‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 9 sur 45 · LA CHEMINEE DE JEROME · texte numérisé non relu

LA CHEMINEE DE JEROME

La vieille femme achevait de mettre le couvert et me reçut comme d'habitude. Cette bonté déconcerta toutes mes résolutions. Je me trouvai tellement saisi du sentiment de ma faute, que si je n'avais fait un effort j'aurais pleuré. Ma mère n'eut l'air de rien voir (j'ai su depuis que Mauricet lui avait fait la leçon) ; elle causa aussi gaîment que de coutume, ne parla point de l'argent de ma quinzaine dont je l'avais frustrée pour la première fois, et ne parut nullement inquiète. Je me couchai complètement désarmé et le cœur bourrelé de remords. Toute la nuit, je crus voir mon père chancelant sur l'échafaudage ou se brisant sur le pavé. Moi-même je me trouvais ivre au plus haut d'une corniche, suspendu sur l'espace et près de me précipiter. Lorsque je me levai le lendemain, j'avais la tête lourde et tous les membres douloureux.

Cependant j'arrivai au travail à l'heure ordinaire : ce fut encore un mauvais jour. J'étais moins étourdi que la veille, mais plus triste. A l'embarras avait succédé le regret. Il fallut près d'une semaine pour me rendre ma vigueur et mon entrain. La première fois que Mauricet m'entendit chanter, il passa près de moi en me frappant sur l'épaule :

Le contentement est revenu au logis, me dit-il ; à la bonne heure, fieu !21 garde-moi bien cet oiseau-la.

Ne craignez rien, répondis-je en riant, nous lui ferons une jolie cage où il trouvera à manger. . . .

Tâche, surtout, qu'il n'ait pas trop à boire ! répliqua Mauricet.

Nous échangeâmes un regard, et il passa en sifflant.

Trente-trois ans se sont écoulés depuis ce jour, et je n'ai jamais oublié la promesse que je me fis alors à moimême. Exposé à toutes les tentations de l'intempérance,

j'ai fini par ne plus y prendre garde. Dans le bien comme dans le mal, ce sont les premiers pas qui décident de la route ; une habitude est quelquefois impossible à vaincre, mais presque toujours facile à éviter.

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