‹ Confession généraleChapitre 17 sur 62 · LUE PAR LUCIEN · texte numérisé non relu

LUE PAR LUCIEN

« Monsieur,

» Figurez-vous une pauvre IQUe en larmes, presque déshonorée et perdue, qui se met à genoux devant vous, et qui vous écrit, ne pouvant vous parler. Je ne sais si je suis folle dans ce que j'espère, ou si c'est le ciel qui m'inspire ; mais ce ne peut être une mauvaise pensée que celle d'une jeune ûlle qui, pour sauver la vie et l'honneur de son père, ose dire à un homme qui lui est presque étranger : Monsieur, vous qui me semblez noble et bon, vous qui avez été trahi comme moi, venez à mon aide, tendezmoi la main pour sauver mon père, je vous bénirai toute ma vie

si vous le faites; toute ma vie, je serai pour vous une Mon

Dieu! monsieur, je ne puis écrire ce mot, vous ne comprendriez pas. Daignez lire le récit des angoisses que j'ai souffertes depuis quelques heures, et peut-être alors m'excuserez- vous sans m'exaucer. Ah! je pleure et je rougis en vous écrivant ; mais Dieu sait, et vous aussi, monsieur, que je n'ai à rougir de rien, et cependant on m'a fait un malheur qui est une honte, un malheur qui me met à genoux devant vous et qui me force à vous parler les yeux baissés. Me comprendrez -vous, monsieur ? Oh I ayez pitié du désespoir qui m'égare, si vous n'avez pitié de moi ; et, si vous ne voulez pas me sauver, ne riez pas de ce que j'ai cru à la protection du ciel en faveur d'une infortunée. Mais je commence, je commence, car l'heure passe et le danger presse.

» Lorsque je vous quittai, cette nuit, je rentrai immédiatement dans ma chambre. Victorine y était. Dans mon désordre, je ne l'aperçus pas d'abord, mais elle m'avertit de sa présence en me saisissant vivement et en me disant d'un ton d'autorité sévère :

« — D'où viens-tu ? »

)) Je reculai en poussant un cri, et je la mesurai du regard, comme un fantôme hideux qui vous menace. Mais l'indignation surmonta rapidement l'effroi qu'elle m'avait inspiré, et je lui répondis avec un accent qui la troubla à son tour :

« — D'où je viens? Je vais vous le dire, madame ; je viens... »

» Je n'avais pas achevé ma phrase, que la porte de ma chambre s'ouvrit, et que mon père parut. 11 était pâle ; je devinai au tremblement convulsif de ses lèvres l'effort qu'il faisait pour contenir sa colère ; il me sembla voir entrer en même temps le juge qui allait- condamner et l'exécuteur qui allait punir. J'eus peur pour ma belle-mère, j'eus presque pitié d'elle. Je fus près de m'élancer entre son mari et la coupable ; mais je contemplais encore avec effroi la contenance terrible de mon père, que Victorine était dans ses bras et qu'elle lui disait avec une voix pleine d'amour, de prière et de conjQance :

« — Oh I mon ami, vous m'aviez promis de ne pas venir, et de me laisser seule interroger Amélie ! »

» EUel m'interroger, moi ! pourquoi? Je ne pus comprendre, et cependant ce mot m'épouvanta. J'avais bien des choses à répondre à mon père, s'il m'eût interrogée, et ma réponse aurait peutêtre été un arrêt de mort pour Victorine; mais elle, qu'avait-elle à me demander ? Je vous l'ai dit, je ne compris rien à ce mot ; mais j'eus peur, et cette peur me glaça tout à fait le cœur, lorsque mon père, écartant de lui Victorine avec une tendre sollicitude^ lui répondit tristement, tandis qu'il jetait sur moi des regards irrités :

« — Victorine, Amélie n'est pas votre ûUe ; moi seul ici je dois être son juge, moi seul je dois l'interroger. »

» Et comme il achevait ces paroles, il me marqua d'un geste impératif la place où il voulait m'entendre, en face de lui, près d'une lumière qui éclairait mon visage. J'obéis, et les regards stupéfaits que je promenais de mon père à Victorine témoignaient tellement de la confusion de mes pensées, que ma belle-mère murmura tout bas à l'oreille de mon père :

« — Ménagez-la, voyez dans quel état la terreur l'a jetée I »

» Je crus que je rêvais ; je passai avec violence mes mains sur mon front et sur mes yeux, pour en arracher le sommeil qui me livrait à une si horrible vision, et ce geste eut tant de désespoir qu'ils me crurent folle, et que Victorine s'écria :

« — .Laissez-la, mon ami, laissez-la... Vous le voyez, sa tête se perd, sa raison s'égare. »

» Mon père, que Taspect de mon épouvante et de mon trouble touchait sans doute au milieu de sa colère, mon père tomba assis sur un siège, et je le vis cacher ses larmes dans ses mains. Alors je retrouvai la force d'agir, sinon celle de penser, et je me précipitai aux genoux de mon père, en l'appelant de ce nom sacré. Je pleurais aussi, je ne puis dire de quoi. Il ne me repoussa pas, et, appuyant ses mains sur ma tête, il la retint sur ses genoux, et il me dit d'une voix qui tremblait à travers des sanglots :

« — Amélie, si tu avais été coupable, je l'aurais tuée; mais ils m'ont dit que tu ne l'étais pas... Répète-le-moi. »

» Je m'arrachai à l'étreinte de mon père, et, le regardant en face à mon tour, je lui criai :

« — Coupable ! moi I et de quoi ? »

» A cette question, il me repoussa avec violence et se releva ; je me relevai aussi, et j'osai l'approcher. Il leva la main sur moi. Victorine l'arrêta en s'écriant :

a — Mon ami ! épargnez-la 1 épargnez-la I

n — Elle demande de quoi elle est coupable I repartit mon père avec fureur; elle ajoute l'impudence à sa faute.

9 — Oh ! dit Victorine, pardonnez à son effroi.

» — Oui, s'écria mon père, j'eusse tout pardonné à un aveu sincère, à son repentir ; mais elle ose me demander de quoi elle est coupable, l'infâme ! »

» Et, en parlant ainsi, il s'avançait vers moi, et ma belle-mère le retenait à grand'peine. Un mouyement d'indignation et de déses* poir me saisit, et je me jetai de nouveau à genoux devant lui> les bras levés au ciel, la poitrine découverte, et je lui criai avec audace :

« — Tuez-moi, mon père, tuez-moi tout de suite, j'irai dire à Dieu pourquoi vous m'avez tuée, et peut-être il vous pardonnera ce crime. »

)) Il s'arrêta devant moi, il eut le temps de me regarder ; ses mains levées sur ma tête s'abaissèreût lentement, de nouvelles larmes coulèrent de ses yeux, et il s'écria en retombant encore sur son siège :

« — Si elle me disait encore qu'elle n'est pas coupable ! »

» Je me relevais encore, et j'allais encore demander de quel crime un m'accusait, quand ma belle-mère m'arrêta, et me dit d'une

voix suppliante et assez rapide pour ne pas me laisser le temps de l'interrompre :

« — Ne mens pas, Amélie, il sait tout ; il sait que la cause des refus de M. de Graverend vient des assiduités de M. de Frémery près de toi. »

» A ces mots, je reculai sous Timpression d*un sentiment indéfinissable, mais je ne puis vous le dire autrement que comme je Tai senti. Je ne vis plus Victorine, ce n'était plus une femme qui me parlait; je croyais voir, et je le voyais, un serpent hideux à la voix flatteuse et douce; son regard avait cette puissance infernale qui attire et donne le vertige; j'étais comme entourée de ténèbres, et je n'avais pour toute lumière que la clarté sanglante de ces yeux qui me dévoraient; puis j'entendis cette voix qui me disait :

« — Oui, ton père a tout appris, M. de Graverend a tout dit ; il lui a bien fallu expliquer la cause de ses refus ; M. Eugène t'aime, et ton prétendu a cru 'deviner que tu partageais cet amour. Mais cet amour n'est pas coupable, j'en suis sûre, je le jurerais devant Dieu. Connaissant les projets de ton père, tu as craint de lui en faire l'aveu. Mais tu me le diras, à moi qui suis ton amie et ta mère aussi, quoi que dise ton père... tu me l'avoueras. Cet aveu, si tu veux le faire, te méritera ton pardon. Amélie, parle I parle, je t'en supplie !... songes-y, ton père ne te pardonnerait pas plus ton silence obstiné qu'il ne te pardonnerait un crime. »

)) A mesure que j'entendais ces paroles, il me semblait que j'étais entraînée par une force irrésistible dans un abîme du fond auquel me parlait cette voix hupaaine ; je me sentais y aller sans force pour résister et sans comprendre le vrai sens de tout ce qui venait de m'être dit. Mais la voix de mon père vint briser ce vertige et l'éclairer d'une lueur effrayante, et il reprit en voyant mon immobilité profonde :

« — Écoute-moi bien, Amélie, un père doit avoir devant Dieu le droit de tuer sa fille coupable, comme devant la loi il a le droit de tuer une femme coupable. »

» Je vis Victorine tressaillir : il se croyait le droit de la tuer, et je compris alors comment elle m'avait perdue pour se sauver. Mon père s'approcha de moi, et, me relevant la tête pour me forcer à le regarder en face, il ajouta :

« — Je ne le méprise p^s jusqu'au point de croire que tu aies peur de mourir si tu n'as pas craint de me déshonorer ; Amélie,

réponds-moi sur Thonneur de la mère morte, de ta mère qui fut si vertueuse ; Amélie, es-tu coupable? »

» Depuis que j'avais deviné aux regards haletants de Victorine par quelle épouvantable duplicité elle avait rejeté sur ma tête la honte de son crime, j'avaiâ perdu tout mon courage. .. Je me sentis prise d'une horreur et d'un dégoût invincibles d'une vie soumise à de si basses et de si effroyables trahisons, et je fus sur le point de répondre que j'étais coupable. Mais sans doute Dieu me détourna de ce suicide de ma vie et de mon honneur en m'en faisant voir les horribles conséquences.. C'était plus que ma mort, c'était mon père se croyant déshonoré que j'allais frapper, mon père à qui j'imposais le crime de me tuer ou le désespoir de me laisser vivre; et puis, n'était-ce pas votre vie aussi dont je disposais? n'était-ce pas mentir à l'honneur de ma mère morte? Je compris tout cela dans un éclair indicible de raison, et c'est alors que je lui répondis en le regardant avec assurance :

<( — Ce n'est pas pour me sauver que je vous le dis, mon père, mais c'est parce que je vous dois la vérité : non, je ne suis pas coupable. »

» Et croyez, monsieur, que, lorsque je disais que ce n'était pas pour me sauver que j'attestais mon innocence, je ne faisais point de fausse fierté ; je parlais selon mon cœur. Mon père ne répondit rien. L'accent avec lequel j'avais fait ce serment avait dû l'étonner; ce n'était pas celui d'une fille accusée qui se lave d'un crime, mais à qui cependant reste une faute, car mon amour pour vous en eût été une ; c'était plus que cela, c'était l'accent de l'innocent dans toute sa conscience. J'avais été trop loin dans la vérité; car, après un moment de silence, mon père reprit :

« — Et cependant lu l'aimes, cet homme ! »

» Hélas ! monsieur , on peut bien accepter une accusation qui vous frappe d'un seul coup, et ma résolution était bien prise de ne pas démentir le mensonge qui devait cacher à mon père le déshonneur de sa femme et le mien ; mais je ne savais pas tout ce qu'il me faudrait encore de courage pour accomplir mon sacrifice. Je vous l'ai dit, on peut se précipiter dans un abîme ouvert, c'est l'effort d'un moment; mais y descendre peu à peu avec la certitude de ne pouvoir plus s'en arracher, c'est une bien horrible torture, et je l'ai soufferte dans tous ses détails. A cette question de mon père, de savoir si je vous aimais, je courbai la tête ; puis il me demanda quand avait Dommencé cet amour, comment

je l'avais accueilli, si je n'avais pas eu des remords de l'éprouver; il me demanda ce que vous m'aviez dit, par quelles paroles mensongères, par quelles promesses vous m'aviez abusée.

(i — Mais enfin, s'écria-t-il, quelle était son çspérance, à ce misérable ? car c'est lui qui a dû te forcer à me cacher ton amour; sans cela, Amélie, tu me l'aurais dit; je ne suis pas un père inflexible, tu te serais réfugiée en moi ; et si son espérance eût été celle d'un honnête homme, pourquoi ne l'aurais-je pas accueillie? Mais non, il te trompait, c'était ton déshonneur et le mien qu'il voulait! »

» Jusqu'à ce moment, monsieur, je n'avais répondu que par des larmes;' je laissais toutes ses accusations frapper sur mon cœur sans oser, sans pouvoir en repousser aucune ; mais, lorsque je vis que vous alliez les subir, je voulus vous défendre et je m'écriai :

« — Oh I non, mon père, M. de Frémery n'est pas coupable.

» — Tu l'aimes donc bien, me dit-il, que tu le défends encore ? Mais enfin que voulait-il? »

» Il s'arrôla et ajouta amèrement :

« — M. le comte de Frémery t'a-t-il bercée de l'espoir de l'honneur de son noble nom? »

)) J'oubliais encore combien chacune de mes paroles avait de contradiction avec l'accusation que j'avais acceptée, et je m'écriai :

a — Oh I jamais... jamais I

» — Jamais il ne t'a parlé de t' épouser? s'écria mon père.

)) — Il ne peut en avoir la pensée.

» — Mais que voulait-il donc? » s'écria-t-il.

)) Et moi, je dus encore baisser la tête et répondre par des armes qui devaient encore m'accuser. Oui, monsieur, je pleurai, je pleurai sur moi, sur vous, sur mon père;, mais dans les inextricables nœuds dont l'infamie de Victorine m'avait enveloppée, je l'avoue, ma raison était comme enchaînée; je ne prévoyais pas où nous allions ; je ne me demandais pas comment tout cela finirait; j'espérais mourir à la peine avant la fin de cette horrible scène, lorsque le dernier mot de mon père vint, pour ainsi dire, me révéler que tant de sacrifices avaient été inutiles.

« — Oh 1 s'écria-t-il en sortant et en fermant la porte avec violence, il me le dira, lui, ce qu'il voulait! »

» C'était un duel avec vous pour l'honneur de sa fille qu'il m'annonçait ainsi ; il pouvait y mourir en me croyant coupable. Je m'élançai vers cette porte. Victorine osa se placer devant moi. Victorine I Oh ! si vous saviez ^1 quel mouvement furieux de haioe

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et de vengeance je me senlis prise à son aspect I Je la saisis par les mains, et avec une force irrésistible je la jetai à genoux devant moi, puis je la traînai ainsi à travers ma chambre jusqu'à la sienne» en lui disant d'une voix sourde :

« — Venez, venez, il ne faut pas que mon père nous entende, madame, il ne faut pas qu'il sache que vous êtes la maîtresse de M. de Graverend. »

» Oui, monsieur, je la traînai ainsi sans qu'elle osât résister. Je renfermai avec moi, et, lorsque je la tins en mon pouvoir, si je ne l'ai pas souffletée, oui, monsieur, si je ne lui ai pas craché au visage, c'est parce que nous n'étions que deux femmes, et que les femmes ne peuvent se battre pour de telles injures. Mais si vous saviez avec quelle lâcheté elle a accepté toutes celles que je lui ai jetées, la misérable I Yictorine, Finfâme qui joue la vie des hommes comme un hochet! elle n'a dit qu'un mot, qu'un mot ignoble et tremblant :

« — Ah! ne me perdez pas, Amélie, il me tuerait! »

» Elle qui venait de me perdre, elle me demandait à genoux ce qu'elle appelait son honneur ; elle qui m'avait Mvrée à mon père, elle avait peur; pas un autre sentiment qu'une basse frayeur n'a battu dans son âme. Mais j'aurais été coupable, moi, que je me serais relevée, que j'aurais ouvert cette porte fermée, pour crier à mon mari :

(( — Venez vous venger; mais délivrez-moi de tant d'outrages! »

» Mais non, monsieur, elle a tout accepté, tout, et rien ne lui a fait tressaillir le cœur que cette épouvante honteuse qui répétait sans cesse :

» -—Oh ! ne me perdez pas, il me tuerait! »

» Ce que cetle scène a duré, monsieur, je ne puis vous le dire, car alors j'ai été dans le délire de la colère. J'ai jeté sur elle et sur vous tous, sur vous aussi , monsieur , toutes les imprécations de mon âme ; car, que vous avions-nous fait, mon père et moi, pour venir ainsi nous précipiter l'un et l'autre dans le désespoir ? Pourquoi maintenant doute-t-il de sa fille, et pourquoi, moi, suis-je flétrie et privée de son amour ? car je ne parle pas de celui d'un autre. Oh ! monsieur ! si dans un tel désespoir il s'est glissé un moment de joie, c'est celui où j'ai pensé que j'avais échappé au danger d'appartenir à l'homme qui avait pu pousser aussi loin que M. de Graverend la bassesse et la duplicité. Mais, dites-moi, ai-je mérité mon malheur? mon père a-t-L mérité le sien ? N'est-ce pas

lot) CONFESSION GÉNÉRALE.

une affreuse fatalité, et ceux qui l'ont assumée sur leur tête ne sont-ils pas bien coupables? Voilà ce que je pensais durant cette scène cruelle , voilà ce que je disais tout haut en me tordant de désespoir, et ce n^était pas tout : dans mon exaspération, j'avais oublié les dernières paroles de mon père. C'était une menace contre vous, une menace contre lui-même ; car ce ne pouvait être qu'un duel, mais enfin j'y pensai. Alors, j'interpellai Victorine; je demandai à ce génie, si adroit pour faire le mal, d'inventer un moyen, une perfidie nouvelle, s'il le fallait, pour faire le bien et prévenir ce duel; mais je ne trouvai rien, rien... Je parlais à un esprit anéanti sous sa terreur, et, comme je l'accablais encore, elle m'épouvanta à mon tour en me faisant part de l'effroi qui la glaçait.

« — S'il va provoquer Eugène, Eugène lui dira tout, puisque vous m'avez dit qu'il savait tout. »

» Comprenez-vous, monsieur, ce que c'est qu'une si horrible position ? Mon père se battra avec vous si le hasard ou votre amour pour Victorine vous force à vous taire ; et si vous parlez pour me sauver, il faut qu'il se batte avec M. de Graverend; si ce

n'est pour sa fille, ce sera pour sa femme qu'il risquera sa vie

il peut périr pour Tune ou pour l'autre» et même, s'il était vainqueur, il ne peut échapper à son désespoir comme père ou comme mari... Que vousdirai-je? C'est alors qu'à mon tour, accablée et éperdue, ce n'est plus avec des menaces que j'ai supplié Victorine de le sauver, c'a été avec des larmes, c'a été à genoux... Efforts inutiles î Hors l'art des basses intrigues, il n'y a rien en elle ; car un mensonge pour sauver mon père l'eût rachetée à mes yeux ; elle n'en a pas trouvé un, car c'est moi qui ai trouvé celui que je vous propose, et quel mensonge I... vous le dirai-je?

» Arrivée à ce moment, je m'arrête, comme je me suis déjà arrêtée... Oh! monsieur... dites-moi... avez-vous lu ma lettre d'un bout à l'autre? l'avez-vous comprise? me comprenez- vous, maintenant?... Je ne puis le croire... Non, cette idée est une folie... Que suis-je pour vous ? qu'est mon père? deux étrangers indifférents. Que j'aie voulu sacrifier ma vie et mon honneur pour lui, cela se comprend; mais vous, que viens-je vous demander? quel sacrifice me devez-vous?... Non, jamais je n'écrirai le mot qui doit vous dire mon espérance... Et cependant, si vous aviez pitié de moi, si vous vouliez nous sauver tous... lisez la lettre que je joiD3 à celle-ci ; vousport-riez la montrer à mon père... ce

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serait la meilleure justification du mensonge auquel il croit. Lisez,

et décidez-vous »

(Ici la lettre était interrompue, et reprenait plus bas.) « Je viens d'écrire cette lettre. Ma tête brûle de honte, et mon cœur se soulève de désespoir. N'importe, il faut que je sauve mon père, ou, du moins, que je le tente jusqu'au l)out. Peut-être suis-je folle... Ce serait un bienfait du ciel de m'enlever la raison; si je me suis trompée... décidez-en. Je finis, car je reculerais devant ce que j'ose faire... Vous recevrez ces deux lettres avant la visite de mon père. J'attends votre réponse à genoux... Oh! croyezmoi, la reconnaissance d'un cœur comme le mien vaudrait peutêtre l'amour d'un autre.

)) Amélie. »

heure tVAmélîe à Eugène^

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