‹ Confession généraleChapitre 62 sur 62 · MISE EN SCÈNE · texte numérisé non relu

MISE EN SCÈNE

Nos lecteurs se sont peut-être étonnés du hasard qui avait amené précisément Balbi au moment où Valvins eût pu recevoir ces confidences qu'il avait cherchées. Mais nous avons déjà dit, ce nous semble, que le hasard était le dieu de cette aventure, et c'est pour prouver quelles combinaisons extravagantes il arrange quelquefois, que nous avons écrit cette histoire. C'est pour prouver aussi ce que nous avons souvent soutenu, que la vie réelle est bien autrement invraisemblable et immorale que les inventions des romanciers, pour prouver que nous publions un récit vrai dans toutes ses parties. C'est au moment où nous approchons de la dernière scène de ce drame si embrouillé, que nous sentons le besoin de renvoyer au dieu hasard et au vice humain la responsabilité de tout ceci. Un jour viendra où nous pourrons peut-êlre expliquer comment tous ces faits sont venus à notre connaissance; et alors» quoique les noms propres ne doivent pas plus être dévoilés qu'ils ne le sont aujourd'hui, on pourra mieux juger de notre naïve

véracité. Jusque-là nous prions nos lecteurs de vouloir bien nous croire sur parole.

Donc Valvins était retourné aux Invalides, ou plutôt au cabaret à la porte duquel il avait laissé Massoni. Ne le voyant pas dans la salle commune, il demanda si un vieil invalide n'était point là depuis deux heures. Le cabaretier lui répondit :

— Vous voulez parler du vieux Massoni, n'est-ce pas?

— OuL

— Eh bien I il n'y a pas cinq minutes qu'il est parti.

— Est-il rentré à l'hôtel, que vous sachiez?

— Je ne le crois pas, dit le cabaretier, et je ne pense pas que ce soit là que l'aient mené les deux gaillardes qui sont venues le eherolier.

— Comment, deux femmes sont venues chercher Grégorio ?

— Oui, dit un invalide qui était dans un coin : une grande brune assez réjouie, et une vieille petite blême qui a l'air d'une figure de cire passée de chez M. Curtius.

Ceci ressemblait fort à la duchesse et à madame de Kadicoff. Valvins se remit à s'empêtrer dans une foule de suppositions qui ne le menaient à rien.

— Mais, dit-il, quelle espèce de toilette avaient ces deux dames ?

— Des dames? dit le cabaretier, vous voulez dires des coureuses, des vieilles robes passées avec des tabliers et de méchants bonnets sale^ qui ont pu appartenir à des dames, mais qu'elles ont achetés à quelque fripière, enfin un de ces airs, vous savez?...

Ceci n'éclaircissait pas les doutes de Valvins. Il se refusait encore à croire que madame de Kadicoff et la duchesse eussent pu descendre à un' pareil déguisement; mais, en tous cas, dans quel but, et qu'étaient-elles devenues? 11 courut à l'hôtel et trouva sur la porte l'invalide à qui Grégorio avait donné une espèce de rendezvous. Celui-ci lui répéta que véritablement deux femmes étaient venues demander Grégorio, et que c'était lui qui leur avait indiqué l'endroit où elles le trouveraient. Mais cet homme confirma les soupçons de Valvins en lui disant :

-^ Si j'osais, je parierais que l'une de ces femmes, la plus jeune, était celle qui est venue avec vous ce matin.

Valvius ne pouvait plus douter, et, malgré lui, il frémit du motif qui avait pu décider deux femmes de si haut rang à une pareille démarche. Il voulait savoir de l'invalide s'il ne pourrait

4o« CONFESSION GÉNÉRALE.

pas le renseigner sur ce qu'elles avaient pu devenir ; mais il n'en savait pas plus que le cabaretier, et Valvins fut réduit à supposer qu'elles avaient enlevé Grégorio Massoni et que peut-être il était disparu à jamais. Cependant il s'orienta, retourna au cabaret de la place de l'Esplanade, et là, de pas en pas, interrogeant chaque commissionnaire, chaque boutiquier, les enfants qui jouaient devant les portes, il parvint à savoir que trois personnes en tout semblables à celles qu'il désignait avaient pris le chemin du boulevard des Invalides. La nuit était venue, et sur ce boulevard désert il ne savait où retrouver leur trace, lorsqu'en passant sous la fenêtre d'un cabaret il entendit une voix qui criait, et crut reconnaître celle de Grégorio. Au premier moment, il voulut entrer soudainement dans celte chambre; mais^ après un peu de réflexion, il jugea plus prudent de surprendre le secret de cette réunion, et il demanda au cabaretier s'il ne pourrait pas lui procurer un cabinet attenant à celui où devait être un vieil invalide avec deux femmes. Le cabaretier hésita et regarda attentivement Valvins.

— C'est drôle I murmura -t-il.

Valvins lui mit un napoléon dans la main.

— Hum I fit le cabaretier, c'est bien drôle !

— En quoi? fit Valvins.

— C'est qu'on m'en a donné autant pour ne laisser monter personne. Deux femmes à invalide qui donnent un napoléon , ça m'a déjà semblé louche. Et voilà que vous, un officier sans doute, vous m'en donnez autant. Merci ! ajouta-t-il en reniant le napoléon ; je n'en veux pas, il y a quelque chose là-dessous qui n'est pas clair.

— Je connais Grégorio Massoni, dit Valvins.

— Je le connais bien aussi, dit le cabaretier; mais je ne vous connais pas, ni ces femmes non plus.

En ce moment on entendit le rire bruyant de Grégorio et une voix de femme.

— Vous voyez bien ! dit Valvins, c'est une plaisanterie qu'on veut faire à ce pauvre Grégorio, qui était autrefois dans mon régiment et que je ne voudrais pas qu'on poussât plus loin.

— Ah I si c'est ça, dit le cabaretier, je puis vous placer dans un endroit d'où vous pourrçz tout entendre, sinon tout voir.

Valvins monta dans un cabinet séparé par une simple cloison, et, dès qu'il y fut installé, il se mit en devoir d'écouter ce qui ce passait près de lui.

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DÉNOUMENT.

Valvins se plaça donc contre la cloison qui le séparait de Grégorîo et des deux femmes qui avaient entraîné Tinvalide en cet endroit. Le vieux musicien riait du rire bruyant et hébété des ivrognes. Valvins entendit au choc des verres qu'on le puussait à boire, et une voix qui n'était point celle de la duchesse lui dit :

— Eh bieni monsieur Massoni, elle est charmante, votre histoire, et, si elle finit aussi bien qu'elle a commencé, vous ferez bien de la publier.

— Oui, repartit l'invalide en frappant du poing sur la table, je la publierai et j'y mettrai les noms en toutes lettres, je l'intilulerai : Histoire d'une princesse russe, histoire véridique, avec les preuves à l'appui.

— Vous ne ferez pas cela, dit une voix que Valvins reconnut pour être celle de Léonie.

— Je le ferai, aussi vrai que je m'appelle Grégorio Massoni, aussi vrai que vous vous appelez duchesse de Fosenzacet que la vieille que voilà est votre chambrière. Quant à vous , la belle de mon Valvins, je me tairai, je respecte son épouse... Mais quant à l'autre...

A ce moment, Grégorio reprit son rire hébété, et s'écria :

— N'est-ce pas, ma vieille, que c'était une grande coquine que cette princesse de Kadicoff ?

— Contez-nous donc votre histoire, reprit la voix inconnue à Valvins, mais qui se trahit par l'accent de rage concentrée avec lequel elle interrompit le vieux musicien.

— J'en étais donc quand j'étais heureux, dit Grégorio, dont la langue et les phrases commençaient à s'embrouiller. C'était cependant un bonheur monotone : tous les soirs entrer par la môme porte secrète, tous les matins sortir comme un voleur 1 Mais enfin j'étais amoureux ; à vrai dire, je ne sais pas de quoi, car ma thœdora était bien la plus maigre, la plus d&harnée des princesses.

— Buvez donc I dit la môme voix sèche et colère qui l'avait déjà interrompu.

Il y eut un silence qui dura juste le temps d'un verre versé et bu. Il s'y mêla môme un sourd gémissement qui fit tressaillir Valvins, car il lui sembla que c'était Léonie qui le poussait ; mais la voix criarde de la princesse couvrit tout cela :

— Continuez donc, mon beau musicien ; continuez.

— Oui, oui, fit l'autre, elle n'en valait guère la peine; mais toute cette maison était de soie, de velours, de cuivres dorés, et puis elle était princesse... J'en étais fou... J'aurais coupé la gorge au grand Turc, s'il m'avait dit qu'elle n'était pas jolie... Et puis, comme je vous l'ai dit, l'idée d'avoir pour fils un petit prince me faisait tourner la tête. Cependant, un matin , en sortant par la porte du jardin, je crus m'apercevoir que j'étais suivi, mais jen'y fis pas autrement attention ; ni moi ni elle ne dépendions de personne, elle n'avait ni père, ni mari, ni frère qui eussent droit d'inspecter sa conduite ; et, comme je me croyais l'amant, je ne voyais personne à suspecter. Je pris donc cela pour un hasard, et ce ne fut que par manière de conversation que le soir même j'en parlai à ma Phœcjora. J'étais si entêté de cette femme que je crus que la crainte qu'elle me montra était pour moi et non pour elle. En effet, il y avait quelque danger de passer régulièrement et à des heures si indues dans des ruelles si désertes^ et, si quelque détrousseur de bourses s'en fût aperçu, il n'y avait rien de plus facile que de m'attendre le long du mur, de m'assommer à coups de bâton et de me dépouiller. Mais bast ! le comte de Ghastenex ne se souciait pas de moi pour si peu. A quoi ça lui aurait-il servi de se défaire de moi? Ça ne l'aurait pas vengé^ de sa Phœdora.

— Buvez donc! reprit encore la môme femme, et encore cette fois Léonie laissa échapper un sourd gémissement.

— Vous comprenez bien, dit Grégorio, que sa Phœdora et la mienne c'est absolument la môme chose. Donc que voulait-il, le grand seigneur ? Se venger d'avoir été trompé pour un misérable comme moi ? Mais se venger de moi, c'eût été trop peu de chose. Quand un laquais de grande maison insulte un seigneur, celui-ci en demande raison à son maître ; or, au sens du comte de Ghastenex, je jouais le rôle de laquais d'amour, et c'était à mon maître féminin qu'il voulait en demander raison. Voici donc ce qu'il imagina.

Une nouvelle interruption eut lieu. Mais Valvins ne put se rendre

compte de ce qui poussait la princesse à faire boire ainsi Grégorio, si ce n*est pour le faire parler; car il semblait qu'il n*y eût pas besoin de le presser pour cela. Le vieil invalide reprit :

— Nous étions en hiver, et j'avais passé par extraordinaire cette nuit au bal de TOpéra. Le comte de Chastenex, que j'y avais rencontré et que je connaissais comme un des plus fermes soutiens des coulisses, me fit mille agaceries, et, entre autres, il m'invita à souper.

« — Bon! lui dis-je, je ne hante plus la mauvaise société.

» — Oui, me dit-il en riant, je sais qu'on t'accuse d'être amoureux d'une grande dame de la cour. Eh bien ! viens, Grégorio, et foi de gentilhomme I je te fais souper avec les plus huppées de Versailles... Tu nous conteras tes amours, et tu sais, les femmes? il suffit qu'on ait eu une bonne fortune un peu marquante pour qu'elles vous en offrent à plaisir.

» J'étais assez de l'avis du comte et je dis que je verrais.

» — Bahl me dit-il, si tu ne viens pas, tu es un fou; c'est ta fortune que tu manques. Nous aurons la femme du surintendant, qui est tout-puissant à l'Opéra, et, si tu lui plais, on te jouera ton opéra de Calypso.

» — Vrai? lui dis-je.

» — Oui, mais je t'en préviens, plus tu en diras, plus tu seras sûr de ton affaire : car, je te le répète, une femme préfère un bossu, qu'elle enlève à une autre femme qui vaut mieux qu'elle, à Apollon en personne, et notre surintendante est de cette pâte.

» — Ma foi, s'il en est ainsi, lui dis-je, j'irai.

» — En outre, dit le comte, je te préviens que ces dames seront masquées ; elles ne sont pas fâchées de pouvoir tout entendre sans se donner la peine de rougir : ainsi tu peux t'aventurer sans crainte.

« Le rendez-vous fut pris.

— Buvez donc I dit la voix toujours émue qui répétait à chaque instant cette invitation.

Ces mots prononcés de loin en loin avaient quelque chose d'effrayant dont Valvins ne pouvait se rendre compte ; un moment il fut sur le point de se lever et d'entrer dans le cabinet, mais c'était s'exposer à perdre le récit qu'il était venu pour écouter et que Grégorio ne voudrait peut-être pas continuer devant lui : il demeura donc et écouta plus attentivement. Le musicien reprit :

» — Nous étions une douzaine à souper, autant de femmes que

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d'hommes. 11 n'y avait que moi qui faisais uq mauvais compte ; j'étais un treizième. Avant qu'on se mît à table, je remarquai une femme en domino bleu flottant qui parut très-surprise de me voir.

» — C'est la surintendante, me dit tout bas le comte de Chastenex ; votre vue paraît lui faire beaucoup d'impression.

» En effet, pendant que le comte me donnait de nouveaux conseils sur la manière dont je devais en user pour réussir auprès d'elle, je remarquai qu'elle parlait bas à tout le monde en me montrant du doigt. J'entendis de petits murmures sourds. Le souper commença. En ce temps-là je ne résistais pas, comme aujourd'hui, à quelques bouteilles de vin de Champagne.

— Buvez, buvez donc ! reprit la même voix.

— Non, fit Grégorio, ce vin me trouble et me monte à la têle.

— Bah I dit la même voix, ce sont vos souvenirs de jeunesse.

— Pas mal ! pas mal, la vieille I reprit l'invalide. Tant il est vrai que j'avais bien résolu de n'en dire que tout juste assez pour amuser les dames et piquer un peu la surintendante ; mais je ne sais comment cela se fit, j'entrai dans tant de détails qui avaient tant de vérité, que le masque en question se mit à crier d'une voix aiguë, tenez, absolument comme quand la vieille me dit de boire:

» — Je donnerais tout au monde pour connaître l'héroïne de l'aventure.

» — Vous la connaissez, dit le comte de Chastenex d'un air méchant.

» — Oui, reprit la dame masquée, et je parierais que c'est la princesse de Kadicoff.

» — Ma foi, m'écriai-je, puisque vous avez si bien deviné, c'est la vérité.

» Un grand éclat de rire partit de tous côtés. La suriutendanle riait plus fort que les autres.

» — Eh bien I reprit-elle, discret amant, votre belle est ici ; tâchez de la reconnaître.

» Cette fois, la voix n'était plus déguisée et je sautai sur ma chaise en m'imaginant avoir entendu la voix de Phœdora.

» — Allons, allons, mesdames, cria le comte de Chastenex, aidez un peu le pauvre Massoni, qui n'y voit déjà plus clair, et montrezlui vos visages pour qu'il reconnaisse sa belle,.

» Tous les masques tombèrent; je ne m'étais pas trompé; la prétendue surintendante n'était autre que ma Phœdora; mais j'y

voyais encore plus clair que ne croyait le comle de Chastenex, j'avais remarqué sa pâleur et son regard menaçant en parlant. Aussi, et pour tromper la vengeance qu'il voulait sans doute tirer de la princesse, qui m'avait souvent parlé d'un grand seigneur qui la poursuivait de' ses hommages, je désignai une tout aulre femme que Phœdora. A ce moment les rires retentirent de tous côtés, femmes et hommes se roulaient; enQn un de ces messieurs put parvenir à dire :

» — Ce pauvre Chastenex, il est admirable ! il a cru à toutes les sottises de ce fou de Massoni.

» — Lui, fou!

» — Et pardieu, dit l'autre, nous le savions tous, la princesse nous a avertis : c'est le même conte qu'il fait à tous les soupers, et, si on lui avait dit que c'était la reine dont il était l'amant, il l'aurait répété et affirmé.

» Je crus deviner alors la ruse de ma Phœdora pour se disculper vis-à-vis du comte dont on parlait comme de son amant, et dans un premier mouvement de fureur je m'écriai :

» — Je l'ai dit et je l'affirme !

» Les rires recommencèrent de plus belle.

)) — Le voilà parti, dit la princesse, et vous avouerez qu'il y a de la générosité à moi à m'étre sacrifiée ainsi pour vous amuser des lubies de ce fou.

» — Mais jî'est la vérité I m'écriai-je.

w — Bon, s'écria-t-on de tous côtés; cherche ta princesse; tu t'es trompé, Massoni.

» — Maïs je ne me tromperai pas cette fois, m'écriai-je en allant vers Phœdora.

» — Ah I fit-elle en me riant au nez, depuis que je vous ai dit que c'était moi, vous me reconnaissez.

)) — Quoil m'écriai-je, vous osez...

» Elle se mit à rire. Je voulus lui parler de bien des choses que seul je pouvais savoir ; ses éclats de rire et ceux qu'elle excitait ainsi couvraient mes paroles. Plus je m'irritais, plus ils riaient tous... Je devins exaspéré, furieux.... je menaçai tout le monde, je menaçai Phœdora : ils riaient à se tordre. A ce moment, un de ces messieurs sonna : deux grands laquais parurent.

» — Emportez ce malheureux, dit-il, il nous a assez amusés comme ça?

» On s'empara de moi, on m'enleva, on me jeta dans la rue.

Le fatal : a Buvez donc! » fut encore prononcé, et un assez long silence suivit pour que Valvins jugeât que cette fols Grégorio avait céd^ à l'invitation. Un moment après, il reprit d'une voix plus sourde :

— Le lendemain j'entrai chez madame de'Kadicoff par la grande porte ; mais, contre mon attente, on me reçut sans obstacle. Dans un premier retour de passion je voulais lui demander grâce et pardon, et je lui dis, quand nous fûmes ensemble, que je consentais, s'il le fallait, à passer pour fou, à donner toute la vraisemblance possible à la fable qu'elle avait inventée... Elle accepta avec reconnaissance et me promit son pardon tout entier... Et moi, véritablement fou, ne voilà-t-il pas que, le soir môme, dans le foyer de l'Opéra, je parle, je gesticule comme un homme dont la raison était dérangée I On me suivait, on m'observait, on riait. Mais une espérance me soutenait... Je devais revoir Phœdora dans quelques heures, Phœdora qui m'avait avoué son état et que je voulais sauver à tout prix... Mais, la nuit venue, les portes étaient closes... Je me présentai de nouveau à l'hôtel le matin ; elle était avec un gentilhomme que je reconnus pour avoir soupe avec nous ; il sortait, mais je pus entendre ces mots qu'elle lui dit :

« — En vérité, la plaisanterie devient trop longue ; tâchez de m'en débarrasser.

» Le gentilhomme s'approcha de moi et me dit :

» — Mon ami, si vous ne voulez pas que je sois forcé à demander un ordre à M. le lieutenant de police pour vous enfermer, ayez soin de ne plus vous montrer ici.

» — Non, fit la princesse, je tâcherai de lui faire entendre raison.

)) Ce monsieur nous laissa. C'est alors seulement que je connus cette femme ; elle se montra à moi sans voile, dans toute son effronterie; elle osa me dire en face qu'elle était décidée à tout pour couvrir ce qu'elle appelait son honneur. Je la suppliai, au nom de cet enfant qui était le mien, je la menaçai en son nom, mais rien n'y fit... Elle me fit chasser par ses laquais, et, deux jours après, au moment où, le soir, je me présentai encore à son hôtel, quatre estafiers me saisirent au nom du roi... Je parvins à leur échapper, fet c'est alors que j'allai me cacher dans le village où quelque temps après naquit cet enfant.

— Qui était le vôtre et le sien, dit Léonie.

— buvez donc I reprit la voix inconnue à Valvins, et dont Taccent était devenu plus rauque et plus impératif.

— Oui... oui, dit Grégorio, à boire I à boire I... Que ce soit le sien, peu m'importe I... car qui peut m'assurer que c'est le mien?

— Quoi I fit Léom'e.

— Buvez donc I reprit la voix.

— Et le comte de Chastenex, dit Grégorio en balbutiant tout à fait, ou quelque autre que je ne connais pas.

— Buvez donc ! reprit toujours la même voix.

Un verre tomba, puis après un corps lourd. Valvins se leva, mais à ce bruit on quitta subitement le cabinet, et Valvins entendit descendre les deux femmes. Le cabaretier les arrêta en leur disant :

— Et Grégorio ?

— Il est là-haut, dit la Phœdora.

— Ivre, sans doute?

— Oui, reprit cette terrible voix qui avait quelque chose déplus satanique, oui, ivre-mort.

Valvins et le cabaretier entrèrent en même temps dans la chambre. Grégorio était par terre, respirant sourdement comme un homme qui étouffe. Valvins aperçut sur la table un petit papier : il s'en empara et vit l'étiquette d'un pharmacien. Un soupçon épouvantable s'empara de lui, mais, se souvenant de celle qu'il devait atteindre, il se tut et envoya chercher un médecin ; mais, avant qu'on en eût trouvé un, Grégorio avait expiré. Le cabaretier se contenta de dire :

— Ce n'est pas étonnant, il devait mourir comme ça !

Le médecin dit que l'ivrogne était mort d'apoplexie, et on l'emporta. Le lendemain Valvins était chez le pharmacien dont il avait trouvé l'adresse, et il apprenait que de l'opium avait été vendu par lui à la duchesse de Fosenzac. C'était donc elle qui avait conçu le crime et qui l'avait prémédité? Et quelle femme lui avait servi de complice?... La mère de Valvins. 11 fallait donc que Valvins laissât impunie la mort de Grégorio ou qu'il accusât sa mère et celle qui serait la mère de son enfant d'empoisonnement. Tant d'horreur , tant de désespoir lui donnèrent une fièvre ardente, qui bientôt dégénéra en une maladie à laquelle il faillit succomber.

A mesure que Noël lisait cette affreuse histoire de Valvins,

il lui prenait une singulière terreur; il se demandait si cet assemblage de récits où se montraient tant de vices n'était pas un rêve. Cependant le manuscrit qu'il tenait n'était point achevé, et il

hésita un moment à le continuer ; mais, au milieu même de son effroi, il subissait déjà cet empire tout-puissant de spectacles forcenés et hideux. Ils révoltent le cœur et l'esprit, ils épouvantent, mais on en détourne vainement les yeux : les regards y reviennent par un attrait inouï, comme une aiguille aimantée à son pôle. Or ce qui rendait surtout cette terreur poignante, c'était la pensée que bientôt il aurait une semblable lecture à faire pour son compte, et que peut-être elle lui révélerait des secrets aussi honteux que ceux auxquels il venait d'être initié. D'un autre côté, il était partagé entre le désir d'achever l'histoire de Carmélite et celui de connaître la vie de Lucien, dont il avait déjà vu le nom dans les amours de madame Gantel ; ce dernier désir l'emporta, et Noël continua le manuscrit qu'il tenait dans la main.

FIN DU PAEMIER VOtUMË.

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