‹ Confessions d'un jeune anglaisChapitre 10 sur 11 · RÉFLEXIONS DANS UN APPARTEMENT DU STRAND · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS DANS UN APPARTEMENT DU STRAND

L'affreuse Emma a déshabillé et mis au lit le dernier enfant, a fourré le dernier enfant dans quelque coin mystérieux dont on ne peut approcher et qu'elle seule connaît ; la grosse propriétaire a cessé de traîner près de ma porte, a cessé de m'importuner avec ses offres de brandy et eau, de thé et pain rôti, les encouragements qui se présentent à son esprit de propriétaire; l'actrice du Savoy a cessé d'aller et venir dans la rue avec le jeune homme qui Taccompagne du théâtre chez elle ; elle a cessé de s'attarder sur les marches de la porte à parler avec lui, sa clef a grincé dans la serrure, elle est montée, nous avons eu notre conversation habituelle de minuit sur le palier, elle m'a raconté ses plus récentes espérances d'obtenir un rôle, et parlé du mari qu'elle a été obligée de quitter; nous nous sommes souhaité

bonne nuit, elle a monté les escaliers craquant sous ses pieds. Je suis rentré dans ma chambre jonchée de manuscrits et de publications curieuses; la nuit est chaude et lourde, mais maintenant un vent souffle du fleuve. Je suis distrait et seul... j'ouvre un livre, le premier qui me tombe sous la main... C'est le Journal des Goncourt p. 358, la fin d'un chapitre :

// est réellement curieux que ce soit les quatre hommes qui sont le plus affranchis de toute teinte de métier et de commercialisme bas, les quatre plumes les plus entièrement vouées à Tart y qui aient été accusées devant le ministère public : Baudelaire , Flaubert et nous.

Oui, c'est vraiment curieux, et je ne veux pas gâter le piquant de cette réflexion en y ajoutant un commentaire ; aucun commentaire n'aiderait à voir ceux qui ont des yeux pour voir, aucun commentaire ne donnerait la vue à un aveugle sans espoir de guérison. La réflexion des Goncourt est assez éloquente et suggestive ; je la laisse être une simple vérité nue-, mais je voudrais mettre à côté d'elle une autre simple vérité nue. La voici : si en Angleterre le ministère public ne cherche pas à fouler aux pieds la littérature, les moyens de tyrannie ne manquent pas, que ce soit le bavardage de la chambre des enfants ou le salon de la dame, ou les combinaisons éhontées auxquelles prennent part les libraires... En Angleterre comme en France ceux

qui aimaient la littérature de la façon la plus pure, qui étaient ies moins mercenaires dans leur amour, furent signés pour la persécution, et tous trois furent chassés en exil : Byon et Shelley, il y a cinquante ans, et il y a vingt ans, Swinburne ; Swinburne lui aussi, qui aimait la littérature pour ellemême, fut forcé, au milieu des cris d'indignation et d'horreur, de retirer son livre de l'atteinte d'un public qui à ce moment fouillait les ordures du divorce d'Yelverton; et aujourd'hui la puissance commerciale de M r Mudie et M r Smith est mise en action pour m'écraser ; dans les mille attelages de M r Smith et les mille librairies de M r Mudie aucun de mes livres ne pénètre. Je pense à ces faits et pense au poème en prose de Baudelaire, ce poème où il dit qu'un chien s'enfuira en hurlant si vous lui présentez un flacon d'odeur ; mais si vous lui offrez quelque morceau putride ramassé dans quelque ruisseau, il reniflera autour avec joie, et cherchera à vous lécher la main. Baudelaire compare ce chien au public. Baudelaire avait tort : ce chien était un libraire anglais.

Quand je lis les histoires de Vautrin et de Lucien de Rubempré, je pense souvent à Adrien et à Antinous. Je me demande si Balzac a songé à transposer l'empereur romain et son favori dans la vie moderne. C'est le genre de chose auquel Balzac

songerait. Aucune critique n'a jamais remarqué ceci.

Quelquefois, la nuit, quand tout est tranquille et que je regarde dehors le fleuve désolé, je crois devenir fou de chagrin et de regret pour mon superbe appartement de ta rue de la Tour-des-Dames. Comme le présent diffère du passé ! Je hais de toute mon âme ce logement à Londres, et tout ce qui s'y rapporte : Emma, les œufs et le jambon, la grosse propriétaire lascive, et sa fille lascive ; je suis dégoûté de l'actrice sentimentale qui demeure en haut, je jure que je ne sortirai jamais plus lui parler sur le palier; mon roman, je sais qu'il ne vaut rien; ma vie est une faible feuille, elle va bientôt s'envoler hors de vue. Je suis dégoûté de tout, dégoûté de lire. Flaubert m'ennuie. Que de sottises on a dit en parlant de lui ! Impersonnel ! C'est absurde, il est l'écrivain le plus personnel que je connaisse. Cet odieux pessimisme ! Comme j'en suis écœuré ! il ne cesse jamais, on l'y traîne à tout propos. Et la petite phrase lyrique par laquelle l'auteur finit et assaisonne chaque paragraphe, comme elle est assommante ! Heureusement, j'ai A Rebours à lire, ce livre prodigieux, cette superbe mosaïque... Irai-je me coucher? Non... Je voudrais avoir un volume de Verlaine, ou quelque chose de Mallarmé à lire, — Mallarmé de préférence. Je me rappelle que Huys-

mans parle de Mallarmé dans A Rebours. En des heures comme celles-ci, une page de Huysmans est comme une dose d'opium, un verre de quelque liqueur exquise et puissante.

Huysmans va à mon âme comme un ornement d'or d'un travail byzantin ; il y a dans son style le charme émouvant des arches, un sentiment du rituel, la passion du mural, de vitraux. Ah ! à cette heure de lassitude, pour un des poèmes en prose de Mallarmé ! Attendez, je me rappelle que j'ai les numéros de la Vogue qui contiennent les Pages Oubliées. . . Nous, les « dix personnes supérieures éparpillées dans l'univers », nous pensons que ces poèmes en sont l'essence concrète, l'osmazôme de la littérature, l'huile essentielle de l'art ; ceux qui sont dans les stalles, les regarderaient comme des aberrations d'un esprit raffiné, contourné par la haine du lieu commun ; et le parterre déclarera immédiatement que ce sont des absurdités, et s'en reviendra avec satisfaction au dernier article d'un journal quotidien.

« fax fait mes adieux à ma mère et je viens te les faire » et d'autres absurdités de Ponson du Terrail nous amusèrent pendant bien des années en France, et, dans ces derniers temps, la mauvaise grammaire du même genre de Georges Ohnet ; mais ni Ponson du Terrail ni Georges Ohnet ne cherchaient de suffrage littéraire ; une telle chose ne pouvait exis-

ter en France. En Angleterre, Rider Haggard, dont les atrocités littéraires sont plus atroces que ses comptes rendus de cumage, reçoit l'attention de grands journaux et écrit sur la renaissance du roman. Comme il est aussi difficile d'écrire la plus mauvaise que la meilleure phrase concevable, je prends celleci et la place pour sa plus grande gloire :

« Comme nous contemplions les beautés ainsi révélées par Dieu, un souffle d'émulation remplit nos poitrines, et nous nous mîmes à V œuvre pour nous élever nousmêmes aussi bien que nous pourrions, »

Un retour au romantisme, je dis : un retour à l'animal.

Une chose qu'on ne peut refuser aux réalistes, c'est un désir constant et intense d'écrire bien, d'écrire artistiquement. Quand je pense à ce qu'ils ont fait pour l'emploi des mots, aux myriades d'effets de mots qu'ils ont découverts, aux milliers de formes de décomposition qu'ils ont créées, comme ils ont remodelé et reformé le langage dans leurs efforts incessants pour l'intensité de l'expression, je me prends dans un dernier étonnementet une dernière admiration. Ce que Hugo a fait pour le vers français, Flaubert, Goncourt, Zola et Huysmans l'ont fait pour la prose française. Aucune autre école littéraire que celle des réalistes n'a jamais existé, et je ne fais même pas exception pour Eljzabethans. Nos échecs

d'ailleurs sont plus intéressants que les succès vulgaires de nos adversaires ; car lorsque nous tombons dans le stérile et le contourné, c'est à cause de notre noble et incurable haine pour le lieu commun, pour tout ce qui est populaire.

Le rôle de l'école saine est fini en Angleterre ; tout ce qui pouvait être dit a été dit; les successeurs de Dickens, Thackeray et George Eliot n'ont pas d'idéal, et par conséquent pas de langue ; qu'est-ce qui ressemble plus à un pudding que la langue de M r Hardy ? et il est le type d'une douzaine d'autres écrivains, M r Besant, M r Murray, M r Crawford. La raison de sa lourdeur de pensée et d'expression, c'est que les avenues sont fermées, aucune nouvelle matière n'est fournie, le langage de la fiction anglaise est par conséquent resté stagnant. Mais si les réalistes trouvaient faveur en Angleterre, la langue anglaise pourrait être sauvée de la décadence, car avec les sujets nouveaux qu'ils introduiraient, il naîtrait de nouvelles formes de langage.

Je sens qu'il est presque impossible pour la même oreille de saisir de la musique si profondément différente comme les vers blancs de Milton et les alexandrins d'Hugo, et il me paraît particulièrement étrange que des critiques variant en degré, depuis Matthew Arnold jusqu'à l'obscure paragraphiste, ne semblent jamais même d'une façon éloignée soup-

çonner, quand ils déclarent avec feu que le vers blanc anglais est un instrument poétique plus parfait et plus complet que les alexandrins français, que les imperfections qu'ils reconnaissent comme inhérentes à ces derniers existent seulement dans leurs oreilles anglaises imperméables à des milliers de subtilités. M r Matthew Arnold n'hésite pas à dire que des vers riment d'une façon régulièrement monotone. Pour mon oreille, chaque vers diffère ; il y a autant de vacations dans le soliloque de Charles-Quint que dans celui d'Hamlet; mais n'importe, il n'est pas indigne des habitants de Hanwell faisant de la critique, de se déchaîner contre la rime pleine, elle qui est instinctive dans le français comme l'accent Test chez nous.

Mais le principe a été exagéré, déformé, caricaturé jusqu'à ce que quelques-unes des poésies les plus modernes ne soient devenues, à peu de chose près, qu'une série de calembours. Dans Fart comme dans la vie, le charme se trouve dans l'inattendu, et il est ennuyeux de savoir que l'unique pensée de chaque poète est d'accoupler les murs avec des fruits trop mûrs et qu'on ne doit espérer aucune infraction à cette richesse absolue de son. Gustave Kahn, dont j'ai lu les Palais nomades, a été des premiers à reconnaître qu'un usage constant de la rime pleine pouvait devenir fade et ennuyeux, et que, en irritant quelquefois l'oreille et en choisissant avec une

intention malicieuse de préférence une simple assonnance, on pouvait produire une musique nouvelle et subtile.

Ces Palais nomades sont réellement un curieux livre et il est exempt des fautes qui rendent l'absolue et suprême jouissance de la grande poésie impossible ; car il est, en premier lieu, délivré de tous ces fléaux et parasites de l'œuvre artistique, — les idées. De toutes les qualités littéraires la création des idées est la plus fugilive. Pensez au poète qui met une idée nouvelle demain dans un livre, dans une pièce, dans un poème. L'idée nouvelle est saisie aussitôt, elle devient propriété commune, elle est traînée dans les articles de journaux, les articles des revues, les livres, elle est répétée dans les clubs, les salons ; on l'échange au coin des rues; au bout d'une semaine elle est assommante, au bout d'un mois c'est une abomination. Qui n'a pas éprouvé un sentiment d'écœurement quand il entend des phrases telles que celle-ci : « Être ou ne pas être, c'est là la question; » et maintes autres ? Shakespeare a été réellement grand quand il a écrit : « Pourquoi entends-tu de la musique avec tristesse ? » et non quand il a écrit : « La mise souvent fait connaître l'homme. » S'il pouvait être exempt de ses idées, quel poète n'aurions-nous pas ! Par conséquent, les érudits d'Oxford feraient bien de consacrer leurs loisirs insupportables à préparer une édition dont

tout ce qui ressemble à une idée serait formellement exclu. Nous pourrions alors fermer notre Marlowe et notre Beaumont et reprendre notre lecture du barde, et ces êtres imbéciles donneraient le bonheur à beaucoup et se couronneraient eux-mêmes de lauriers vraiment immortels. Voyez ces gens-là, leurs doigts s'accrochent à de pauvres touffes de cheveux, les lampes brûlent, les longues plumes sont balancées etidées après idées sont jetées à l'existence. Gustave Kahn a pris conseil du passé, et il a successivement évité tout ce que des critiques même hostiles pourraient être tentés d'appeler une idée ; de cela, je lui suis reconnaissant. Son livre n'est pas non plus une collection de vers mélangés et reliés entre eux. Il a choisi une certaine séquence d'émotion ; les circonstances d'où ont jailli ces émotions sont données par une brève note en prose brève. Les Palais nomades sont par conséquent un roman en essence ; la description et l'analyse sont éliminés et seuls les moments où la vie devient lyrique par souffrance sont chantés, chantés en plusieurs mètres variés se conformant seulement au jeu de l'émotion ; car, contrairement à beaucoup de poètes qui, une fois qu'ils ont découvert un ton, l'appliquent sans distinction à chaque objet qu'ils traitent, Kahn adapte sa mélodie à l'émotion qu'il exprime, avec la même propriété et la même grâce dont la nature distribue le parfum à ses fleurs. Comme exemple

de transition de ton merveilleuse, je citerai l'intermède :

« Chère apparence, viens aux couchants illuminés.

Veux-tu mieux des matins albes et calmes?

Les soirs et les matins ont des calmes rosâtres Les eaux ont des manteaux de cristal irisé

Et des rythmes de calmes palmes Et l'air évoque de calmes musiques de pâtres.

Viens sous des tendelets aux fleuves souriaats

Aux lilas pâlis des nuits d'orient Aux glauques étendues â falbalas d'argent A l'oasis des baisers urgents

Seulement vit le voile aux seuls orients.

Quel que soit le spectacle et quelle que soit la rame Et quelle que soit la voix qui s'affame et brame, L'oublié du lointain des jours chatouille et serre, Le lotos de l'oubli s'est fané dans mes serres.

Cependant tu m'aimais à jamais ?

Adieu pour jamais. »

Les répétitions d'Edgar Poe semblent dures et mécaniques après celles-ci, si exquis et si passager est le rythme, et les intonations viennent aussi doucement et aussi soudainement qu'une bouffée de parfum ; c'est comme la vibration d'un orchestre féerique, flûte et violon disparaissant dans un brouillard d'argent ; mais les nuages se déchirent, et tout l'enchantement d'un jardin printanier appa-

raît tout à coup dans un trait de soudaine lumière solaire.

« L'éphémère idole, au frisson du printemps,

Sentant des renouveaux éclore, Se guêpa de satins si lointains et d'antan...

Roses exilées des flores !

Le jardin rima ses branches de lilas ;

Aux murs, les roses trémières ; La terre étala, pour fêter les las,

Des divans vert lumière ;

Des rires ailés peuplèrent le jardin ;

Souriants des caresses brèves, Des oiseaux joyeux, jaunes, incarnadins,

Vibrèrent aux ciels de rêve. »

Mais au diable la littérature ! j'en suis dégoûté ; qui diable se soucie que Gustave Kahn écrive bien ou mal ? Hier j'ai rencontré un individu dont les vues sur la vie coïncident avec les miennes. « Faites un bon dîner, à se déboutonner, dit-il, ingurgitezvous du Champagne, couchez-vous au jour et levezvous quand vous serez reposé. » Ceci me semble aussi concis qu'admirable; en vérité il y a peu à ajouter... une note ou deux concernant les femmes pourraient trouver place, mais, je ne sais pas, le Champagne implique tout.

Chaque siècle a son idéal spécial, l'idéal du xix c est un jeune homme. Le xvin* est seulement

femme — voyez les tapisseries, les délicieuses déesses qui se montrent dans une nudité délicieuse, les nobles bois, les châteaux élancés, avec les chasseurs jetant des regards circulaires; aucune archéologie servile ne glace l'imagination, c'est seulement une délicieuse fantaisie; et cette conception de l'antiquité est la preuve la plus élevée du génie du xvm e siècle. Voyez les Fragonard — les dames en corsages à pointes, leurs petits pieds se montrant parmi la neige des jupons. Elles s'en vont aux balançoires , et l'on entend leur légère vpix de fausset dans l'été des feuilles, où les amours sont comme enguirlandés en roses. Les masques et les flèches sont partout, tout le merveilleux de jours légers et gracieux. Dans les Watteau, la note est plus pensive. Il y a du satin en le coucher du soleil, des gestes moqueurs et de la modestie — de la fausse modestie ; la guitare résonne et les notes sont exquises dans le soir languissant ; et il y a le Pierrot, ce merveilleux animal blanc, sensuel, spirituel et gai, l'âme du siècle — chevilles de pied et épigrammes partent, car l'amour n'était pas alors sentimental, il était faux et un peu cruel; voyez les meubles et le parquet poli, et les tapisseries dont les teintes délicates et les décorations se marient avec celles des cheveux hauts,. le tabouret, le talon et le mollet que l'on retire, se montrant dans les ombres de la dentelle ; regardez le satin des cor-

sages, l'éventail ouvert, les perruques si adorablement fausses, les culottes courtes, les boucles des souliers ; comme c'est faux ! adorable petite comédie, adorablement mensongère ; et comme il est doux de se régaler de ces doux mensonges! c'est un charme divin pour nous, qui sommes lassés par la sincérité hideuse des journaux. Puis, c'était l'homme qui s'agenouillait aux pieds de la femme, c'était l'homme qui plaidait et la femme qui accédait ; mais dans notre siècle, la place de l'homme est changée, c'est lui qui porte l'éventail, c'est lui qui est supplié ; et si quelqu'un songeait à continuer la tradition de Watteau et de Fragonard au xix e siècle, il lui faudrait prendre note de ceci et y méditer profondément, quand il chercherait à formuler et à synthétiser l'esprit erotique de notre époque.

La position d'un jeune homme au xix e siècle, en Angleterre, est la plus enviable qui soit jamais échue à une créature humaine. Il est l'oiseau rare, et il est fêté, flatté, adoré. Les paroles les plus douces lui sont adressées, les regards les plus aimants tombent à verse sur lui. Le jeune homme ne peut rien faire de mal. Chaque maison lui est ouverte, et on lui sert le meilleur de chaque chose; les jeunes filles se disputent le droit de le servir ; elles viennent à lui avec des gâteaux et du vin, elles s'asseoient en cercle et l'écoutent, et quand il y en aura une assez heureuse pour le trouver seul, elle se pendra

à son cou, elle lui fera des propositions de mariage, et prendra son refus avec douceur, et sans ressentiment. Elle ne le laissera pas se baisser pour nouer les rubans de ses souliers, mais elle se précipitera et en même temps revendiquera le droit de le servir. Représenter dans un roman une jeune fille proposant le mariage à un homme serait regardé comme innaturel, mais rien n'est plus commun; il y a peu de jeunes gens qui n'aient pas reçu au moins une douzaine d ? offres et plus; c'est un caractère distinctif des femmes, et c'est devenu chez "elles instinctif, de vouloir choisir, et elles préfèrent que les hommes ne leur fassent pas la cour; et tout jeune homme, en Angleterre, qui connaît son affaire, évite de faire des avances, sachant bien que cela ne ferait qu'éloigner la jeune fille.

Dans une société ainsi constituée, quels délicieux horizons s'ouvrent devant un jeune homme ! Il lui faudra valser parfaitement, jouer bien au tennis ; le dernier roman suffira comme connaissances littéraires ; le billard, le tir, la chasse ne seront pas mauvais, car il ne doit pas être considéré comme un être inutile par les hommes ; non que les femmes soient beaucoup influencées par l'opinion des hommes dans le choix de leurs favoris, mais l'action réflexe du cœur, bien que moins marquée que celle de l'estomac, existe et on doit en tenir compte ; de plus un homme qui a du succès auprès des

femmes, doit avoir du succès auprès des hommes ; le vrai Lovelace est aimé de tous. Comme la gravitation, l'amour entraîne t;outes choses. Notre jeune homme devra avoir cinq pieds onze pouces, ou six pieds de haut, de larges épaules, des cheveux légèrement bruns, des yeux profonds, doux et suggestifs, un cou fin, des mains longues et délicates, un cou-de-pied élevé. Son nez devra être droit, sa figure ovale et petite, il doit être bien fait des hanches et ses mouvements doivent être naturellement caressants. Il vient dans la salle de bal, les épaules bien en arrière, il tend la main à l'hôtesse, il la regarde avec attention (c'est un de ses traits caractéristiques de penser d'abord à l'hôtesse, il est chez elle, la maison est bien meublée, et suggère d'excellents mets et d'excellents vins). Il peut lire à travers la femme svelte dont les cheveux noirs étincelants de diamants contrastent avec son satin blanc ; un vieillard est en train de lui parler, elle danse avec lui, et elle a refusé un jeune homme un moment avant. C'est mauvais signe; notre Lovelace le sait ; il y a une grosse femme de trente-cinq ans qui le regarde, corsage de satin rouge, goût douteux. Il regarde plus loin ; une petite femme blonde fixe ses yeux sur lui, elle parait aussi innocente qu'un enfant ; instinctivement notre Lovelace se retourne vers son hôte. « Qui est cette petite femme blonde là-bas, dans le coin à droite ? » demande-t-il.

« Ah ! c'est lady ***. » « Voulez- vous me présenter ? » « Certainement. » Lovelace a pris son parti. Puis il y a une jeune fille vieillotte, habillée richement. « J'entends dire que ses parents ont une jolie maison dans un pays de chasse, je vais danser avec elle et emmener la mère souper, et, si j'ai un moment, je dirai des bêtises avec le père dans la soirée.» . Lovelace est aisé dans ses manières ; il ne dit jamais non ; demandez-lui ce que vous voudrez, c'est toujours oui ; mais il fait seulement ce qu'il a décidé, c'est son avantage de le faire. Apparemment il est une personnification de tout ce qui est désintéressé, car il sait qu'après s'être aidé soi-même, il est bon d'aider quelqu'un plus, et de se faire par suite un ami, qui lui sera utile à l'occasion. Mettez un violoniste dans une chambre remplie de violons, et il les essaiera tous. Lovelace mettra chaque femme de côté si tranquillement qu'elle ne se doute qu'à moitié qu'elle a été mise de côté. Sa vie est brisée; elle est contente qu'elle soit brisée. Le vrai génie en amour ne consiste pas à y tomber, mais à en sortir.

L'amour est-il donc un pouvoir magnétique que nous possédons quelquefois, et exerçons inconsciemment, et quelquefois ne possédons pas ?

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