NUMERO DOUZE
guère que par le numéro de son lit, qui était douze. Ce lit l'avait déjà reçu trois fois pour trois longues maladies, et était ainsi devenu, en quelque sorte, sa propriété : M. Numéro douze était connu du médecin en chef, des élèves et des infirmiers. Jamais plus douce créature ne marcha sous le ciel. Quand je dis marcher, ce n'était plus, hélas! pour le brave homme, qu'un vieux souvenir ! Depuis bientôt deux ans, il avait perdu presque complètement le mouvement des jambes. Cependant, comme il vivait de copies pour le Palais,16 il ne s'était pas trop déconcerté, ainsi qu'il le disait, et il avait continué à expédier ses rôles sur papier timbré. Un peu plus tard, la paralysie atteignit le bras droit ; il s'exerça alors à écrire de la main gauche ; mais le mal grandissant, il avait fallu le transporter à l'hôpital, où il avait eu le bonheur de retrouver libre son même lit, ce qui l'avait presque consolé.
La mauvaise chance n'a qu'un temps, disait-il à cette occasion ; tous les jours ont un lendejjiain.
Le bonhomme Numéro douze avait pris possession de son lit avec attendrissement. L'hôpital, dont le séjour paraît si dur à certaines gens, était pour lui une maison de plaisance. Il y trouvait tout à souhait. Ses admirations pour les moindres commodités prouvaient quelles privations il avait jusqu'alors supportées. Il s'extasiait sur la propreté du linge, sur la blancheur du pain, sur la succulence des potages ! et je ne m'en étonnai plus quand j'appris que, depuis vingt ans, il vivait de pain de munition,17 de bouillon d'herbes et de fromage blanc ! Aussi ne pouvait-il assez vanter la munificence de la nation qui avait ouvert de pareilles retraites pour les pauvres malades. Au reste, sa reconnaissance ne s'arrêtait point là; elle embrassait tout. A l'entendre, Dieu avait eu pour lui des
faveurs particulières ; les hommes s'étaient montrés pleins de bienveillance, et les choses tournaient toujours à son avantage : aussi l'interne disait-il que Numéro douze avait la "fatuité du bonheur !" mais cette fatuité-là ne vous donnait que de l'estime pour le brave homme et des encouragements pour vous-même.
Je crois le voir encore assis sur son séant avec son petit bonnet de soie noire, ses lunettes et le vieux volume de vers qu'il ne cessait de relire. Son lit recevait, dès le. matin, les premiers rayons du jour, et il ne les apercevait jamais sans se réjouir, et sans remercier Dieu. A voir sa reconnaissance, on eût dit que le soleil se levait particulièrement pour lui. Il s'informait régulièrement du progrès de ma guérison, et trouvait toujours quelque chose à dire pour me donner patience. Lui-même était un exemple vivant qui en disait plus que ses paroles. Quand je voyais ce pauvre corps sans mouvement, ces membres tournés, et, au-dessus, cette figure souriante, je n'avais le courage ni de m'emporter ni de me plaindre.
C'est un mauvais moment à passer, disait-il à chaque crise ; bientôt le soulagement viendra ; tous les jours ont u?i lendemain.
C'était le mot du père Numéro douze, et il le ramenait sans cesse. Mauricet, qui, en venant me voir, avait fini par le connaître, ne passait jamais devant son lit sans le saluer.
C'est un saint ! me disait-il; mais il ne gagne pas seulement le paradis pour lui, il le fait gagner aux autres. Des hommes pareils devraient être au haut d'une colonne pour être vus de tout le monde. Quand on les regarde, ça fait honte d'être heureux, et ça donne envie de le mériter.
Vers la fin de mon séjour à l'hôpital les forces du père