‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 29 sur 45 · UN VIEIL AMI · texte numérisé non relu

UN VIEIL AMI

souvent pour moi un crève-cœur de voir passer en d'autres mains des affaires dont je connaissais tous les avantages. Une surtout me tenta par ses profits; il fallait malheureusement, pour la tenter, une avance de quelques centains de francs! . . Je m'en retournais au chantier, assez triste de ne pouvoir saisir une si heureuse occasion, quand deux larges mains s'appuyèrent sur mes épaules. Je me retourna brusquement : c'était Mauricet.

Le maître maçon, retenu depuis plusieurs mois en Bourgogne, était revenu pour affaires à Paris, d'où il repartait le soir même. Il me fit entrer chez le marchand de vin, et, quoi que je pusse dire, il fallut redéjeuner avec lui. La prospérité avait engrassé Mauricet, qui était vêtu d'une splendide veste d'Elbeuf 6 à petits pans, d'un castor à longs poils et d'une cravate de soie cerise. Le cœur était toujours le même, mais le ton avait haussé d'un cran; Mauricet ne doutait plus de rien depuis qu'il se trouvait à la tête de cinquante ouvriers. Je l'avais toujours vu si raisonnable que son aplomb me parut seulement la conscience de sa prospérité.

Dès son arrivée à Paris, il avait vaguement appris ma débâcle, et voulut tout savoir. Quand je l'eus mis au fait, il frappa la table avec la bouteille de Bordeaux cacheté qu'il avait fait venir malgré mes objections.

Mille tonnerres ! pourquoi ne m'as-tu pas écrit la chose? s'écria-t-il ; je t'aurais trouvé assez de pièces de six livres pour faire marcher ton affaire. Que fais-tu maintenant? voyons, où en es-tu ? Ne peut-on pas mettre un peu de chaux dans ton mortier ?

Je lui fis connaître ma position, en disant un mot de l'affaire qui se présentait.

Et tu n'aurais besoin que de 500 francs? demanda Mauricet.

COA'FESS/OXS D'UN OUVRIER.

Je répondis que cette somme me suffirait et au delà. Il appela aussitôt ; un garçon entra.

Une plume et de l'encre ! cria le maître maçon.

Je regardai avec surprise .

Tu ne comprends pas ce que je veux faire de ces drogueslà, pas vrai? me dit-il en riant; au fait, je ne suis guère plus partisan du blanc et du noir que par le passé ; mais il faut bien braire pour les baudets? Quand j'ai vu qu'on ne pouvait brasser les affaires qu'avec les bouts d'aile s et l'écritoire, ma foi! j'ai dit: En avant F arrière-garde ! et aujourd'hui j'en use tout comme un autre.

Vous avez appris à écrire ! m'écriai-je.

Tu vas voir ! dit Mauricet en clignant de l'œil.

Il avait retiré d'un portefeuille un papier timbré sur lequel il me fit rédiger une obligation de 500 francs. Quand j'eus achevé, il signa son nom en lettres inégales et imitant l'impression.

Maintenant, me dit-il, quand la pénible opération fut achevée, présente-moi ça chez Périgeux, et tu auras ton argent d'aplomb;9 le seing du père Mauricet est connu dans leur boutique, et je peux battre10 monnaie à discrétion. —

On me remit, en effet, les fonds sans aucune difficulté, et, dès le lendemain, j'avais l'entreprise à laquelle ils étaient destinés. Tout marcha d'abord à souhait. Les travaux furent vivement conduits et achevés avant le terme. J'avais pu, sur les premiers paiements, rendre à Mauricet son argent ; de nouveaux marchés me ramenèrent dans le flot et je commençais à me sentir remonter, quand un procès intenté à notre principal entrepreneur vint tout arrêter. Mon sort et celui de dix autres était forcément lié au sien; nous nous trouvions les mains prises sans aucun moyen d'agir ni de nous retirer. Pendant ce temps, les obliga-

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