I.E CHAMP-DES-BATAILLES
Le 19 décembre 1793, l'armée républicaine entra à Toulon. Le lendemain , un ordre du jour des représentants du peuple enjoignait aux habitants de cette ville de se rendre tous au Ghamp-des- Batailles, hommes et femmes, enfants et vieillards ; il prescrivait, en outre, à chacun de laisser ouvertes toutes les portes de sa maison pour que les patrouilles qui devaient parcourir les rues pussent pénétrer partout et s* assurer que nul ne se tenait caché chQz soi.
Le 21 décembre, donc, toute la population, inquiète et consternée, se dirigea vers la place désignée. Qu'allait-il arriver ? on l'ignorait. Dans le petit nombre de groupes où l'on osait échanger quelques mots à voix basse, on croyait deviner dans cette mesure extraordinaire l'organisation d'un pillage facile et qui n'éprouverait aucune résistance ; on supposait qu'en enlevant tous leurs biens mobiliers aux habitants de Toulon, la république voulait leur faire payer la peçte immense que cette ville avait fait subir à la France en se donnant aux Anglais avec sa marine et ses arsenaux ; on disait que les représentants du peuple avaient préféré ce châtiment aux
exécutions sanglantes dont le pays commençait à se lasser. Ceux qui pensaient ainsi s'attendaient à ne trouver, à leur retour du Champ-des-Batailles, que des maisons vides et dévastées ; et cependant ils marchaient vers le rendez- vous général avec une sorte de résignation satisfaite, car ils s'estimaient heureux de ne pas payer plus cher la trahison de leur ville. D'autres, qui se souvenaient des massacres de Lyon et de ces rapports furieux où Fouché ne parlait pas moins que d'effacer du sol français cette ville entière, d'autpes, dis-J6| en voyant de qi^el châtiment on avait puni une simple Févoke, jugeai^t de celui qu*on pouvait réserver à la rébellion d'une cité qui avait appelé l'étranger dans son sein, et s'imaginaient que tout ce peuple n'était appelé au Champ-des- Batailles que pour y mourir. Parmi ceux-ci les uns croyaient aller au martyre, les autres à l'expiation, mais tous y marchaient avec la même résignation sombre et taciturne, et nul ne pensait à se soustraire à la mort qui l'attendait.
En effet, ce fut un des phénomènes les plus inouïs de cette époque sanglante, que le courage de tous pour mourir et la lâcheté de tous pour se défendre. On conçoit aisément qu'un homme isolé, condamné à mort par la loi, ne tente pas sur l'échafaud une lutte désespérée avec le bourreau , bien que cette lutte ne puisse pas avoir un résultat plus fatal que celui auquel il marche. A côté de l'exécuteur, qui n'est qu'un homme, il y a une force toute-puissante, qui n'est qu'une ombre invisible, mais qui s'appelle la société, et qui tient en sa main ce glaive immense qu'on appelle la loi et qui atteint partout. C'est cette ombre colossale qui frappe le condamné du sentiment de son impuissance et qui lui enlève jusqu'à l'idée de lutter avec un être qu'il est impossible de fuir et de vaincre. Car c'est toute une contrée à franchir ou des millions d'hommes à exterminer. Mais, dans les temps de guerre civile, quand les condamnés sont aussi nombreux que les juges, et les victimes plus fortes que les bourreaux ; quand la consctence du crime n'accable pas le coupable, quand la toute-puissance du bon droit ne soutient pas la rigueur des arrêts, on ne conçoit pas cette obéissance moutonnière des masses qui vont , dans un désespoir muet , tendre au glaive du bourreau une tête qu'avec la moindre résistance elles pourraient sauver. Ce n'est plus alors qu'un sentiment de lâche terreur qui domine ces masses, ou plutôt c'est une défiance et un mépris insurmontables qui isolent tous les individus; chacun s'abandonne lui-même en se croyant abandonné de tous , et, quoi-
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qu'il reste souvent du courage à tous, on ne le melplusen conunun pour se défendre, on le garde pour soi et pour la dignité de sa mort. En de pareilles circonstances, un cri suffirait quelqueftis pour éveiller et réunir toutes les volontés séparées; mais chacun craint ou dédaigne de le pousser, et il arrive que les plus faibles et les plus méchants peuvent exterminer sans danger les plus forts et les plus vertueux. Sans doute la conscience du crime qu'elle avait commis devait peser sur la population de Toulon et ajouter la honte de sa faute à la terreur qui planait alors sur toute la France, pour qu'elle obéît si paisiblement à une mesure aussi exorbitante que celle qui avait été ordonnée par les représentants du peuple. En effet , à l'heure dite , tout le naonde était réuni sur le vaste emplacement du Ghamp-des-Batailles, et bientôt toutes les issues en furent fermées.
Les canons, la gueule tournée vers les prisonniers, menaçaient de leur mitraille le moindre mouvement violent qui se fût manifesté dans cette foule. Des soldats formaient un mur hérissé de baïonnettes et qui semblait prêt à se resserrer sur ces infortunés et à achever l'œuvre de destruction de l'artillerie, lorsque celle-ci aurait assez éclarci les rangs des victimes pour que les coups ne tuassent plus assez d'hommes à la fois. Un silence solennel, une consternation glacée planaient sur celte vaste enceinte. C'est à peine si quelques hommes osaient se regarder et échanger un (lemier adieu dans un muet serrement de mains; c'est à peine si quelques nrères pressaient avec plus d'inquiétude leurs enfants sur leur sein. 11 y avait dans toutes ces âmes une attente morne, hébétée, stupide; on ne pensait plus ni à soi ni aux autres, on ne pensait ni à la vie mortelle qu'on allait perdre ni à la vie étemelle où on allait entrer; on attendait, voilà tout.
Tout à coup un long roulement de taml)ours vint interrompre le silence, et tout à coup aussi cette foule tomba à genoux ; elle fit ainsi d'elle-même son premier pas vers la mort, et ce premier pas fut une prière à Dieu, tant il est vrai que Dieu est la dernière espérance et le dernier recours de l'homme ! C'en était fait, chacun avait accepté son sort : le canon n'avait qu'à gronder, la mitraille n'avait qu'à passer comme un sanglant bûcheron à travers cette forêt humaine, tous seraient tombés à leur place, et peut-être aucune clameur, aucun cri de désespoir ne fût venu se mêler au retentissement de l'artillerie. Mais aucun bruit, si ce n'est le murmure de dix mille bouches qui priaient, ne suivit le roulement des
tambours, et quelques hommes, s*étanl hasardés à lever les yeux pour voir quel obstacle retardait la mort, aperçurent une troupe d'hommes pénétrant dans le Champ-des-Batailles par une des issues : c'étaient un assez grand nombre de matelots portant chacun une longue perche à la main, au haut de laquelle était attaché un écriteau avec ces mots : Patriotes du Thémistogle. Le Thémistocle était le seul vaiseau qui ne se fût point rendu aux Anglais, et voici quelle récompense les représentants du peuple avaient imaginé d'offrir à cette noble fidélité. Tous les marins de ce vaisseau entrèrent danscette foule quis'élait relevée à leur aspect ; chacun d'eux, armé de sa perche et accompagné de deux soldats, se mit à la parcourir, lentement; de temps à autre il s'arrêtait, désignait du doigt un individu quel qu'il fût, et il lui suffisait de dire : « Voici un traître ! » pour que cet individu fût immédiatement entraîné hors du Champ- des-Batailles et fusillé à l'instant même. Il n'y eut pas d'autres informations, d'autres procès, d'autres condamnations. Jamais le boucher ne marqua avec plus d'autorité le bétail qu'il fait conduire à l'abattoir. Combien périrent ce jour-là comme traîtres à la patrie parce que leur visage paraissait suspect à ces hommes qui ne les connaissaient pas I combien d'autres expièrent par la mort le tort d'être connus de l'un de ces hommes ! combien enfin durent mourir parce que chacun de ces juges, voulant avoir ses victimes comme les autres, fit tuer les premiers qu'il rencontrait pour ne pas se donner la peine d'aller plus loin ! Mais ceux qui envoyèrent le plus de victimes à cet holocauste public furent les hommes qui avaient des ressentiments particuliers ; ceux-là , on les reconnaissait à l'activité et à l'inquiétude de leurs recherches. Us allaient à travers la foule, écartant les indifférents, se levant sur la pointe des pieds pour découvrir de plus loin les proies qu'ils s'étaient promises ; tout à coup on les entendait s'écrier d'un ton triomphant : a Celui-là, celui-là ! » puis, lorsque la victime choisie passait à côté d'eux, -ils avaient soin de lui dire pourquoi ils la tuaient, et plus le motif était misérable, plus ils s'en vanlaient avec une vanité féroce.
Cependant, parmi ces hommes qui poursuivaient leur vengeance à la trace, on pouvait en remarquer un qui avait plusieurs fois parcouru le Champ-des-Batailles dans tous les sens sans avoir encore marqué une seule tête pour la mort. Ce n'était pas générosité, ce n'était pas indifférence, car on voyait, à l'ardente perquisition de ses regards et à la déception furieuse qu'ils exprimaient, qm cet
CONFESSION GÉNÉUALL. li
homme n'avait pas rencontré la proie qu'il s'était réservée. Quelquefois, lorsqu'il avait traversé un groupe nombreux où il croyait la reconnaître , et qu'il s'apercevait de son erreur, il jetait sur tous ceux qui l'entouraient des regards où il semblait dire qu'il avait soif de se venger sur eux de l'inutilité de ses recherches ; mais la haine qui le guidait lui tenait sans doute trop au coeur pour que le sang de vingt victimes pût remplacer celui qu'il voulait répandre, car il reprenait sa course avec une nouvelle ardeur et recommençait avec rage ses actives investigations.
Cependant le jour avançait , toutes les vengeances semblaient épuisées ; déjà les patriotes du Thémistocle, réunis en un coin du Champ-des-Batailles, annonçaient par leur inactivité qu'ils croyaient avoir largement accompli leur tâche de mort. Quelques-uns, attardés, errant dans la foule, s'en revenaient les yeux baissés et ne cherchaient même plus à reconnaître les victimes qu'ils avaient pu oublier. Les représentants du peuple, qui présidaient à cette sanglante cérémonie , allaient ordonner qu'un nouveau roulement annonçât à tous que l'heure de cette effroyable justice était passée, lorsque le matelot dont nous avons parlé s'arrêta tout à coup devant une jeune ûlle qui, la tête inclinée sur la poitrine, le regard fixé à terre, semblait être restée étrangère aux horreurs et aux dangers de cette scène. A son aspect le matelot tressaillit d'une joie funeste, et, levant lentement la main vers cette jeune fille, il la désigna à un soldat en lui disant d'une voix sourde : « La voilai » A ce mot la jeune fille releva la tête , et, sans porter les yeux sur l'homme qui avait parlé, elle sembla chercher autour d'elle à qui cette désignation pouvait s'adresser. Cette indifférence et cet étonnement parurent exciter dans le matelot un furieux mouvement de rage, car il s'élança vers la jeune fille, et, la jetant avec violence aux soldats qui attendaient , il s'écria : u C'est elle, c'est celle-là! » Alors elle regarda en face l'homme qui l'envoyait ainsi à la mort, et, à travers l'épouvante qui la saisit tout à coup, on put hre de nouveau l'étonnement qu'elle éprouvait elle- même de sa proscription. A une époque où mourir était la chance de tous les jours, tuer n'était qu'une pitoyable satisfaction pour la vengeance si la mort qu'elle infligeait n'était assaisonnée de quelque circonstance particulière qui la rendît terrible à ceux qu'elle frappait. Sans doute le matelot fut désappointé du peu d!effet que produisit sa condamnation, et sans doute il supposa que sa victime comprendrait mieux l'horreur de son sort en connaissant la main qui le lui fai-
sait, car il se posa devant elle en se croisant les bras et lui dit : - — Je suis Jean Mirot.
— Jean Mirot, répéta la jeune fille avec la même expression de surprise ; Jean Mirot ! redit-elle en semblant chercher ce nom dans sf^s souvenirs. Puis elle secoua lentement la tête comme quelqu'un qui ne l'y avait pas retrouvé. La colère du matelot sembla s'accroître, et il allait se porter à quelque violence contre Tinfortiinée, lorsqu'un soldat l'arrêta en lui disant :
— Prenez garde, vous vous trompez peut-être î
Jean Mirot fit un pas en arrière pour mieux mesurer du regard Taudacieux qui s'opposait à sa volonté, et répondit en serrant les poings :
— Je te dis, moi, que c'est elle !
— Qui, elle ? repartit le soldat en posant la crosse de son fusil n terre, comme un homme décidé à vider la contestation qui s'élevait, avant de conduire cette femme à la mort.
— Elle, mademoiselle du Premic de Kerolan.
— C'est moi, en effet, dit la jeune fille.
— Tu vois bien 1 repartit le matelot en s'adressant au soldat. Allons, emmène-la, et qu'elle soit fusillée comme les autres!
La première parole du soldat n'avait point été un acte formel de résistance et d'opposition; il n'avait pas pensé qu'on pût soustraire h la mort une personne quelconque désignée par un patriote du Thémistocle, Il avait craint seulement que celui-ci ne se trompât, et il l'en avait averti ; mais, du moment que la plus légère discussion se fut engagée sur l'exécution de cette volonté homicide, tout re qu'elle avait d'arbitraire et d'horrible apparut aux yeux de l'exécuteur, et il répondit résolument:
— Et pourquoi la fusiller?
— Parce que je le veux, parce que je suis Jean Mirot, patriote du Thémistocle.
La foule s'était amassée autour de ces hommes et soutenait de ses murmures approbateurs la résistance du soldat, lorsqu'à côté de lui apparut un autre matelot du Thémistocle, qui demanda d'un ton assez insouciant ce qui se passait.
— Il se passe, répondit Jean Mirot en désignant le soldat, que voilà un traître qui refuse d'exécuter ce que je dis et qui ne veut pas emmener cette aristocrate avec les autres.
— Ah ! fit le nouveau matelot en regardant mademoiselle du Premic, elle est jolie, l'aristocrate, et le soldatn'a pas mauvais goût.
Etl parlant ainsi, il releva le mfehlon de la jeune fille, tourna autour d'elle pour l'examiner à son aise, et ajouta :
— Je la sauverais bien, moi, sî felle voulait.
— Ni toi, ni lui, ni personne au monde! s'écria Jean en s'avançant une fois encore vers mademoiselle du Premic.
— Tu crois cela? dit le second matelot en se posant en fece de lui.
— J'en suis siir, répondit Jean.
Ces deux hommes se mesurèrent du regard, et 1^'on put voir que la lutte qui allait s'engager entre eux serait soutenue des deut parts avec acharnement. Il y avait dans leur attitude l'expression d'une haine depuis longtemps jurée, et on voyait que t'étaient en eux deux forces rivales qui n'avaient attendu qu'une occasion de se mesurer. La foule alors se prit à les considérer.
Jean Mirot pouvait avoir une quarantaine d'anbées, il était court; ses membres épais et charnus attestaiehl une grande forcé physique, et son visage plat et carré, son front bas et abruti, ses cheveux d'un blond rougeâtre, lui prêtaient Un air de férocité stupide. Quant à son adversaire, c'était un homme de vingt-quatre ans tout au plus, d'une taille élevée ; ses membres grêles étaient cependant assez musculeux pour faire croire que sa force ne le céderait pas à celle de Mirot. Les traits de son visage étaient d'une grande pureté, et ses cheveux d'un noir de corbeau ombrageaient un front vaste et d'un beau dessin. Les mêmes habitudes avaient produit des effets bien différents chez ces deux hommes ; l'usage excessif du vin et de l'eau-de-vie avait empourpré leé joues rebondies du premier matelot et répandu une pâleur livide sur le visage avachi du second. L'un était vêtu avec l'exacte propreté du matelot obéissant, l'autre affectait une espèce d'élégance flétrie. Ainsi Jean Mirot portait à son cou une cravate de couleur, soigneusement nouée, tandis que l'autre laissait flotter sur sa poitrine un mauvais mouchoir de soie passée, attaché avec uilë épingle d'argent. Tous deux avaient des boucles d'oreilles; mais celles de Mirot étaient d'or et fort étroites, tandis que celles de sbil adversaire pendaient jusque sur ses épaules, tout enjolivées d'ancres en sautoir, enfermées dans un vaste cercle d'argent. C'était d'un côté le type du matelot bas-breton dans toute la force de sa nature brute, c'était de Tautre côté le type du matelot provençal dans tout le développement de sa nature corrompue. De ces deux hommes, l'un était vieux et l'autre jeune, Tun était laid et l'autre beau, Tùn
avait un courage froid et silencieux, l'autre une témérité exaltée et vantarde; ils étaientnés tous deux sur la rive de deux mers rivale?, dans les populations qui se disputent la prééminence du courage et de rhabileté maritimes ; ils avaient toutes les raisons du monde de se haïr, aussi se haïssaient-ils cordialement.
Or donc, à ce mot : « J'en suis sûr, » prononcé par Jean Mirot, le matelot provençal avait étendu les deux bras de chaque côté comme pour écarter la foule et faire un champ plus vaste à la lutte qui allait s'engager, puis il avait répondu en secouant la tête d'un air railleur :
— Hé bien ! moi, j'en doute.
— C'est ce que nous allons voir, dit Jean Mirot.
11 défit froidement sa cravate, la ploya avec soin et la mit dans Tune des poches de son pantalon. Il ôta sa veste et la confia à des personnes qui l'entouraient, puis il serra sa ceinture et se posta à quelques pas du Provençal. Mais, avant de l'attaquer il lui dit assez tranquillement :
— Tu es bien décidé, Nicolas Gabarrou, tu veux sauver l'aristocrate? •
Le Provençal regarda mademoiselle du Premic par-dessus l'épaule, tandis qu'il relevait ses manches en sifflotant du bout des lèvres.
— Ce n'est pas pour l'aristocrate, ce que j'en fais, crois-moi, c'est pour avoir l'occasion de t'écumer un œil, si c'est possible.
, — Ce n'est que pour ça? dit Jean en appuyant ses poings fermés sur sa hanche. Il réfléchit un moment, et, tendant la main à Nicolas, il reprit :
— Hé bien! tope là, je suis à toi dans cinq minutes ; aussitôt qu'on aura fait son compte à mademoiselle du Premic, je te jure, foi de matelot breton, que nous nous exterminerons jusqu'à ce qu'il y en ait un qui ne puisse plus remuer.
Nicolas sembla hésiter; mais, s'étant retourné pour considérer la jeune fille qui faisait l'objet de ce débat, il la vit jeter sur lui un regard plein de terreur et de prière, et il répondit ea se dandinant d'un air avantageux et en passant ses doigts dans ses grands cheveux noirs :
— Ma foi non, je ne veux pas.
— Hé bien donc, à qui l'aura ! s'écria Jean avec un sourd rugissement.
Et, avant que Nicolas eût pu se mettre en défense, il se précipita
CONFESSION génêualij:.
sur lui en lui lançant un de ces coups de tête dont usent avec tant d'adresse les paysans, bas-bretons, et qui eût enfoncé la poitrine du Provençal s*il Tavait rencontrée. Mais, au moment où Jean l'attaquait si traîtreusement, le soldat, qui le premier avait pris la défense de mademoiselle du Premic, écarta vivement Gabarrou, et Mirot, ne rencontrant pas Tobstacle contre lequel il s'était lancé avec tant de violence, alla tomber quelques pas plus loin, au milieu des rires et des huées de tout le monde. Le Provençal, voyant son ennemi se relever, se jeta à son tour sur lui, et alors commença une lutte afTreuse entre ces deux hommes. La foule, en se resserrant autour d'eux, en avait séparé le soldat et la jeune fille, et celui-ci en profita pour lui dire :
. — Échappez-vous!
Elle s'éloigna aussitôt en passant rapidement à travers les groupes qui s'épaississaient peu à peu vers cette partie du Champdes-Batailles. Presque aussitôt se fit entendre le roulement -du tambour qui rappelait les patriotes du Thémistocle, Les deux matelots se séparèrent tout couverts de boue, sanglants et défigurés. Jean Mirot regarda autour de lui, et, n'apercevant pas sa victime, il se tourna vers le soldat et lui dit :
— Toi, au moins, tu payeras pour elle.
— Ne crains rien, l'ami, repartit Nicolas; tu m'as empêché d'être défoncé comme une vieille barrique, et je ne te laisserai pas raccourcir par cette lâche canaille.
— Hé bien ! dit Jean Mirot en se dirigeant du côté où se trouvaient les représentants du peuple, c'est ce que nous verrons.
Nicolas le suivit à quelque distance en l'accompagnant de menaces et d'injures, et en réparant le désordre de sa toilette. Le soldat, qui venait de comprendre qu'il avait risqué sa tête pour sauver celle d'une femme qu'il ne connaissait pas, regagna tristement le rang d'où il était sorti pour assister la justice du patriote Jean Mirot.
iO CONFESSION GÉNÉRALE.