‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 20 sur 45 · LA VISITE CHEZ V ENTREPRENEUR · texte numérisé non relu

LA VISITE CHEZ V ENTREPRENEUR

As-tu peur ? me demanda-t-il d'un ton qui me fit monter le rouge jusqu'aux yeux.

Que le bourgeois me montre le chemin, répliquai-je presque effrontément.

Il nous conduisit dans un cabinet au milieu duquel se dressait une longue table couverte de godets,6 de pinceaux, de règles et de compas. Au mur étaient suspendus des plans lavés,7 représentant toutes les coupes d'un bâtiment. Çà et là, sur des étagères, on voyait de petits modèles d'escaliers ou de charpentes, des boussoles et des graphomètres avec d'autres instruments dont j'ignorais l'usage. Un immense cartonnier* à compartiments étiquetés occupait le fond, et, sur un bureau, étaient entassés des mémoires et des devis. L'entrepreneur s'arrêta devant la grande table et me montrant un lavis :9

Voici un plan à modifier, dit-il ; on veut rétrécir le bâtiment de trois mètres ; mais sans diminuer le nombre des chambres, et il faut trouver place à l'escalier. Mets-toi là et fais-moi un croquis de la chose.

Je le regardai tout surpris, et lui fis observer que je ne savais pas dessiner.

Alors examine-moi ce mémoire de toiseur,™ reprit-il, en prenant une liasse de papiers sur son bureau ; il y a trois cent douze articles à discuter.

Je répondis que je n'étais point assez au courant d'un pareil travail pour discuter le prix ou vérifier les mesures.

Tu pourras au moins me dire, continua l'entrepreneur, quelles sont les formalités à remplir pour les trois maisons que je vais bâtir; tu connais les règlements de voirie?1 les obligations et les droits envers les voisins ?

Je l'interrompis brusquement en disant que je n'étais pas avocat.

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Et comme tu n'es pas non plus banquier, reprit le bourgeois, tu ignores sans doute à quels termes il faut échelonner ses paiements: quel est le temps moyen nécessaire à la vente, quel intérêt on doit tirer de son capital pour ne pas arriver à la banqueroute. Comme tu n'es pas négociant, tu serais bien embarrassé, de me nommer les provenances des meilleurs matériaux, de m'indiquer la bonne époque pour l'achat, les moyens les plus économiques de transport. Comme tu n'es pas mécanicien, il est inutile que je te demande si la grue, dont tu vois là le modèle, donnera une économie de forces. Comme tu n'es pas mathématicien, tu essayerais vainement de juger ce nouveau système de pont que je vais appliquer sur la basse Seine. Enfin, comme tu ne sais rien que ce que savent cent mille autres compagnons, tu n'es bon, comme eux, qu'à manier la truelle et le marteau !

J'étais complètement déconcerté, et je tournais mon chapeau sans répondre.

Comprends-tu maintenant pourquoi je demeure dans un hôtel, tandis que tu demeures dans une mansarde? reprit l'entrepreneur, en élevant la voix; c'est que je me suis donné de la peine; c'est que j'ai appris tout ce que tu as négligé de savoir ; c'est que à force d'études et de bonne volonté, je suis passé général, tandis que tu restais parmi les conscrits! De quel droit demandes-tu donc les mêmes avantages que tes supérieurs ? La société ne doit-elle pas récompenser chacun selon les services qu'il rend? Si tu veux qu'elle te traite comme moi, fais ce que j'ai fait; retranche sur ton pain pour acheter des livres, passe le jour à travailler et la nuit à apprendre ; guette partout l'instruction comme le marchand guette un profit, et quand tu auras montré que rien ne te décourage, quand tu

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