TROMPÉS
À Taspect de la fille de M. Gantel, Eugène demeura interdit ; à Taspect de M. de Frémery , Amélie poussa un cri et s'arrêta, mais elle ne put contenir ses larmes ni ses sanglots ; et ils ne firent que redoubler, lorsque Eugène , s'étant approché d'elle, lui dit d'une voix tremblante :
— Où allez-vous ainsi, mademoiselle î qu'avez-vous à pleurer? que vous a-t-on fait ?
Et comme elle ne répondait pas, il reprit à voix basse :
— Qu'avez-vous appris ?
— Tout, répondit-elle d'un accent désespéré, je sais tout. — «Tout 1 répéta Eugène d'une voix sourde.
Et Amélie, éclatant alors en larmes, s'écria dans un de ces puissants mouvements de cœur qui disent tant de choses en un mot :
— Ah ! monsieur Eugène, comme elle nous a trompés I
Elle associait ainsi dans un désespoir commun son innocent amour à la passion coupable d'Eugène ; car, dans des tortures de l'âme comme du corps, il s'établit entre ceux qui souffrent une fraternité de douleur qui les met au même niveau.
A ces mots d'Amélie : « Gomme elle nous a trompés! » Eugène répondit de même par une interrogation qui disait tout ce qu'il soupçonnait, sans avoir besoin de ^'expliquer :
— C'est donc vrai ? s'écria-t-il.
— Oui, répondit Amélie.
— Et où sont-ils maintenant? dit-il en s'avançant vers la porte.
— Ils sont avec mon père; ils le trompent aussi... lui, mon père... mon bon et pauvre père qui l'a ramassée dans la misère... qui en a fait sa femme. Ohl la misérable I... Et M. de Graverend, un militaire qui a été le camarade de mon père, de mon père qui l'a reçu comme un fils, et qu'il déshonore I Avouez, monsieur, qu'il est aussi misérable qu'elle.
Elle dit cela à Eugène, oubliant qu'il méritait presque autant que Philippe une pareille injure ; et lui, à son tour, ne pensant pas que Philippe n'avait d'autre tort vis-à-vis d'un rival que d'avoir été plus heureux, s'écria avec violence :
— Oh I celui-là me le payera de sa vie !
— Ah I vous êtes heureux, vous, p'écria Amélie, Vous êtes un homme, vous pouvez vous battre. . . mais moi, il faut que je pleure, que je souffre et que je me taise.
— Et pourquoi vous taire?
— * Pourquoi? dit Amélie, qui, dans le désordre de sa douleur, se laissait aller aux idées les plus contradictoires, pourquoi? Voulez-vous que ce soit moi qui aille dire à mon père qu'on le trompe, qu'on l'outrage? Vous ne connaissez pas mon père, M. Eugène; on peut l'abuser longtemps : lui qui n'a jamais trahi personne, il ne suppose jamais le mal. Mais, ajouta-t-elle en baissant la voix, s'il soupçonnait la vérité,. il tuerait M. de Graverend, ou M. de Graverend le tuerait. Mon père est vieux, monsieur, et Philippe est renommé pour son adresse. Oh ! non, je n'en dirai rien, je me tairai; j'en mourrai, mais je ne ferai pas assassiner mon père.
Cependant Eugène s'était remis du trouble extrême que lui avaient causé cette rencontre et cette confirmation soudaine de ses soupçons ; et, comme tous les cœurs frappés par une grande douleur, après être resté étourdi sous la violeiice du premier choc, il en voulut connaître tous les détails.
— Mais, dit-il en se rapprochant d'Amélie, comment avez-vous surpris leur secret ?
— Je vais vous le dire ; mais éloignons-nous de cette porte, quelqu'un peut passer dans le jardin et m'entendre. Un mot peut être redit à mon père; et Dieu sait ce qui arriverait I
Amélie s'avança donc du côté des grands arbres qui bordaient la rivière, ne redoutant point pour son honneur d'être surprise la nuit seule avec un jeune homme, tant elle avait la conscience de la noble action qu'elle faisait en s'oubliant elle-même pour l'honneur de son père. Arrivés à une certaine distance de la maison, ils s'arrêtèrent, et Amélie commença ainsi son récit :
•— Il y a deux heures encore, je. croyais à l'amour de Philippe ; je croyais à son honneur ; l'espoir d'être sa femme était ma seule ambition. Être aimée et honorée, n'est-ce pas tout le bonheur d'une femme en ce monde? Aussi ne vous dirai-je pas toutes les angoisses que j'ai éprouvées pendant la durée de la conférence de
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mon père avec votre ami et M. de Graverend. Je savais que mon mariage dépendait de ce qui serait décidé. Bien des espérances, bien des craintes, bien des suppositions sont passées dans mon cœur durant cet entretien ; mais il n'en est pas une qui eût rapport à Philippe. Je croyais tant à son amour, que je n'ai pensé qu'à sa fortune. Lorsque cette conférence fut finie, vous savez que mon père alla vous rejoindre avec M. Deville. Au moment où j'entendis ouvrir la porte, je quittai malgré moi la chaise sur laquelle j'étais assise. Philippe parut, je m'étais mise sur son passage : n'était-ce pas lui demander sufiSsamment ce qu'on avait décidé de nous ? 11 avait l'air irrité; il passa sans m'adresser ni une parole, ni un regard, et se dirigea vers le pavillon où était Victorine. L'amour est bien aveugle, M. Eugène ! J'interprétais ce silence et cette fuite en faveur de Philippe ; je crus que, n'ayant que de fâcheuses nouvelles à m'annoncef, il n'avait osé me les dire à moi-même.. Je ne doutai pas que votre ami n'eût été inexorable ; mais déjà Philippe et Victorine s'étaient enfermés dans le pavillon, on y parlait sans doute de moi, c'était mon sort qu'on y disait à une autre. Dans ma folle anxiété, je me crus le droit de le savoir; je me glissai vers le pavillon, pour écouter derrière une persienne. Croyez-moi, M. Eugène, c'était le secret du destin de ma vie que je voulais surprendre, un secret qui devait m'être révélé quelques minutes plus tard; j'avais hâte de ma douleur. Oh! je vous le juré, si j'avais supposé un moment que je pusse entendre ce que j'ai entendu, je n'y serais pas allée, jamais je n'eusse voulu savoir le secret de mes ennemis d'une manière si basse, ma vie eût-elle dû en dépendre. Mais je vous l'ai dit, j'allais écouter le récit de l'entrevue de Philippe et de M. Deville... J'approche : c'était Victorine qui parlait.
« — Voyons, disait-elle, en aurez-vous bientôt fini avec vos exclamations et vos jurements ? qu'avez-vous fait ?
» — Ce que vous avez voulu, dit Philippe avec emportement; j'ai tout refusé, je n'ai voulu entendre à aucun accommodement, le procès se jugera, et mon prétendu mariage avec Amélie est ajourné encore pour longtemps.
» — Il me semble, repartit Victorine avec humeur, que c'était convenu et qu'il n'y a pas là de quoi paraître si colère.
)) — Oui - dà I fit M. de Graverend ; mais ce qui n'était pas convenu, c'est que M. Deville, que vous m'aviez annoncé devoir être si récalcitrant sur ses droits, s'est montré accommo-
dant au point de ne plus vouloir plaider et de m'abandonner la somme en litige entre nous.
» — Il a fait celai dit Viclorine d'un ton surpris.
)) — Oui>il Ta fait, et vous pouvez juger de mon embarras pour ne pas accepter.
» — Voilà ce qu'il méditait, murmura Victorine, quand il m'a menacée. »
Elle s'arrêta, et Philippe* s'écria :
« — Il t'a menacée, lui I et de quoi?
» — Oui, dit Victorine à voix basse, il m'a menacée, car il m'a dit : a Je vais savoir enfin si M. de Graverend est votre amant I » Et maintenant il doit le savoir. Il n'est pas homme à expliquer autrement vos refus.
)) — Voilà qui m'importe peu, dit Philippe, car je suis homme aussi à faire taire ses explications ; mais une chose à laquelle vous ne pensez pas, Victorine, c'est la manière dont votre mari les expliquera.
» — Oh ! reprit Victorine, je me charge de lui persuader que votre dignité n'a pu accepter des offres pareilles.
» — Le moyen est ingénieux, repartit Philippe amèrement, mais je l'ai tenté, et le commandant n'en a pas été dupe ; et lorsque je me suis écrié que je ne demandais pas l'aumône, il a jeté sur moi un regard où il y avait peu de sympathie pour une fausse fierté.
» — -^C'est que vous êtes si maladroit dans tout ce que vous faites! reprit ma belle-mère avec impatience; je vous avais bien donné le conseil de rendre cette entrevue inutile, mais, en voyant la tournure qu'elle prenait, il fallait biaiser, il fallait accepter...
» — Accepter, n'est-ce pas? dit Philippe, pour fixer mon mariage avec Amélie dans un mois au plus tard ?
» — Eh bieni d'ici là nous aurions trouvé un moyen, et, après tout, eussiez-vous été réduit à l'épouser, ce mariage ne nous séparait pas. ))
— Oh I... s'écria Eugène à cette parole.
— Oui, monsieur, reprit Amélie, elle a dit cela. L'horreur que j'en ai éprouvée a été si violente que je n'ai pu entendre ce qu'a répondu M. de Graverend. Je suis demeurée anéantie et confondue devant tant de bassesse et de vice, et, lorsque j'ai pu retrouver la force de les écouter, ils étaient déjà bien loin de penser à moi, ils parlaient de vous.
— De moi I dit Eugène.
— Oui ; il disait, lui, que ce n'étaient pas les soupçons de mon père qui faisaient peur à Victorine, mais ceux de votre ami qui vous les ferait partager, et il ajoutait : ,
« — Écoute-moi, Victorine, j*ai consenti à laisser venir ici ce jeune homme parce que tu m'as dit que Famour que je feignais pour Amélie ne suffisait pas à nous cacher, et que Factivité jalouse de ton mari, en surveillant Famour de M. Eugène, Faveuglerait
sur le nôtre.
» — Eh bien I n'ai-je pas réussi? répondait Victorine.
» — A quoi? M. Cantel ne s'occupe pas plus de lui que de moi, mais moi je m'en occupe. Je ne suis pas si aisé à duper. Eugène vous a écrit?
» — Oui, une lettre comme toutes celles que je vous ai déjà montrées.
» — Je veux la voir.
» — La voici, » lui dit-elle en la lui montrant.
Il y avait de la lumière dans le pavillon, et je jugeai au silence qui succéda à ce dernier mot, que Philippe la lisait. Tout à coup j'entendis un mouvement très-vif. Victorine lui dit :
« — Ne déchirez pas cette lettre... elle peut nous sauver... »
Ce fut à ce moment aussi que j'entendis le pas de mon pèrô qui s'avançait rapidement vers le pavillon. Je voulus m'échapper, il m'aperçut, et, s'avançant vers moi, il me dit :
« — Que fais*tu là, Amélie?
» — Moi? luidis-je.
» — Tu écoutais, n'est-ce pas ?
» —Non, mon père...
» — Tu pleures, reprit-il, tu sais tout. Mais sois tranquille, M. de Graverend m'expliquera la cause de son refus ; et, s'il ne t'aime pas, comme je dois le croire d'après sa conduite, s'il a eu des raisons d'éluder un mariage arrangé depuis longtemps, je les saurai, et alors j'agirai en conséquence. »
Je laissai parler mon père, qui me serrait dans ses bras et qui tâchait de me consoler. Mais je pleurais toujours, et telle est la bonté de son noble cœur, qu'il finit par me dire t
« — Hé bien ! mon enfant, s'il était possible que les refus de Philippe tinssent à des motifs honorables, fût-ce même une folle susceptibilité comme il a essayé de me le faire croire, j'arrangerais tout cela ; un peu moins de fortune pour moi, et ce que je lui donnerai remplacera ce qu'il a perdu par sa sotte obstination à
CONFESSION GÉNÉRALE. i31
repousser les offres de M. Deville. Beaucoup de bonheur pour ma pauvre Amélie, cela vaut bieu un peu d'argent que cela me coûtera! »
—Oh I M. Eugène, reprit Amélie, m vous saviez de quelle profonde pitié pour mon père mon cœur était rempli tandis qu'il parlait ainsi ! J'étouffais et ne pouvais parler. C'est alors qu'il m'a dit de rentrer chez moi ; c'esjt alors qu'il a pénétré dans le pavillon ; c'est alors que, la tête perdue, je me suis élancée hors de la maison.
— Où vouliez-vous aller? dit Eugène, qui craignit que des pensées de suicide n'eussent passé dans cette douleur exaltée.
— Que sais-je? repartit Amélie. Depuis une heure que je rongeais la douleur de mon âme, j'avais besoin d'éclater, et j'allais loin de tous les yeux, loin de toutes les oreilles, i)our pleurer en liberté, pour crier comme je souffrais.
— Vous ne voulez pas mourir? dit Eugène.
— Mourir, moi I s'écria Amélie, mourir, abandonner mon père lorsqu'il va avoir besoin de tout l'amour de sa fille ! Oh ! non, monsieur, je lui serai fidèle, moi ; et, s'il faut que tout ceci ait une fin fatale, je resterai du moins près de lui. Songez donc que je suis son enfant, et qu'il peut pleurer devant moi.
Au milieu de sa propre douleur, Eugène ne put s'empêcher d'admirer celte noble résignation, ce sublime dévouement, et il estima pour ce qu'il valait ce cœur candide et bon, près duquel il avait jusque-là passé avec indifférence. A son tour, il essaya de consoler Amélie et de l'encourager dans sa résolution.
— Quant à M. de Graverend, lui dit-il, c'est moi qui me charge de sa punition.
Mais l'exaltation de la douleur d'Amélie s'était calmée, elle avait eu le temps de peser le sens des paroles d'Eugène, et elle lai répondit :
— De quel droit voulez-vous punir M. de Graverend î Est-ce parce que vous n'avez point été aussi coupable que lui ?
— Mademoiselle !.. . dit Eugène avec embarras.
— Tenez, monsieur, reprit-elle avec une angélique douceur, je vous plains. Je souffre trop de l'amour innocent qu'ils ont trompé pour ne pas me faire une idée de ce que vous devez souffrir. Mais je vous le demande, monsieur, n'ajoutez pas aux malheurs dont nous sommes menacés par votre imprudente intervention. C'est moi que cela regarde ; et maintenant que tout cela est passé, maintenant que je suis plusHcgtoe, je comprends quel est mon
devoir. Je saurai éloigner M. de Graverend, ramener Victorine à ses devoirs; je romprai un amour qui fait le déshonneur de mon père; il ignorera tout, et je serai heureuse, si je réussis, de penser qu'il n'y a que moi de victime de leur trahison.
— Noble cœuri dit Eugène.... et infâme quia pu vous tromper et qui a pu vous préférer cette femme!
Amélie ne put s'empêcher de sourire et de répondre :
— Vous Taimiez bien, vous!
Eugène allait répondre, lorsqu'elle s'écria soudainement :
— On vient vers la porte... adieu !
Elle s'enfuit ; mais, avant d'être arrivée, la porte se ferma ; elle appela, et elle se rouvrit.
— Tiens, c'est vous, mam'zelle Amélie ! dit une voix.
C'était le jardinier qui venait de clore la maison ; car M. de Graverend était déjà parti. Amélie passa près de lui sans répondre, et le jardinier étonné, ayant fait un pas en dehors, poussa un ah! prolongé qui prouva à Eugène qu'il avait été aperçu, et que le manant donnait une explication peu flatteuse pour la fille de son maître à la rencontre d'Amélie et d'Eugène.