s'était chargée d'exploiter et de diriger les derniers jours de ce brave gentilhomme, avait veillé avec soin sur lui, car il n'était point ivre et parut propre à Noël, comparativement à l'horrible état de saleté dans lequel il l'avait vu quelques jours auparavant. Toutefois il avait conservé l'air étonné d'un homme à qui sa raison est importune, qui s'épouvante des souvenirs que sa mémoire lui rappelle, et qui se hâterait de les oublier dans le vin s'il en avait la liberté. Du reste, ce danger n'était pas à craindre, car Cécile avait amené son maître jusqu'à la porte et lui avait annoncé qu'elle resterait dans l'antichambre pour le guetter s'il essayait de s'en aller. Lorsque ces quatre hommes furent assemblés dans le petit salon de Noël, il les pria de passer dans une chambre qui n'avait pas été ouverte depuis assez longtemps. Là il les fit asseoir tous les quatre et leur dit :
— Messieurs, vous êtes dans la chambre où est morte ma mère; c'est ici que je veux vous lire le manuscrit qu'elle m'a confié et qui vous concerne tous les quatre.
— Est-ce pour cela que vous m'avez fait venir ? dit le comte de Yarneuil.
— Oui, mon père.
— Votre père? dit le général, je ne le suis pas...
— Vous n'êtes pas mon père? s'écria Noël.
— Non, monsieur. Le misérable que vous voyez devant vous... M. le vicomte d'AssimbretJadismon capitaine, m'a fait épouser sa maîtresse pour la sauver de l'échafaud... .le n'ai jamais voulu rompre ce mariage, par respect pour mon nom. .. Mais si vous cherchez votre père, monsieur, c'est à lui que vous pouvez vous adresser.
Le vicomte regarda les autres personnages... ses souvenirs parurent lui revenir... et montrant Noël du doigt, il dit avec une sorte de ricanement odieux :
— Est-ce que c'est là le fils de la demoiselle du premier, de celle que je tai fait épouser, Pierre?
Le soldat, devenu comte et général, ne permettait pas à son ancien capitaine ce ton de familiarité, et il répondit assez brusquement :
— Oui, misérable idiot, c'est là le fils de cette fille perdue, et lt^ vôtre sans doute.
:i!i: CONFESSION GENERALE.
— Un moment, s'écria M. d'AmssibreL. .. je pense que monseigneur d'Arvilliers doit passer avant moi... car...
L'évêque lit un signe d'indignation, pendant que Gabarrou, se dandinant sur sa chaise, s'écria avec son gros ricanement :
— Mais si c'est l'affaire du Champ -des-Batailles à Toulon, il me semble que je dois y être pour quelque chose.
Noël demeura confondu en entendant toutes ces infâmes paroles ; il avait trop d'indignation dans le cœur pour pouvoir parler, et en même temps un horrible désespoir s'était emparé de lui. Le général voulut profiter le premier de cet état d'anéantissement, il se leva en disant :
— Adieu, messieurs, je ne sais ni ne veux savoir quelles sont les raisons que peut donner une pareille femme pour mettre cet enfant sous ma protection... Il porte mon nom, je ne veux pas le lui contester... c'est déjà trop... D'ailleurs, il doit être content de l'aumône que je lui ai faite.
— Et à combien se monte cette aumône?
— Vous avez dû la trouver dans la lettre.
— N'importe... veuillez le dire tout haut...
— Quinze mille francs.
— En ce cas, fit Noël, elle me coûtera dix mille francs. Demain je ferai remettre cet argent chez vous. Votre lettre ouverte par moi dans un cabriolet renfermait sans doute cette somme ; mais le cocher, arrêté par ordre de M. de Frémery, ne possédait plus que cinq mille francs... Je jure qu'il n'y avait que cette somme...
— Me croyez-vous capable de mentir ?...
— Non, général... Mais le cocher affirme que la lettre n'enfermait que cinq billets de banque. .. et peut-être Valvins a-t-il raison en affirmant que votre future épouse aura trouvé que vous étiez trop généreux envers un étranger, et aura-t-elle voulu augmenter son douaire de la somme qui m'a été volée.
— Misérable! s'écria le général.
— Pas d'injures, monsieur, dit Noël, et apprêtez-vous à m'entendre.
— Jamais! dirent les quatre hommes en se levant.
— Messieurs, dit Noël, je vous préviens qu'il y a ici, dans le salon à côté, trois hommes prêts à attester que vous avez refusé d'écouter les dernières volontés d'une femme qui, de votre aveu à tous...
Noël s'arrêta, puis reprit avec violence:
— Oh ! misère ! misère !... J'aurais dû suivre le conseil de Valvins et brûler ce manuscrit.
— Faites-le donc, dit M. d'Arvilliers.
— Maintenant il n'est plus temps, fit Noël en brisant l'enveloppe.
— Arrêtez... dit l'évêque, pendant que Noël restait immobile, les yeux fixés sur la suscription de cette étrange missive.
— Sortons, dit le général.
— Restez, dit Noël avec une joie sauvage, et écoutez... Ceci est à votre adresse, messieurs !
Et il continua en élevant la voix :
a A M. d'Arvilliers, évêque de***, à M. le vicomte d'Assimbret, » à M. le baron de Gabarrou, à M. le comte de Varueuil... à vous » qualre, lâches et assassins ! »
A celte terrible apostrophe, tous demeurèrent immobiles... tandis que Noël parcourait des yeux le manuscrit qu'il avait dans les mains.
— Que veut dire cela? s'écria Gabarrou. Est-ce à nous que ce blanc-bec tient ce langage ?
— Partons, partons, ht M. d'Arvilliers.
— Parlez ! Maintenant, dit Noël, vous pouvez ne plus m'écouler... Ce récit ne vous arrivera pas par ma bouche, puisque vous refusez de l'entendre; mais je jure sur la tombe de ma mère que vous le connaîtrez par la voix publique... Je le livrerai à la connaissance du monde, et vous verrez alors quelle estime vous en retirerez !
— De quoi s'agit-il donc ? fit le général en se rasseyant ; nâlez-vous, car il est temps d'en finir avec cette déplorable scène.
— Je suis de l'avis du général, fit l'évêque. Lisez, monsieur, lisez...
— Ça m'est bien égal, reprit le baron de Gabarrou en imitant les autres.
— Pourrai-je m'en aller après cette lecture? reprit M. d'Assimbret.
— Sans doute, dit Gabarrou.
— Eh bien ! lisez donc, monsieur, ûrenl-ils tous les quatre ensemble.
Noël, pâle, tremblant, éperdu, commença la lecture de ce manuscrit.