Confessions d'un ouvrier
Aussi loin1 que je me rappelle, je me vois demeurer avec mon père et ma mère dans une maison à deux étages, de la rue de Château-Landon, près la barrière des Vertus.2
Au rez-de-chaussée logeait, tout seul, un marchand de vieux habits qui faisait son commerce pendant le jour, rentrait le soir, ne parlait jamais à personne, ne faisait aucun bruit et vivait aussi tranquille qu'un mort dans sa fosse.
Au-dessus du marchand d'habits demeurait la mère Cauville, excellente femme restée veuve et sans ressources avec trois enfants. Tant que le mari vivait, tout s'était soutenu ; lui mort, les jambes leur avaient manqué, comme disait la bonne femme Cauville, et il avait fallu marcher sur son courage! La brave mère, attelée à une charette à bras, s'était mise à crier la verdurette* ; la fille aînée avait acheté un éventaire pour vendre des quatre saisons* et le fils était devenu rempailleur ambulant. La petite Rose, alors âgée de huit ans, faisait le ménage et gardait la maison ! D'abord la misère avait rudement mordu. On mesurait les bouchées, on soufflait dans ses doigts, on dormait sur la paille ; mais, petit à petit, les gains de la mère et des deux enfants avaient grossi : les liards entassés sur les liards étaient devenus des pièces de quinze sous ; on avait pu avoir un matelas, allumer un poêle, élargir la miche.