EXAMEN DE MINUIT
Maintenant je me sens plein d'ardentes impulsions qui grondent et hululent comme le vent dans les chambres d'une tour. Je hais cet infernal logement. Je suis comme une poule dans un poulailler. Cette propriétaire, ces enfants, Emma !... L'actrice va monter l'escalier ; Tappellerai-je ? Mieux vaut laisser les choses comme elles sont... Les femmes ont joué dans ma vie un rôle aussi grand que l'art.
MA CONSCIENCE
Plus grand.
MOI
Ah ! vous m'avez fait peur. . . Il y a longtemps que nous n'avons causé... Combien de temps ?
MA CONSCIENCE
Depuis l'époque où vous accoutumiez de chercher
les péchés relatifs aux choses sexuelles dans les livres de prières.
MOI
Voilà une désagréable façon de parler; mais jamais je n'ai entendu de vous quelque chose d'agréable.
MA CONSCIENCE
Alors vous avez honte, vous vous repentez ?
MOI
Honte ? Je n'ai honte de rien. Je suis écrivain ; c'est ma profession de n'avoir honte de rien. Que voulez-vous dire?
MA CONSCIENCE
J'ai oublié. Alors vous êtes perdu à la honte ?
MOI
Complètement. Je causerai avec vous, si vous voulez ; même maintenant, à cette heure, sur tout ce que vous voudrez, même sur le vilain incident de ce livre de prières que vous avez eu le mauvais goût de soulever. Je n'ai pas peur de vous. Je vous publierais, si je pouvais.
MA CONSCIENCE
Vous étiez heureux, je m'en souviens,xle la mort
d'un jeune anglais 247
de votre père, parce que cela vous donnait des facilités illimitées de modeler votre moi embryonnaire tel que l'avait produit le home, en ce Moore complet et idéal que vous aviez rêvé... Je pensé que je vous cite correctement ?
MOI
A peu près.
MA CONSCIENCE
Depuis que nous nous sommes perdus de vue, vous avez consacré tout votre temps à la satisfaction de vos sens.
MOI
Pardon, j'en ai consacré tout autant à l'art. Jetais, comme vous le savez, cruellement affligé de luxures, dans ma jeunesse. Le mystère de formes qui n'étaient pas les miennes, d'un habillement qui n'était pas le mien, me portait étrangement à l'imagination. Je me couchais et je rêvais. Je désirais pénétrer le mystère de la vie de la femme. Il me semblait cruel que cette odieuse différence entre les sexes ne dût jamais décroître, mais strictement se maintenir à travers tous les us et coutumes de la vie. Il y avait de belles créatures marchant à côté de nous, dont nous ne savions rien, irréparablement séparées de nous, et par les marques les moins vénielles et de haïssables distinctions. Je souhaitais
d'être avec ce sexe, comme une ombre avec son objet. Jamais auparavant l'âme d'un homme n'avait été si embrouillée avec celle de la femme ; et pour expliquer l'anormal de cette sympathie sexuelle, je ne puis qu'imaginer qu'avant ma naissance il y avait eu quelque hésitation de sexe. Pourtant j'étais un joyeux garçon, amoureux de l'aventure, et excellent sportsman ; une fois un cheval entre les jambes ou un fusil dans les mains, je quittais toutes morbides imaginations, tous étranges désirs de jouer les femmes en travesti, de porter leurs bottines et leurs peignoirs.
MA CONSCIENCE
Je pense — pardonnez mon ignorance, mais il y a si longtemps que je ne vous ai vu — que vous vous piquez de n'avoir eu votre façon de vivre influencée, changée ou modifiée par aucune femme.
MOI
Par aucune. Je n'ai aucun souvenir pareil. . . Attendez ; ma mère m'a dit une fois, quand j'étais enfant : « Il ne faut pas croire les femmes ; tous leurs sourires et leurs gentillesses sont pour attraper les hommes. Les femmes n'aiment les hommes que pour ce qu'elles peuvent en tirer. » Echo prophétique! les mots entendus tout à coup et par hasard, et qui s'appliquent merveilleusement à la difficulté
envahissante du moment. A ces simples mots j'attribue toute la défiance pour les femmes qui a pesé sur ma jeunesse. Il me semblait impossible que des femmes aimassent des hommes. Les femmes me paraissaient si belles et si désirables, les hommes si hideux et si révoltants ! Pouvaient-elles nous toucher sans une répugnance, vraiment nous désirer? J'étais absorbé dans la vie de la femme, — le mystère des jupes si différent de la raideur des pantalons ; les flots de cheveux enroulés avec tant d'art et suggérant tant de couleurs et de parfums, si différents de notre toison ; l'anormal de la taille dans le corset, plénitude et sveltesse de la soie étincelante, si différent de la stupidité de l'habit noir ; des pieds roses dépassant sous la triple ruche de roses, si différent du large pied masculin. Mon amour pour la vie de la femme était une vie dans ma vie, et si étrangement cloîtré et voilé. Un monde de calme couleur avec des fantômes circulant, flottant, changeant dans la lumière crépusculaire : un profil perdu avec une abondante chevelure, le brillant d'un torse parfait, ou le balancement d'un cou qui tourne lentement, le regard d'yeux translucides. J'aimais trop les femmes pour me donner entièrement à une ; et mes souvenirs d'amours et d'amitiés sont brisés et confus coipme les formes qui glissent dans l'atmosphère glauque de la mer.
MA CONSCIENCE
Quel réel succès avez-vous jamais eu avec les femmes ? Aucun. Je sais bien que vous avez joué des femmes qui voulaient qu'on jouât d'elles. Mais avez-vous jamais inspiré une vraie affection ? Non ; nous ne pouvons inspirer aux autres ce qui n'existe pas en nous. Connaissez-vous, avez-vous jamais connu une femme qui ait voulu vous épouser ?
MOI
Je savais bien où vous en viendriez. Comment se fait-il que tout le monde, même notre conscience, cherche à nous marier ? Je ne pense pas que je puisse me décider à vivre toujours avec une femme. Franchement (mais j'oublie qu'il faut que je sois franc avec vous), je regarde le mariage, c'est-à-dire le mariage compliqué d'enfants, comme le grand crime. Malgré l'égoïsme avec lequel je poursuis mes plaisirs, je ne suis pas assez endurci pour créer volontiers de la vie. Nous punissons de mort un homme qui en tue un autre, mais un peu de réflexion ferait comprendre au plus bête que le crime de faire venir un être dans le monde dépasse mille et mille fois celui d'en supprimer un. Si l'on osait, quel chapitre on ferait sous ce titre : « Des diverses raisons et motifs de haïr sa mère. » Les hommes aujourd'hui sont nombreux comme des mouches chez un pâtissier; dans cin-
quante ans il y aura moins à manger, mais quelques millions de bouches de plus. Je ris et je me frotte les mains. Je serai mort avant la venue du temps rouge. Je ris des dévotes qui disent que Dieu pourvoit à ceux qu'il envoie au monde. Que cette folie est drôle! La révolution française ressemble à la révolution qui vient, qui doit venir, qui est inévitable, comme une flaque d'eau sur un chemin ressemble à la mer. Les hommes pendront comme des poires à chaque réverbère; dans chaque quartier de Londres une guillotine électrique coupera les têtes des riches comme les porcs à Chicago. Le Christ, qui de ses pieds blancs effaça le sang de l'ancien monde et qui promit une paix universelle, disparaîtra dans un cataclysme de sang. Le cou de l'humanité sera ouvert, et ^e sang couvrira la face de la terre. Le diable m'emporte si je comprends pourquoi on prendrait une femme sa vie entière, pour la regarder grossir, grisonner, se rider et s'abrutir. Pensez à l'ennui énorme de veiller toujours sur une personne, surtout sur une femme : et pour quelle raison ! Expliqué ainsi, le mariage ne me paraît pas raisonnable. Quelle promiscuité de corps et d'esprit ! Je n'ai jamais passé une nuit avec une femme ; de cela au moins je suis vierge. L'idée de ne jamais être seul, de perdre ce moi intime qui comme un oiseau farouche s'envole hors de vue pendant le jour, mais qui est avec vous — oh de quelle intensité
— le matin, à l'heure de cette lucide paresse! perdre la camaraderie de son corps, — car, comme votre esprit, votre corps est plus strictement et intensément vôtre au réveil et il semble que le sommeil vous ait rendu la possession des choses en allées... Perdre tout cela!
Votre philosophie est digne de votre peinture et de votre poésie. Mais je suis une Conscience, et une Conscience n'est jamais philosophique; sans doute vous affectionnez la Philosophie de l'Inconscient ?
MOI
Si j'allais à droite et à gauche prêcher la haine des femmes? si je les traitais de race à courtes jambes admise dans la société depuis seulement cent cinquante ans?...
MA CONSCIENCE
Vous ne pouvez pas me dire la vérité, même à moi, même sur les minuit et demi.
Sûrement, de toutes heures c'est celle de se moquer de vous.
MA CONSCIENCE
Vous devenez humoristique.
MOI
J'ai envie de dormir. Vous êtes une vieille chose
ennuyeuse, une relique de l'ancien monde, — je veux dire du moyen âge ; vous savez que j'affectionne maintenant l'antiquité.
MA CONSCIENCE
Vous errez sans force sur la route de la vie, jusqu'à ce que vous tombiez sur une pile électrique ; ragaillardi par le choc, vous bondissez au hasard tant que le courant soit épuisé, et vous voilà désorganisé.
MOI
Si je ressens et absorbe les diverses puissances de mon époque, ne suis-je pas nécessairement une puissance ?
MA CONSCIENCE
Être le cloaque où travaillent des forces vagues, c'est un piètre office à remplir. Ne pouvez-vous rien imaginer de plus fier ? Ne sentez-vous en vous rien d'original, — un quelque chose qui ait la notion d'une fin ?
Mon Dieu ! ce n'est pas de Dieu que vous voulez me parler ?
MA CONSCIENCE
Vous ne pouvez nier enfin que j'existe. Je suis avec vous, et beaucoup plus avec vous que l'ami avec qui vous aimez à déambuler par des soirs tran-
quilles : je ne vous parlerai pas des femmes que vous avez pressées sur votre poitrine dans l'obscurité parfumée de la chambre.
MOI
Je vous en prie... « L'obscurité parfumée de la chambre » est une chose très banale.
MA CONSCIENCE
Vous êtes pourri jusqu'aux moelles. Je ne sais réellement que faire de vous. Rien, sauf une forte attaque d'indigestion, ne peut vous rendre vos sens, ou une longue maladie.
MOI
Ni l'indigestion ni la longue maladie ne me changeraient. Il y a longtemps que je vous ai mise en pièces, et vos haillons ne suffiraient pas pour chasser les corneilles des terres ensemencées.
MA CONSCIENCE
En me tuant, vous vous êtes tué.
Du pur et simple Edgar Poe. Ne cherchez pas à faire des trous dans mon originalité, avant d'avoir raccommodé les vôtres.
MA CONSCIENCE
Sa conscience était l'inspiration de Poe ; il est
éternel, étant d'elle. Mais votre inspiration vient de la chair, et, comme la chair, elle est éphémère.
MOI
Si vous aviez lu Schopenhauer, vous sauriez que la chair n'est pas éphémère, mais qu'elle est l'éternelle objectivation de la volonté de vivre. Siva est représenté avec un collier de crânes, mais avec une couronne de phallus. Bah! impossible de causer philosophie avec vous; vous n'êtes qu'une conscience .
MA CONSCIENCE
Le personnage que vous avez édifié sur la tombe de votre père est un être de culture artistique sensitif et sensuel qui vit dans un sale logement et joue désespérément sa dernière carte. Vous écrivez maintenant un roman dont le héros est une pauvre créature qui vous ressemble. Croyez-vous qu'il y ait en Angleterre uq public pour ce genre de choses ?
MOI
Vous êtes toujours le même grand Philistin.
Qu'entendez-vous par « public » ?
MA CONSCIENCE
Je n'ai pas un mot à dire sur ce sujet ; votre seule vertu est la sobriété.
MOI
Mâtin ! si la conscience se met à faire des calembours '... La masse de l'humanité va comme les moutons de Panurge, mais il y a toujours quelquesuns qui...
MA CONSCIENCE
Quelques-uns comme les porcs de Gadarene.
MOI
Ah ! si j'étais le précipice, si j'étais la mer où les cochons pussent se noyer !
MA CONSCIENCE
Le vieux désir d'exciter l'admiration — l'admiration dans son sens originel d'étonnement!... vous êtes bien un enfant du siècle ; ce n'est pas l'approbation que vous désirez, vous voudriez même l'éviter, dans la crainte que cela ne diminue la seule chose que vous ayez souci de produire, l'étonnément. Persécuté du désir d'étonner, vous vous exhibez dans la plus hideuse lumière que vous puissiez trouver. L'homme dont vous écrivez la biographie ne vaut pas mieux qu'un souteneur.
MOI
Alors il ne me ressemble pas ; je n'ai jamais été
1 * Public » signifie aussi dans l'argot anglais caboulot.
un souteneur et je ne crois pas que je voudrais, si je pouvais.
MA CONSCIENCE
Toute votre moralité est réfléchie dans votre Lewis Seymore, jusqu'à ce « je ne crois pas que je voudrais, si je pouvais. »
MOI
J'adore l'anormal ; mais c'est un non-sens que de croire que mon Lewis Seymore est moi-même ; vous savez que mon idée première était d'en faire le côté de Lucien de Rubempré que...
MA CONSCIENCE
Que Balzac a eu le génie d'éviter.
MOI
Si vous n'avez que des remarques désagréables à faire, nous ferons mieux de clore cette conversation.
MA CONSCIENCE
Encore un mot. Vous avez raté tout ce que vous avez entrepris, et vous continuerez à rater jusqu'à ce que vous preniez en considération ces principes de morale, ces règles de conduite que l'humanité a trouvés, guidée par l'instinct de conservation. L'humanité se défend contre ceux qui cherchent à la
détruire ; ni Napoléon, ni le malheureux écrivassier que vous êtes, n'échappe à sa vengeance.
MOI
Vous ne voudriez pas que j'amenasse pavillon noir et que je me fisse un honnête navire marchand avec enfants en cale et femme au gouvernail. Vous voudriez me rappeler c)ue les cheveux gris commencent à poindre, que la gaieté se brise comme les voiles, et que le bon boucanier se perd à la dérive, comme une vieille épave jetée par les vagues de la mauvaise fortune et poussée par les vents sur les baies tristes et les havres dangereux des hôtelières, des ménagères et des chambres inconfortables. Voilà mon destin, et, puisque personne ne peut détourner son destin, personne ne peut mieux faire que de courir résolument sur la piste qu'il est forcé de suivre.
MA CONSCIENCE
Vous pourriez trouver une fin morale, une fin qui satisfasse un chacun.
MOI
Parole d'honneur ! il est aisé de voir que vous êtes une conscience du xix e siècle.
MA CONSCIENCE
Il n'y aurait rien à faire entre vous et une cons-
cience du vi e siècle. Je n'espère pas découvrir en vous un Saint-Augustin/
(A part.) Une idée : un de ces jours j'écrirai mes confessions. (Haut.) Encore une fois je vous dis que rien ne m'intéresse que l'art. Mon père et ma mère, la richesse et les maîtresses, j'ai tout sacrifié pour l'amour de la forme artistique. Et le sachant, vous radotez avec ce reproche de ne pas finir mon roman avec une fin morale. Rien ne me touche hors l'art ; je ferais tout pour réussir dans ce sacré métier.
MA CONSCIENCE
Séduiriez-vous la pauvre servante, si vous deviez ainsi arracher le mystère de son être et le mettre sur le papier ?
Et maintenant, hypocrite lecteur, je répondrai aux questions qui vous ont agité pendant ce long temps, et que vous avez posées à chaque étape de cette longue narration d'une vie pécheresse. Ne secouez pas la tête, ne levez pas le doigt, lecteur excessivement hypocrite ; vous ne pouvez me tromper en rien. Je connais la bassesse et l'indignité de votre âme, comme je connais la bassesse et l'indignité de la mienne. Ceci est un tête-à-tête magique, tel qu'il ne vous en arriva jamais d'autre dans votre vie. Cest pourquoi je vous dis : Mettons de côté tout déguisement habituel, soyons francs; vous avez demandé avec colère, lecteur excessivement hypocrite, pourquoi vous avez été forcé de lire ce récit d'une vie pécheresse. Dans votre hypocrisie excessive vous vous êtes demandé et redemandé quel but utile pouvait poursuivre un homme qui vous parlait de son indignité, à moins que ce ne
CONFESSIONS D'UN JEUNE ANGLAIS 26l
fût de vous montrer comment il s'est élevé, comme sur le marchepied de son être mort, à des choses plus élevées... Vous avez soupiré, ô ami hypocrite, et vous avez jeté le livre sur la table d'osier où se trouvent ces sortes de choses, et vous avez murmuré quelque : « ... Laissera-t-il le monde meilleur qu'il Ta trouvé?... » et vous êtes descendu dîner, et vous avez perdu conscience du monde au milieu de la jouissance animale de votre estomac. Je vous tends la main, je vous embrasse, vous êtes mon frère, et je vous dis : Détrompez-vous, lecteur, vous non plus vous ne laisserez pas le monde meilleur que vous l'avez trouvé. Le porc que l'on égorge au moment où j'écris cette ligne laissera le monde fneilleur qu'il l'a trouvé, mais vous laisserez seulement une carcasse putride bonne à rien, si ce n'est à la tombe. Revenez sur votre vie, examinez-la, pesez-la, philosophez sur elle, et puis dites, si vous l'osez, qu'elle n'a pas été une affaire bien futile et bien folle. Soldat, voleur, prêtre, athée, courtisan, vierge, peu m'importe ce que vous êtes; si vous n'avez pas mis d'enfants au monde pour y souffrir, votre vie a été aussi vaine et aussi inoffensive que la mienne. Je vous tends la main, nous sommes frères; mais au fond de mon cœur je me crois bien supérieur à vous, car je ne pense pas que j'ai laissé le monde meilleur que je l'ai trouvé; et vous, lecteur excessivement hypocrite, vous croyez que vous êtes
bien au-dessus de moi parce que vous dites que vous laisserez le monde meilleur que vous l'avez trouvé. L'éternelle et immuable joie de la vie est de penser, pour une raison ou pour une autre, que nous sommes meilleurs que nos voisins. C'est pour cela que j'écris mon livre, c'est pour cela qu'il vous cause tant de plaisir, ô lecteur excessivement hypocrite, mon ami, mon frère, parce qu'il vous aide à croire que vous n'êtes pas si mauvais après tout. Maintenant, reprenons.
Le glas de ma trentième année a sonné; dans trois ou quatre ans ma jeunesse sera comme un léger brouillard sur la mer, un souvenir illusoire ; aussi maintenant, tandis que je suis debout sur le bord extrême de la colline, je vais jeter un regard en arrière sur la vallée dans laquelle je marchais. Ai-je un regret ? je ne regrette ni ne me repens ; et je serais un fou et un être débile si je le faisais. Je connais la valeur et la rareté de plus de quinze ans de plaisir systématique. La nature m'a muni d'un appareil digestif, mental et physique, aussi parfait qu'il en sortît jamais de son atelier ; mon estomac et mon cerveau sont dans le plus parfait équilibre, ils montaient et descendaient, et ils le font encore avec un mouvement mesuré, absorbant et s\issimilant tout ce qui est versé en eux sans friction ni arrêt. Ce livre est un rapport de mes digestions mentales ; mais cela me prendrait une autre série
d'un jeune anglais 263
de confessions de parler des dîners que j'ai mangés, du Champagne que j'ai bu. Et les soupers ! sept douzaines d'huîtres, pâté de foie gras, quantités de truffes, salade; et puis retour à pied chez moi à la pointe du jour, quelques réflexions philosophiques suggérées par la vue d'un balayeur attardé, puis le sommeil, le sommeil doux et tranquille.
J'ai eu les amis les plus rares et les plus délicieux. Ah, comme j'ai aimé mes amis ! les plus rares esprits de ma génération étaient mes joyeux compagnons ; tout conspirait à me mettre à même de contenter mon corps et mon cerveau, et pensez-vous qu'il en aurait été de même si j'avais été un homme sage ? Si vous le croyez, vous êtes un fou. Les bonnes intentions et la mauvaise gourmandise succombent, mais l'égoïsme subtil avec un peu d'absence de scrupule tire plus de prunes de la tarte de la vie, que les sept vertus mortelles. Si vous êtes un homme sage, vous avez besoin d'un homme méchant pour le convertir ; si vous êtes un homme méchant, vous avez besoin d'un homme méchant pour faire la noce avec lui. Et vous, mon cher, mon élégant lecteur, placez votre main sur votre cœur, dites la vérité, rappelez^vous que ceci est un tête-à-tête magique qui n'arrivera jaqiais plus dans votre vie, admettez que vous vous sentez, un peu intéressé à ma perversité, admettez que si vous avez jamais pensé que vous aimeriez à me con-
naître, c'est parce que je connais beaucoup de choses que vous ne savez pas ; admettez que l'eau vous vient à la bouche quand vous pensez aux plaisirs riches et variés qui me sont échus en partage dans l'heureux et délicieux Paris, admettez que si ce livre avait été un compte rendu des livres pieux que j'ai lus, des églises où je suis allé, et des bonnes œuvres que j'ai faites, vous ne l'auriez pas acheté ou emprunté. Hypocrite lecteur, réfléchissez; si vous aviez eu le courage, la santé et l'argent pour mener joyeuse vie, ne l'auriez-vous pas fait? Vous n'en savez rien, ni moi non plus. Je ne regrette rien si ce n'est que quelques maudits fermiers et mineurs ne me payent pas ce qu'ils me doivent pour que je continue la vie qui avait été mienne et dont j'étais un ornement si brillant.
Comme je hais cet affreux hôtel du Strand, comme je soupire après mes appartements de la Rue de la Tour-des-Dames , avec tous ses accessoires charmants, palmiers et pastels, mon chat, mon python, mes amies, cheveux blonds et cheveux noirs!
Je n'en eus pas pour longtemps à être dégoûté du journalisme ; l'article quotidien devint bientôt monotone, même lorsque l'on sait qu'il sera imprimé et cela je ne le savais pas. Ma prose était très défectueuse et mes idées mal assises, je ne pouvais aller au robinet les soutirer, la liqueur était encore en fermentation, et, en partie parce que mes articles ne
d'un jeune anglais 265
se vendaient pas facilement, en partie parce que j'étais fatigué d'écrire sur différents sujets, je tournais mon attention vers de courtes histoires. J'en écrivis une douzaine dans le but de me préparer à un long roman. Quelques-unes étaient imprimées dans des journaux hebdomadaires, d'autres m'étaient prises par des revues. Mais il y avait un éditeur dans le voisinage du Strand, qui avait l'habitude de fréquenter un certain bar ; je vis la chance, et je la saisis. Ce digne homme menait ses affaires comme il s'habillait, à la diable; une âme douce, tout à fait sans esprit et sans h! Par une longue habitude il' essayait faiblement de conclure un marché, mais généralement il se laissait mettre dedans. C'était un marchepied littéraire. Des centaines de gens s'en sont servis. Si un auteur à la mode demandait deux cents livres pour un ouvrage dont il était certain qu'il en tirerait trois cents, il laissait échapper cette bonne occasion ; mais après avoir refusé une douzaine de fois l'ouvrage d'un fainéant du Strand avec qui il avait l'habitude de trinquer, il disait : « Envoyez-le-moi, mon garçon, envoyez-le-moi, je verrai ce qu'on peut en faire. » Il y avait un long comptoir et la façon de s'y prendre pour se faire éditer par M r B..., c'était de se mettre à califourchon sur le comptoir et de jouer avec le chat noir. Il y avait un Irlandais derrière ce comptoir, qui, pour trois livres par semaine, édi-
l66 CONFESSIONS
tait la Revue, lisait les manuscrits, s'occupait de l'imprimeur et du relieur, tenait les comptes quand il avait un moment de libre, et recevait les visiteurs ; je ne fatiguai pas M r Macmillan et M r Longman par des demandes polies pour les amener à regarder mon manuscrit, mais je chevauchai le comptoir, je plaisantai avec l'Irlandais, je jouai avec le chat. M r B... traita avec moi, et suivant l'ordre naturel des choses, mes nouvelles furent admises dans la Revue, et me furent payées. Shakespeare aurait pu envoyer de la prose et de la poésie, il serait allé au panier s'il ne s'était pas mis auparavant à cheval sur le comptoir. Pour ceux qui étaient dans le bar il y avait là matière à félicitations. A cheval, nous crions : « Nous ne voulons pas que de sacrés étrangers viennent se mêler de notre magazine. Et vous, Smith, vous cochon, vous aviez une nouvelle de vingt pages le mois dernier. Flanagan, si je vous envoie un couple de poèmes en même temps que ma copie régulière, cela arrangera tout, voulez-vous ? — Je tâcherai de trouver moyen, voici le patron. » Et, ayant exactement le même air que le malheureux M r Shedley, M r B... se traînait lourdement d'un côté et d'autre, puis se laissait tomber dans son fauteuil de cuir, celui dans lequel il écrivait les chèques. La dernière fois que je vis ce fauteuil, il se trouvait dans la rue, hélas ! entre les mains d'un brocanteur.
d'un jeune anglais 267
Mais quelque conservateurs que nous fussions, en ce qui concernait « la copie », et bien que nous ayons pris toutes les mesures pour nous protéger contre les intrus, il arrivait quelquefois qu'un individu n'ayant pas passé par l'épreuve préliminaire, se glissait à travers de nos défenses. Je me rappelle un de ces personnages. C'était pendant une chaude journée d'été, nous étions tous sur le comptoir, balançant nos jambes quand un jeune homme énorme entra. Il devait avoir six pieds trois pouces de hauteur. On le conduisit dans le cabinet de M r B... ; il lui demanda de vouloir bien lire un manuscrit et il s'enfuit l'air effrayé. « Au panier ! au panier! » criâmes-nous quand M r B... nous tendit le rouleau de papier. « Quelle drôle de tête il a, » dit O. Flanagan, « je serais curieux de savoir à quoi ressemble son manuscrit. » Nous nous récriâmes en vain ; O. Flanagan emporta le manuscrit chez lui pour le lire, et revint le lendemain convaincu qu'il avait découvert un Dickens en herbe. On fit dire au jeune homme de passer, son livre fut accepté et nous retournâmes au bar.
Qnelques semaines après, ce jeune homme prit des appartements dans la maison près de la mienne, au rez-de-chaussée. Son succès l'avait terriblement enflé, et il était clairement déterminé à prendre Londres d'assaut. Il avait été à Oxford et à Heidelberg, il buvait de la bière et fumait de longues pipes,
268 GONFESSIONS
il ne parlait pas d'autre chose. Bientôt, je vis qu'il me considérait comme un niais ; il accueillait par des peuh ! peuh I ma croyance au naturalisme et refusait de discuter la question symboliste. Il repliait ses longues jambes sur le canapé boiteux et appelait le British public le * B. P. » et le magazine le mag. Il avait généralement des objets à thé et des pots de confiture sur la table. Peu de temps après il amena une petite créature d'environ cinq pieds trois pouces pour vivre avec lui, et quand la petite créature et la longue créature sortaient ensemble, c'était comme Don Quichotte et Sancho Pança partant à la recherche d'aventures dans le pays du Strand. La petite créature ne se laissait aller à aucune de ces bruyantes affectations d'humeur qui étaient si irritantes dans la longue créature; la petite créature était sèche, dure et stérile, et quand elle se mêlait à la conversation, c'était comme une noix vide entre les dents, — poussiéreux et amer. Il était supposé faire son droit, mais la partie de lui vers laquelle il attirait notre attention, c'était sa connaissance des auteurs dramatiques d'Elisabeth. Il avait un carnet sur lequel il inscrivait un compte de ses lectures. Tenant le carnet entre le pouce et l'index, il disait : « L'année dernière j'ai lu dix pièces de . Nash, douze de Pelle, six de Greene, quinze de Baumont et de Flechter, et onze pièces anonyme?, — cinquante-quatre en tout. » Il ne louait \n ne
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blâmait, il n'exaltait ni ne critiquait, il vous disait ce qu'il avait lu et vous laissait tirer vos propres conclusions.
Ce que la petite créature pensait de la longue créature, je ne l'ai jamais découvert, mais à chaque heure nouvelle je voyais fraîchement qu'ils me tenaient en une estime toujours décroissante. Cela, je me le rappelle, m'irritait beaucoup. Je savais que le roman de la longue créature n'avait pas de valeur; je savais que j'avais en moi cinquante livres infiniment meilleurs que le sien, et d'une manière sauvage et maussade je désirais les fouler aux pieds et leur frotter le nez à leur faiblesse.
Mais c'était moi qui étais faible, et combien faible ! Plein de visions d'un monde plus large j'allais et je venais, furieux, le long des murs glacés de limites mentales infranchissables. J'apercevais en haut le ciel, derrière une fenêtre barrée, et, si ce n'avait été mes menottes, je me serais élancé contre cette fenêtre et je l'aurais déchirée avec mes dents. La colère était si forte en moi que je pouvais à peine me retenir de sauter du comptoir, de frapper du pied, de gifler mes amis à la figure, si tièdes étaient leurs enthousiasmes, tellement leur entendement me paraissait faible ! Les cavaliers du comptoir parurent enclins un moment à prendre la longue créature au sérieux, et dans le bureau que j'avais marqué pour le mien, je le vis installé comme un génie.
Heureusement pour ma vie et ma santé, mes intérêts étaient, vers cette époque, attirés vers d autres routes, — les routes qui conduisent dans la vie de Londres, et sur lesquelles il était convenable pour moi de marcher. Dans un restaurant où les robes décolletées et les habits de soirée s'écrasaient avec de bruyantes exclamations, où il y avait toujours une odeur de cigarette et de brandy soda, je fus présenté à un juif dont j'avais entendu beaucoup parler, un homme qui avait des journaux et des chevaux de courses. Les regards brillants et spirituels de ses yeux bruns immédiatement me prévinrent en sa faveur, et je sus bientôt que j'avais trouvé un nouvel ami. Sa maison était ce que je désirais, car elle était si différente de tout ce que je connaissais que je ne puis la rattacher à aucun souvenir français, et par conséquent à aucun souvenir qui en affaiblisse l'impression. C'était une maison de Champagne, d'heures tardives, d'habits de soirée, de littérature, d'art, de discussions passionnées. Aussi cette maison ne m'était-elle pas aussi antipathique que tout le reste de ce que j'avais à Londres ; et peut-être le cosmopolitisme de ce charmant juif, son hellénisme, était-il, en réalité, une sorte de planche sur laquelle je pourrais passer pour entrer de nouveau dans la vie anglaise. Je trouvai dans Curzon Street une autre Nouvelle- Athènes, un bohémianisme de titres qui remontaient à la conquête, un bohémianisme
de souverains toujours sonnants dans la poche du pantalon, de propreté scrupuleuse, de cabs, de jolis noms de femme, de haute vie, de dettes, de gaz, de soupers, de lumière matinale, de voitures, un bohémianisme fabuleux, un bohémianisme d'éternel gaspillage d'argent, d'argent qui partait d'une source cachée et s'étendait dans une mer de boudoirs et restaurants, une sorte de tourbillon d'or vif dans lequel nous rebondissions à travers les concerts, les épaules brillantes, les tresses de cheveux et l'argot; et je me mêlai au jeu adorable de folie qui se jouait autour et aux environs de Piccadilly Circus, avec Curzon Street comme magnifique point de ralliement.
Après dîner, une évacuation générale se produisait dans la direction des concerts et des théâtres ; quelques amis arrivaient vers minuit et continuaient à boire jusqu'à trois ou quatre heures. Mais le sariiedi soir était une soirée de gala; à onze heures et demie les lords arrivaient dans leur voiture, puis un génie ou deux, et le souper et les chansons continuaient joyeusement jusqu'à ce que les ramoneurs commençassent à venir dans les environs. Alors nous transportions nos chaises et nos bouteilles dans la rue et nous entrions en discussion avec le policeman. Douze heures plus tard nous nous levions avec peine de nos lits et au son des cloches de l'église nous commencions à écrire. Le journal pa-
raissait le mardi. Notre hôte se tenait dans une petite chambre près de la salle à manger, d'où il sortait parfois pour stimuler nos plumes traînantes. Mais je ne pouvais apprendre à voir la vie par paragraphes. Il me tardait de donner une forme personnelle à quelque chose, cette forme personnelle qui ne pouvait être achevée dans un paragraphe ni dans un article. H est vrai que je soupirais après l'art, mais je soupirais aussi après la renommée; ou bien était-ce la notoriété, ou l'un et Tau tre ? Je soupirais après la renommée, la renommée brutale et éclatante, la renommée qui mène à la notoriété. Menteur que vous êtes, dites la vérité, dites que vous vendriez votre âme à laquelle vous ne croyez pas ou à laquelle vous croyez, pour la notoriété. J'ai su que vous alliez aux funérailles pour le plaisir de voir votre misérable nom dans le journal. Vous, hypocrite lecteur, qui maintenant levez les yeux et m'appelez « horrible jeune homme », examinez votre faible cœur, et voyez ce qui nous sépare; je ne rougis pas de mes appétits, je les proclame, et mieux encore je les satisfais; vous êtes silencieux, vous vous retenez et vous habillez les péchés avec les vêtements hideux de la honte; vous vendriez votre misérable âme pour une chose dont je ne donnerais pas les ongles de mes doigts, pour des paragraphes dans un journal de société. Je ne rougis de rien de ce que j'ai fait, sur-
tout de mes péchés. Je confesse hardiment que je désirais alors la notoriété. Je marchais dans les rues comme un insensé, je tournais sur moi-même comme un tigre : « Vais-je échouer encore comme j'ai déjà échoué? » me demandai-je. « Mon roman avortera-t-il comme mes tableaux, ma poésie, mon journalisme ? » Je considérais ma vie passée; la médiocrité était empreinte sur ma vie. « En sera-t-il de même jusqu'à la fin ? » me demandais-je mille fois par jour et mille fois par nuit. Nous voulons tous la notoriété, notre désir de notoriété est hideux si vous voulez, mais il est moins hideux quand il est proclamé par une langue d'airain, que lorsqu'il cache sa tête dans l'afféterie de l'humanitarisme. Que l'humanité coure se pendre soi-même, et après soi-même un ami; le reste peut aller au diable; et soyez sûr que lorsqu'un homme est plus sottement vain et plus outrageusement égoïste que ses compagnons, il cachera sa nature hideuse dans l'humanitarisme.
Victor Hugo était hideux d'égoïsme et l'odeur d'humanitarisme qu'il exhalait était insupportable à tous les estomacs, sans en excepter celui de M r Swinburne, qui parfois se bouchait le nez d'une main, tandis qu'il balançait l'encensoir de l'autre.
Que l'humanité coure se faire pendre ! Les hommes de génie inférieur, comme Victor Hugo et M r Gladstone, se réfugient en elle. L'humanité est
une étable à porcs, où les menteurs, les hypocrites et les obscènes se réunissent; il en a été ainsi depuis que le grand Juif l'a conçu, et il en sera ainsi jusqu'à la fin. Bien préférable est le joyeux payen moderne dans sa cravate blanche et son habit de soirée, et sa facile philosophie. Je dis : « Peu m'importe comment le pauvre est pauvre ; mon seul regret est qu'il vive, » et je donne au mendiant un shilling.
Nous voulons tous la notoriété. Nos désirs, sur ce point comme sur d'autres, ne sont pas nobles, mais l'humain est une très méprisable vermine, et seulement tolérable quand il tend à la brute, et s'éloigne de l'évangélique. Je vais vous raconter une anecdote qui est en elle-même une illustration admirable de mon désir ardent de notoriété ; et mon anecdote servira à un double but, — elle m'apportera un peu de cette notoriété dont je suis si désireux, car vous, cher lecteur, excessivement hypocrite lecteur, vous vous écrierez immédiatement : « Honte ! Un homme pourrait-il être assez pervers pour essayer de provoquer un duel afin de pouvoir se faire connaître par un meurtre légal ? » Vous parlerez à vos amis de ce jeune homme sans principes, et ils voudront sans doute immédiatement en connaître davantage sur lui.
Il y avait soirée de gala à Curzon Street; les lords se faisaient amener en hansom; des cris et des jurons; quelques personnes assises sur les toits avec
leurs jambes se balançant à l'intérieur; les comiques étaient arrivés des concerts; il y avait des dames, beaucoup de dames; les chœurs allaient gaiement dans le salon; un homme essayait de renverser d'un coup de pied le chandelier, un autre se tenait sur la tête sur le sofa. Il y avait là un superbe jeune lord avec cette sorte de tournure à laquelle une femme ne peut résister. Près de là, un délicieux gaillard tentait de me vider le pot de moutarde dans le cou ; lui, je pouvais le tenir en respect; mais le beau lord, je le voyais, essayait de se faire une cible de moi. Pendant un moment je n'eus pas l'intention de mettre fin à ses impertinences; je ne le connaissais pas, il n'était pas alors, comme il Test maintenant s'il veut me permettre de le dire, un ami de trois heures ou trois heures et demie. Les dames se retirèrent et la fête continua avec une vigueur égale. Nous avions passé par des phases variées, non d'ébriété, personne n'était ivre, mais de jubilation; nous avions été facétieux et tapageurs, nous avions dit toutes sortes d'histoires. Le jeune lord et moi n'avions pas l'air de nous entendre bien, mais rien de déplaisant n'arriva jusqu'au moment où quelqu'un proposa de boire à la chute de Gladstone. Le beau lord se leva sur ses jambes et commença un discours. Au point de vue politique, il était assez bon, mais la plus grande partie avait ouvertement pour but de me tourner en ridicule. Je répondis
vivement, m'échauffant graduellement de plus en plus, jusqu'à ce que, pour en finir, je dis :
« Je ne suis pas de votre avis; le Land act de 81 était une nécessité. »
« Celui qui le pense doit être fou. »
« C'est possible, mais je ne permets pas aux gens de se servir d'un tel langage avec moi, et vous devez savoir qu'appeler fou quelqu'un qui est assis avec vous à table dans la maison d'un ami est le fait d'une canaille. »
Il y eut un moment de silence ; puis il dit : « Je voulais seulement dire politiquement. »
« Et moi, je voulais seulement dire socialement. »
Il s'avança d'un pas ou deux et me frappa à la figure du bout de ses doigts ; Je saisis une bouteille de Champagne, et le frappai sur la tête et les épaules. Différents groupes d'invités nous séparèrent, et nous nous mîmes à marcher de chaque côté de la table en nous injuriant. Bien que je fusse très en colère, j'avais eu une certaine conscience dès l'abord que, si je jouais bien mes cartes, je pourrais me tirer fort bien de cette querelle ; et seul en descendant la rue, je pris la résolution de faire tout mon possible pour amener une rencontre. Si j'avais eu cette querelle avec un des chanteurs de music-hall, je m'en serais tenu là, mais j'avais tout à gagner en pressant l'affaire.
Je saisis la situation immédiatement. Toute la presse libérale serait pour moi, la presse conservatrice n'aurait rien à dire contre moi, pas de femme dans cette affaire et un duel avec un lord, ce serait de la charogne pour les journaux de société. Mais le danger ? A la crainte de la mort je ne pense pas que je fus jamais sensible. J'aurais été effrayé d'un combat avec un chanteur de music-hall, parce que j'aurais eu beaucoup à perdre en me battant avec lur, mais telle qu'était l'affaire, j'avais trop à gagner pour considérer les possibilités de danger. En outre, il n'était pas besoin de les considérer. Je savais bien qu'elles n'avaient aucune réalité. J'avais brisé seize assiettes consécutivement au commandement des douzaines de fois; et cependant il y avait trois chances contre une que je ne toucherais pas un homme à vingt pas ; il y avait donc dix mille chances contre une qu'un homme qui probablement n'avait jamais déchargé un revolver qu'une demi-douzaine de fois ne m'atteindrait pas. Dans un salon de tir, il n'y a rien qui vous trouble ; il n'y a pas en face de vous un homme avec un pistolet dans sa main ; vous êtes calme et recueilli, vous vous êtes levé à votre heure ordinaire, et vous revenez d'une promenade au soleil. Sur le terrain l'état de vos nerfs est changé par une exaltation inaccoutumée, par l'air froid, la longue attente. Il y avait trois chances contre une que je ne le tuerais
pas, il y en avait cent contre une qu'il ne me tuerait pas. C'est ainsi que je calculai les chances, si tant est que je prisse la peine de calculer les chances, mais, pour dire vrai, je m'en préoccupai fort peu ; quand je veux faire quelque chose, je ne crains rien, et je voulais sincèrement tuer ce jeune homme.
Je ne me couchai pas tout de suite, mais je m'assis dans un fauteuil et me mis à réfléchir. Sur ces entrefaites un cab s'arrêta avec bruit devant ma porte, et un des invités monta.
Il me dit que tout était arrangé, je lui dis que je n'avais pas l'habitude de permettre aux autres d'arranger mes affaires à ma place, et j'allai me coucher. Une chose, une seule chose me tourmentait, à qui demanderais-je d'être mon témoin ? Mes vieux amis étaient dispersés, ils avaient disparu ; et parmi mes nouvelles connaissances, je n'en voyais aucun qui accepterait. Aucun des gens qui se mettaient à cheval ne voudrait, c'était certain ; je voulais quelqu'un sur qui je pusse compter, et dont la position sociale fût au-dessus de toute question. Parmi mes vieux amis une demi-douzaine m'auraient convenu, mais où étaient-ils ? Une absence de dix ans disperse les amis comme Octobre disperse les hirondelles. Enfin mes pensées s'arrêtèrent sur un homme. Je pris un cab et me fis conduire chez lui. Je le trouvai faisant des paquets, et se préparant à aller à l'étranger. Ce n'était pas heureux.
Je m'assis sur le bord de la table de la salle à manger, et lui dis que je le priais de me servir de témoin dans une affaire d'honneur et je lui racontai brièvement mon histoire.
« Je suppose, dit-il, que c'était vers une ou deux heures du matin ? »
« Plus tard que cela, dis-je, c'était vers sept heures. »
« Mon cher ami, il vous a frappé, et pas bien fort, j'imagine ; vous lui avez répondu par un coup de bouteille de Champagne, et maintenant vous voudriez l'envoyer sur le terrain. Je veux bien agir comme intermédiaire, et arranger l'affaire pour vous ; il regrettera sans aucun doute de vous avoir frappé; mais réellement je ne peux pas vous servir de témoin, c'est-à-dire, si vous êtes déterminé à exiger une rencontre. Pensez un peu ; supposons que vous alliez le tuer, un homme qui ne vous a pas fait de tort... »
« Mon cher ***, je ne suis pas venu ici pour écouter des réflexions morales ; si vous ne voulez pas me servir de témoin, dites-le. »
Je télégraphiai à Warwickshire à un vieil ami : « Puis-je compter sur vous pour me servir de témoin dans une affaire d'honneur ? »
Deux ou trois heures après, la réponse arriva: « Venez ici et restez avec moi pendant quelques jours, nous causerons de cela. » Je grinçai des
dents ; que fallait-il faire ? Je télégraphiai à Marshall et lui demandai de venir ; les Anglais évidemment ne veulent pas se mêler d'un duel sérieux. « Très important. Venez immédiatement pour me servir de témoin dans une affaire d'honneur; amenez le comte avec vous, laissez-le à Boulogne, il connaît le colonel du ***. » Le lendemain je reçus ce qui suit : « J'enterre mon père ; aussitôt qu'il sera enterré, je viendrai. » A-t-on jamais eu un tel guignon ? Il ne pouvait être ici avant la fin de la semaine. Ces choses demandent la plus grande promptitude. Trois ou quatre jours après, l'affreuse Emma vint me dire qu'il y avait en haut un monsieur entrain de prendre un bain. » Tiens, Marshall, comment ça va-t-il ? Avez-vous eu une bonne traverçée ? Vous avez rudement bien fait de venir... Ce pauvre monsieur s'est en allé tout à fait subitement, je suppose ? »
« Oui, on l'a trouvé mort dans son lit. Il doit s'être senti mourir, car il s'est étendu tout à fait droit dans son lit, comme sont étendus les morts, les mains aux côtés... étonnante présence d'esprit. »
« Il n'a pas laissé d'argent ? »
« Pas un penny ; mais tout s'est arrangé parfaitement. Depuis mon succès au Salon, j'ai pu vendre mes choses. Je commence seulement maintenant. Quel succès était ce tableau... Je t'assure je fais école. »
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« Tu croîs ça. . . on fait école après vingt ans de travail. »
« Mon ami y je t'assure, j'ai un public qui me suit. » <( Mon ami, veux-tu que je te dise ce que tu as fait ? tu as fait encore une vulgarisation, une jolie vulgarisation, je veux bien, de la note inventée par Millet, tu as ajouté la note claire inventée par Manet, enfin tu suis avec talent le mouvement moderne : voilà tout. »
« Causons d'autre chose : sur la question d'art on ne s'entend jamais. »
Quand nous étions animés, Marshall et moi nons tombions dans le français.
« Et maintenant parle-moi de ce duel. »
Je ne pouvais pas me résoudre à avouer même à Marshall, que je voulais tuer un homme pour la notoriété que cela m'apporterait, non que je crai- N gnisse chez lui une révolte de conscience, mais parce que je redoutais ses moqueries ; il était connu de tout Paris, j'étais quelque chose d'obscur, vivant à Londres dans un logement obscur. Si Marshall avait soupçonné la vérité, il m'aurait dit avec pitié : « Mon cher Moore, comment pouvezvous être si fou ? Pourquoi ne voulez-vous pas être content de vivre ? etc.. » De telles homélies auraient été exaspérantes. Il avait du succès ; je n'en avais pas; je savais qu'il n'y avait pas grand'chose en lui, un feu de paille, pas plus ; mais que n'auraisje pas fait çt donné pour ce feu de paille ? Ainsi je
fus obligé de cacher mes vrais motifs pour désirer un duel, et je lui parlai avec chaleur de la gravité de l'insulte et de la nécessité d'une réparation. Mais Marshall restait obstiné. * Une insulte? » dit-il. « Il vous a frappé avec sa main, vous l'avez frappé avec la bouteille de Champagne ; vous ne pouvez pas l'amener sur le terrain après cela ; il n'y a rien à venger ; vous avez lavé l'insulte vous-même ; si vous ne l'aviez pas frappé avec la bouteille de Champagne, le cas serait différent. »
Nous allâmes dîner, nous allâmes au théâtre, et après le théâtre nous revînmes chez nous et nous fîmes de l'esthétique jusqu'à trois heures du matin. Je ne parlai plus du duel, j'en étais dégoûté ; la chance, je le voyais, était contre moi, et je laissai faire Marshall. Il montra son tact habituel, on obtint une lettre dans laquelle mon ami retirait le coup de sa main, je retirai le coup de la bouteille et la lettre fat signée par Marshall et deux autres messieurs.
Hypocrite lecteur, vous ramenez votre vêtement de pureté autour de vous, vous dites : « Que cela est bas ' » Mais vous rappelez-vous combien de fois vous avez soupiré après la guerre, si vous êtes soldat de l'armée de Sa Majesté, après la guerre qui devait apporter toute sorte de malheurs à un million de créatures comme vous ; et vous avez désiré ardemment que tout cela arrivât, parce que cela
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pourrait faire mettre votre nom dans la gazette. Hypocrite lecteur, n'ayez pas trop mauvaise opinion de moi ; hypocrite lecteur, pensez à ce que vous aimez en moi ; votre hypocrisie ne changera rien ; en vous parlant de mes vices, je ne fais que vous parler des vôtres ; hypocrite lecteur, en vous montrant mon âme je ne fais que vous montrer la vôtre ; hypocrite lecteur, lecteur excessivement hypocrite, vous êtes mon frère, je vous salue.
Les jours succédaient aux jours ; je vivais dans cet horrible logement; je continuais à travailler à mon roman ; il me semblait que c'était une tâche impossible; la défaite me regardait d'un air farouche de chaque coin de cette sale chambre. Mon anglais était si mauvais ! des expressions familières stupides disloquées par le français. J'apprenais des mots peu employés et je les piquais par-ci par-là ; ils ne raccommodaient pas le style. La confiance en moi-même avait été perdue dans les échecs passés ; j'étais chargé de chaque côté d'un poids qui m'accablait; mais je luttais pour mener d'une façon ou d'une autre mon livre à une conclusion. Rien ne m'intéressait plus, si ce n'est cette seule chose : pour mettre fin aux tromperies de la propriétaire, et pour m'obliger à rester chez moi, je fis un arrangement avec elle, d'après lequel elle devait me donner le logement et la nourriture moyennant trois livres par semaine ; et depuis lors, résistant à toutes les
tentations de Curzon Street, je retourne, à travers les brouillards de novembre, manger chez moi une côtelette. J'étudiais l'humble servante comme on pourrait étudier un insecte au microscope. « Quel livre admirable elle ferait, mais 'quelle serait la fin ? si seulement je connaissais la fin ? » Il m'était de plus en plus difficile de tenir la grosse propriétaire à distance, et sa lascive fille fut bien battue un jour pour être restée trop longtemps auprès de ma porte. Je voyais la pauvre MissL... le soir, dans les escaliers de cette infâme maison, et je ne me fatiguais jamais de lui parler de ses espérances, de ses ambitions et du jeune homme qu'elle admirait. Elle me demandait souvent des nouvelles de mon roman.
Pauvre Miss L... ! Où est-elle? Je ne sais pas : mais je n'oublierai pas le temps où j'avais l'habitude d'écouter si j'entendais son pas dans l'escalier à minuit. Souvent j'étais abattu ; quand mes ennuis m'assaillaient trop lourdement ou trop sombrement, je la laissais monter à son grenier sans un mot. Jours et nuits d'abattement, quand je m'écriais : Ne sortirai-je donc jamais de ce logement? Ne serai-je jamais une lumière dans ce Londres vaste, bas, difforme, ce fleuve noir et monumental coulant à travers les maigres ponts ? et alors même que je serais une lumière dans cette masse d'ombres et de couleurs, d'ombres tombantes, de barques amarrées à mi-chemin dans le fleuve monumental !., Le bon-
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heur habite seulement dans les affections naturelles d'un chez-soi-et d'une douce femme. Voudrait-elle se marier avec moi, celle que j'ai vue ce soir ? Comme elle était douce dans son simple naturel ! les joies qu'elle a connues ont été légères et pures, et non violentes et complexes comme les miennes. Ah ! elle n'est pas pour moi, je ne suis pas fait pour elle, je suis trop souillé pour ses lèvres... Si je venais à la gagner, pourrai-je être soumis, fidèle?... Jeunes gens, jeunes gens que j'aime, chers amis qui vous êtes réjouis avec moi, la femme vertueuse n'est pas le moindre de nos plaisirs ; après les excès il y a la réaction, tout est bon dans la nature, et il y a des jeunes gens insensés qui pensent que le péché seul doit être recherché. La fête est finie pour moi ; j'ai mangé et bu ; je cède ma place, mangez et buvez comme je l'ai fait ; soyez jeunes, — comme je Tétais... J'ai écrit cela ! Le mot ne vaut pas la peine d'être raturé ; s'il n'est pas vrai aujourd'hui, il le sera dans deux ans. Adieu ! Je cède ma place, soyez jeunes comme je l'étais, aimez la jeunesse comme je l'ai fait, souvenez-vous que vous êtes les êtres les plus intéressants qui soient sous le ciel ; pour vous on fera tous les sacrifices, vous serez fêtés et adorés à condition de rester jeunes. La fête est finie pour moi, je cède ma place, mais je ne veux pas rendre ces adieux plus tristes en vous chargeant d'instructions. J'ai parlé amèrement con-
tre l'éducation, je n'essayerai pas de faire la vôtre, vous la ferez vous-mêmes. Chers amis, chers amis, le monde est votre plaisir, vous pouvez en user à votre gré. Chers amis, vous voilà encore à côté de moi ; je cède ma place ; un verre de plus, je boirai avec vous ; et , en buvant , mon dernier mot : — s'il était possible, je voudrais que vous vous souveniez de moi comme jeune homme; mais je sais trop bien que les jeunes ne se figurent jamais que les vieux ne sont pas nés vieux. Adieu...
Je frissonnai ; l'air froid du matin souffla sur ma figure ; je fermai la fenêtre, et, m' asseyant à la table, blême et épuisé, je continuai mon roman.