‹ Confessions d'un ouvrierChapitre 10 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Depuis que je gagnais des journées1 d'ouvrier, le ménage avait retrouvé un peu d'aisance. Nous avions pu quitter notre cave pour reprendre l'ancien logement. Les meubles qu'il avait fallu vendre après la mort du père, avaient été remplacés ; nous remontions décidément sur l'eau et les voisins nous traitaient déjà de richards.

Tout alla bien jusqu'au moment où ma mère commença à se plaindre de sa vue, qui avait baissé, petit à petit, sans que la chère femme y prît garde, ou plutôt sans qu'elle voulût se l'avouer. Il y avait toujours pour elle un prétexte. Aujourd'hui c'était la fumée, demain le brouillard, le jour suivant un rhume de cerveau ; ce fut seulement au bout de dix ans qu'elle s'avisa de s'en prendre à ses yeux. Elle ne distinguait plus les menus objets ; il avait fallu renoncer à la couture ; je commençai à m'inquiéter ; Mauricet, dont je pris conseil, me proposa de consulter un oculiste pour lequel il avait travaillé et qu'il connaissait.

On eut grand'peine à persuader ma mère, qui n'ayant jamais été malade ne voulait point croire aux médecins ; enfin, pourtant, elle se laissa conduire.

L'oculiste était un homme de moyen âge, grand, maigre, d'un calme superbe. Il regarda les yeux de la mère, ne dit pas un mot et écrivit une ordonnance qu'il

me remit. J'aurais bien voulu avoir une parole qui pût me rassurer; mais d'autres attendaient leur tour, je n'osai rien dire, et il fallut partir comme nous étions venus. Cependant, à la porte, je m'aperçus que Mauricet ne nous avait point suivis. Plus hardi avec l'oculiste, il avait voulu, sans doute, l'interroger. Nous l'attendîmes quelques minutes au bas de l'escalier où il nous rejoignit enfin.

Eh bien, qu'a dit votre charlatan ? demanda ma mère, qui ne pouvait pardonner au me'decin sa froideur silencieuse.

Il vous ordonne de manger du rôti à discrétion et de dormir sur les deux oreilles, répondit Mauricet.

Mais est-il sûr de la guérison ? demandai-je.

Est-ce qu'il ne t'a pas donné un papier? répliqua le maçon.

Le voici.

Alors, fais ce qu'il a écrit dessus et laisse l'eau couler sous le Pont-Neuf.2

L'accent de Mauricet avait quelque chose de bref qui me frappa : mais je ne voulus rien dire sur le moment. Il prit le bras de la chère femme à laquelle il fit cent contes pendant le chemin ; jamais je ne l'avais vu si boute-entrain.3 Cependant, une fois arrivé, je le tirai à part pour l'avertir que je voulais lui parler.

Moi aussi, répliqua-t-il tout bas ; quand je sortirai, reconduis-moi.

La mère s'était déjà remise à ses arrangements de ménage; Mauricet ne tarda pas à prendre congé, et je le suivis.

Comme nous descendions l'escalier, je lui demandai avec inquiétude ce qu'il avait à me dire.

Attends que nous soyons dans la rue, me répliqua-t-il.

Nous y arrivâmes et il fit encore une dizaine de pas sans parler ; je ne pus attendre davantage.

Au nom de Dieu ! Mauricet, que vous a dit l'oculiste ? demandai-je avec angoisse.

Il se retourna de mon côté.

Ce qu'il m'a dit? tu t'en doutes bien, reprit-il brusquement; il croit que la mère Madeleine est en train de devenir aveugle.

Je jetai un cri ; mais il continua presque en s'emportant:

Allons, tonnerre ! il ne s'agit pas de pousser des hélas ! causons tranquillement comme des hommes.

Aveugle! répétai-je, et que deviendra-t-elle ? Comment lui trouver une compagnie ? Qui la soignera ?

Ah ! voilà ! dit Mauricet ; il est clair qu'il faut prendre un parti, et c'est pourquoi je t'ai parlé de la chose. Un vieille femme aveugle sera une rude charge pour un jeune gars ; c'est à toi de voir si tu la trouves trop lourde.

Je le regardai d'un air qui lui prouva que je ne comprenais pas.

Eh bien oui, oui, continua-t-il, en répondant à ma physionomie, tu peux t'en décharger si le cœur t'en dit. Il y a des retraites pour les pauvres gens incurables !

Où cela ?

A l'hospice.

Vous voulez que je mette ma mère avec des mendiants ? m'écriai-je.

Parbleu ! vas- tu pas faire le sénateur, dit Mauricet sans me regarder ; il y en a de plus huppées que Madeleine, de vraies dames qui ont eu laquais et équipages.

Alors c'est qu'elles n'ont pas de fils ! repris-je.

C'est à savoir, continua le maçon, en pliant les épaules,

les fils ne sont pas plus obligés que les mères, et il y en a pas mal4 de celles-ci qui portent l'enfant au tour des orphelins.6

Mais ce n'est pas la mienne, interrompis-je vivement; la mienne m'a gardé dans ses bras tant que j'étais petit ; elle m'a nourri de son lait et de son pain, j'ai grandi comme un espalier contre la muraille de son amitié, et maintenant que le mur a des lézardes, je laisserais d'autres le soutenir ! Non pas, non pas ; père Mauricet, vous ne pouvez pas avoir cru ça. Si la bonne femme perd vraiment la vue, eh bien ! il lui restera la mienne ; entre deux ça ne fait qu'un œil a chacun ; mais, faute de mieux, on s'en contentera.

Tu dis ça dans un accès de cœur, fit observer Mauricet ; mais faudra réfléchir de sang-froid. Songe bien que c'est un boulet que tu te rives au pied. Adieu la liberté, les économies, le mariage même, car de longtemps tu ne gagneras assez pour entreprendre une famille avec une pareille non-valeur?

Une non-valeur, répétai-je scandalisé, vous vous trompez, Mauricet ; la vieille femme me donnera du contentement et du courage. Quand je suis né, j'étais aussi une non-valeur pour la pauvre créature, et cependant elle m'a reçu volontiers. Bien sûr que je sais à quoi je m'engage et que je n'ai pas la tête dans le cœur comme vous paraissez le croire. Je trouve l'épreuve rude et j'aurais voulu ne pas avoir à la supporter ; mais, puisqu'elle est venue, que Dieu me punisse si je ne fais pas mon devoir jusqu'au bout !

Ici Mauricet, qui ne m'avait point encore regardé, se tourna vivement' de mon côté, et me prit les deux mains.

Tu es un vrai bon ouvrier ! s'écria-t-il tout épanoui ; j'ai voulu voir ce que tu avais là et si les fondations étaient

solides; maintenant je suis content. Au diable la fri??ie! causons à cœur ouvert.

Mais l'oculiste pense-t-il réellement qu'il n'y ait aucun remède? demandai-je.

C'est son opinion, répondit Mauricet ; cependant, comme je le quittais, il a dit qu'il restait peut-être espoir d'enrayer le mal si la bonne femme pouvait vivre à la campagne, avec de l'air à discrétion et de la verdure sous les yeux.

Je l'interrompis en m'écriant que je l'y enverrais . . .

Ça sera difficile, objecta Mauricet ; en vivant séparés, vous dépenserez quasiment le double, et j'ai peur que les cordons de ta bourse ne soient moins longs que tes bons désirs.

Mais l'espérance incertaine donnée par le médecin me préoccupait par-dessus tout, je me mis à chercher avec Mauricet quelque expédient pour tenter ce dernier moyen. Il se rappela enfin une payse,'' la mère Riviou, établie près de Lonjumeau, et chez laquelle Madeleine pouvait trouver peut-être, sans beaucoup de frais, la vie et les soins dont elle avait besoin. Il lui fit écrire et reçut une réponse telle que nous pouvions la désirer.

Restait à faire consentir la malade elle-même. Il fallut pour cela, que Mauricet appuyât mes prières de toute son éloquence. La chère femme regardait son séjour à la campagne comme un exil ; elle m'en voulait seulement d'y avoir pensé. Enfin pourtant elle céda, et j'allai moimême la conduire.

La mère Riviou nous reçut comme de vieilles connaissances. Jamais femme plus brave n'avait mangé le pain du bon Dieu. Elle comprit tout de suite le caractère de sa nouvelle pensionnaire et me promit de lui donner contentement.

2 8 UNE POSITION DIFFICILE

Nous passons notre vie aux champs, me dit-elle, si bien que la maison sera à votre mère ; elle pourra la conduire comme on fait de son âne, par la bride et le licou. Nous avons trop à faire pour chicaner à quelqu'un sa fantaisie; ici chacun aime son repos, ce qui fait qu'on ne touche pas à celui des autres. Dans un mois, j'aurai une filleule qui tiendra compagnie à la bonne femme et l'aidera pour le me'nage. C'est un vrai chien de berger que votre mère pourra faire obéir au doigt et à l'oeil ; par ainsi, il faudra bien qu'elle se plaise parmi nous ou le diable s'en mêlera. — Je partis complètement rassuré. —

Cependant, l'absence de ma mère changeait tout pour moi. Maintenant j'étais seul, obligé de manger chez le marchand de vin et de coucher à la chambrée.8 Ne partageant point les habitudes des autres compagnons, je ne savais que faire de mes dimanches et de mes soirées. Mauricet s'aperçut que je tombais dans la tristesse.

Prends garde, me dit-il, faut tirer parti de toutes les positions. J'ai passé par là, mon petit, et je sais ce que c'est de bivouaquer ainsi dans le provisoire.9 Au commencement, ça vous embrouille, ça vous ennuie, on aimerait mieux coucher sur la paille que dans les draps de tout le monde ; mais c'est un apprentissage, vois-tu, il n'y a pas de mal que tu te trouves abandonné à toi-même et obligé de veiller au grain™ Avec les mères on n'est jamais sevré ! Quand nous sommes tout petits et que le bon Dieu nous les donne, il nous fait une grâce ; mais quand nous sommes devenus des hommes, et qu'il nous les retire pour un temps, c'est nous rendre service. Si Madeleine n'était point partie, tu n'aurais jamais appris à remettre tes boutons de bretelles.

Je sentais la vérité de ce qu'il disait : mais je trouvais

ce nouvel apprentissage autrement dur que celui auquel j'avais dû me soumettre pour un métier ; je commençais à comprendre qu'il était plus difficile d'être un homme que de devenir un ouvrier.

La chambrée où je couchais avait une douzaine de lits occupés par des compagnons appartenant aux différentes parties du bâtiment, tels que maçons, charpentiers, peintres ou serruriers. Parmi eux se trouvait un Auvergnat déjà sur le retour*1 qu'on nommait Marcotte, et qui avait autrefois travaillé dans notre chantier. C'était un homme tranquille, tout à son travail, sans être grand ouvrier, et que ne parlait que lorsqu'il ne pouvait pas se taire. Le bonhomme Marcotte vivait de noix ou de radis, selon la saison, et envoyait tous ses gains au pays pour acheter de la terre. Il possédait déjà une dizaine d'arpents et attendait qu'il fût arrivé à la douzaine pour se retirer sur son domaine. Il devait se bâtir lui-même une maisonnette, avoir deux vaches, un cheval, et vivre là en cultivateur.

Ce projet, poursuivi depuis l'âge de quinze ans, était presque accompli : encore quelques mois et i touchait au but. Nous plaisantions parfois le bonhomme qu'on avait surnommé le propriétaire ; mais les moqueries glissaient sur son amour-propre comme la pluie sur les toits. Tout à son idée, le reste n'était pour lui que du bruit. Ce fut en le voyant que je réfléchis pour la première fois à ce qu'il y avait de force dans une volonté toujours la même et toujours active. Avant cet exemple, je ne savais pas ce que peut la persévérance du plus faible contre l'obstacle le plus fort.

Le voisin de chambrée du bonhomme Marcotte acheva la leçon. Celui-ci était un compagnon serrurier jeune et habile, mais qui ne travaillait qu'à ses heures, s'amusait à

UNE POSITION DIFFICILE

discrétion et ne restait jamais dans un atelier plus d'un mois, de peur d'y être pris par la mousse, comme il le disait. Tout ce qui le gênait était traité par lui de superstitions. Parlait-on de la régularité dans le travail : superstition ! de la probité envers le bourgeois : superstition ! de l'obligeance pour les camarades : superstition ! de ce qu'on doit aux siens : superstition ! Faroumont déclarait hautement que chacun vivait pour soi et devait regarder les autres hommes comme un gibier excellent à frire quand on pouvait l'attraper. On riait de ses idées, mais il courait sur son compte des bruits qui sentaient la correctionnelle,™ et les bons ouvriers s'en tenaient avec lui à bonjour et à bonsoir.13

Pour ma part, je l'évitais le plus possible, moins par raison que par répugnance. Aussi, dès le premier jour, il m'avait appelé la Rosière,™ en raillerie de quelques scrupules que j'avais laissé voir, et j'avais répondu au sobriquet en le nommant la Chiourme, par allusion au bagne, où ses principes me paraissaient devoir le conduire. Depuis, les deux noms nous avaient été conservés par la chambrée. Bien que Faroumont eût paru prendre la chose en riant, il m'avait gardé rancune, et il essaya plusieurs fois de me chercher querelle, sachant bien que je n'étais pas de force à lui résister; mais j'y mis assez de prudence pour tromper ses intentions. Mauricet, témoin d'une de ses tentatives, m'encouragea à persister.

Défie-toi de la Chiourme comme du diable, me dit-il sérieusement ; tu sais que je ne suis pas un enfant et que j'ai tenu tête à des lurons solides; mais j'aimerais mieux une maladie de six mois que d'avoir affaire à celui-là.

Je pensait de même : l'intelligence et la méchanceté de Faroumont rendaient sa vigueur véritablement redoutable,

car une des misères de notre condition, à nous autres gens de métier, est le respect aveugle que nous avons pour la force. Une sorte de point d'honneur réduit l'ouvrier à ses moyens personnels de défense; il tient à gloire de n'en point chercher au dehors, de sorte que celui qui peut avoir raison de chacun en particulier,15 se trouve en mesure de tyranniser tout le monde. Si la race des duellistes à coups d'épée disparait dans les autres classes, celle des duellistes à coups de poing est toujours aussi nombreuse parmi nous. Combien n'ai-je pas vu de ces vauriens féroces qui avaient estropié de braves ouvriers, ou même fait des veuves et à qui leur scélératesse tenait lieu 16 de considération ? Nul n'osait leur montrer son mépris, de peur de grossir la liste des victimes. Tout le monde disait : " Faut prendre garde ; c'est un méchant gueux ! " Et on avait pour lui des égards ! Qu'eût-il été cependant contre tous ? Puisqu'on était d'accord pour le juger, d'où vient qu'on ne s'entendait pas pour exécuter le jugement ? Serait-il donc si difficile aux honnêtes ouvriers de se réunir contre ces bêtes enragées pour les chasser de leurs rangs ? Mais nous avons encore, à plus d'un égard, des idées de sauvages : comme eux, nous prenons l'esprit de brutalité et de bataille pour le courage et nous en faisons une vertu qui rachète tous les vices !

Le voisinage de la chambrée m'avait lié avec le bonhomme Marcotte, autant du moins que le permettait la différence d'âge et de goûts. Il me confia son projet de retourner prochainement au pays ; il n'attendait pour cela qu'une occasion d'achever l'acquisition de son petit domaine.

Deux ou trois jours après cette confidence, il rentra plus tard qu'à l'ordinaire ; une partie de nos compagnons étai-

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ent déjà couchés; j'avais veillé pour écrire à Lonjumeau ; et j'allais éteindre ma chandelle quand j'entendis le bonhomme qui montait en chantonnant II ouvrit la porte avec une assurance bruyante qui m'étonna. Contrairement à toutes ses habitudes, il avait la voix haute, l'œil brillant et le chapeau crânement penché sur l'oreille. Au premier regard, je compris que le propriétaire avait dérogé à sa sobriété habituelle. Le vin le rendait causeur, et il s'assit sur le bord de son lit pour me raconter sa soirée : il venait de quitter le voiturier qui faisait les commissions au pays. Il avait appris de lui que la pièce de terre, longtemps convoitée et qui devait compléter sa gagnerie," était enfin à vendre ; le notaire n'attendait que son argent.

Vous avez la somme ? demandai-je.

Comme tu dis, mon vieux, reprit Marcotte, en baissant la voix et avec ce rire mystérieux de ceux qui n'en ont pas l'habitude : livres et appoints™ tout est prêt.

Il regarda autour de lui pour s'assurer que tout le monde dormait, puis, fourrant le bras jusqu'à l'épaule dans sa paillasse, il en retira un sac qu'il me montra avec une expression glorieuse.

Voici la chose, me dit-il ; il y a là un bon lopin de terre et de quoi me construire un chenil.

Il avait déroulé la corde qui serrait la poche de toile et plongé la main au dedans pour toucher les écus ; mais au bruit de l'argent, il tressaillit, jeta un regard de côté, me fit signe de ne rien dire et referma le sac qu'il cacha sous son traversin. Lui-même fut bientôt au lit et endormi.

Je me deshabillai pour en faire autant ; mais, au moment d'éteindre la chandelle, je me retournai vers le lit de Faroumont ; le compagnon serrurier avait les yeux grands-

ouverts ! il les referma brusquement sous mon regard. Je n'y pris pas autrement garde et je me couchai.

Je ne puis dire ce qui troubla mon sommeil au milieu de la nuit ; mais je fus réveillé presque en sursaut. Le claire de lune arrivait à travers les fenêtres sans rideaux et jetait une lueur très nette de notre côté. Je me trouvais en face du lit de la Chiourme ; il était vide ! Je me redressai sur mon coude pour mieux voir : le doute était impossible ; Faroumont s'était levé ! Au même moment, j'entendis un craquement du plancher à ma droite; je tournai la tête ; une ombre s'abaissa brusquement et eut l'air de se perdre sous le lit du père Marcotte ! je me frottai les yeux pour m'assurer que je ne rêvais pas, et je regardai de nouveau. On ne voyait rien ; tout était redevenu silencieux ! Je me recouchai en tenant les yeux à demi entr'ouverts. Un quart d'heure se passa et ma paupière commençait à se refermer tout de bon, quand un nouveau craquement du plancher me la fit ouvrir. Je n'eus que le temps de voir passer Faroumont qui rentra au lit et disparut sous ses couvertures. Il ne me vint aucune idée dans le moment ; je me rendormis.

Des cris mêlés de pleurs et de gémissements interrompirent brusquement mon sommeil. Je me redressai d'un bond; le jour commençait à poindre et j'aperçus l'Auvergnat qui s'arrachait les cheveux devant son lit bouleversé. Tous les compagnons de la chambrée étaient sur leur séant.

Qu'y a-t-il donc ? demandaient plusieurs voix.

On lui a volé son argent ! répondirent quelques autres.

Oui, volé, cette nuit, répétait Marcotte avec un désespoir qui le rendait fou ; hier il était là ... je l'ai touché, je l'avais sous ma tête en dormant. Le brigand qui me l'a pris est ici !

UNE POSITION DIFFICILE

Un souvenir m'éclaira subitement : je me retournai vers la Chiourme ; il était le seul qui eût l'air de dormir au milieu de ce tumulte et de ces cris. J'envisageai rapidement ma position. Il n'y avait probablement que moi qui eût connaissance du vol ; si je gardais le silence, l'Auvergnat perdait la somme laborieusement épargnée et qui devait réaliser les espérances poursuivies pendant quarante années ! Si je parlais, au contraire, je pouvais forcer la Chiourme à une restitution, mais je m'exposais à toutes ses vengeances ! Malgré le danger de choisir, ma délibération ne dura pas longtemps. J'étendis la main vers l'Auvergnat et je le tirai à moi.

Remettez- vous, père Marcotte, m'écriai-je : votre argent n'est point perdu.

Qu'est-ce que tu dis ? s'écria le vieil ouvrier dont les traits étaient égarés, tu sais où est le sac! malheureux! est-ce toi qui l'aurais pris ?

Allons, vous êtes fou ! lui dis-je tout en colère.

Où est-il alors ? où est-il ? commença-t-il à crier en me regardant.

Je me retournai du côté de Faroumont.

Voyons, la Chiourme, lui dis-je, c'est assez rire comme ça,ia faut pas qu'une plaisanterie donne la jaunisse au propriétaire. Rends-lui vite son argent.

Bien qu'il eût toujours les yeux fermés, sa figure changea de couleur ; ce qui me prouva qu'il avait entendu. Marcotte s'était jeté sur lui comme un chien qui pille et le secouait en réclamant ses écus. Faroumont joua assez bien l'homme qui se réveille et demanda ce qu'on lui voulait ; mais les cris de l'Auvergnat le lui apprirent trop vite pour qu'il eût le temps de préparer un faux-fuyant. J'insistai d'ailleurs avec résolution, en présentant toutefois

l'enlèvement du sac comme un mouvais tour joue' au père Marcotte dans l'intention de l'inquiéter. La Chiourme fut oblige' de restituer l'argent, en répe'tant qu'il avait voulu faire une farce : cependant il lut sans peine sur toutes les figures qu'on savait à quoi s'en tenir. Chacun s'habilla à la hâte et sortit sans lui parler. Lui seul affecta de ne point se presser et acheva sa toilette en sifflotant ; mais lorsque je passai devant son lit, il me jeta un regard de froide rage qui me fit courir un frisson dans les cheveux. Désormais, j'étais sûr d'avoir un ennemi à mort.

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