‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 15 sur 45 · LA CORDE DE V ECHAFAUDAGE · texte numérisé non relu

LA CORDE DE V ECHAFAUDAGE

Et son regard se tourna vers la planche qui flottait au haut du pignon. J'allai déposer ma veste et mon panier au rez-de-chaussée ; puis je me dirigeai vers la nouvelle fenêtre. L'échafaudage était solidement suspendu à deux cordes que j'avais moi-même attachées à la charpente; mais à peine y eus-je posé les pieds que le mauvais visage de la Chiourme se montra audessus, entre les solives; au même instant, une corde fut dénouée, la planche bascula et je fus lancé d'une hauteur de quarante pieds sur les décombres.

Je ne puis dire combien de temps je restai évanoui; la douleur me fit reprendre connaissance au moment où l'on voulut me transporter. Je poussai des cris aigus en suppliant de me laisser. Il me semblait que la terre sur laquelle j'étais étendu faisait partie de moi-même, et qu'on ne pouvait m'en arracher sans déchirements. Quelques camarades allèrent chercher un médecin et un brancard, tandis que les autres, parmi lesquels se trouvait Faroumont, continuaient à m'entourer. Je souffrais cruellement; mais il me semblait bien que mes blessures n'étaient pas mortelles.

Le médecin qui arriva peu après ne dit rien ! il me donna seulement les premiers soins, me fit étendre sur le brancard et conduire à l'hôpital. —

Je ne me rappelle que confusément ce qui s'y passa pendant quelques jours. Mon premier souvenir distinct est la visite de Mauricet. Ce fut lui qui m'apprit que j'étais là depuis une semaine ; qu'on avait désespéré de ma guérison, et que maintenant le chef de service en répondait. Le brave maçon était à la fois tout réjoui de la nouvelle et encore un peu en colère contre moi. Quand il avait voulu connaître la cause de l'accident, on lui avait parlé d'une

corde mal attachée, et il me reprocha énergiquement ma ne'gligence. Je me justifiai sans peine en lui racontant ce qui s'était passé. Il fit un mouvement en arrière et frappa ses mains l'une contre l'autre :

Voilà le motu de la charade, s'écria-t-il. Nom d'une trique!™ j'aurais dû m'en douter! Des que la Chiourme était là, il y avait à parier que le diable s'en serait mêlé. L'as-tu déjà dit à quelqu'un?

A personne.

Et il n'y a point de témoins ?

Nous étions seuls au faîte du bâtiment.

Alors, motus, dit-il, après un instant de réflexion ; accuser sans preuves un ennemi ne vous en débarrasse pas, et ça l'envenime ! Si tu ne dis rien, la Chiourme regardera peutêtre votre compte comme réglé et n'y reviendra plus, tandis qu'en causant, tu l'obligerais à recommencer. Ce qui t'arrive est arrivé à bien d'autres dans notre état; comme on dit, le moyen est connu ! Moi-même, qui te parle, j'ai fait un faux pas de deux étages par la malice d'un compagnon qui me devait quarante écus, dont il espérait comme ça avoir quittance. Il n'y avait que nous deux à savoir la chose; je n'ai soufflé mot; j'ai laissé le temps faire justice du brigand, et six mois après, deux de ses pareils l'ont assommé comme un chien pour lui voler trente sous.

Je compris la prudence de Mauricet, et cependant je ne m'y soumis qu'avec répugnance.

Ma chute me retint pendant plus de deux mois à l'hôpital. Je me désespérais parfois de guérir si lentement; mais j'avais un voisin qui me donnait courage.

C'était un pauvre vieux tout courbé par la souffrance, et qui se nommait, je crois, Pariset; mais on ne l'appelait

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