LE SERGENT
Le soir même de ce jour, les représentants du peuple, Albitte, Salicetti et Barras, étaient enfermés pour aviser aux mesures ultérieures quils avaient à prendre pour la réorganisation de la ville, lorsqu'on leur annonça qu'un des patriotes du ThémistocU demandait instamment à les voir. Quoique l'autorité de sang dont on avait investi ces hommes fût expirée depuis plusieurs heures, les représentants reçurent sur-le-champ celui qui s'annonçait sous un titre si redoutable. Jean Mirot fut introduit devant les trois conventionnels, et il leur avait à peine expliqué comment un soldat avait refusé de conduire à la mort une victime désignée par lui, qu'on annonça un second patriote du ThémistocU, et Nicolas Gabarrou parut à son tour. Comme il l'avait promis, il venait défendre !e soldat qui avait sauvé mademoiselle du Premic. Il expliqua aux représentants du peuple le reste de la scène, et ceux-ci furent fort embarrassés de donner satisfaction aux prétentions de ces deux ^ands citoyens ; cependant Barras finit par trouver un moyen terme qui devait les mettre tous deux d'accord, et, s'adressant d'abord à Jean, il lui dit :
— Citoyen patriote, ta vertu civique sera récompensée; tu obtiendras la mort de celle que tu as proscrite. Tâche de la découvrir dans la ville, et l'aristocrate sera immédiatement exécutée.
Puis, se tournant vers Nicolas, il continua ainsi :
— Quant à toi, brave citoyen, tu auras aussi ta récompense. Le soldat qui a désobéi à Jean Mirot mérite la mort : nous accordons sa vie à ta puissante protection.
Après cette décision, les représentants du peuple mirent à la porte les deux vaillants patriotes, et ceux-ci se retirèrent, l'un assez mécontent qu'on lui eut abandonné une victime qu'il ne savait plus où retourner, l'autre assez peu satisfait d'avoir obtenu une grâce dont il ne se souciait gu^re. Cependant aucun des deux
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ne voulut avoir Tair de se croire vaincu par Tautre, et Jean Mirot dit en s* éloignant à Nicolas Gabarrou :
— C'est égal, la demoiselle y passera malgré toi.
— C'est égal, répondit celui-ci, le soldat n'y passera pas malgré toi non plus.
Deux jours après la scène que nous venons de racotiter, et sur le Champ-des-Balaiîles encore, eut lieu la revue du bataillon auquel appartenait le soldat qui s'était opposé à la volonté de Jean Mirot. Pendant ces deux jours, ce soldat n'avait point quitté la caserne, et, se fiant à son peu d'importance, ilavait espéré échapper à la vengeance du patriote Mirot. Gabarrou, qui n'avait qu'une bonne action à accomplir, ne s'était pas donné la peine de chercher le soldat pour lui apprendre qu'il avait obtenu l'oubli de sa faute de la générosité des représentants du peuple ; mais le Bas-Bretoii n'avait pas négligé sa vengeance comme le Provençal sa bonne action, et, après avoir inutilement parcouru toute la ville dans l'espoir de découvrir mademoiselle de Kerolan , 11 se décida à aller à la recherche du soldat , imaginant qu'il se serait informé de la demeure de sa protégée. Pour cela, il s'était établi sur le Champdes-Batailles, et s'appfochant le plus près possible de la ligne des troupes, il l'avait suivie dans toute sa longueur sans pouvoir y découvrir celui qu'il cherchait. Il n'en avait pas été de môme du soldat : il n'était pas depuis cinq minutes sur leChamp-des-Batailles, qu'il avait reconnu le matelot et qu'il avait deviné le motif de sa présence. A la manière dont celui-ci passait devant les rangs, le soldat comprit que Jean Mirot n'était là que pour le découvrir, et il supposa que ce ne pouvait être que pour le dénoncer et l'envoyer à la mort. II se dissimula donc le mieux qu'il put derrière ses camarades, et il se crut sauvé lorsque le Bas-Breton eut parcouru deux fois toute la ligne sans paraître l'avoir aperçu. Cependant Mirot ne s'éloigna point et se porta à un des angles de la place, dans l'espérance sans doute d'être plus heureux au moment du défilé des troupes. Un moment après, parut l'état-itiajor avec les représentants du peuple; ils parcoururent tous les rangs, et le malheureux soldat se sentit pris d'un effroi mortel lorsqu'il aperçut le commandant du bataillon qui le désigna du bout de son épée au représentant Barras. Celui-ci se contenta de faire un petit signe affirmatîf, et la revue continua. L'état-mâjor revint ensuite se placer au centré de la place, et un papier fut rêmjs h l'un dés représentants. On battit aux champs. Un nom fut appelé : C^étalt
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celui de Pierre Varneuil. Ce nom, parti de l'état-major; fut répété par le commandant du bataillon, puis par le capitaine de la compagnie à laquelle appartenait notre soldat. Personne ne répondit, mais on entendit la voix d'un gros sergent qui se mit à crier :
— Hé ! Pierre Varneuil, tu n'entends pas? c'est toi qu'on appelle. Et tout aussitôt le sergent poussa de sa main vigoureuse le soldat
tremblant hors des rangs. Pierre Varneuil, car tel était le nom de celui qui le premier avait voulu sauver mademoisselle du Premic, Pierre Varneuil, le visage pâle et le pas mal assuré, s'avança lentement du côté de l'état-major et en jetant des regards épouvantés sur Jean Mirot, qui témoignait par ses gestes l'avoir reconnu. Arrivé en présence de Barras, il baissa la tête, s'imaginant qu'il allait entendre prononcer son arrêt de mort. Ce fut alors que le représentant du peuple lui dit :
— Pierre Varneuil, la république française une et indivisible, voulant récompenser ceux de ses enfants qui l'ont bravement et patriotiquement servie, te nomme sergent de la compagnie à laquelle tu appartiens. Je te remets les insignes de ce grade en son nom.
Pierre Varneuil avait relevé la tête à ces paroles, et il regardait Barras d'un air si slupéfait que le représentant se mit à rire et dit :
— Est-ce que ce garçon est devenu imbécile?
Le commandant du bataillon s'empressa de répondre qu'il n'avait pas cette timidité dans le combat et qu'il était sans doute saisi d'une crainte patriotique h la vue des personnages devant lesquels il avait été appelé. Sur un signe de son commandant, Pierre tendit machinalement la main, reçut ses galons de sergent et regagna lentement son rang, non sans avoir jeté un coup d'œil furtif du côté où se tenait le matelot bas-breton.
11 paraît que Pierre avait bien mérité le grade qu'on venait de lui donner, car il fut accueilli par des cris d'enthousiasme au moment où il s'approcha de sa compagnie, et les félicitations les plus sincères ne lui manquèrent pas de la part de ses camarades; mais Pierre y resta insensible, et, lorsqu'il prit le rang que son nouveau grade lui assignait, son regard alla encore chercher le visage de Jean Mirot. En effet, Pierre présentait la singulière réunion du courage du soldat dans ce qu'il y a de plus héroïque et de la pusillanimité civile dans ce qu'il y a de plus honteux. Vingt canons braqués sur lui ne l'eussent pas fait reculer, et l'idée de paraître devant un juge lui faisait perdre la tête. L'aspect de la guillotine Teut
tué. Aussi se sentit-il pris d'une terreur glacée lorsque le matelot lui fit de la main un signe de reconnaissance.
Bientôt le spectacle des nouvelles promotions, qui se proclamaient rapidement, détourna l'attention des soldats qui s'étaient d'abord étonnés de la tristesse et de l'abattement du nouveau sergent ; mais rien ne put triompher de l'effroi qui dominait Varneuil, et cet effroi devint presque de l'idiotisme lorsque le bataillon reprit le chemin de la caserne et que Pierre vit Jean Mirot se placer près de sa compagnie et la suivre de manière à ne pas le perdre de vue. Enfin Pierre crut toucher h la guillotine quand le niatelot, s'étant approché de lui au moment où il franchissait la porte de la caserne, lui dit d'un ton assez grondeur :
— Hé ! sergent, quand vous aurez fini là dedans, revenez un peu par ici, j'ai deux mots à vous dire.
Le bataillon était rentré, les rangs étaient rompus, les soldats remontaient dans leurs chambres pour y déposer leurs armes, et Pierre Varneuil était resté seul au milieu de la grande cour, immo- . bile et tristement appuyé sur son fusil. Son capitaine, un homme de trente ans tout au moins, le considéra quelque temps d'un air d'intérêt, puis s'approcha de lui, et, le touchant sur l'épaule, il lui dit avec gaieté :
— A quoi diable penses-tu donc ?
Le sergent bondit comme si on lui avait donné un coup violent; puis, ayant reconnu son capitaine, il baissa la tête et regarda la porte de la caserne qui était ouverte et sur le seuil de laquelle Jean Mirot était posté. Il fit un pas pour s'éloigner, mais il s'arrêta soudainement et se prit à crier avec un effroi mêlé de colère : •
— Tenez, le voilà, le scélérat, le gueux, le jacobin! Ce que j'ai de mieux à faire, c'est d'aller lui passer ma baïonnette au travers du ventr ; vsillé pour fusillé, j'aime autant l'être pour avoir tué ce buveu: :' nng que pour avoir sauvé cette jeune demoiselle.
— Que . able de galimatias me fais-tu là? repartit le capitaine tout étonné de cette soudaine explosion. Pense à ce que tu dis, et surtout ne crie pas comme un sourd, si tu as quelqu'un à appeler jacobin et buveur de sang.
— C'est que vous ne savez pas, reprit Pierre, ce qui m'est arrivé. Hé bien, je vais tout vous dire, monsieur le vicomte.
— Appelle-moi ton capitaine, tâche d'oublier que je suis le vicomte d'Ambret, et parle plus bas, répondit l'officier avec impatience; est-ce que tu as perdu la tête depuis deux jours?
— Pas encore, mais ça pourrait bien ne pas tarder. Je vous dis que voilà là-bas le scélérat qui m'en veut.
— Et pourquoi t*en veut-il?
— Mais, je vous Tai déjà dit, à cause de la demoiselle du Ghampdes-Ba tailles.
— Quelle demoiselle? tâche de t'expliquer, si tu veux que je comprenne.
— C'est vrai, vous ne savez pas... Voici donc comment cela s'est passé.
Là-dessus le soldat se mit à raconter ce qui lui était arrivé avec Jean Mirot, la rencontre des deux matelots et la menace dont il avait été l'objet. A mesure qu'il avançait dans son récit, le visage de l'officier devenait soucieux et pensif, et Pierre, croyant lire dans cette préoccupation que le capitaine partageait ses craintes, se remit à crier d'un ton désolé :
— Vous voyez bien que je suis un homme mort !
Et une larme brillait déjà dans ses yeux, lorsqu'une voix rauque fit résonner tout à coup la cour de la caserne :
— Oh hé I là-bas, le sergent, avez-vous bientôt fini ? je vais monter en graine pour peu que je reste planté là plus longtemps.
— Vous l'entendez, capitaine? reprit Varneuil, à qui les jambes flageolaient sous lui.
— J'entends, répondit le jeune homme, que cet homme veut te parler. Va voir ce qu'il te veut.
— Il veut me dénoncer, il veut me faire guillotiner.
— Mais s'il avait voulu te dénoncer, ce serait déjà une chose faite.
— Oui, s'il m'avait connu , c'est pour ça que depuis deux jours je ne quittais pas la chambrée. Aujourd'hui, il a bien fallu aller à la revue, et le septembriseur m'y a attendu, et voilà que...
— 11 me semble qu'il n'a pas besoin de toi maintenant pour aller te dénoncer, et que, s'il veut te parler, c'est qu'il n'y pense plus.
— Ah! fit Varneuil, si je savais que ça fût possible, j'irais...
Au moment où Pierre Varneuil se décidait enfin à aller parler au matelot, celui-ci entra dans la cour, s'approcha des deux interlocuteurs, et, s'adressant à l'officier, il lui dit d'un ton assez bourru :
— Dis-moi donc, citoyen capitaine, est-ce que tu ne pourrais pas dire un peu à ton se logent de répondre à ceux qui l'appellent?
A cette interpellation, Tofflcier laissa échapper un vif roouve* ment de dégoût et d'indignation, mais il se contenta de répondre ;
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— Tu connais les devoirs du service, citoyen matelot; ils passent avant tout.
— C'est possible, repartit Jean avec une humeur de dogue mécontent, mais on peut répondre : « J'y vais tout à l'heure . »
— Hé bien, tout à l'heure, dit le capitaine avec hauteur, en faisant signe au matelot de s'éloigner.
Jean Mirot serra les poings et ne bougea pas.
— M'avez-vous entendu ? dit vivement l'officier.
— Je t'ai entendu.
— En ce cas, sortez d'ici I
— Qui m'en fera sortir ?
— Qui? reprit le capitaine avec colère, en portant la main sur la garde de son épée.
— Oui, qui ? repartit Jean ; qui osera porter la main sur un patriote du Thémistocle ?
Le capitaine fit un pas vers l'insolent, mais le sergent, se jetant au-devant de lui, s'écria vivement :
— Prenez garde, monsieur le vicomte 1
— Ah ! vicomte! dit Jean, vous vous traitez de vicomte, c'est bien.
— Allons! toi, repartit Pierre, dont toutes les terreurs semliaient s'être effacées tout d'un coup, allons, toi, défile devant Hîoi; houp 1 plus vite que ça !
— Hein ? fit le matelot.
— Demi-tour à droite, et pas accéléré ; vite,, ou je le sale les reins d'un coup de baïonnette.
— Ah I c'est comme ça? dit Jean. Tu es bien insolent parce que le représentant Barras a donné ta grâce à Gabarrou.
— Hein! fit Pierre à son tour... Le représentant...
— Eh ! ne fais pas l'étonné. Cette caque provençale te l'aura déjà dit ; mais il a dû te dire aussi que, si je retrouvais mademoiselle du Prémic, elle ne m'échapperait pas cette fois-ci.
— Mademoiselle du PremicI s'écria le capitaine, c'est de mademoiselle du Premic qu'il s'agit?
— Est-ce que vous la connaissez, mon officier? s'écria Jean oubliant son rôle de républicain. Ohï tenez, si vous pouvez me la livrer, si vous voulez me dire où elle est... oh! je ne sais pas ce que je vous donnerais pour ce service-là... Excusez la façon dont je vous ai parlé... dites-moi seulement où je trouveraî cette femme, et je vous proclamerai le plus grand patriote de l'armée.
IH CONt^ESSlOiN GÉNÉUALi:.
Le capitaine d'Ambret, qui avait eu le temps de se remettre de la surprise qu'il avait éprouvée pendant que Jean parlait avec volubilité, lui dit avec un air de familiarité amicale :
— Est-ce que c'était pour vous informer d'elle que vous vouliez parler à Varneuil ?
— Oui, mon capitaine ; il doit la connaître, 11 doit savoir où elle est, puisqu'il l'a sauvée.
— Mais, dit Varneuil, je ne l'ai pas sauvée; j'ai dit seulement qu'on ne pouvait pas tuer comme ça une femme §ans savoir... c'est Gabarrou qui a tout fait. . . d'ailleurs je ne sais pas où elle est. ..
— Vrai? fit Jean.
— Vrai ! repartit Pierre, je le jure, tiens, je le jure sur les autels de la patrie.
— Alors, je vas la chercher ailleurs.
— Un moment, dit M. d'Ambret ; peut être qu'à nous trois nous serons plus heureux, car moi aussi je désire beaucoup découvrir la belle Angélique du Premic.
— Ah ! vous savez son nom de baptême ? fit le matelot d'un air soupçonneux.
— Tu vois, citoyen I dit le vicomte en affectant le tutoiement.
— Et vous voulez la retrouver?
— Certainement.
— Pour la sauver, peut-être?
— Tu m'insultes, citoyen ! dit le capitaine.
— A la bonne heure, fit le matelot.
— Comment donc ! repartit le capitaine; mais, du moment que c'est pour la faire raccourcir, je suis comme tout bon patriote.
Pierre ouvrait de grands yeux pendant que le vicomte parlait ainsi, puis il s'écria tout d'un coup :
— Au fait, le capitaine a raison ; je ne sais pas, moi, quelle idée m'a pris de m'inléresser à cette aristocrate, car enfin je suis pour la république, une et indivisible, ou la mort... c'est mon devoir, je lui ai prêté serment et j'y tiendrai.
Le capitaine haussa les épaules et ajouta :
— En ce cas, citoyen matelot, faites-moi le plaisir de monter dans ma chambre avec le sergent, vous nous direz un peu ce que vous savez de mademoiselle du Premic et pourquoi vous lui en voulez tant, et alors nous pourrons combiner nos mesures pour la retrouver.
— C'est ça, dit Jean.
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— Et comme il n'y a rien qui dessèche le gosier comme de causer, reprit le capitaine, sergent, fais-nous monter une demi-douzaine de bouteilles de vin.
— Et une bouteille d*eau-de-vie, dit le matelot.
— Tu aimes mieux Tcau-de-vie ? dit le capitaine.
— Oui, après le vin ça dégrise, repartit Jean.
Le matelot et le capitaine montèrent dans la chambre de celui-ci. Pierre les y rejoignit bientôt avec ses provisions liquides, et, tous trois s'étant attablés autour des bouteilles débouchées, Jean Mirot entama son récit de la façon suivante :