UN PROCES
tions particulières de chacun restaient entières; l'époque de paiement arrivait pour les marchandises non employées ; les soldes d'arriérés11 se succédaient impitoyablement: il fallait faire face à toutes les attaques, l'arme au bras,12 comme on dit ; trouver chaque jour quelque nouvel expédient ; obtenir des termes, effectuer des reports™ compenser des dettes et des créances ! Mes journées entières étaient employées à ce stérile travail. Je ne gagnais rien, et mes ressources s'épuisaient de plus en plus : tandis j'employais mon temps à me sauver de la faillite, Geneviève et l'enfant manquaient du nécessaire.
Je me mangeais14 la cervelle sans pouvoir faire avancer les choses. Le procès était toujours près d'être jugé, et reculait sans cesse. Un jour, quelque pièce avait été oubliée; un autre jour l'avocat se trouvait absent; le tribunal prenait des vacances; ou l'adversaire avait demandé une remise ! Pendant ce temps, les semaines et les mois s'écoulaient. Notre pauvre ménage ressemblait à ces équipages pris par un calme plat au milieu de la mer, qui réduisent chaque jour la ration et regardent en vain à l'horizon si les nuages leur annoncent le retour du vent. J'ai eu de dures épreuves dans ma vie, mais aucune qui soit comparable à celle-ci. D'ordinaire, les malheurs qui nous frappent laissent place à l'action ; on peut chercher le soulagement ou le salut ; mais ici tous nos efforts étaient inutiles ; il n'y avait qu'à se croiser les bras et à attendre.
A la longue, cette agitation dans l'impuissance me rendit sombre et hargneux. Ne sachant plus qui accuser, je m'en prenais à Geneviève; je ne tenais point compte à la pauvre créature de ses efforts pour me déguiser notre misère, de son travail pour l'amoindrir, on eût dit que je lui en voulais des privations qu'elle supportait. Au fond, mon irritation
était encore de l'amitié : elle venait de mon chagrin de la voir souffrir. J'aurais donné mon sang goutte à goutte pour lui acheter de l'aisance et du repos d'esprit; mais ma bonne volonté était de mauvaise humeur faute d'avoir réussi: c'était comme une haie d'épines à laquelle je la déchirais, par dépit de n'avoir pu en faire une enveloppe pour la défendre.
Un jour surtout je rentrai plus aigri. J'avais passé trois heures chez l'avoué qui causait avec des amis et que j'entendis rire, tandis que je me rongeais le cœur. Il avait fallu attendre la fin de leurs histoires plaisantes; puis, quand mon tour était venu, j'avais trouvé un homme qui m'avait écouté en bâillant, qui ne savait rien de mon affaire, et m'avait renvoyé à son premier clerc alors absent. Je revenais donc gonflé de rancune contre les gens de justice, qui emmagasinent15 dans leurs cartons notre fortune, notre repos, notre honneur, et qui, le plus souvent, ne savent pas même ce qu'on leur a donné à garder. Pour m'achever, j'avais vu refuser le paiement de mon dernier billet ! —
Comme si tout devait irriter ma tristesse, je trouvai à Geneviève un air de fête. Elle rangeait en chantant, et me reçut par une exclamation joyeuse. Je lui demandai brusquement ce qu'il était arrivé d'heureux depuis mon départ, si nous avions reçu une succession d'Amérique. Elle répondit en plaisantant, me prit par le cou, et me conduisit en face de Palmanach suspendu contre la cheminée.
Eh bien? lui demandais- je.
Eh bien ! vous ne voyez point la date, monsieur ! dit-elle gaiement; c'est aujourd'hui le 25.
Oui, répliquai-je en me dégageant avec humeur ; et bientôt ce sera le 30, jour d'échéance. Que l'enfer confonde les billets et les almanachs !