‹ Confession généraleChapitre 4 sur 62 · UNE MÈRE · texte numérisé non relu

UNE MÈRE

Plus de vingt-deux ans s'étaient écoulés depuis les événements que nous avons racontés dans les chapitres précédents. On était au mois de septembre 1816, dans un appartement assez modeste de la rue Chantereine ; une femme, qui pouvait avoir de trentehuit à quarante ans, était assise à côté d'une cheminée où brûlait un feu assez vif, quoique le froid ne se fît pas encore sentir. Cependant, la pâleur qui régnait sur le visage de celte femme expliquait pourquoi ce foyer avait été allumé. Affaissée dans une large bergère, enveloppée de fourrures, elle tendait encore vers le feu ses mains tremblantes et glacées. Ses tempes creusées , son nez aminci, ses lèvres blanches, disaient que la mort occupait déjà par une extrémité ce corps délabré et qu'elle le gagnerait incessamment tout entier. A ses pieds était assis un beau jeune homme qui, les yeux fixés sur elle, la contemplait avec anxiété et semblait vouloir deviner le sujet de la préoccupation profonde où elle était plongée. Cette préoccupation semblait triste, car une larme venait de temps en temps mouiller les yeux caves et la paupière brûlante I. 3

de la malade. Le jeune homme, craignant que la pensée de l'infortunée ne s'arrêtât sur la gravité de son mal et n'en augoieolàt ainsi le danger, lui prit doucement les mains et lui dit en les bai* sant et en les gardant d^ns les siennes :

— A quoi pensez-vous, ma mère?

La mère tourna alors ses yeux mourants sur son fils et contempla longtemps son visage. Ce regard d'une mère a^r^ sur son enfant avait une expression qui n'était pas ordinaire. Il n'avait pas cette adoration protectrice qui fait du regard d'une mère quelque chose de si doux à l'âme; ce n'était pas l'intime révélation de la plus puissante et de la plus soumise des aiïections, car l'amour d'une mère pour son enfant, c'est un culte, mais un culte qui vient d'en haut, qui tend les mains à son idole pour la soutenir et non pour l'implorer; c'est quelque chose qui (]|pit ressembler à la sollicitude de Dieu pour l'humanité. 11 y avait cependant un amour passionné et profond dans le regard de celte femme, mais il y avait en même temps quelque chose d'agité et d'inquiet. Ce n'était pas seulement à la contemplation de ce beau visage de jeune homme qu'elle s'abandonnait; c'était à l'examen de ses traits, et cet examen ne lui donnait pas la joie que l'âme maternelle puise si facilement dans la confiance qu'elle a en son enfant, car des larmes plus abondantes vinrent mouiller ses yeux.

— Ma mère, reprit le jeune homme avec plus de douceur encore, à quoi donc pensez-vous qui vous attriste à ce point?

— A toi,, Noël J lui répondit sa mère, à toi, mon fils,qui vas rester seul en ce monde, sans guide, sans appui, sans conseils.

r— Ohl vons me resterez, ma mère, reprit le jeune homme; j'en ai en mon cœur l'heureux pressentiment, la sainte conviction.

-* Ne me dis pas cela, mon ûls, repartit la malade, ne t'habitue pas à cette fausse pitié qu'on appelle dans ce monde des ménagements. 11 arrive un jour où ce langage devient familier à l'âme comme aux lèvres; oa donne par faiblesse des espérances qu'on sait impossibles, et l'on se croit qaiiie envers la douleur parce qu'on l'a trompée. Ce n'est pas là ce qu'il faut que tu sois jamais, ne le sois pas pour moi. Je dois mourir bientôt, je le sais et tu le sais aussi. Le médecin ne t'a pas laissé d'illusions et je ne m'en suis fait aucune. Maintenant donc, Noël, si lu veux me prouver que lu me plains, si tu veux me consoler de mourir, promets-moi de Vivre en honnête homme. Tu en as plus bescnn qu'un autre, car tu es pauvre et tu n'as pas de famille.

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A ce mot, le jeune homme regarda sa mère avec stup^actm. Mais aile coniiooa :

— Je te comprends, je sais que tu portes un nom honorable : le fils du ccMDte Pierre de Variieuil, général de diviâon, serait sans doute bien accueilli partout où son père voudrait le présenter. Mais tu ne connafe pas le général ; tu sais, car tu m'en as souvent d^oandé la cause, que, dès le lendemain de notre mariage, son devoir de soldat l'emmena loin de moi. Il y a de cela vingt-trois ans bientôt. Depuis, je ne l'ai jamais revu. Je lui ai souvent écrit; il m'a toujours renvoyé mes lettres cachetées, avec l'argent nécessaire à mon existence. Cet argent, je n'y ai pas touché, il est toute ta fortune, car la pension viagère que je tiens de mon père finira avec moi, et c'est sur lui moins que sur tout autre que tu dois compter. Tu baisses les yeux, Noël, et tu te demandes sans doute quel crime si odieux a commis ta mère pour que son mari et son père l'aient si rigoureusement traitée. Ce crime a été d'avoir eu peur de mourir quand je n'avais que la vie à regretter; ce crime, tu le sauras peut-^tre. Ixoute-moi bien maintenant, car ce que je vais te dire est ma dernière volonté, et je te demande, au nom de vingt ans de soins passés à faire de toi un honnéle homme, je te demande de l'exécuter fidèlement.

Noël ne répondit point à sa mère, car ses larmes le suffoquaient; il pencha sa tête sur les mains de la mourante et pleura longtemps en silence. Cette émotion gagna assez madame de Varneuil pour qu'elle fût sur le point de perdre connaissance; mais la pensée d'un devoir impérieux à accomplir lui fit commander à cette faiblesse. Elle se redressa sur sa bergère, et, ramenant^ pour ainsi dire, à son cœur les restes épars d'une vie qui la quittait, elle y concentra assez de force pour pouvoir achever ce qu'elle avait commencé.

— Ecoute-moi bien, reprit-elle d'une voix plus faible et plus ferme à la fois — car si la force physique s'en allait, un dernier effort de courage la soutenait encore — écoute-moi bien, repritelle, mon Noël 1 tu trouveras dans mon secrétaire quatre lettres et un paquet assez volumineux et cacheté avec soin. Ce paquet, tu le garderas jusqu'à ce que tu aies fait ce que je vais te dire : tu iras porter chacune de ces lettres à son adresse, tu irastoinmôme, et tu ne les remettras qu'aux mains des personnes à qui elles sont adressées, puis tu leur demanderas quelle réponse ils ont à te faire.

Ici la voix de la malade s'affaiblit sensiblement, elle s'appuya

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au fond 3e sa bergère comme pour prendre un peu de repos et rappeler ses forces; mais, lorsqu'elle voulut se pencher vers son fils pour continuer, elle ne put plus se tenir sur son séant. Il voulut appeler pour lui donner des secours : un léger mouvement de tète et un faible signe de la main de la mourante l'arrêtèrent.

— Écoute-moi bien, reprit-elle encore, en parlant cette fois par saccades et avec effort : si un seul, des quatre hommes auxquels tu remettras une lettre, t'accueille avec empressement et affection, je t'ordonne de brûler le paquet dont je t'ai parlé. Et cet homme, mon fils, tu l'honoreras, tu lui obéiras comme à un père, jure-le-moi.

— Oui, ma mère, répondit Noël, je vous le jure.

— Mais, reprit la malade avec un accent plus prononcé et qui avait plus d'exaltation qu'elle n'en avait montré jusque-là, si ceux à qui tu remettras ces lettres restent froids devant toi, s'ils te repoussent avec indifférence, voici ce que tu feras...

Encore une fois le souffle faillit manquer à la malade, mais encore une fois la volonté qui l'animait surmonta cette faiblesse, et elle continua plus rapidement :

— Écoute-moi bien, lu les feras venir tous les quatre chez toi le n:ôme jour, à la même heure, mais sans qu'aucun deux se doute de la présence des autres. Puis, quand tu les tiendras ainsi réunis, tu prendras ce paquet, tu l'ouvriras, c'est mon testament, et tu le leur liras à tous quatre.

Et, comme Noël ne répondait pas, sa mère lui dit :

— Le feras-tu ?

— Je le ferai, ma mère, répondit-il. Et alors?...

— Alors, dit-elle, tu sauras tout.

— Tout ? reprit-il en regardant sa mère avec anxiété.

— Tout, répéta-t-elle.

Et, comme si ce mot eût emporté son âme et sa vie, sa tête tomba sur sa poitrine, ses bras levés pour embrasser son fils tombèrent en dehors de la bergère, pendants et glacés; elle s'affaissa tout entière sur son siège. Elle était morte.

Le lendemain Noël seul conduisit, d'abord à l'église, ensuite au cimetière, les restes d'Angélique du Premic de Kerolan, comtesse de Varneuil.

Maintenant, imaginez-vous un jeune homme de vingt-deux ans, et par conséquent maître de ses actions ; supposez-le en 1838, élevé à Paris dès sa plus tendre enfance, ayant, bien jeune

encore, entamé des relations avec ces beaux lils de famille qui ne se servent du nom de leur père que pour Texploiter à la petite semaine en empruntant sur sa bonne réputation, dont l'importance sociale se réfugie tout entière dans le glacé de leurs gants beurre frais et le lustre de leurs bottes vernies ; supposez qu*à vingt-deux ans il se fasse honneur de savoir boire quatre bouteilles de vin sans se griser, et de fumer autant de cigares qu'il en faudrait pour payer le dîner d'une honnête famille; faites que la virginité de ses mœurs soit restée depuis assez longtemps dans une orgie de mauvais lieu pour que ce passage d'une existence qui dort à une existence qui veille ait été pour lui comme si elle n'avait pas été ; figurez-vous qu'il a payé à quelques figurantes de l'Opéra, avec de l'argent qu'il doit à des juifs, le droit qu'il prend . de parler de ses bonnes fortunes ; mettez-vous enfin devant les yeux un de ces postulants fashionables qui se donnent plus de peine pour arracher quelques centaines de francs à des prêteurs qu'il ne leur en faudrait pour gagner le double de cette somme. Le surlendemain de la mort d'une mère , voici quelles seront leurs occupations : appeler le tailleur pour commander un deuil du meilleur goût, en promettant au fournisseur de solder le mémoire passé dès que la succession considérable qui vient de s'ouvrir sera liquidée ; car, dans les premiers jours, tant que les formes judiciaires peuvent expliquer la non-perception de capitaux retenus jusqu'à inventaire, la succession est énorme, on la grossit indifféremment en vertu de qualités ou de vices qu'on prête à sa mèi^ , selon les circonstances. « Ma mère était immensément riche, dit-on, elle était si avare ou si économe ! » Le mot n'a guère d'importance. Plus tard, lorsque les délais sont passés et que les demandes arrivent, on répond : a Ma mère n'avait rien, elle avait tant de désordre I » Toutefois, en attendant ce revirement inévitable, on se dit riche, et après le tailleur on fait venir le chapelier. Quoiqu'il ne tienne que peu de place dans la supériorité du beau fils, le chapelier est important, surtout en cette circonstance, car il décide de toute l'élégance du deuil : il sait la manière dont on porte le crêpe. « M. A..., dit-il, qui a une loge à l'Opéra, mit, à la mort de son père, un crêpe qui montait aux deux tiers de la forme du chapeau avec une bande du côté gauche. — Ce n'est pas sur M. A... que je prendrai modèle : je n'aime pas sa manière de s'habiller. — Nous avons M. B..., qui, lorsqu'il perdit sa mère... ^ C'est mon affaire... — Mit un crêpe qui enveloppait toute la

forme du chapeau, et sans bande. — Sans bande, n'est-ce pas? i*en étais sûr. C'est ce qu'il a le mieux porté. Faites-moi un chapeau sai» bande. Puis, quand il a été décidé qu'on pleurerasa m^e sans bande et que sa mémoire doit être satisfaite, on compte avec chagrin — car la mort d'une mère cause quelque chagrin , même à ces Messieurs -;• on compte avec chagrin les jours de solitude et de retenue que vous impose la bienséance la phis commode. Et comme une telle douleur serait insupportable, on &'en distrait en rêvant à tous les plaisirs qu'on pourra se procurer quand on aura le bonheur d'être consolé. Voilà l'emploi des deux premiers jours de deuil d'un beau fils de 1838. Heureusement Noël n'en était pas là. On était en 1816, à une époque où la fashion n'existait pas encore, où les malheurs de la France avaient empreint les esprits d'une cerlaine gravité. D'ailleun^, . Noël avait été élevé dans une ville de province où rien n'avait pu lui apprendre cet esprit de licence qui a été celui de Paris à toutes les époques. Noël n'avait jamais quitté ça mère; ses études d'^fant et ses études de jeune homme s'étaient faites sous ses yeux et sous sa surveillance de toutes les heures, et ce n'était que le jour où il les avait closes, en se faisant recevoir avocat, que sa mère avait quitté la ville de Poitiers pour venir habiter Paris. Ce fut vers le commencement du mois d'août que cette immense révolution se fit dans l'existence de Noël Varneuîl.

Madame Yameuil, après avoir fait de son fils un homme, avait-elle pensé enfin à elle-même, et était-elle venue à Paris pour y trouver des soins qui pussent rétablir sa santé délabrée? ou bien, certaine de ne pouvoir échapper au mal qui la rongeait, avait-elle voulu conduire les premiers pas de son fils dans cette dangereuse ville? c'est ce que nous ne saurions dire; mais ce qu'il y a de certain, c'est que la fatigue du voyage n'ayant fait qu'aggraver sa position, elle tomba malade en arrivant dans le petit appartement que son h<Hnme d'affaires lui avait fait préparer, et qu'elle ne le quitta point jusqu'au jcmr de sa mort. Noël demeura constamment auprès de sa mère, ignorant dans quelle nouvelle existence il se trouvait jeté, mais sentant tressaillir tout autour de lui cette vie bruyante, active, dévorante de la capitale, qui lui arrivait par le bruit, par le mouvement, par l'aspect de tout ce qui l'entourait. Au fracas et à l'animation de la rue, il sentait que la vie marchait vite et devait s'user rapidement sur ces pavés usés, dans cette atmo' sphère étroite pour tant d'aspirations, et il lui prit quelquefois

ôm désirs ardents de s'y mêler, ne fût-ce qu'au dehors. Mais il refoulait avec indignation ces ragues besoins de sentir et de connaître, et se résignait à veiller auprès du lit où sa mère se mourait. San malheur même ne lui servit point à savdr la moindre partie des obligations de cette vie. L*homme d'affaires de madame Vameuil arriva chez elle le matin du jour qui suivit sa mort, et, par pitié pour le désespoir du fils, il s'occupa du soin de Tinhu mation de la inère. Un conducteur des pompes funèbres traça le lendemain Fordre et la marche de la cérémonie à Noël. Celui-ci, ea rentrant chez lui, y trouva Thomme d'affaires qui venait lui rendre compte de sa fortune. Ce n'était pas difficile. La fortune consistait en une inscription, au grand-livre, de six mille francs de rente, dont un semestre devait échoir le lendemain ; et à cela il fallait joindre le mobilier du petit appartement de la rue Chantereine, qu'il était même inutile de faire inventorier, car, par une singulière prévoyance, madame Vameuil avait fait inscrire le bail de son appartement au nom de son fils, de façon que tout passait dans les mains de Noël sans aucunes mesures à prendre pour faire constater ses droits. 11 en résulta que, le 24 septembre 1816, Noël Vameuil se trouva à Paris, absolument seul au monde, avec un revenu de six mille francs et un joli appartement, sans obligations envers personne , sans devoirs à remplir, si ce n'est ceux que sa mère lui avait légués.

On ne peut dire qu'il espéra trouver une distraction à sa douleur dans l'accompUssement de ces devoirs , ce serait calomnier ce cœur qui avait encore toute la virginité de son désespoir, qui pleurait sa mère parce qu'il aimait sa mère, et non parce que sa mort le laissait dans l'isolement. Mais on ne peut niet qu'il éprouva quelque soulagement à l'idée que les dernières volontés de celle qui avait fait tout pour lui l'aideraient encore à sortir de l'effrayante solitude où il passa trois jours , et que peut-être il trouverait, grâce à sa sage prévoyance, un nouveau guide à suivre dans l'une des quatre personnes à qiii elle l'avait recommandé. Donc, le quatrième jour qui suivit la mort de sa mère, il ouvrit son secrétaire et y trouva le paquet qui lui avait été annoncé. Il portait une singulière suscriplion :

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