UNE PRINCESSE RUSSE
Maintenant, franchissons un long espace de temps et transportons-nous au mois de décembre 1815. Nous voici rue des Mathurins, dans un hôtel magnifique; les salons en sont tout de soie et de velours, Téclat des tentures montre qu'elles ne sont posées que depuis quelques jours. La profusion des meubles amoncelés dans ces salons eût pu faire croire que c'était la demeure de quelque nouveau riche , si le goût parfait qui avait présidé à cet ameublement n'eût montré que celui qui l'avait choisi était accoutumé au luxe dans ce qu'il a de plus commode et de plus élégant. En décembre 1815 , on eût pu croire aussi qu'il appartenait à une de ces familles revenues avec les Bourbons, et à qui la munificence des vingt-cinq millions de liste civile donnés aux rois légitimes avait rendu une part de leur antique éclat. Mais cette supposition eût été fausse comme la première; cet hôtel n'appartenait pas à un Français, il était occupé par une étrangère.
On se souvient avec quelle fureur s'abattirent à cette époque sur Paris tous les curieux de l'Europe. L'Angleterre nous envoya ses gentlemen , l'Allemagne ses barons , la Prusse ses majors , la
Hollande sea van de toute sorte, la Russie ses princes et ses princesses en off, en ieff et en kù Or, cet hôtel était celui de la princesse Kadicoff. Au fond de ce vaste appartement si luxueux , dans un boudoir autour duquel régnait un divan bas et dont le dossier était composé d'une suite de coussins, sur la partie de ce divan la plus rapprochée de la cheminée, était étendue une femme enveloppée de fourrures et ramassée sur elle-même comme si elle eût gelé malgré Tardeur du feu allumé. Cette femme était de cette nature étiolée particulière à la Russie. Là, dans ce pays de glace, on trouve souvent de ces jeunesses hâtives qui semblent ne devoir appartenir qu'aux zones torrides de l'Asie. Dans l'atmosphère chauffée où on élève leur enfance , elles se développent languissantes et pâles comme des fleurs de serre. L'oisiveté du corps toujours enfermé leur donne une mollesse musculaire et une force nerveuse qui en font à la fois les êtres les plus indolents dans leur tenue et leur allure, et en même temps les plus fantasques et les plus volontaires dans leurs caprices. L'éducation qu'elles reçoivent ne peut qu'augmenter cette disposition particulière. Ainsi la femme dont nous parlons, et qui pouvait alors avoir quarante-cinq ans, avait été élevée à Saint-Pétersbourg à l'époque où Catherine 11 accueillait avec tant d'enthousiasme les œuvres des philosophes de la fin du dix-huitième siècle. On comprend quelles étranges idées avaient dû jeter dans la tête d'une jeune femme vivant dans un pays d'esclaves les principes d'égalité humaine répandus dans ces écrits, et ce qu'elle devait croire de ses devoirs lorsqu'on la nourrissait des romans de Crébillon le fils et des ardentes déclamations de Diderot. Mais peut-être la conversation de cette femme expliquera-t-elle mieux que nous ne pourrions le faire ce qu'elle avait été et ce qu'elle était. Qui dit conversation suppose au moins deux interlocuteurs. En effet, en face de la princesse, et assise dans une profonde bergère , était une autre femme d'une nature toute différente. La princesse cachait bien, sous le rouge dont elle était peinte, la pâleur mate de son teint, mais il lui était difficile de dissimuler la maigreur de son visage, et ses mains , qu'elle levait de temps en temps pour rétablir les boucles éclaircies par le temps de ses cheveux blonds, étaient d'une blancheur si fade et tellement décharnée, qu'elles semblaient être celles d'une malade à qui manquaient la vie et le sang. L'autre femme, au contraire, brune, grande, robuste, respirait la force et la santé. Elle pouvait avoir trente ans, mais le commen-
cernent d'embonpoint qu'on remarquait en elle l'aurait fait paraître plus âgée, si Téclat d'un teint brillant et la plénitude des contours du visage n'eussent rétabli l'équilibre. Toutes deux gardaient le silence depuis quelques moments, lorsque la princesse l'interrompit par ces mots :
— Eh bien?
■^ Eh bien I répondit l'autre femme, je l'aime.
La princesse haussa les épaules, tira ses mains de son vitcboura, atteignit une bonbonnière sur la cheminée, prit un carré de pâte de jujube (la pâte Regnault et toutes les pâtes inouïes qui guérissent de toutes les maladies n'étaient pas encore inventées), la princesse, disons-nous, prit un carré de pâte de jujube et répondit d'une voix indolente , mâchonnant à la fois sa phrase et sa pâte de jujube :
— Vous êtes une folle , ma chère Léonie. Une femme comme vous, la fille du marquis de Lesly, la veuve du duc de Fosenzac, penser à un pareil homme I
— Mais je l'aime ! répéta la duchesse avec un mouvement de colère.
— Eh bien I aimea-le tant que vous voudrez , puisqu'il vous plaît, mais ne l'épousez pas.
— Mais il le veut, répondit la duchesse.
— Il le veut ! répéta la princesse en se soulevant sur son séant comme si elle avait entendu quelque- chose d'exorbitant; il le veuti dit-elle encore une fois en examinant la duchesse.
— Oui, il le veut, et...
La duchesse s'arrêta, se mordit les lèvres, se tourna et se retourna sur la bergère, comme si elle avait été prise d'un malaise subit, tandis que la princesse la suivait du regard avec une curiosité moqueuse.
— Et? fit celle-ci.
— Et, repartit vivement Léonie, il a le droit de le vouloir.
La princesse se laissa retomber sur son divan, prit une nouvelle tablette de jujube et la mâcha quelque temps en silence. A ce moment elle réfléchissait probablement aux conseils qu'elle devait donner à son amie, et celle-ci semblait les attendre avec anxiété; mais tout cela se termina par une phrase qui semblait être à mille lieues du sujet de la conversation.
— Il faut que je vous raconte une aventure qui est arrivée à l'une de mes amies avant la révolution*
m CONFESSION GÉNÉRALE.
— En Russie?
— Non, à Paris, repartit la princesse.
— C*est vrai, dit la duchesse, vous êtes venue à Paris avant la révolution.
Un reste de sang féminin monta au visage de la princesse et la fit rougir. Était-ce de honte au souvenir de ce qu'elle se rappelaitr Cela eût pu être ainsi ; mais ce fut seulement de dépit d'avoir laissé échapper l'aveu que , vingt-cinq ans avant le jour où elle parlait , elle était d'âge à avoir des amies auxquelles il pût arriver des aventures. Aussi répondit-elle avec sa nonchalance ordinaire :
— Oui, j'y étais avec ma famille, et, quoique bien enfant encore, cette histoire me frappa vivement. Je l'entendis souvent raconter à mon père, qui parlait devant moi sans soupçonner que j'y pouvais comprendre quelque chose, car j'avais alors cinq ou six ans tout au plus.
La princesse peinte ne se rajeunissait que de quinze ans, juste assez pour être de l'âge de la femme à qui elle parlait. C'était de la modération ; une plus vieille se serait faite plus jeune que la duchesse. Celle-ci comprit la prétention, mais elle n'avait aucun désir de disputer de jeunesse avec son amie, et elle ne témoigna son incrédulité par aucun signe. La princesse avait examiné Léonie, et, voyant que ce qu'elle avait avancé n'avait pas éprouvé môme la contradiction d'un froncement de sourcils, elle se dit: « Je n'ai l'air que d'avoir trente ans , c'est un fait certain , donc je n'ai que trente ans , c'est un point résolu. » De son côté Léonie s'était dit que, si elle voulait bien écouter l'histoire annoncée, elle pouvait y croire comme à un fait que madame de Kadicoil avait été en âge d'apprendre par elle-même et d'apprécier à sa juste valeur, si même elle n'y avait pas quelque peu participé. Mais la duchesse n'était pas venue pour apprendre des aventures du temps passé ; elle était venue pour échapper à une position qui paraissait la rendre plus malheureuse qu'elle ne le disait. Aussi se hâta-t-elle de répondre :
— 11 ne s'agit pas de ce qui est arrivé il y a vingt-cinq ans, mais de ce qui m'arrive aujourd'hui.
— Pardon, ma chère; mais ce qu'a fait une femme qui avait alors une position aussi élevée que la vôtre pourrait vous servir de règle de conduite. Grégorio Massoni voulait aussi épouser la femme dont je vous parle.
— Mais... dit la duchesse.
— Et il en avait aussi le droit, comme je crois que vous l'entendez, continua la princesse en examinant malicieusement sa belle amie, et, reprit-elle avec un sourire particulier et un clignement d'yeux presque insolent, il y avait nécessité pour elle comme pour vous.
 ces mots la duchesse devint pâle, elle se parcourut elle-même d'un regard d'effroi indicible et s'enfonça dans la bergère , en laissant échapper cette simple exclamation :
— Quoil...
Un silence assez long succéda à cette grande péripétie de la conversation, où tout un mystère venait d'être surpris et avoué. La princesse prit un troisième morceau de jujube et recommença à parler avec ce mâchonnement insouciant qu'elle n'eût pas mis peut-être si elle eût parlé à sa couturière d'une robe ou d'un volant.
— C'est parce que je le savais, lui dit la princesse, que je suis bien aise de vous apprendre qu'avec un peu de résolution tout cela est la moindre des choses.
La duchesse ne répondit pas, elle semblait anéantie ; des larmes qu'elle ne pouvait contenir coulaient le long de ses joues et tombaient sur ses mains croisées devant elle. La princesse l'examinait avec une joie de chat sauvage. Elle n'avait cependant aucune raison d'en vouloir à cette femme; mais elle avait failli laisser échapper devant elle le secret de ses quarante-cinq ans, elle avait souffert un moment de cette crainte, et elle ne pouvait se refuser cette petite délectation féminine de voir souffrir celle devant qui elle avait souffert. Ce petit plaisir une fois savouré, la princesse se retrouva toute disposée à servir sa meilleure amie.
— Eh bien, dit-elle alors, à quoi bon ces larmes ? Parce que je le sais, il n'est pas dit que personne s'en doute. Vous savez que l'œil d'une femme y voit plus clair que celui d'un père, d'un frère, d'un amant même, et ce qui est inconnu n'existe pas.
— Mais, reprit Léonie, êtes-vous la seule femme au monde qui ait pu pénétrer ce mystère ?
— Rassurez-vous, dit la princesse, car ce mystère, je le soupçonne seulement d'hier, et votre trouble seul me l'a confirmé en ce moment. Seulement ne recevez désormais personne que moi avant d'être en toilette; c'est une chose fort simple, et qui du reste était tout à fait dans les habitudes de l'ancienne cour.
La duchesse fit un signe d'assentiment, et la princesse reprit :
— Maintenant, ma chère, écoutez-moi : je ne veux point vous donner de conseils, ou plutôt je ne veux pas vous raconter Taventure dont je vous ai parlé, avant d'être sûre de votre détermination vis-à-vis de ce jeune homme. Voulez-vous absolument Tépouser?
La duchesse ne répondit pas.
— C'est bien, fit la princesse après avoir attendu quelque temps, vous n'en avez aucune envie.
— Mon père n'y consentirait jamais, dit la duchesse en baissant les yeux, honteuse qu'elle était de voir deviner et traduire ainsi ses sentiments,
— Vous êtes riche de votre propre fortune, veuve, maîtresse de vous-même, dit la princesse ; donc le consentement de votre père est une chose fort inutile. Mais vous ne voulez pas, je le comprends, quitter votre titre de duchesse pour vous appeler madame... Comment donc s'appelle-t-il ?
-^ Son nom est inutile, dit Léonie.
La princesse se mordit les lèvres, désappointée de ne pas avoir appris le dernier mot du secret ; mais elle n'en continua pas moins avec son imperturbable nonchalance et un cinquième morceau de jujube.
— Mais l'aimez-vous ?
— Oh I oui, s'écria Léonie, je l'ai bien aimé !
— Donc vous ne l'aimez plus?
— Ah I madame I s'écria la duchesse avec un mouvement involontaire d'indignation.
— Non, ma chère, vous ne l'aimez plus. Nous sommes en 1816, et non plus en 1812. Le beau militaire de l'empereur, en voie de devenir maréchal, tout resplendissant de gloire et de conquêtes, n'est plus qu'un pauvre officier à demi-solde. En 1812, quand il était de cette cour de princes dont vous n'étiez pas, il était presque votre égal, il vous faisait entrer à sa suite dans ces Tuileries dont la ténacité de votre père et de votre mère vous avait exilée. Aujourd'hui, ma chère, c'est tout le contraire, c'est lui qui vous en exilerait, et vous ne pourriez pas le faire admettre ; le prestigs est disparu, et vous ne l'aimez plus, c'est la chose du monde la plus concevable.
— Ah I dit la duchesse, croyez-vous que mon amour soit basé sur de si pauvres considérations ? C'est sur la noblesse de ses sentiments, sur ce qu'il vaut. . .
— Vous le croyez peut-être, dit la princesse, mais ce n*est pas cela; supposez qu^après l'avoir aimé, vous vinssiez à découvrir que c'est un misérable, un marchand d'eau de Cologne? -
— Ah ! fi I dit la duchesse, repoussant cette supposition avec dégoût.
— Mais on peut avoir toutes les vertus et être marchand d'eau de Cologne; seulement, comme j'ai posé la question dans des termes extrêmes, vous avez senti la justesse de ce que je vous ai dit. Ici les couleurs sont tranchées, et la disparate vous frappe ; dans votre position, la nuance est plus légère, voilà tout, vous n'y voyez rien, ou plutôt vous n'y voulez rien voir.
La duchesse se tut encore ; une femme, quelque envie qu'elle en ait, ne se laisse pas dépouiller volontairement de la pudeur de son âme sans résister au moins par son inaction. Mais la princesse était implacable et ne voulait pas laisser à la duchesse un voile derrière lequel elle pût cacher ses mauvais desseins, et elle dit à Léonie :
— Voyons, point d'hypocrisie, Taimez-vous encore ? --' Non, dit Léonie rapidement.
— Vous ne voulez pas qu'il vous obsède de son amour?
— Je l'ai vainement supplié de me fuir,
— Vous craignez qu'il ne s'arme contre vous de ce que vous appelez ses droits ?
— Il m'en menace sans cesse.
— Eh bien I reprit la princesse, écoutez-moi et décidez. Aussitôt la princesse, qui s'était animée à la fin de ce dialogue
au point de se mettre sur son séant, se reposa sur son divan et commença le récit suivant.