RÉVÉLATION
Madame Proserpine dit à Fabien :
— J'ai des reproches à vous faire, monsieur Fsibien,
— A moi! s'écria le jeune homme avec un peu de fatuité; en tout cas , mes torts sont bien involontaires.
— C'est le fait des imbéciles d'avoir de ces torts-là, repartit madame Proserpine , car ils ne savent ce qu'ils disent.
— Comme votre mari, répliqua Fabien, qui ne put résister a sa nature moqueuse.
— Comme mon n\ari, oui, monsieur Fabien, repartit madame Proserpine d'un ton piqué ; il parle souvent , sans penser ce qu'il dit , et même faute de penser ; mais vous n'en êtes pas là ; vous savez, vous, ce que valent vos paroles, et c'est bien volontairement que vous m'avez fait de la peine.
— Oubliez-vous, dit Fabien, que, si l'on est quelquefois le maître de son esprit, on ne l'est pas toujours de son cœur?
— Vous n'êtes pas de ceux dont le cœur emporte l'esprit , repartit madame Proserpine; je crois que c'est tout le contraire, au moins vis-à-vis de moi.
— Vraiment, reprit Fabien, qui commençait à sentir qu'il avait affaire à une femme qui ne se laissait étourdir ni par la vanité ni par le désir, et pourquoi me dites-vous tout cela?
— Parce que je vous en veux de vous être moqué de moi.
— Moi? fit Fabien.
— Vous. Que vous ai-je fait pour me mettre en scène à table à propos de je ne sais quoi?
— Vous ! madame Proserpine , dit l'étudiant d'un ton railleur, s croyez donc que c'est de vous que je voulais parler? ladame Proserpine regarda le jeune homme en face, puis, issant les épaules avec un petit sourire de dédain , elle reprit :
— Vous me croyez donc bien bête, monsieur Fabien?
— Ah ! madame Proserpine I fit l'étudiant.
— Je le serais autant de ne pas vous avoir compris que de vous )ircru; c'est de moi que vous avez voulu parler, c'est de moi 3 vous avez voulu me faire croire que vous étiez amoureux. ]ette franche déclaration déconcerta un peu la suffisance de )ien; cependant il reprit aussitôt :
— Est-ce un crime de dire ce qu'on éprouve?
Ct, en parlant ainsi, il prit madame Proserpine par la taille et ilut l'embrasser. Elle le repoussa vivement et repartit :
— C'est un pari que vous avez fait, lui dit-elle.
•"abien crut que Valvins l'avait trahi, et le dépit qu'il en éprouva ina à l'exclamation qu'il laissa échapper un caractère plus séàx qu'à tout ce qu'il avait dit jusque-là.
■^ Ma foi, reprit madame Proserpine, ça doit être quelque chose mme ça, ou bien une vengeance.
— Une vengeance! reprit Fabien, fort étonné cette fois.
— Mais, dame ! dit madame Proserpine en regardant Fabien dans blanc des yeux, quand on a une maîtresse qui vous trompe , qn* >aye de s'en venger ou de s'en consoler en en prenant une çiutre. ^ Une maîtresse qui vous trompe I reprit d'abord Fabien d'un 1 de stupéfaction et de colère ; mais ensuite il crut que madame oserpine, qu'il soupçonnait instruite de ses relations avec Carslile, faisait allusion à Poyer, et il répéta d'un ton tout différent, ecun air de parfaite insouciance :
-- Ce n'est ni vengeance ni consolation, madame Proserpine,
est que je vous aime.
"^ Ah I vous m'aimez, dit-elle en le regardant en dessous, et
animent çaî
•^ Mais , reprit Fabien en la caressant du regard , comme on
otie une jolie femme ; y a-t-il plusieurs manières de l'aimer?
"^ Oui, dit madame Proserpine, il y en a beaucoup ; il y a
^nière de l'aimer pour elle, parce qu'on veut la rendre heu-
^^se; ça ne peut pas être la vôtre vis-à-vis de moi, vous êtes un
^^^t, et pour aimer une femme comme ça, il faut êlreunhonune,
^^ut vouloir la protéger, la secourir.
208 CONFESSlOiN GÉNÉRALE.
— Et vous croyez que je ne le voudrais pas?
•^ Je le crois ; mais vous le voudriez , que vous ne le pourriez pas.
— Plaît-il? s'écria Fabien.
— C'est comme ça, dit madame Proserpine.
Puis elle ajouta :
— Il y a manière de l'aimer, parce qu'on a les mêmes goûts et les mêmes habitudes, parce qu'on a confiance en elle et qu'on se fait à sa vie, ça ne peut pas encore vous regarder.
Fabien ne répondit pas , et madame Proserpine reprit :
— Vous ne dites rien.
— J'attends, dit Fabien, que vous soyez arrivée à la manière dont je vous aime.
— Eh bien, dit madame Proserpine, la voici : « Hé I hé! se dit- • on quand on est jeune et gentil, mais la petite mère Proserpine
est assez charmante; elle a de jolis pieds, la taille encore assez ronde, les dents blanches, les bras potelés, je me passerais bien un caprice avec elle. »
— Ah! madame Proserpine, fit Fabien, pouvez-vous penser?...
— Oh ! mon Dieu, dit-elle, il n'y a pas de mal à ça. Je vous conçois très-bien, j'en vaux bien la peine, malgré mes trente-huit ans sonnés, et vous êtes assez joU homme pour qu'on ne vous refuse pas.
— Vraiment? dit Fabien, qui s'était cru à mille lieues du succès, et qui s'y voyait tout à coup ramené par une transition si brusque qu'elle l'étourdit.
— Oui , reprit madame Proserpine , vous êtes assez gentil pour qu'on ne vous refuse pas.
Fabien ne retrouva pas la parole, mais il embrassa madame Proserpine, qui le repoussa encore, mais moins vertement que la première fois, en disant :
— Doucement , doucement , monsieur Fabien ; on ne vous refuserait pas si vous étiez un bon garçon , loyal et franc comme on devrait l'être à votre âge. Tenez , M. Poyer serait à votre place et me dirait avec sa grosse voix : « Voyons , madame Proserpine, vous êtes gentille comme un amourxe soir. Je suis bon enfant, moi; est-ce qu'il sera dit qu'une jolie femme comme vous et un beau garçon comme moi auront été si longtemps l'un près de Tautre sans se rien dire? » Je répondrais à M. Poyer : « Eh bien, causons!»
— Bah! s'écria Fabien.
— Oui, repartit madame Proserpine, et le lendemain j'aurais I sûre que M. Poyer ne m'aurait pas tournée en ridicule et qu'il serait pas allé se vanter au tiers et au quart, avec un petit air de )rveux, d'avoir eu les faveurs de cette chère madame Proserpine.
— Me croyez-vous capable de le faire? dit Fabien, à qui l'épiîte de morveux avait donné un vif dépit.
— Très-capable, dit madame Proserpine. Je suis sûre que vous Lvez envie de moi que pour faire niche à Charles Joulu.
— Non, s'écria Fabien, ce n'est pas pour cela, je vous le jure.
— C'est donc pour quelque chose? dit madame Proserpine.
La question était singulière ; en sorte que, soit que Fabien ne la mprît pas comme l'entendait madame Proserpine, soit qu'il fit mblant de ne pas la comprendre, il repartit d'un air plein de sh* :
— Pour quelque chose, sans doute ; c'est ce quelque chose que vous demande à genoux, ajouta-t-il en serrant la taille de matme Proserpine.
— Je ne parle pas de ça, dit celle-ci en se dégageant, ce quelque lose-là ne vous lente que par rapport à un autre.
— Je ne vous comprends pas, dit Fabien.
— Oh que si ! flt-elle ; tenez, je m'y connais, un vertige comme i ne passe pas par la tête d'un homme sans qu'il y ait pensé uelquefois auparavant ; ou je ne suis plus femme, ou je suis sûre ue vous n'y avez jamais pensé avant ce soir.
— C'est que je craignais de vous laisser voir ce que j'éprouvais.
— C'est vrai, dit-elle, vous avez l'air si timide !
— Vous voyez bien que je le suis. Voilà le jour fini , nous )inmes loin de tous les regards, et cependant qu'est-ce que je isici? Je vous écoute, je me défends lorsque...
— Lorsque c'est moi qui devrais écouter et me défendre, dit adame Proserpine en lorgnant Fabien à mi-prunelle; et poutre, ajouta-t-elle avec un malicieux sourire, je ne me défendrais is si vous attaquiez franchement.
Fabien se trouva pris au dépourvu et commença à craindre de être pas le plus fort vis-à-vis de cette femme dont il avait fait bon marché dans ses prétentions. Pour la première fois il se )uva piqué au jeu et ne voulut pas en avoir véritablement le menti ; et, quittant aussitôt ses petits airs sans façon, il se rapocha de madame Proserpine et lui dit à voix basse :
— Eh bien ! soit, c'est vrai, je n*y avais jamais pensé ; mais, en vous voyant si jolie aujourd'hui, il y a trais heures, je me suis dit : Pardieu, nous sommes de grands nigauds d'aller courir après une demi-douzaine de grisettes, lorsqu'on a près de soi la plus charmante petite femme que j'aie jamais vue, Une fois cette idée-là en tête, je me suis mis à vous regarder , et tout à l'heure, tenez, quand vous avez monté l'escalier devant moi, je n'ai rien vu, mais j'ai deviné, et... Tenez, madame Proserpine, lui dit Fabien en s'asseyant sur un banc et l'attirant sur ses genoux, vous avez raison, je me suis moqué de Valvins, j'ai fait le fat, j'ai dit... je ne sais pas ce que j'ai dit; mais maintenant je vous aime, oui, je vous aime. En vérité, je crois que, si vous ne m'aimez pas un peu, j'en deviendrai fou.
Madame Proserpine était trop expérimentée pour ne pas savoir quelle espèce d'amour montait ainsi à la tête de Fabien, mais elle n'en était pas moins flattée.
Une femme qui avait une très-grande portée dans l'esprit, madame de ***, prétendait qu'un homme commandait à tout, à ses paroles, à sa physionomie, à ses regards, à ses serments, et qu'à ce compte le plus habile pourrait passer pour le plus amoureux, mais qu'il y avait une émotion dont il n'était pas autant le maître, une émotion qui ne venait que de la vérité d'un désir réel, et que c'était là un hommage bien brutal sans doute, mais si sin» cère, qu'il ne fallait guère se fier qu'à celui-là. Si nous disions le nom de cette grande dame qui fut un grand écrivain et qui inspira de l'amour à un autre grand écrivain masculin de notre époque, on comprendrait facilement la validité de son opinion. Ea effet, le grand écrivain mâle avait fait pour l'écrivain femelle tous les frais d'un amour délicieux, spirituel, galant, ingénieux; il en était même résulté un roman très-célèbre ; mais il pare^ît qu'il n'en put résulter davantage, et probablement voilà ce qui mit si fort en crédit auprès de* cette belle dame la supériorité de rhpmmageréel.
Or madame Proserpine, sans avoir autant d'idées et de subtilité pour estimer ce qu'éprouvait Fabien , ne lui en savait pas moins bon gré. Les yeux du jeune homme brillaient, sa voix avait cette altération qui annonce l'ardeur du désir, ses mains brûlaient de ce feu fébrile qui est contagieux ; elle le regarda et sourit, fière de son triomphe, et, toute prête à achever ce triomphe par sa défaite, elle se laissa aller sur les genoux de Fabien et liû dit avec uo gros soupir :
— Est-ce donc pour vous venger de ce que Carmélite vous nipe avec le marquis de Lesly ?
En disant ces paroles, madame Proserpine se pencha vers Fabien ir lui laisser prendre le baiser qu'il cherchait ; mais, au lieu n regard ivre d'amour, au lieu de lèvres tendues vers les nnes, elle rencontra un œil fier et courroucé, de» lèvres blanîs et tremblantes de colère, et Fabien se releva avqc violence, s'écriant :
— Carmélite me trompe avec M. de Lesly, ce n*est pas possible!
— Eh bien I qu*est-ce quf vous prend ? s'écria madame Proserle, est-ce que vous ne le saviez pas ?
Nous ne pouvons rapporter textuellement les épithètes dont bien gratifia Carmélite dans un premier mouvement de colère ; tre langue écrite n'a pas les mêmes libertés que notre langue rlée, et en cette circonstance les libertés que lui donna Fabien èrent jusqu'aux plus extrêmes licences. Cependant, une fois que torrent d'indignation fut passé, Fabien voulut avoir des preuves la trahison qu'on venait de lui apprendre. En toute autre cirnstance, madame Proserpine, dont le cœur était très-tendre pour s hommes et fort indulgent pour les femmes, cho^e qui se renintre bien rarement en ce monde où les plus coquines sont d*ornaire les plus acariâtres, madame Proserpinç^ disona-poqs» cé4a issi à un très-vif mouvement de dépit et n'épargqa ni la passion ' Fabien ni l'innocence de Carmélite. Malgré l£^ belle résolution 2 donner une leçon à l'impertinente assurance de Fabien, la jolie laîtresse de pension s'était laissée aller avec plaisir à cette émoon qui naît de l'émotion qu'on produit, et voilà que tout à coup e petit triomphe s'évanouit, ce doux plaisir s'envole au seul nom 'une autre femme. Madame Proserpine avait beaucoup de philosophie, maiî? beaucoup de philosophie féminine c'e^t bien peu de hose, et, ma foi, on venait de lui faire trop de mal pour qu'elle e Voulût pas en rendre un peu. Or Fabien eut toutes les preuves u'il voulut avoir, rien ne lui fut épargné, et il faut môme recense que les confidences de madame Proserpine furent épicées de ^ejqqes réflexions caustiques qui ne manquèrent pas d'enflammer un point excessif la blessure qu'elle venait de faire à Fabien, outefois nous n'en dirons que le résultât, et ce résultat n'était ^6n moins qu'une intrigue en règle entre Carmélite et le marquis ^ Lesly. Cela semblait assez difficile h croire, car les moments ^6 Carmélite étaient comptés , c'était une ouvrière qui avait à
rendre compte en argent de l'emploi de toutes ses heures, et comment se pouvait-il qu'elle trouvât assez de temps pour mener de front ses amours avec Poyer, avec Fabien et avec le marquis? D'abord, il faut se rappeler que, Fabien ayant disparu du concours, les amants étaient réduits à deux, et que, d'un autre côlé, Poyer mettait moins d'assiduité dans ses visites à Carmélite. D'ailleurs, le marquis de Lesly avait agi en cette circonstance avec un certain grandiose de séduction qui n'avait éveillé les soupçons de personne. Mais ceci mérite un chagitre à part.