‹ Confession généraleChapitre 18 sur 62 · LUE PAR H. CANTEL · texte numérisé non relu

LUE PAR H. CANTEL

Voici cette lettre qu'Eugène avait remise à M. Cantel ; « Eugène,

» Je vous l'avais bien dit que notre amour nous serait fatal I Tant d'obstacles nous séparaient! vos engagements avec M. Deville, les mfeni^ avec M. de Graverend ; et cependant, comme deux insensés, nous avons cédé à une passion qui ne pouvait être que coupable. Aujourd'hui, nous en recueillons la fatale conséquence ; aujourd'hui je suis perdue, car je sais que vous ne pouvez m'épouser. Et cependant, Eugène, si vous vouliez rompre les liens qui vous retiennent, si vous ne teniez point compte de mon peu de fortune, si vous oubliiez que je ne suis qu'une pauvre fille qui a un cœur reconnaissant, je serais sauvée. Oh I croyez-moi , monsieur, j'aimerai sincèrement et saintement celui qui sera mon mari , surtout si je lui dois le repos et le bonheur de mon père ; car il vous pardonnera et à moi aussi. Hélas! hélas! je rougis en vous écrivant ainsi ; car je n'ai aucun droit , vous ne m'avez fait aucune promesse; ce n'est que votre... (Ici, Amélie, emportée par la vérité de sa position, avait écrit le mot de générosité; mais elle l'avait effacé, et y avait substitué le mot amour,) Ce n'est que votre amour que j'implore. Eugène, Eugène, ayez pitié

de moi I

^ » Amélie, »

Si tout autre que M. Gautel eût lu la lettre, il en eût été assez étonné pour comprendre qu'elle ne pouvait être l^expression d'un sentiment vrai. La pauvre Amélie avait failli au mensonge, du moment qu'il lui avait fallu le mettre en action. Et peut-être M. Cantel lui-même, s'il avait relu cette lettre, eût-il deviné qu'elle cachait un mystère ; mais un singulier sentiment d'indignation le domina assez pour qu'il la déchirât avec colère. Et cette indignation ne vint pas de ce qu'Amélie parlait de son amour , il vint de l'humilité de cet amour. 11 s'irrita de ce que sa ûlle implorât qui que ce pût être, et il fut sur le point de renouveler la querelle dans toute sa violence, lorsque Lucien, qui n'avait pas terminé la lettre explicative d'Amélie, s'interposa, et lui dit d'un ton de franchise qui l'arrêta :

— Monsieur Cantel, il y a dans certaines familles des secrets qu'on ne peut expliquer à tout le monde ; j'en attends un en ce moment qui peut-être est un bonheur pour nous tous. Au nom du ciel, encore quelques minutes, et j'espère que vous serez satisfait comme vous méritez de l'être.

Quelle que fût sa colère, le commandant ne se dissimulait pas qu'un duel avec Eugène serait toujours fatal à l'honneur de sa ûlle, il se contint donc, mais, sitôt qull vit que Lucien avait fmi de lire la lettre, il se leva en disant :

— Eh bien ! monsieur?

— Eh bien ! dit Lucien, dont le regard alla chercher celui d'Eugène, je vous demande, au nom de M. de Frémery, la main de mademoiselle Amélie.

Le commandant parut peu étonné de la proposition, mais M. de Graverend bondit dans son coin. M. Cantel semblait embarrassé de répondre. Eugène s'approcha de lui d'un air de confiance ; le commandant, qui tenait les épées, les jeta loin de lui et lui tendit la main, puis, se tournant vers Philippe, il lui dit :

— Quant à vous, mon cher ami, vous comprenez..,.

— M. de Graverend, dit froidement Lucien , comprend parfaitement qu'il doit renoncer à revoir madame de Frémery ; et si un changement de garnison lui pouvait être agréable.... je me chargerais volontiers de l'obtenir pour lui.

— Et pourquoi? dit Philippe, assez irrité de voir ainsi disposer de sa personne.

— Le voici, dit Lucien en l'entraînant hors de la pièce ; et il

COiNFESSlON GÉNÉRALE. 159

lui montra quelques passages de la lettre d^Amélie, qui lui expliquèrent le sacriûce de cette noble fille, et il lui dit ensuite :

— Et maintenant, ftdtes comme M. de Frémery, décidez.

— Je partirai demain, dit Philippe.

— Sans regrets pour Victorine? dit Lucien.

— On appelle cela une coquette, repartit Philippe; moi je dis que c'est...

— Chut! on peut nous entendre, fît Lucien.

Quand ils rentrèrent dans la chambre, Cantel et Eugène se parlaient avec effusion.

— Allons, dit le commandant, partons pour le Pressoir.

— Permettez-moi de vous y devancer, dit Lucien; il faut ménager les bonnes nouvelles au cœur comme les mauvaises.

Nous ne répéterons pas ici la leçon sévère que Lucien donna à madame Cantel, ni Tadmiration et le respect qu'il voua à Amélie; quelques mots suffiront à dire compléteaient comment ^e dénoua cette histoire si compliquée. Lorsque Eugène parut devant Amélie, elle rougit, baissa les yeux, et de grosses larmes s'en échappèrent. Lucien emmena M. Cantel et Victorine. Quand Eugène et Amélie furent seuls, celle-ci, joignant les mains et ployant les genoux, lui dit avec l'inspiration d'une sainte reconnaissance :

— Oh ! merci, monsieur, merci 1

11 lui prit les mains, la releva et lui dit tristement :

— Amélie, m'aimerez-vous?

— Ohl s'écria-t-elle, je vous aime I

— Par reconnaissance ?

— Eugène, lui dit-elle, si l'on aime un homme parce qu'il est bon, généreux, parce qu'il vous a comprise, parce qu'il vous a sauvée, je vous aime!... Mais yous?

— Amélie, vous êtes sainte pour moi! lui dit-il. Je n'avais pas encore aimé, je le sens.

— Eugène, dit-elle en baissant les yeux, ne dites pas cela.

— Ohl non, Amélie, je le sens, je n'avais pas aimé, et tu seras mon premier et unique amour 1

Elle se tut et reprit après un moment :

— Nous nous étions donc trompés tous deux.

IGO CONFESSION OÊNÉRALE.

Page 1