‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 7 sur 45 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En me faisant accepter pour gâcheur au chantier, le père Mauricet me dit :

Te voilà en route, Pierre Henri ; sois un vrai bon goujat, si tu veux devenir quelque jour un franc ouvrier. Dans notre métier, vois-tu, c'est pas comme dans le monde ; les meilleurs valets font les meilleurs maîtres ; va donc de l'avant, et si quelque compagnon te bouscule, accepte la chose en bon enfant ; à ton âge, la honte n'est pas de recevoir un coup de pied, c'est de le mériter.

La recommandation n'était pas inutile vu les manières en usage dans la partie. De tout temps, le maçon a eu droit de traiter son gâcheur paternellement, c'est-à-dire de le rosser pour son éducation. Je fus mis aux ordres d'un Limousin1 qui avait conservé, à cet égard, les antiques traditions. A la moindre maladresse, les coups pleuvaient avec un roulement de malédictions ; on eût dit le tonnerre

et la giboulée ! Je fus d'abord étourdi ; mais je me remis assez vite pour apprendre le métier et servir de rigueur, comme disait l'ami Mauricet.

Au bout d'un mois, j'étais le meilleur goujat du chantier. Le Limousin fut assez juste pour ne pas m'en savoir mauvais gré. Il continua de punir, à l'occasion, mes gaucheries, mais sans chercher de prétexte ; l'homme était brutal et non méchant ; sa sévérité lui paraissait un droit, et il frappait le goujat qui avait failli, comme le juge applique la loi, sans haine contre le condamné.

Bien qu'un peu rude, mon nouveau métier ne me déplaisait pas. Il me permettait de prouver ma force et mon agilité. Mauricet ne manquait pas de les faire remarquer, ce qui me donna bientôt une réputation parmi les compagnons. Je m'appliquai à la soutenir en redoublant de zèle. La bonne renommée est, tout à la fois, une récompense et une chaîne ; si on en profite, elle vous engage ; ce sont comme des arrhes2 reçues du public, et qui obligent à faire son devoir. J'avais réussi à obtenir les bonnes grâces de tous les ouvriers du chantier par ma bonne volonté; j'y gagnai d'apprendre plus rapidement et avec moins d'efforts le métier que beaucoup de mes pareils n'arrivaient jamais à savoir. Les leçons qu'on leur refusait et qu'ils devaient, pour ainsi dire, dérober 3, on me les donnait, à moi, avec une sorte de complaisance. J'étais devenu l'élève de tous les compagnons 4 ; chacun d'eux mettait son honneur à m'apprendre quelque chose. On me permettait d'essayer les travaux les plus faciles, et l'on dirigeait mes tentatives. Mauricet, spécialement, avait toujours l'œil sur moi ; il ne m'épargnait ni conseils, ni encouragements.

Vois-tu, Pierre Henri, me répétait-il sans cesse, un

î6 LE BON OUVRIER.

maçon, c'est comme un soldat; faut qu'il fasse honneur au régiment de la truelle. L'architecte est notre général, il fait le plan de la bataille ; mais c'est à nous de la gagner en travaillant bravement le mortier et le moellon, comme les troupiers de là-bas 5 travaillent l'ennemi. Le véritable ouvrier ne songe pas seulement à la note du boulanger, il aime l'ouvrage de ses bras, il y met sa gloire. Tel que tu me vois, je n'ai jamais posé le mai* enrubané sur un pignon sans sentir là quelque chose ! Les maisons où j'ai mis la main deviennent comme qui dirait 7 mes enfants ; lorsque je les vois, ça me réjouit l'œil; il me semble que les locataires sont un peu mes obligés 8, et je m'intéresse à eux! Quand je parle de ça, il y en a qui ricanent et me regardent comme un vieil empaillé d'avant le déluge ; mais les bons ouvriers me comprennent et topent dans mon sentiment. Aussi, crois-moi, petit, si tu veux avoir ta place parmi les lapins9 d'élite, mets du cœur au manche de ta truelle ; il n'y a que ça qui fasse .le maître compagnon. —

Ces encouragements et mon ambition accélérèrent tellement mes progrès, que je me trouvai en mesure de prendre rang d'ouvrier à l'âge où l'on devient généralement apprenti. Un pareil succès m'étourdit: enlevé trop tôt à la dépendance que j'avais supportée jusqu'alors, j'abusai d'une^ autorité que je n'avais point appris à exercer. Mon goujat fut le plus mal mené du chantier. Mauricet m'avertit deux ou trois fois.

Prends garde, petit, me dit-il, avec sa familiarité ordinaire ; tu n'as encore que tes dents de lait; si tu mords trop dur, tu les casseras.

Sa prophétie faillit s'accomplir à la lettre, car un beau jour mon servant, lassé de mes mauvais traite-

ments, s'insurgea tout de bon10 et me traita comme le plâtre qu'il avait l'habitude de préparer. Je portai pendant plus d'un mois les marques de cette correction trop bien méritée et qui me profita. Mais redressé de ce côté, je me laissai tomber d'un autre.

Quelques-uns des compagnons du chantier fêtaient dévotement saint Lundi,11 et avaient essayé plusieurs fois de m'entraîner. Je résistai d'abord sans trop de peine. Les souvenirs de la barrière ne me riaient pas ; mais on m'attaqua par la raillerie ; on déclara que j'avais peur d'être fouetté par ma mère, que je n'étais point encore sorti de sevrage,12 et que le cognac me brûlerait le gosier. Ces sottises me piquèrent. Je voulus prouver que je n'étais plus un enfant, en me conduisant aussi mal qu'un homme. Entraîné hors barrière un lendemain de paie,13 et encore muni de l'argent de ma quinzaine, j'y demeurai jusqu'à ce que tout eût passé de la poche de ma veste dans le tiroir du marchand de vin.14

Le dimanche et le lundi avaient été employés à cette longue débauche ; je rentrai le soir du second jour sans chapeau, couvert de boue et battant de mon corps toutes les murailles du faubourg. Ma mère ignorait ce que j'étais devenu, et me croyait blessé ou mort ; elle m'avait cherché à la morgue 15 d'abord, puis à l'hôpital. Je la trouvai avec Mauricet qui s'efforçait da la rassurer. Ma vue la tira d'inquiétude, mais non de peine. Après la première joie de me retrouver, vint le chagrin de me voir en un pareil état. Aux lamentations succédèrent les reproches. J'étais tellement ivre que j'entendais à peine, et que je ne pouvais comprendre. Le ton seul m'apprit qu'on me réprimandait. Ainsi que la plupart des ivrognes, j'avais le vin glorieux,16 et je me regardais, pour le quart d'heure, comme un des

lg UN SOUVENIR A CACHER.

rois du monde. Je repondis en imposant silence à la bonne femme, et déclarant que je voulais désormais vivre à ma guise et porter tout seul, comme on dit, ma cuiller à ma bouche. Ma mère éleva la voix ! je criai plus fort, et la querelle s'envenimait, quand le père Mauricet mit le holà ! Il déclara que ce n'était point le moment de causer et me fit coucher sans aucune observation. Je dormis d'un trait jusqu'au lendemain.

Quand j'ouvris les yeux, au petit jour, je me rappelai tout ce qui s'était passé, et je sentis un peu de honte mêlée de beaucoup d'embarras. Cependant, l'amour propre m'empêchait de me repentir. En définitive, j'étais maître de l'argent gagné par mon travail ; je pouvais disposer de mon temps ; nul n'avait droit d'y trouver à redire, et je résolus de couper court à toutes les observations.

Ma mère seule m'inquiétait : voulant éviter ses reproches, je me levai doucement et je partis sans la voir.

Lorsque j'arrivai au chantier, je trouvai déjà les autres au travail ; mais ils ne parurent pas prendre garde à moi. Je me mis à travailler d'assez mauvaise humeur et avec nonchalance. Ces deux jours de débauche m'avaient ôté le goût du métier. J'avais, de plus, comme une humiliation intérieure que je cachais sous un air de bravade. Je prêtais l'oreille à ce que disaient les autres compagnons, craignant toujours d'entendre quelque plaisanterie ou quelque fâcheux jugement sur mon compte. Quand l'entrepreneur arriva, je feignis de ne pas le voir, et j'évitai de lui parler, de peur qu'il ne me demandât la cause de mon absence de la veille. J'avais perdu cette bon conscience qui, autrefois, me faisait regarder le monde en face : je sentais maintenant dans ma vie un souvenir à cacher.

CONFESSIONS D'UN O UVRIER. i g

Ceux qui m'avaient entraîne à la barrière n'étaient point encore de retour; l'entrepreneur en fit la remarque.

C'est une infirmité qu'ils ont comme ça, dit le loustic du chantier ; quand ils travaillent par hasard, ils avalent tant de plâtre qu'il leur faut au moins trois jours de vin d'Argenteuil pour se rincer le gosier.

Tous les compagnons se mirent à rire ; mais il me sembla qu'il y avait dans ce rire une sorte de mépris. Je rougis involontairement comme si la plaisanterie eût été faite contre moi. Tout nouveau dans le désordre, j'en étais encore aux scrupules et aux remords. —

La journée se passa ainsi assez tristement. L'espèce de malaise que j'éprouvais dans tous les membres s'était communiqué à mon esprit ; j'étais fatigué au dedans et au dehors.

Tant que nous avions travaillé, le père Mauricet ne m'avait point adressé la parole ; mais à l'heure de partir, il vint à moi et me dit que nous rions ensemble. Comme il logeait à l'autre bout de Paris je lui demandai s'il avait quelque affaire dans notre quartier.

Tu verras, me répondit-il brièvement.

Je voulais suivre mon chemin ordinaire ; mais il me fit prendre par d'autres rues, sans me dire pourquoi, jusqu'à ce que nous fussions arrivés devant une maison du faubourg Saint-Martin ; là il s'arrêta.

Vois-tu dans ce bâtiment, me dit-il, la haute cheminée qui se dresse près du pignon, et que j'appelle la cheminée de Jérôme ? c'est là que ton père s'est tué !

Je tressaillis jusqu'au fond des entrailles, et je regardai la cheminée fatale avec une espèce d'horreur mêlée de colère.

Ah ! c'est là, répétai-je d'une voix qui tremblait ; vous y étiez, pas vrai, père Mauricet ?

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