‹ Confession généraleChapitre 5 sur 62 · A PERSONNE · texte numérisé non relu

A PERSONNE

Les quatre lettres étaient enveloppées d'un papier qui indiquait dans quel ordre elles devaient être remises.

La première était adressée à monseigneur d'Arvilliers, évêque de... (ici le nom d'une ville d'Afrique), rue Saint-Dominique ;

La seconde, à M. le baron de Gabarrou, rue des Mathurins ;

La troisième, à M. le vicomte d'Ambret, rue de Chartres, en face du Vaudeville ;

La quatrième et dernière, à M. le comte de Varneuil, à Passy.

Sans doute Noël s'étonna que, de ces quatre lettres, la dernière qu'il dût remettre fût celle qui était à l'adresse de son père. Noël n'était pas arrivé à l'âge de vingt-deux ans sans demander souvent à sa mère pourquoi il ne voyait jamais son père. Tant qu'il fut assez enfant pour qu'une excuse illusoire pût le satisfaire, sa mère lui avait répondu que le comte de Varneuil était à l'armée, et le bruit incessant des guerres de la république et de l'empire ne permettait pas à l'enfant de douter de la vérité de ce qu'on lui disait. Mais, lorsque la jeunesse succéda à l'enfance et que Noël put se rendre compte de la réalité des faits, sa mère ne put l'empêcher de savoir par les journaux que son père n'était pas toujours hors de France. Alors il demanda pourquoi il ne venait pas voir sa femme et son fil^ ou pourquoi ils ne se rendaient pas auprès de lui ; alors il fallut imposer silence à ces questions auxquelles on ne pouvait répondre, et madame de Varneuil lui avait dit enfin :

— Un jour viendra, mon enfant, où tu sauras tout.

Ce jour était venu sans doute, mais, avant qu'il arrivât, Noël avait cherché toutes les raisons qui pouvaient expliquer cette séparation de son père et de sa mère. 11 était difficile de les supposer honorables pour tous deux. D'ailleurs, quelle que fût la solitude dans laquelle Noël vivait avec sa mère, il avait assez appris la vie de ce monde pour savoir que^de telles séparations sont toujours le résultat des désordres de la femme ou de ceux du mari. Accuser sa mère ne pouvait entrer ni dans le cœur ni dans l'esprit de Noël ; sa tendresse eût refusé d'admettre un soupçon injurieux pour elle, si la raison en eût pu élever.. En examinant sur quels fondements se basait l'estime qu'on accordait aux femmes, il voyait bien que sa mère méritait celte estime plus qu'aucune au monde. Une vie régulière, pieuse, retirée, la mettait à l'abri de toute calomnie. Les souvenirs d'enfance de Noël ne lui rappelaient aucune de ces circonstances équivoques qu'il voyait interpréter souvent contre la vertu des femmes. C'était donc son père dont

CONFKSSIOiN GÉNÉRALE. 4.)

les torts avaient sans doute amené celte suparalion. Tout devait le lui faire croire. Mais, à ce compte, la famille de sa mère eût dû prendre son parti, et madame de Varneuil en était également abandonnée. D'un autre côté, ne pouvait-on pas croire que la tristesse qui ne la quittait jamais était un remords, et la pureté de sa conduite une expiation ? Tous ces doutes, toutes ces incertitudes avaient longuement et cruellement torturé le cœur de Noël, au milieu de ses études et jusque sous le regard de sa mère. Le jour était venu où ils allaient cesser; mais cette noble mère n'était plus là pour qu'il la respectât davantage, si elle n'avait été que malheureuse; pour qu'il l'aimât plus qu'il n'avait fait, si elle avait été coupable. Cette pensée fit couler ses larmes avec plus de désespoir ; car il craignait de n'avoir pas été pour elle ce qu'il eût dû être. Puis enfin il considéra longtemps ces lettres, comprenant qu'elles renfermaient à la fois l'explication de son passé et la direction probable de son avenir, et un vague effroi s'empara de lui. 11 eût préféré rester dans son ignorance ; il comprit qu'un pareil mystère ne pouvait avoir qu'une explication funeste, et il hésita. Cependant la dernière volonté de sa mère parla plus haut que la crainte, et il sortit pour l'accomplir.

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