‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 6 sur 45 · I2 UN GRAND MALHEUR · texte numérisé non relu

I2 UN GRAND MALHEUR

presque inintelligible .... le médecin a averti tout de suite ... Il n'a eu que le temps de me reconnaître .... Il m'a donné sa montre ... et puis . . . c'a3 été fini!

La voisine joignit les mains, ses enfants se regardèrent; quant à moi, je n'avais pas bien compris ; je me mis à crier que je voulais aller à l'hôpital où était mon père. A cette demande, la pauvre femme se redressa, me prit les deux mains et me secoua avec une sorte de colère folle.

Ton père ! malheureux ! dit-elle ; mais tu n'en as plus ! Entends-tu bien, tu n'en as plus !

Je la regardai tout effaré; cette idée ne pouvait entrer dans mon esprit; je continuai à répéter que je voulais voir mon père.

Tu ne comprends donc pas qu'il est mort ! interrompit la mère Cauville avec rudesse.

Ce fut pour moi comme une lumière. J'avais vu ma petite sœur ; je savais ce que c'était que la mort. Ce mot se rattachait dans mon souvenir à plusieurs images effrayantes. Un drap cousu, une bière clouée, un trou creusé dans la terre ! Je me mis à pousser des cris et des sanglots. On m'arracha à ma mère et on m'emmena dans notre logement.

Je ne me rappelle rien de ce qui suivit. Lorsque je revis ma mère le lendemain, elle était au lit; elle me sembla mieux que la veille , parce qu'elle n'était plus pâle ; on me dit qu'elle avait la fièvre. L'ami Mauricet vint dans la journée pour la voir; mais on me renvoya pendant qu'il lui parlait. Le lendemain, il revint me chercher pour l'enterrement; j'avais mes plus beaux habits, et on avait attaché un crêpe noir à mon chapeau. Nous n'étions pas plus de six ou huir à suivre le corbillard, ce qui m'étonna. Mon père fut porté à la fosse commune.4 Mauricet acheta sur-

le-champ une croix de bois qu'il planta lui-même à la place où on l'avait enterré. Je revins les yeux rouges, mais le cœur déjà soulagé; j'étais comme la plupart des enfants chez qui la douleur ne peut tenir. —

En quittant le cimetière, l'ami Mauricet revint avec moi chez ma mère. A notre vue, celle-ci fondit en larmes, car notre retour lui annonçait que son compagnon de vingt années était à jamais parti; mais Mauricet se fâcha.

Allons, Madeleine, dit-il avec une brusquerie où l'on sentait l'amitié, ce que vous faites là n'est point raisonnable. Jérôme est, comme vous, où le bon Dieu l'a mis! Faites chacun ce que vous devez faire ; lui5 se repose ; vous, travaillez et prenez courage ! il y a ici un pauvre gars qui a besoin de vous; voyez si celui-là aussi n'est pas Jérôme; il lui ressemble déjà comme un sou à un sou.

Il m'avait poussé vers ma mère qui m'embrassa en sanglotant.

Assez, reprit-il en me retirant, au bout de quelques minutes : essuyez vos yeux, voyons ; fermez la fontaine de votre cœur. Vous êtes une vaillante, ma vieille, il s'agit de le prouver. Qu'est-ce que vous comptez faire maintenant? parlons de ça, c'est le plus pressé.

Ma mère répondit qu'elle n'en savait rien, qu'elle ne voyait aucun moyen de vivre, qu'il ne lui restait plus qu'à mendier aux portes.

Ne dites donc pas de ces bêtises-là ! s'écria Mauricet avec humeur; c'est-il6 une idée qui doive venir à la veuve d'un ouvrier ? Si vous avez des mains pour demander, vous en aurez bien pour travailler, peut-être! Croirait-on pas7 que vous avez peur de l'ouvrage, vous que je cite toujours à ma fille et à ma femme ! On ne sait donc plus faire des ménages? on n'est donc plus la meilleure laveuse du quar-

LE GACHEUR.

tier? Mais faut donc que ça soit moi qui vous rappelle qu'on vous nommait dans le pays la petite adresse, rapport à8 l'habilité de vos doigts!

Ces e'ioges relevèrent un peu le moral de ma mère qui consentit à chercher avec Mauricet ce qu'elle pourrait essayer. Le maçon avait de'jà tout son plan qu'il fit accepter en ayant l'air d'en laisser l'honneur à la veuve. Il fut convenu qu'elle chercherait quelque ménage de garçon9 à soigner, tandis que j'entrerais au chantier comme gâcheur. Mauricet promit de veiller à tout, et si, en commençant, les bénéfices ne pouvaient suffire, il s'engagea, dans son style faubourien,10 "à mettre un peu de beurre dans les épinards." u

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