‹ Confession généraleChapitre 15 sur 62 · COMMENTAIRES · texte numérisé non relu

COMMENTAIRES

Arrivé à cet endroit de sa lecture, Valvins s'arrêta pour examiner l'effet qu'elle produisait sur les auditeurs. Noël l'écoulait, il faut le dire, avec plus de curiosité que d'intérêt. Il apprenait bien, à la vérité, que la femme entre les mains de laquelle son père était tombé était une de ces âmes sans pudeur à qui la soif du plaisir peut inspirer les actions les plus honteuses en fait d'amour et d'honneur conjugal ; mais il ne lui semblait pas que jusque-là elle méritât cette épithète de vipère que lui avait appliquée Valvins lorsqu'il l'avait rencontrée aux Tuileries. Enfln il ne se rendait pas un compte exact du mal que cette femme pouvait lui faire à lui-même, car, malgré sa candeur de jeune homme, il sa-

vait très-bien que le libertinage n'est pas toujours une raison de méchanceté. Mais il n'en était pas de même de Fabien. Ce qu'il aimait en Victorine, c'était ce qu'avaient aimé Lucien et Eugène Frémery : c'était la femme, l'âme chaste et pure, le corps amoureux et pudique. Or, ce cœur sec et plein de duplicité, cette beauté qui se livrait grossièrement aux désirs d'un gros bel homme, comme le disait l'histoire qu'il venait d'entendre, tout cela lui répugnait et lui faisait bondir le cœur de colère et de dégoût. D'une part, il ressentait la conviction de la vérité de cette aventure; d'une autre, sa passion la repoussait comme une vile calomnie. Cependant son amitié pour Valvins et Lucien répugnait en môme temps à leur imputer une si basse vengeance, et il flottait dans une cruelle incertitude, lorsque sa passion lui suggéra de considérer ce récit sous un aspect qui pouvait absoudre Victorine sans accuser directement les deux amis.

Quoi qu'on en dise, la passion est admirablement habile à se justifier, et c'est peut-être en cela seulement qu'on peut affirmer qu'elle est aveugle. Car le mal, elle le voit, elle le comprend, aussi bien et mieux que les plus froids ou les plus intéressés ; mais elle le nie, l'excuse, le dénature, pour tromper les autres, et iinit ainsi par se tromper elle-même. Si l'on considérait de quelle manière procèdent d'une part la conviction réelle et de l'autre la passion extravagante, on ne pourrait méconnaître que celle-ci n'aurait pas besoin d'appeler à son aide tant de raisons astucieuses, tant d'arguments irrités, tant de subtilités logiques, si elle n'avait la conscience que de l'existence du mal qu'elle nie. Sur cent amants qui ont une foi- sincère en l'amour de leur maîtresse, il n'y en a pas deux qui ne répondent par le mépris à une calomnie sur son compte. Sur cent amants qui doutent de la fidélité de leur maîtresse, il y en a quatre-vingt-dix-huit qui la défendront de tout leur pouvoir, s'ils rencontrent dans un autre le doute qu'ils portent en euxmêmes. C'est pour cela qu'on se trompe presque toujours quand on veut détourner un homme passionné d'un mauvais amour en lui montrant que celle qui en est l'objet est indigne de l'inspirer. Ils le savent aussi bien que vous, mais ils ont accepté cette indignité en secret, tout bas, en la cachant à tous. Malheur donc aux amis qui, ne pouvant détruire celte passion, la forcent à accepter sa honte, tout haut, au grand jour, devant tousl ils ne font qu'avilir celui qui la subit et ne le corrigent pas.

Celait la faute que commettait Valvins en ce moment : il croyait

pouvoir traiter Tâme folle et passionnée de Fabien comme Lucien Deville avait traité le cœur amoureux d'Eugène, ne s'apercevant pas que celui-ci avait subi directement une hideuse trahison et que Fabien n'en écoutait que le récit. Valvins ne savait pas non plus que, lors même qu'il eût persuadé Fabien de la vérité de tout ce qu'il lui révélait, il ne faisait peut-être que donner un nouvel attrait à cette femme, en ce que la passion espère toujours qu'elle dominera tout, jusqu'aux plus mauvais penchants, et qu'une fois cette idée admise, elle en fait sa vie, son avenir, sa gloire, et lutte pour elle de toutes ses forces. C'est peut-être pour cela que les dévotes aiment tant les libertins.

Cependant Fabien n'en était pas encore là, il n'en était qu'à ce premier degré de la passion qui abonde en subterfuges plus ou moins adroits pour écarter les obstacles qu'on lui présente. Ainsi, lorsque Valvins le regarda comme pour lui demander ce qu'il pensait sérieusement de la femme dont on venait de lui raconter un des exploits, il se prit à dire d'un ton assez léger :

— . Voilà un petit roman fort bien arrangé, et je remercie votre amitié des frais d'imagination qu'elle a faits pour me détourner du précipice vers lequel je marche. .

— Quoi ! lui dit Valvins, tu oses supposer. . .

— Ce n'est pas que je vous en veuille, lui dit Fabien. Vous vous êtes dit en toute conscience : Notre ami Fabien se perd, nous allons lui faire horreur de la femme qu'il aime, et rien n'est plus facile avec un peu de calomnie.

— De la calomnie I reprit Lucien avec un peu de colère et beaucoup de dédain.

— Ho! fit Fabien d'un ton railleur qui cachait mal l'amertume de ses pensées, calomnie sans importance, puisque nous avons juré sur l'honneur que toute confidence faite entre nous sur le compte de qui que ce soit ne sortirait jamais du cercle étroit de notre intimité. Vous y avez admis Monsieur, qui, je le suppose, a fait le même sennent ; il n'en résultera donc qu'une chose, c'esl que je serai désabusé sur le compte de Victorine, et qu'après tout, si personne de nous ne parle de ce que nous venons de nous dire, cela ne pourra lui faire grand mal. Valvins la méprise ; Lucien la déteste ; Monsieur, qui est sans doute tout disposé à accepter vos opinions, la détestera et la méprisera : voilà tout ce qu'il en sera, une honnête femme qui aura trois ennemis ! En vérité, messieurs, ce n'est guère par le temps qui court, et je Testimç bien heureuse*

— Ho! dit Valvins d'un ton tout à fait dégagé et indifférent, c'est ainsi que tu le prends? Soit : n'en parlons plus. Mais, comme il est nécessaire à l'intérêt et probablement à l'honneur de Varneuil qu'il entende la fin de cette histoire, lu peux t'en dispenser, car je suppose qu'elle t'ennuierait beaucoup.

— Comment donc! au contraire, reprit Fabien en ricanant; elle m'amuse infiniment. Je suis charmé de connaître le talent littéraire de mes amis, et ce petit roman ne me paraît pas mal commencé ; je serais curieux de savoir s'il se soutient jusqu'à la fin à la même hauteur d'agréables conceptions.

— Comme il te plaira, dit Valvins, qui jeta un regard à la dérobée sur Lucien, lequel répondit par un sourire ; car tous deux avaient compris combien, malgré son air joué d'indifférence, Fabien avait été blessé, et combien il était avide plus qu'un autre d'entendre la fin de cette aventure.

— Oui vraiment, cela me plaît fort, repartit Fabien, à qui mille récriminations cruelles bouillonnaient dans le cœur, et qui, malgré ses efforts pour se contenir, ne put s'empêcher d'en laisser échapper quelques-unes; oui, cela me plaît fort, ces rôles sont bien posés, et particulièrement celui de notre ami Deville ; c'est tout à fait l'homme supériQur de la comédie, le raisonneur spirituel de Molière, celui qui voit juste au milieu de tous les niais qu'on trompe ou qui se trompent.

— Je te remercie, Fabien, dit Deville d'un ton sérieux, comme s'il croyait sincère le compliment ironique qui venait de lui être adressé; je te remercie, car, en vérité, je n'ai jamais eu d'autre préteatiôn que de n'être pas tout à fait aussi niais que beaucoup de nos amis.

Valvins se prit à sourire, et Fabien repartit avec humeur :

— Hé bien, tu ne continues pas, Valvins?

— M'y voici^ dit celui-ci.

Et, reportant les yeux sur le manuscrit, il ajouta ».

— Nous en sommes restés, je crois, au moment où Amélie rentre dans la maison de son père, et où le jardinier fait, à part lui, une observation peu obligeante pour la fille de son maître : ce qui fait craindre à Eugène qu'il n'ait compromis mademoiselle Gante! .

— C'est cela, dit Deville.

— Or je reprends, fit Valvins.

Et il continua ainsi sa lecture.

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