GRAND JOUR
Cependant, tandis que Léonie rentrait à son hôtel et y trouvait madame de KadicofT, et que la scène que nous venons de rapporter avait lieu, Valvins était retourné en toute hâte auprès de Grégorio ; celui-ci l'attendait d'un air froid et railleur, il ne laissa pas son fils adoptif lui adresser la parole.
— Ahl ah! lui dit-il, tu en as voulu; eh bien! on t'en donne, mon garçon. Comment, te voilà? Je te croyais monté derrière le carrosse de la duchesse.
— Mon père! fit Valvins avec impatience.
— Ah I probablement, reprit Grégorio, la place est prise par quelque laquais de meilleure mine que toi et d'allure plus solide. Ce n'est pas aussi amusant qu'un homme d'esprit ou un musicien qu'on fait babiller ou chanter, mais on ne cause pas toujours...
— Ah! taisez-vous I reprit Valvins avec plus de violence et en essayant de l'interrompre.
L'invalide se mit à rire en haussant les épaules.
— Eh! eh! fit-il, tu as profité dans leur société, mon garçon; elles t'ont enseigné à parler à celui qui t'a servi de père comme à un charretier.
— Mais enfin, lui dit Valvins en se contenant, que voulez-vous que je fasse?
— Tu ne m'as pas consulté pour l'amouracher de cette femme.
— Mais vous-même, que voulez- vous donc faire contre elle ?
— Une petite esclandre de rien, mon garçon, ainsi que pour sa bonne amie, la princesse de KadicolT. ^
— La princesse de KadicoffI dit Valvins; en quoi se trouvet-elle mêlée à cette affaire?
On doit se rappeler que, pendant une partie de Fentretien de Léonie et de Massoni, Valvins s'était tenu à l'écart. Aussi fut-il très-surpris de la réponse de Grégorio :
— Je me serais bien gardé de la lui nommer, à elle 1
— Mais à quoi bon la lui nommer?
— Hum! fit Massoni, crois-tu que je ne l'aie pas devinée, ta duchesse? Lorsqu'elle me demandait si mielleusement de qui me venait cette devise cara vendetta, ce devait être pour quelque trahison.
— Mais, mon père» dit Valvins, votre haine contre toute femme qui porte un grand nom vous égare. Elle était venue vous demander de qui vous teniez cette devise, parce qu'à la même époque à peu près où vous déposiez chez le notaire Balbi les papiers qui constataient les singuliers détails de ma naissance, une femme déposait chez ce même notaire des papiers concernant aussi un enfant qu'on lui avait enlevé et que ce dépôt était scellé comme le vôtre de la devise cara vendetta.
— Es-tu sûr de ce que tu dis là, Grégoire? s'écria Massoni. Elle aurait fait cela... elle aurait pensé à son enfant! Et, pendant que je dormais, le hasard l'aurait amenée précisément dans ma maison...
Grégorio s'arrêta pour réfléchir à cette étrange coïncidence, puis il reprit :
— Non, ce n'est pas possible... c'est une comédie arrangée entre elles.
Il s'arrêta encore, et dit à Valvins :
— Ta duchesse connaît-elle la princesse de Kadicoff?
— Oui, dit Valvins, puisqu'elle sortait de chez elle quand nous sommes venus ici.
— C'est ça, fit Grégorio, Phœdora a inventé le conte d'un dépôt fait par elle chez le notaire Balbi.
— Mais qui ça, Phœdora? dit Valvins.
*— Mais la princesse de KadicoffI s'écria Massoni.
— En vérité, dit Valvins, il y a l'un de nous deux qui est fou, car je ne vous comprends pas.
— Comment, lui dit Grégorio, tu ne comprends pas que cette devise cara vendetta était celle de la princesse de Kadicoff?
Valvins ouvrit de grands yeux*
— Et c'est d'elle que vous la tenez ?
— Sans doute.
— Mais ce serait donc elle qui aurait fait, il y a plus de vingt ans, ce dépôt chez le notaire Balbi?
— Ou bien qui l'a fait il y a quelques jours, reprit Grégorio.
— Mais pourquoi ?
— Pourquoi I Est-ce que ta madame de Fosenzac ne savait pas mon nom?
— Sans doute, je lui ai souvent parlé de vous.
— Eh bien ! ce nom, n'a-t-elle pas pu le prononcer devant la princesse?
— Et quand cela serait?
— Ne comprends-tu pas qu'alors la Russe ait arrangé cette petite comédie?
— Dans quel but?
— Dans quel but I C'est que, comme je prétends l'accuser d'avoir tué le malheureux enfant qu'elle m'avait menacé de faire disparaître, comme je lui ai juré qu'à telle époque de sa vie que je pusse la retrouver, je lui reprocherais ce crime, elle a imaginé l'histoire de ces papiers et de cet argent déposé pour faire croire qu'elle lui avait assuré un sort.
Valvins se frappa le front et s'écria en Interrompant le vieillard : *
— En vérité, c'est un dédale où je me perds I
— Mais où ces deux grandes dames sauront bien se retrouver, je t'en réponds I dit Grégorio.
— Voyons, mon père, dit Valvins ; expliquons-nous. Il y a dans tout ceci un mystère qui me fait peur et que vos paroles ne font qu'embarrasser et rendre plus impénétrable. Vous connaissez la princese de Kadicoff?
Le vieil invalide se mit à rire, et repartit :
— Elle était assez belle autrefois; mais, si ce n'eût été son titre de princesse, il y avait vingt choristes à TOpéra qui valaient mieux qu'elle.
— Ce n'est pas cela que je vous demande, mon père. Où l*avezvous vue? où l'avez- vous connue?
— Au jardin des Tuileries pour la première fois.
— A quelle époque ?
— Vers la fin de 1789.
— Et c'est alors que vous avez juré de vous venger d'elle ?
— Juge si j*en ai le droit ! dit Grégorio.
Valvins vit s^avancer un récit complet des aventures de Massoni et de la princesse de Kadicoff; mais, quelque impatience qu'il éprouvât , il comprit que c'était pour lui le seul moyen de se reconnaître dans cette complication de souvenirs,' de faits qui se croisaient devant lui sans qu'il pût les lier les uns aux autres. Il se disposa donc à écouter Grégorio ; mais celui-ci n'était pas homme à se mettre en route sans provisions , lorsque le chemin menaçait d'être long. Il dit donc à Valvins :
— Nous ne sommes pas à notre aise ici pour causer ; venez là, au coin de l'Esplanade, chez le marchand de vin, nous serons plus sûrement que dans cette cour où Ton tourne sans cesse près de nous.
Valvins suivit Grégorio , qui dit en passant à l'un de ses camarades :
— Hé I si on venait me demander, tu sais où je suis?
— Ah! fit l'invalide à qui Grégorio parlait, tu es donc en fonds?
— C'est mon fils le commandant qui paye, dit Massoni.
— C'est d'un bon fils, dit l'autre invalide d'un air d'envie; les pères qui n'ont pas d'enfants n'ont pas de ces chances-là.
Malgré cette sentimentale réflexion, l'invitation provoquée n'arriva point, et Grégorio crut devoir le consoler ei\ lui disant :
— C'est pour affaires, mais la journée n'est pas finie; je repasserai par ici, et, si tu es aux environs, nous verrons.
Valvins et Grégorio s'éloignèrent et gagnèrent le cabaret désigné. Us allaient y entrer, lorsqu'une voilure qui passait au coin de l'Esplanade les força à se ranger, et Valvins reconnut M. Balbi. Il fit signe au cocher d'arrêter, et il pria le notaire de vouloir descendre.
— Monsieur, lui dit-il, quand celui-ci fut près de Grégorio, reconnaissez- vous cet homme?
Le notaire le regarda et répondit :
— Pas le moins du monde.
L'invalide l'examina et lui dit :
— Mais je vous reconnais , moi; vous êtes M. Balbi.
— Sans doute... Mais vous?
— Oh I moi, je ne suis pas resté comme vous dans un bon fauteuil, bien tranquille, bien heureux, et il n'est pas étonnant que ma figure ait changé, tandis que la vôtre n'a que vieilli.
CONFESSION GÉNÉRALli:. 4i!i
Ces mots firent faire la grimace au notaire, qui reprit œpendant :
— Dites-moi vite ce que vous avez à me dire, car je suis pressé, je reviens de la campagne pour chercher des papiers que j'avais oubliés, et je repars à l'instant.
— Quoi I fit l'invalide, vous ne reconnaissez pas un homme qui se présenta chez vous il y a vingt-cinq ans avec un paquet cacheté?
Le notaire l'examina, et, lui enlevant son chapeau, il posa son doigt sur son front et lui dit :
— Oui, c'est vous.
— Ah I fit l'invalide, vous aviez remarqué la cicatrice qui est là?
— Oui, répondit M. Balbi, et je ne pense pas avoir à vous rappeler le mot d'ordre que vous m'avez donné.
— Cara vendetta ! dit l'Italien.
— C'est cela, dit le notaire, et ce sont vos papiers que vous demandez ?
— Non , dit l'invalide, mais voilà un garçon qui s'imagine qu'il en a besoin, et je vous autorise à les lui donner.
— Voulez-vous monter dans ma voiture, monsieur Valvins? dit le notaire. Je vous les remettrai immédiatement.
-^ Venez-vous, mon père ? dit Valvins.
— Non , je t'attendrai ici, repartit l'invalide en jetant un coup d'œil passionné vers le cabaret.
Valvins fut ravi de ce refus de son père, car il comptait pouvoir s'expliquer plus librement avec le notaire. C'est ce qui eut lieu ; il lui raconta les circonstances de sa naissance , lui fit confidence de ce que Léonie lui avait rapporté, et la conclusion toute simple fut pour l'un et pour l'autre que ces deux dépôts devaient avoir trait à la naissance du même enfant. L'instant approchait où il semblait que cette inlrigue si profondément cachée dût enfin se découvrir à ses yeux. En rentrant , le notaire trouva le premier billet de Léonie, mais il ne s'y arrêta point.
— C'est probablement une précaution qu'elle avait prise dans votre intérêt, dit-il... Voyons ces papiers.
M. Balbi les tira du coffre de fer où ils étaient enfermés depuis de longues années , et tous deux commencèrent par en prendre connaissance. Voici en résumé quel était le contenu de l'acte déposé par Grégorio :
«Ce 18 septembre 1788, il a été trouvé dans la maison du nommé Grégorio Massoni, située à Tangle de la forêt de Fontainebleau, près Val vins, un enfant qui a dû y naître pendant le sommeil dudit Grégorio. Aucun indice n'ayant été découvert qui pût aider à reconnaître xet enfant , nous avons dû constater les circonstances suivantes qui pourront aider un jour à sa reconnaissance. Nous avons remarqué sur la route, à cent pas de la maison, la trace d'une voiture à quatre roues. Cette voiture était attelée de trois chevaux de front ; l'empreinte des fers était parfaitement visible et distincte. De celte voiture sont descendus deux hommes; l'empreinte des pieds, élégamment chaussés, l'atteste suffisamment. Du haut du siège et de derrière la voiture ont dû descendre deux domestiques; de nouvelles empreintes, les unes commençant à la roue de droite du devant de la voiture , les autres derrière, en sont aussi la preuve. Toutes ces traces se sont réunies au même point et se sont ensuite dirigées vers la maison de Grégorio Massoni. Il en résulte qu'on y a transporté sans doute la femme qui a mis au monde cet enfant, car on n'apercevait pas de t:race de pieds de femme sur le sol. »
Après ces détails venaient ceux qui devaient attester que l'accouchement avait eu lieu dans la cabane : le tout reconnu véritable et signé de plusieurs témoins.
Cette lecture achevée , le notaire brisa le cachet de Tautre paquet en disant :
— En vérité, en voilà beaucoup plus qu'il n'en faut pour m'autoriser à pénétrer enfin ce ipystère, car celle qui m'a remis ces papiers demandait moins d'indices.
L'anxiété dé Valvips était k son comble , et il voulait lire luimême ces papiers. Mais le prudent notaire les retint.
— Sont-ils signés? s'écria Val vins.
Le notaire retourna la page.
— Non, dit-il; mais voici un billet cacheté... Le notaire le prit et lut : ;.
— A mon fils, à lui seul,
— Pour moi I s'écria Valvins.
— Non , reprit le notaire. Que vous soyez l'enfant recueilli par Grégorio Massoni, ce n'est pas douteux; mais, pour que ceci vous regarde, il faut que les renseignements que nous allons trouver ici concordent avec ceux que nous venons de lire.
Le notaire prit le papier et lut :
« Le 18 septembre 1788, vers le soir, mon père entra dans ma chambre. J'éprouvais déjà des douleurs assez vives. Il me força à me lever et à m'habiller, il me couvrit la tête d'un voile. Ainsi vêtue, il me fit traverser à pied les jardins de mon hôtel. Nous sortîmes par une petite porte qui donnait sur un sentier écarté. Au bout de ce sentier, je trouvai une voiture de place qui nous mena l'un et l'autre jusqu'aux abords des jardins de l'hôtel de Richelieu, autant que j'en pus juger. Là nous quittâmes notre voiture, et je montai dans une autre qui m'attendait; il s'y trouvait un médecin. Elle était attelée de trois chevaux de front et conduite par un cocher ; un domestique était placé derrière. A peine y fûmes-nous montés, que mon père donna l'ordre de partir. Je ne pus distinguer la route que nous suivions, mais nous marchâmes pendant près de quatre heures avec une rapidité extraordinaire. Cependant mes douleurs étaient devenues si vives, que le médecin déclara à mon père que persister à me faire voyager plus longtemps c'était me tuer. Ce ne fut qu'après la menace que le médecin fit d'appeler du secours dans le premier village que nous traverserions que mon père se décida à arrêter. Il descendit seul et fut quelque temps absent. Il revint un instant après \ les deux domestiques descendirent, me prirent dans leurs bras et me transportèrent dans une maison, à la fenêtre de laquelle brillait une lumière. Malgré mon voileetl'obscarité de la nuit, jereconnusquenous étions auprès d'un bois et que cette maison était parfaitement isolée . Mon père avait exigé du médecin qu'il se laissât bander les yeux. Nous pénétrâmes ainsi dans cette maison jusque dans une chambre où se trouvait un lit, et je restai entre les mains du médecin. Mon père avait fait éloigner les domestiques. Une seule chandelle éclairait cette chambre, et, dans les angoisses de ma position, je ne pus distinguer qu'un objet qui pût me faire reconnaître un jour cette chambre : c'était un instrument d'église, un serpent pendu au mur. Il pouvait être trois heures du matin quand mon père et le médecin m'enlevèrent de ce jit, sans qu'il me fût permis de voir ni d'embrasser mon enfant Je remontai en voiture, et les chevaux repartirent au galop. Trois heures après, mon père fit descendre le médecin et lui remit une bourse pleine d'or, et nous repartîmes encore, en l'abandonnant au milieu d'un vaste carrefour où se croisaient plusieurs routes. Quand le jour parut , nous rentrions à Paris et nous nous arrêtions à l'entrée du faubourg Saint-Jacques, où je descendis, toujours voilée. Mon père renvoya
4o2 CONFESSION GÉNÉRALE.
sa voiture, et nous reprîmes une voiture de place. Mon père me reconduisit à la porte du jardin def mon hôtel, et j'y étais rentrée avant qu'aucun de mes gens eût pu soupçonner mon absence. Si le notaire à qui je remets ce dépôt découvre un enfant né dans cette nuit du 18 septembre 1788 , avec des circonstances qui rappellent celles que je viens de dire, ce doit être mon fils. Le médecin a pu me dire que c'était un garçon , et c'est à lai qu'appartiennent les 60,000 livres que j'ai remises avec ces papiers. »
— C'est bien cela, fit M. Balbi , et ces soixante mille livres et tout ce qu'elles ont rapporté vous appartiennent, monsieur. C'est bien la même date, ajouta-t-il en comparant les deux écrits, 18 septembre 1788. Quatre hommes; une voiture à quatre roues, trois chevaux.... Il n'y a pas k en douter.
Valvins étouffait; ce récit l'avait épouvanté, et ce ne fut qu'en tremblant qu'il prit des mains du notaire le billet portant ces mots : A mon filsy à lui seul. Il devait renfermer sans doute le secret de cette énigme extraordinaire. Voici ce qu'il y trouva :
« Mon fils , en quittant la France pour toujours , votre mère » vous supplie de ne jamais chercher à apprendre son nom. Votre » naissance est un crime. »
Il n'y avait pas de signature.
Valvins ne pouvait plus douter que la femme qui avait déposé ces papiers et cet argent ne fût sa mère. Mais quelle était cette femme ? Quelques mots de Grégorio semblaient lui dire que c'était la princesse de Kadicoff. En effet, il avait dit tenir la devise tara vendetta de cette étrangère. Il l'avait connue autrefois, mais comment? à quel titre? il l'ignorait. Léonie était-elle mieux informée que lui? Car Grégorio ne venait-il pas de dire qu'il avait refusé de lui nommer la femme dont il tenait cette devise? et Valvins, qui ignorait les confidences de madame de Kadicoff à Léonie, ne pouvait pas porter plus loin ses suppositions. Madame de Kadicoff elle-même savait-elle tout ce qui se passait? Il semblait à Valvins que tout dût être obscur pour elles comme pour lui. Dans l'incertitude où le laissait la lecture de ces deux renseignements, il commentait chacune des paroles de Grégorio. Peîi à peu elles se représentèrent à lui ; il revint alors sur ce reproche que Grégorio avait fait à la princesse de l'avoir menacé de faire disparaître son enfant^ puis sur la supposition qu'elle avait pu penser à lui et lui assurer une existence, et de tout cela il conclut comme Léonie qu'il devait être le fils de la princesse de Kadicoff, et une nouvelle
réflexion l'amena à croire que Massoni n'était pas seulement son père adoptif . Mais, à supposer que tout cela fût vrai, restait la défense de celle qui était certainement sa mère et qui lui demandait de ne pas chercher à la connaître. D'ailleurs, quoi qu'il en eût, Valvins n'accueillait qu'avec effroi les suppositions qui se présentaient à son esprit. En présence du but vers lequel il s'était élancé avec tant d'ardeur, il reculait en le voyant de plus près. Ce sentiment de joie ineffable qui prend le cœur d'un orphelin auquel une voix dit : « Là est peut-être ta mère, » cette émotion si douce n'était pour lui qu'une crainte douloureuse. 11 hésitait sur ce qu'il devait faire ; il ne savait s'il devait retourner vers Léonie ou vers Grégorio. Un nouvel incident le détermina à prendre ce premier parti. «En effet, au moment où M. Balbi allait repartir, on apporta un second billet de Léonie. Il était ainsi conçu :
(( Mon ami, les suppositions que j'avais faites relativement aux papiers déposés chez vous n'avaient aucun fondement. Regardez donc ce que je vous ai écrit comme non avenu. »
Tout en regagnant sa voiture, le notaire lut ce billet et le communiqua à Valvins. Celui-ci voulut savoir quelles étaient les suppositions qu'avait pu faire Léonie, et, pour s'en'assurer, il se rendit à son hôtel. On lui répondit que la duchesse était sortie, et, à force d'insistance, il parvint à apprendre qu'elle était sortie avec la princesse de Kadicoff et dans sa voiture. Valvins courut chez la princesse ; mais ici, quelles que fussent ses menaces, ses prières, il ne put franchir la barrière de valets qui lui répondaient avec une tranquillité imperturbable :
— Madame a défendu de laisser entrer qui que ce soit.
— Mais madame de Fosenzac n'est-elle pas chez madame la princesse?
— Sans doute, monsieur.
— Eh bien, c'est à elle que je désire parler.
— Madame a défendu qu'on entrât dans son appartement avant qu'elle ne sonnât.
Valvins, autant que cela se pouvait convenablement, essaya de persuader à l'un de ces domestiques qu'il s'agissait d'une affaire imprévue, d'une nécessité très-impérative qui le forçait à insister, et que, loin d'être blâmé, il serait remercié d'avoir enfreint les ordres de sa maîtresse. Mais ces ordres étaient, à ce qu'il paraît, si positifs que rien ne put faire démordre aucun de ceux à qui il s'adressa. Ces refus obstinés firent croire à Valvins qu'il pouvait
être l'objet spécial de ces ordres. En effet, la duchesse n'availelle pas pu s'absenter de chez elle pour ne pas y être rencontrée par lui, et ne s'était-elle pas enfermée chez madame de Kadicoff pour être plus sûre que Valvins ne pourrait pénétrer jusqu'à elle? Cette supposition , jointe à la circonstance des deux billets écrits par Léonie à son notaire, le persuada facilement qu'il y avait entre elles un complot pour l'empêcher de pénétrer le mystère de sa naissance. Il croyait assez bien connaître le cœur de Léonie pour être convaincu qu'elle ne pourrait prêter la main à un pareil projet, qu'autant qu'elle agirait sous l'intluence malfaisante d'une femme comme madame de Kadicoff. Il pensa donc que ce qu'il avait de plus pressé à faire était d'arracher Léonie à cette influence, et pour cela il résolut d'apprendre de Massoni tout oe qui pourrait servir à l'éclairer sur lé compte de cette femme. II reprit le chemin des Invalides.