ÉVÉNEMENT
Il dormait depuis une demi-heure , lorsque des cris assez vioents se firent entendre à quelque distance de sa maison. La terre >ût éclaté en volcans, que Grégoire n'eût rien entendu. Cepenlant ces cris semblèrent se rapprocher, ils arrivèrent jusqu'à la )orte de la maison, et bientôt on frappa à cette porte. Grégoire le répondant pas, on leva le loquet, et un homme d'une cinquanaine d'années, en habit de voyage, entra dans la maison. Il appela M n'obtint pour toute réponse qu'un ronflement plus prononcé jue celui qui grondait avant son entrée. L'inconnu pénétra tout à ait dans la maison, s'arma de la lumière et chercha le dormeur; 1 le poussa du pied. Grégoire étendit la jambe et sembla se trouver >lus à son aise pour ronfler. Le voyageur le considéra un moment în silence et le poussa encore comme pour s'assurer de la ténacité de ce sonmieil ; puis, comme s'il eût craint quelque piège , il
s'arma d'un pistolet qu'il tira de sa poche, et, la chandelle d'une main, le pistolet de l'autre, il se mit à visiter exactement nonseulement la pièce où était Grégoire, mais celle où se trouvait un lit. L'expression soucieuse du visage de cet étranger dénotait qu'un projet important venait de se présenter à lui , mais qu'il craignait d'en aborder l'exécution. En effet, il revint encore près de Grégoire et le secoua violemment, mais sans l'éveiller. Cependant cela ne paraissait pas le rassurer, attendu qu'il était difficile de se rendre compte d'un sommeil si tenace. Ce fut alors qu'il aperçut la bouteille vide sur la table, il l'examina ainsi que le verre et murmura tout bas : « Il est ivre. » Toutefois cette supposition ne parut pas encore le satisfaire , car il retourna une quatrième fois près de Grégoire, et, s'étant mis à genoux près de lui, il se pencha jusqu'à son visage pour respirer l'haleine avinée de l'ivrogne. Ce témoignage ne lui manqua pas, et cette fois il parut complètement rassuré. Aussitôt il se mit à l'œuvre , étendit son manteau devant la fenêtre et sortit après avoir placé la lumière dans la chambre du fond et s'être assuré qu'elle fermait en dedans. Immédiatement après il ressortit, et cinq minutes n'étaient pas écoulées qu'il rentra accompagné de plusieurs personnes. 11 marchait le premier, guidant et tenant par le bras un homme qui avait les yeux bandés et qu'à son costume exactement noir il était aisé de reconnaître pour unavocat ou un médecin. Ensuite venaient deux hommes d'une stature élevée, portant dans leurs bras un corps d'homme ou de femme enveloppé d'une pelisse doublée de martre zibeline. Quant au visage, il était couvert d'un voile épais. La figure de ces deux hommes était remarquable en ce sens qu'elle avait un type très-particulier qui eût dit leur origine à des yeux observateurs. Us avaient ce visage plat dans son ensemble et anguleux dans ses parties, qui appartient aux races caucasiennes, et leurs cheveux d'un roux ardent, taillés en brosse, descendaient presque jusqu'à leurs sourcils épais et blonds. Un front étroit et bas, des yeux presque gris et sans autre expression qu'une curiosité presque stupide , quelque chose de féroce dans le tour de la bouche, montraient qu'il n'y avait qu'à commander à ces natures dégradées, et que ces hommes obéiraient, quoi qu'on leur commandât. Le premier individu dont nous avons parlé les laissa passer et leur dit quelques mots en langue étrangère. Aussitôt ils posèrent le corps qu'ils portaient sur le lit de Grégoire, et ils quittèrent la maison. Dès qu'ils furent partis, l'étranger alla fermer
porte extérieure, vint reprendre rhomme à l'habit noir et le fit rer dans la seconde chambre en lui disant : u Je m'étais trompé, ^teur, nous sommes arrivés. » 11 ferma cette porte, et ces trois ^sonnes restèrent seules dans cette chambre. Grégoire dormait jours.
1.6 lendemain Grégoire s*éveilla quand le jour était déjà levé )uis longtemps. Il eut quelque peine à reprendre ses esprits et secoua rudement pour chasser la lourdeur qui pesait encore lui. En parcourant la chambre où il était demeuré sur ]a paille, it la bouteille et le verre qui avaient servi à ses libations de la lie, et, dans un mouvement d'humeur, il fut près de les briser; [s il s'arrêta et murmura dans ses dents : « Après tout, j'ai mi. » Et il posa soigneusement dans un coin le verre et la Lteille. C'était donc une bien précieuse conquête pour cet ame que le sommeil, qu'il l'achetât à un prix si honteux, et il lit qu'il eût de bien poignants chagrins pour qu'il ne pût ►tenir qu'à ce prix. Cependant il continuait à remettre un peu •dre dans la maison, lorsque tout à coup il retourna vivement ête comme si quelqu'un l'eût appelé, puis il écouta d'un air nné, comme si la nature du bruit* qu'il entendait avait quelque >se de très-extraordinaire. Enfin, après avoir écouté, il courut B sa chambre et demeura encore plus stupéfait en reconnaissant il ne s'était pas trompé sur la nature de ce bruit. Un enfant iveau-né gisait sur son lit, dont le désordre attestait que c'était [u'il avait dû naître et qu'il n'y avait pas été apporté du dehors r une main fur tive.
La surprise de Grégoire à cet aspect le cloua un moment à sa ice. Une chose si étrange arrivée pendant son sommeil lui paissait un rêve; il se demanda un moment s'il était encore ivre endormi. Mais il lui fallut bien reconnaître la réalité de ce qu'il yait, et tout aussitôt il chercha si quelque chose pouvait l'éclairerj posa l'enfant sur un meuble et se mit à bouleverser le lit, à garder dessous, à chercher dans tous les coins, mais il ne trouva îû qui pût lui servir à former la moindre conjecture. Pas un pier, pas un lange, rieni l'abandon était aussi complet que >ssible. Était-ce l'enfant de quelque misérable paysanne du liage? était-ce celui de quelque femme étrangère? L'une avait-elle 'oisi sa maison parce qu'elle connaissait les habitudes de Grégoire f autre y avait- elle été amenée par le hasard? Rien ne pouvait pondre à ces questions que se faisait le serpent. Toutefois les
indices qu'il n'avait point trouvés dans cette chambre se montrèrent à lui lorsqu'il sortit de sa maison. L'empreinte des pas arrêtés à sa porte le frappa ; il les suivit le long du petit sentier de quelques 1x)ises qui de sa maison aboutissait à la grande route, il les suivit sur la route même et les vit s'arrêter à une place où la terre humide était profondément labourée par le piétinement des chevaux. Ces chevaux étaient attelés de front, donc c'était une voiture; la voie des roues de devant, plus étroite que celle des roues de derrière, disait que c'était une voiture à quatre roues. Grégoire ne douta plus que ce ne fût le hasard qui avait amené chez lui une femme étrangère au pays, riche, et qui sans doute avait été surprise en route par les douleurs de l'enfantement. Mais tout cela n'expliquait pas cet abandon extraordinaire et le soin avec lequel on avait fait disparaître toutes les traces qui eussent servi à faire reconnadtre l'enfant. La mère était-elle complice de cet abandon, ou en était-elle victime? voilà ce qui restait un problème insoluble pour Grégoire. Il chercha vainement à l'endroit où la voiture avait stationné, espérant découvrir quelque objet tombé par hasard de cette voiture ou bien jeté exprès sur la route. Rien, absolument, ne put lui venir en aide. Ce fut alors qu'il retourna à sa maison et qu'il commença avec lui-môme une longue consultation pour savoir ce qu'il ferait de cet enfant. La conclusion fut qu'il le garderait, mais elle n'arriva pas avec la soudaineté de bons mouvements de pitié et de protection; l'abandon de cette innocente créature ne semblait pas toucher Grégoire, et, quand il se décida à s'en charger, ce fut plutôt comme pour accomplir un projet dont l'avenir révélerait le mystère que pour faire un acte de bienfaisance. Une fois cette décision prise, Grégoire n'omit aucune des mesures nécessaires pour faire constater la naissance de cet enfant ; il alla chercher le curé, il rédigea un procès-verbal détaillé de toutes les circonstances qu'il avait remarquées ; il mesura l'empreinte des pieds, la largeur des roues de la voiture ; il fit une description exacte de l'enfant, marquant jusqu'aux plus petits signes ; il les fit reconnaître parle curé, par des notables du village et par la nourrice à qui il fut confié; il signa le procès-verbal et le fit signer aux témoins, puis, l'ayant enveloppé et cacheté avec le plus grand soin, il partit pour Paris afin de le remettre, disait-il, à un notaire. Le lendemain l'enfant fut baptisé sous le nom de Grégoire Valvins, recevant ainsi le nom de celui qui lui servait de père et le nom du village où il était né. Comme on le pense bien, cet événement fit grand bruit dansle
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pays pendant quelques semaines, mais au bout de ce temps on pensa à toute autre chose ; on ne remarqua même pas combien était changée la conduite de Grégoire ; il ne buvait plus et semblait beaucoup moins indifférent à sa vie présente et beaucoup moins préoccupé de sa vie passée. Pendant la première année, il allait tous les jours voir son fils d'adoption chez la pauvre femme qui le nourrissait, il ne semblait plus vivre que pour lui, et, dès que Tenfant put se passer des soins de sa nourrice, il le prit chez lui. Cependant la révolution avait marché, les églises s'étaient fermées et par conséquent les serpents se trouvaient sans emploi. Grégoire et son fils disparurent de Val vins après le 10 août 1792, et personne ne sut ce qu'ils étaient devenus.