LES VOISINS DE PIERRE HENRI
Rose fabriquait, à ses moments perdus,6 des allumettes de soufre que vendait la sœur, et tricotait des bas pour toute la famille. Quand je quittai la maison, les braves gens avaient des meubles, des habits du dimanche et un crédit chez le boulanger.
Le souvenir des Cauville m'est toujours resté en preuve de ce que produisaient les moindres ressources exploitées par la persévérance et la bonne volonté. C'est en réunissant les petits efforts qu'on arrive aux grands résultats ; chacun de nos doigts est peu de chose, mais réunis ils forment la main avec laquelle on élève des maisons et on perce des montagnes.
Mes parents habitaient au-dessus de la mère Cauville ; plus haut, il n'y avait plus que les chats et les pierrots.
La meilleure part de mon temps se passait à faire la chasse à ces deux gibiers ou à vagabonder dans le faubourg. Nous étions une douzaine de fils de famille, mieux fournis d'appétit que de chaussures, et tenant ainsi salon sur le pavé du roi.6 Tout nous fournissait des amusements: la neige d'hiver qui nous servait à livrer de grandes batailles, l'eau des ruisseax que nous retenions pour changer la rue en étang, les maigres gazons des terrains encore inoccupés avec lesquels nous bâtissions des fours ou des moulins. Dans ces travaux, comme dans nos jeux d'enfant, je n'étais ni le plus fort ni le mieux avisé ; mais j'avais en haine 7 l'injustice, ce qui me faisait choisir pour arbitre dans toutes les querelles. La partie condamnée se vengeait quelquefois de l'arrêt du juge en le rossant ; mais loin de me dégoûter de mon impartialité, les coups la confirmaient; il en était d'elle8 comme du clou bien mis en place : plus on frappe, plus il enfonce. —
Le même instinct me portait à ne faire que ce que je
croyais permis, et à ne dire que ce que je savais. Mal m'en prit9 plus d'une fois, surtout dans l'aventure du marchand de marrons.
C'était un paysan qui traversait souvent notre faubourg avec un âne chargé de fruits, et s'arrêtait chez un pays10 logé vis-à-vis de notre maison. Le vin d'Argenteuil prolongeait souvent la visite, et, groupés devant l'âne, nous regardions son fardeau avec des yeux d'envie. Un jour, la tentation fut trop forte. L'âne portait un sac dont les déchirures laissaient voir de beaux marrons lustrés, qui avaient l'air de se mettre à la fenêtre pour provoquer notre gourmandise. Les plus hardis se les montrèrent de l'œil,11 et l'un d'eux proposa d'élargir l'ouverture. On mit la chose en délibération ; je fus le seul à m'y opposer. Comme la majorité faisait la loi, on allait passer à l'exécution, lorsque je me jetai devant le sac en criant que personne n'y toucherait ! Je voulais donner des raisons à l'appui : mais un coup de poing me ferma la bouche ! Je ripostai ; et il en résulta une mêlée générale qui fut mon Waterloo.12 Accablé par le nombre, j'entraînai dans ma chute le sac que je défendais, et le paysan, que le bruit du débat avait attiré, me trouva sous les pieds de l'âne, au milieu de ses marrons éparpillés. Voyant mes adversaires s'enfuir, il devina ce qu'ils avaient voulu faire, me prit pour leur complice, et, sans plus d'éclaircissement, se mit à me punir à coups de fouet du vol que j'avais empêché. Je réclamai en vain ; le marchand croyait venger sa marchandise, et avait d'ailleurs trop bu pour entendre. Je m'échappai de ses mains, meurtri, saignant et furieux.
Mes compagnons ne manquèrent pas de railler mes scrupules si mal récompensés; mais j'avais la volonté têtue ; au lieu de me décourager, je m'acharnai. Après