‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 19 sur 45 · LA VISITE CHEZ L'ENTREPRENEUR · texte numérisé non relu

LA VISITE CHEZ L'ENTREPRENEUR

du logis; j'écoutais avec impatience; le cœur me battait, le sang me montait au visage, mes yeux ne pouvaient finir de regarder, et plus je voyais, plus j'étais envenimé. Mon ambition, qui dormait depuis quelque temps, venait de se réveiller, mais par l'envie !

Nous nous étions arrêtés dans un dernier salon, tandis que le domestique cherchait son maître. Mauricet me montra, tout à coup, un méchant petit portrait accroché au milieu de grands tableaux richement encadrés. Il représentait un ouvrier en veste, tenant d'une main sa pipe, et de l'autre un compas.

Voilà le bourgeois, me dit le maçon.

Il a donc été ouvrier? demandai-je.

Comme toi et moi, répliqua Mauricet, et tu vois que ça ne lui fait pas affront.

Je regardai le cadre de bois noir, puis l'opulent mobilier, comme si mon esprit cherchait la transition de l'un à l'autre.

Ah! ça te chiffonne3 le raisonnement, reprit le maçon en riant ; tu cherches l'échelle qui a pu le faire descendre ici du haut de son échafaudage. Mais tout le monde ne sait pas s'en servir, vois-tu; en voulant la prendre, plus d'un a manqué les barreaux : faut du poignet et de l'adresse.

Je fis observer qu'il fallait surtout de la chance, que tout était heur ou malheur dans le monde, et que nous n'étions pour rien dans le succès.

Par exemple, père Mauricet, ajoutai-je aigrement, pourquoi n'avez-vous pas un hôtel aussi bien que celui qui demeure ici? Etes- vous moins méritant ou moins brave? S'il a mieux réussi que vous, n'est-ce pas tout bêtement une histoire de hasard ?

Mauricet me regarda en clignant l'œil.

Tu dis ça pour moi, mais c'est pour toi que tu le penses, fistot? répliqua-t-il avec malice.

Tout de même, repris-je, un peu vexé d'être ainsi percé à jour;* je ne passe pas pour mauvais ouvrier; s'il suffisait de faire son devoir pour devenir millionnaire, je pourrais aussi aller en carosse.

Et c'est une manière de marcher qui te conviendrait? ajouta mon compagnon ironiquement.

Pourquoi pas? Tout le monde aime mieux ménager ses jambes que celles des cheveaux; mais n'ayez pas peur que ça m'arrive ; c'est ici-bas, voyez-Vous, comme autrefois dans les familles nobles: tout pour l'aîné, rien pour les cadets ; et nous sommes des cadets, nous autres.

C'est pourtant vrai! murmura le maître compagnon, qui devint tout pensif.

Et il n'y a rien à dire, repris-je; puisque c'est convenu ainsi, c'est juste! Faut pas déranger le monde! Seulement, voyez-vous, ça me fait bouillir le sang quand je regarde la part de chacun. D'où vient que celui-ci loge dans un palais pendant que d'autres perchent dans un pigeonnier? Pourquoi est-ce à lui plutôt qu'à nous ces tapis, cette soie, ce velours ? . . .

Parce que je les ai gagnés, interrompit quelqu'un brusquement.

Je fis un soubresaut; l'entrepreneur était derrière nous en pantoufles brodées et en robe de chambre de basin ! C'était un petit homme grisonnant, mais taillé en force et avec une voix de commandement.

Ah ! il paraît que tu es un raisonneur, toi, reprit-il, en me regardant entre les deux yeux ; tu me jalouses, tu demandes de quel droit ma maison est à moi plutôt qu'à vous; eh bien, tu vas le savoir: viens.

Il avait fait un mouvement vers une porte intérieure; j'hésitai à le suivre, il se retourna vers moi :

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