DÉVOUEMENT FILIAL
Cette lecture dura près d'une heure. Lorsqu'elle fut achevée, les quatre hommes, qui l'avaient écoutée dans un morne silence, restèrent immobiles, la tête basse, n'osant ni regarder Noël ni se regarder entre eux. Noël, de son côté, avait caché sa tête dans ses mains et semblait anéanti. Enfin, M. de Gabarrou se leva le premier, et, reprenant l'insolence éhontée qu'il avait montrée d'abord, s'éloigna en s'écriant du ton des marquis des parades de la foire Saint-Germain :
— Bast !
A peine fut-il sorti que M. d'Assimbret s'élança vers la porte en s'écriant :
— Enfin !
Quant à MM. de Varneuil et d'Arvilliers, ils se levèrent silencieusement et sortirent dans un profond silence. Ni l'un ni l'autre ne purent retrouver leur assurance en passant dans le salon où se
trouvaient à la fois Deville, Valvins et Fabien. Ils passèrent rapidement sans même rendre aux trois jeunes gens le salut muet que ceux-ci leur adressèrent.
Valvins, Deville et Fabien attendirent un moment que Noël vînt leur faire part du résultat de cette étrange épreuve. Après quelques instants d'attente, ils entrèrent dans la chambre où était resté Noël et le trouvèrent dans la même position. Il ne parut pas entendre. Enfin Valvins s'approcha de lui, et, l'appelant doucement, il lui dit :
— Eh bien! Noël, qu'as-lu décidé?
Noël releva la tête et ses amis reculèrent d'effroi en voyant le regard égaré du malheureux ; ils supposèrent que c'était là le paroxisme d'un violent sentiment de désespoir et de colère, et ils lui parlèrent avec douceur. Noël leur répondit par un rire hébété. Valvins l'interrogea avec sollicitude et sur des objets indifférents, afin d'appeler son attention en dehors des idées qui l'avaient si fatalement frappé. Mais Noël ne répondit à aucune de ses questions. Valvins, qui s'était placé à ses côtés, consulta ses amis:
— Il n'y a qu'un moyen, dit Deville, de ramener sa raison, c'est de frapper là où elle a été blessée; si la sensibilité existe encore, elle s'éveillera au nom de sa mère.
A peine Deville eut-il prononcé ces paroles, que Noël tourna brusquement les yeux du côté de Lucien :
— Ma mère... ma mère!... s'écria-t-ih Qui ose l'accuser? qui ose dire qu'elle a été coupable?
— Personne, répondit avec vivacité Valvins.
Noël alors porta rapidement ses regards sur ses amis, les reconnut, et se jeta dans les bras de Valvins en s'écriant avec une douleur terrible :
— Oh ! les lâches ! oh ! les assassins !
Puis il se mit à pleurer. On laissa à sa douleur le temps de se calmer. Lorsqu'il fut revenu à lui, Valvins lui répéta la question qu'il lui avait faite :
— Eh bien ! qu'as-tu décidé?
— Demain... mes amis, je vous le dirai.
— Mais jusque-là?...
— Jusque-là, laissez-moi seul.
Les amis de Noël voulurent insister pour qu'il consentît à leur permettre de rester avec lui ; mais il opposa à leurs désirs une yo-
lonté si ferme et cependant si calme en apparence qu'il fallut bien céder à ses désirs.
Le lendemain, tous trois revinrent de grand matin chez Noël. Ils sonnèrent à sa porte. Personne ne répondit. Alors il leur vint une affreuse appréhension. Ils coururent chez le concierge, qui leur déclara n'avoir pas vu sortir Noël et qui remit en même temps à Valvins quatre lettres, toutes à l'adresse de M. Noël sans que le nom de Varneuil y fût joint. Les trois amis remontèrent après avoir envoyé chercher un commissaire, qui fit forcer la porte. On pénétra dans l'appartement. Noël n'était point dans sa chambre, mais dans la chambre de sa mère. Sur le lit où elle était morte, on le trouva étendu. Il était mort. Sur le réchaud dont il s'était servi pour s'asphyxier, était un manuscrit à moitié brûlé et dont Valvins s'empressa de soustraire les restes aux perquisitions des gens de justice, convaincu que c'était le manuscrit confié par madame de Varneuil à son fils, que celui-ci avait voulu détruire. Sur la table de cette chambre étaient quatre lettres à l'adresse de MM. de Varneuil, de Gabarrou, d'Arvillierset d'Assimbret. Dans le papier qui enveloppait ces quatre lettres étaient écrits ces mots : «Confiées aux soins de Valvins. » Valvins prit les lettres et se chargea de les porter lui-même à ceux à qui elles étaient adressées. Une cinquième lettre à l'adresse de Deville était sur cette table. Lucien se réserva de la lire lorsque les gens appelés pour constater la mort de Noël seraient partis. Quand les trois amis eurent rempli tous les devoirs que leur imposait cette triste circonstance, ils demeurèrent seuls et se consultèrent. Ils cherchèrent d'abord ce qu'ils avaient à faire des lettres adressées à Noël; ils pensèrent que le meilleur parti à prendre serait de les renvoyer à ceux qui les avaient écrites, mais pour cela il fallait savoir de qui venaient ces lettres. 11 eût donc été nécessaire de les ouvrir, et c'est ce qu'aucun d'eux ne se crut permis de faire. En attendant qu'ils prissent une décision à ce sujet, ils résolurent de lire la lettre adressée à Lucien Deville, dans laquelle peut être ils trouveraient quelques volontés au sujet de ce qu'ils devaient faire. Voici cette lettre :
« Mes amis ,
» Je n'ai point à vous dicter votre conduite. Chaque homme a » suffisamment de responsabilité en gardant celle de ses propres » actions. Failos-donc comme vous le jugerez juste. Moi-même
» j"ai hésité un moment entre le serment que j'avais l'ait de ne » jamais révéler un mot qui pût porter atteinte à la renommée » de ma mère et le désir de montrer jusqu'où peut descendre la » turpitude de certains hommes. C'est parce que je ne sais si » j'eusse résisté au besoin de vengeance dont je me suis senti » agité, que j'ai voulu mourir. D'ailleurs, ignorant de la vie » comme je l'étais, j'ai reculé devant ce que j'en ai appris par » vos révélations. A quoi bon vivre pour subir les déceptions et » les tourments que vous avez subis? je ne m'en suis pas senti le » courage. Je vais retrouver ma mère, car je meurs innocent, » comme elle a vécu innocente. Je prie Valvins de faire remettre » à leur adresse les lettres qu'il trouvera sur ma table. Toutefois, » il ne les fera remettre que le lendemain de ma mort et après » s'être assuré qu'aucune lettre ne m'a été adressée à moi-même » par aucun de ceux à qui j'écris. Du reste, quoi que ce soit que » puisse contenir la lettre qui me sera adressée, on enverra la » mienne ; mais Valvins la mettra sous pli, avec ces mots : « Mon- » sieur, je vous envoie la réponse de M. Noël à la lettre que vous » lui avez écrite. »
Le reste de la lettre renfermait des protestations de regret et d'amitié pour ses amis. Mais, soit que ces tristes et derniers adieux eussent été écrits sous l'empire d'une résolution froide et inébranlable, soit que le désespoir eût tué toute sensibilité dans le cœur du malheureux Noël, aucune des dernières paroles qu'il adressait à ses amis n'avait cette empreinte touchante d'un cœur aimant, qui se sépare avec regret de la vie et de ceux qu'il y laisse. Valvins cependant, afin d'accomplir les suprêmes volontés de son ami, ouvrit l'une après l'autre les quatre lettres qui lui avaient été remises pour Noël. Ces lettres étaient précisément signées des mêmes noms auxquels étaient adressées les lettres de Noël. Toutes les quatre, en style différent, et écrites en vertu de la position et du caractère de ceux qui les avaient signées, exprimaient cependant la même pensée et renfermaient les mêmes offres de service ; toutes les quatre, malgré les phrases plus ou moins adroites qu'elles renfermaient, pouvaient se réduire à ceci :
« Monsieur,
« Quelque injuste qu'ait été votre mère à mon égard, je ne » veux pas oublier que vous êtes son fils, et, si mon secours peut
» vous être utile pour votre fortune, vous pouvez y compter. Tou- » tefois, monsieur, je pense que vous êtes convaincu, comme » moi, que le plus grand témoignage de respect et d'affection que » vous puissiez donner à la mémoire de votre mère, c'est de taire » à tout jamais les malheureuses circonstances qu'elle a cru » devoir vous révéler. »
Au moment où Valvins voulut mettre sous enveloppe les lettres adressées par Noël aux quatre personnages qui avaient été appelés à la lecture du manuscrit laissé par madame de Varneuil, il s'aperçut que ces lettres n'étaient point cachetées, et il se crut autorisé à les lire puisqu'il devait y joindre un envoi de sa main. Il fut très-étonné de voir qu'elles ne renfermaient toutes que cette seule phrase :
« Je suis mort, vivez en paix dans votre infamie. »
LYI