PARTIE II , LIVRE VIII. i
mon secret fût ébruité. Jamais il n'a pu l'être que par les gens mêmes a qui je Pavois confié , et ne Pa été en effet qu'après ma rupture avec eux. Par ce seul fait ils sont jugés : sans vouloir me disculper du blâme que je mérite, j'aime mieux en être chargé que de celui qu'ils méritent eux-mêmes. Ma faute est grande, mais c'est une erreur : f àinégligé mes devoirs , mais le désir de nuiren'est pas entré dans mon cœur , et les entrailles de p^re ne sauraient parler bien puissamment pour des enfants qu'on n'a jamais vus : mats trahir la confiance de l'amitié , violer le ptus saint de tous les pactes , publier les secrets versés dans notre sein , déshonorer a plaisir l'ami qu'on a trompé , et qui nous quittant nous respecte encore , ce ne sont pas la des fautes , ce sont des bassesses d'âme et des noirceurs.
J'ai promis ma confession , non ma justification ; ainsi je m'arrête ici sur ce point. C'est a moi d'être vrai , c'est au lecteur d'être juste. Je ne lui demanderai jamais rien de plus.
Le mariage de M. de Chenonceaux me rendit la maison de sa mère encore plus agréable par le mérite et l'espritde la-t&ùvelle mariée , jeune personne fort aimable, et qui de son côté
parut me distinguer parmi les scribes de M. Dupin. Elle étoit fille unique de madame la vicomtesse de Rochechouart , grande amie du comte de Friese, et par contre-coup de Grimm qui lui étoit attaché. Ce fut pourtant moi qui l'introduisis chez sa fille ; mais leurs humeurs ne se convenant pas , cette liaison n'eut point de suite ; et Grimm , qui dès-lors visoit au solide , préféra la mère , femme du grand monde, à la fille , qui vouloit des amis surs et qui lui convinssent , sans se mêler d'aucune intrigue , ni chercher du crédit parmi les grands. Madame Dupin , ne trouvant pas dans madame de Chenonceaux toute la docilité qu'elle en attendoit ,lui rendit sa maison fort triste ; ét madame de Chenonceaux , fière de son mérite et peut-être de sa naissance, aima mi eux renoncer aux agréments de la société et rester presque seule dans son appartement, que de porter un joug pour lequel elle ne se sentoit pas faite. Cette espèce d'exil augmenta mon attachement pour elle par cette pente naturelle qui m'attire vers les malheureux. Je lui trouvai l'esprit métaphysique et penseur , quoique par fois un peu sophistique- Sa conversation , qui n'étoit •du tout point celle d'une jeune femme qui
PAKTIB S , LtVRE VHï. 169 sea^ttocjrfmitjétaitpewin^ Cependant «Hé n*avoftpss vingt ans 2 son teint étokdW Mimcneav éblouissante; sataitt* eét été grande et belle si elle se (Ht tmeaiL** ime.Sescbevenx , d'un blond cendré et d^me beauté pen cofftmtme, me rappetoient ceux dé mm pauvre maman 1 dans son bel âge, et m'agitaient fifemeût le tour, liais les principes aérer es que je vernis de me faire , et que } 'étais Résolu de seèvre à tout pnk , me garantireciid'elle et de ses charmes. J'ai passé , dorant tdnt an été, trois en a*iafre*ben*es par jtmrtfte it téteavee efle a hri montrer gra- ▼e*a«t Taidtsime^qàé, et a l'enmiyer de mes obiftres étemels, sans lni dire un-seul met galant ni lni jeter une oeillade. Cinq on sis ans^ plus tard je n*an#oîs pas été sf sage on si fou ; inais il élott écrit que je ne devois aimer d'amour qu'une seule lbis.es ma vie, et aii'tme antre nielle auroit les premiers et les derniers soupirs de mon coeur*
Depuis que ffe vit ois cbex madame Dupm, je matois toujours contenté de mon sert, sans marquer aucun désir de le voir améliorer.
L'augmentation qu'elle avoîft faîte à mes honoraires , <xmjoiutemettt avec M. de Franeusil ,
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éîoit venue uniquement de leur propre-mouvement. Celte; année > M» dé Francueil , qui me prenoit de four en. jour plus en amitié, songea à me mettre un peu pkrs au large et dans une situation moins précaire. U étoit receveur général dçs finances. M« Dudoyer , son caissier , étoit vieux , riche , et vouloit se retirer. M. de Francueil m'offrit cette place, et, pour me mettre en état de la remplir , j'allai pendant quelques<semaines chez M. Dudoyer prendre, les instructions nécessaires. Mais , soit que j'eusse peu de talent pour cet emploi , soit que Dudoyer, qui me parut vouloir se donner un^autre successeur , ne m'instruisit pas de bonne, foi, j'acquis lentement et malles çonnoissances dont "favoi» besoin , eTtoutcet ordre de compte, embrouillé Jgt dessein, ne put jamais bien m'entrèr -dans la tête. Cependant, sans avoir saisi 1 le fin du «métier h je ne laissai pas d'en prendre la marche courante , assez pour pouvoir l'exercer rondement tant bien que mal. J'en commenca9fcéme les fonctions ^jfe tenois les registres et ïa caisse ; je donnons et récevoisde l'argent, des récépissés, et, quoique j'eusse aussi peu de goût que de talent pour ce métier , la maturité' des ans coin-
PARTIE II , LîV^E YHI. 171 mentant à me rendre sage, f étois déterminé* k .vaincre ma répugnance pour me livrer tout entier à mon emploi* Malheureusement , comme Je commençois à me mettre en tram, M. de* Franeueil fit un petit voyage , "durant lequel je restai f chargé dë Sa «e , oh il n'j avoït cependant jéojit lors que^fmg^caq a trente mille francs; ^»es soucis , l'inquiétude d'esprit que me donna ce dépôt , me firent sentir^qae
- je n'étois point fait pour être caissier, et je ne doute point que le mauvais sang que je fis durant cette absence n'ait contribué à la maladie où je tombai après son retour.
J'ai dit 'dans ma première partie que j'étois né mourant. Un vice de conformation dans la vessie me fit éprouver!, 'dorant înèe premières années , une rétention d'urine presque continuelle, et ma tante Suxon,, qui prit soin de moi , entres peines incroyables à me^onservan* Elle en vint \ bout cependant; ma robuste constitutio%prit enfin le dessuj , et ma. santé s'affermit tellement durant o*a jÊnnesse, qu'e*çep*é la maladie de langueur dunt j'ai raconté l'histoire , et de fréquents besoins à?u-
» riner , que le moindre, éçbauffementme rendit toujours incommodes, je parvins jusqu'à l'âge ;
*7* OUES COWFEBSIOKS,
de trente «m sans presque aie «eutir de ma première iniûrmttéi. Le premier itssentinent qse^en m» fut à mm arrivée à Yenise^ La fa- "tigue du wfaajn et tas terribles ohaleur* que fvrms sotffiertes nae donnèrent une ardeur ifolrine, et des imïm ée rèiri* qaé je navdai fusqrfà l'entrée de Fhjverv Apr,$s> a*otr vu ia Badeena , fe an* crus mort, -ej n'en pas (la anomdre inoemmodité. Après js/étre épuisé phi» d'anas^uatian que aie oôrps pour ma Zo- Jnettu , je me portai mieux que* jamais. Ce ne fa* qu'après la détention de Eftderet que i*échauflemeot don tracté dans mes ceuraes de Vinoenae*, durmrt les terribles chaleurs qu'il faisait alors , me donna une violenté répbrétique, depuis laquelle je n^ai jamais racutcrré ma première santé.
Au momentdont jepurle , m*étantpea*4a'e un peuiattgaé au maussade travaj| de nette maudite caisse , je retombai plus bas qu'auaarayant , & je demeurai dans njam lit près de aix semaines dans le plus triste état que l'on puisse imaginer; Madame Dupin m'envoya lè<célèbre 'Morand , qui i malgré son habileté et la délicatesse de sa main , me fit seeJfirir des maux incroyables, et ne put jamais venir à bout de
PARTIE EL, UVRE VHI. i?3 me sonder* U me conseilla de recourir k Du* ran , dont les bougies plus flexible* parvinrent en. efietà s'insinuer et vaincre l'obstacle f mais en rendant compte à madame Dupin de mon ^tat, Morand lai déclara que dans six non je neaeroil pas en vie. Ce discours , qui me par* 4Hft me fit faire de sérieuses réflexions sur mon état, et sur la bêtise de sacrifier le repos et l'agrément du peu de jours qui merestoient a vivre à l'assujettissement bVun emploi pour lequel je ne me sentots que du dégoût. D'ailleurs , comment accorder les sévères principes que je veneis d'adopter avec an état qui s'y rapportoit aï peu? et n'anrois-je pas bonne grâce, caissier d'un receveur-général des fi* ttances, à prêcher le désintéressement et la pauvreté? Ces idées fermentèrent si bien dans ma tète avec la fièvre , elles s* y combinèrent avec tant de force > que rien depuis lors né les en put arracher, et, durant ma convalescence» je me confirmai de sang^roid dans tontes les résolutions que j'avois prises dans mon déliré. Je renonçai pour jamais à tout projet de for* tune et d'avancement. Déterminé à passer dans l'indépendance et ht pauvreté le peu de temps qui me reetoit à vivre, j'appliquai toutes les
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forces de mon âme a briser les fers de l'opinipn, et à faire avec courage tout ce qui. me paroissoit bien , sans m'embarrasser aucunement du jugement des hommes. ^Les obstacles que j'eus a combattre et \e& efforts que je fis pour en triompher sont incroyables. Je réussis autant qu'il étoit possible, et plus que j<$ftfcvois espéré moi-même. Si j'avois aussi bien, secoué le joug de l'amitié que celui de l'opinion, je venois a bout de mon dessein , le plus grand peut-être et le plus utile à la vertu, que mortel ait jamais conçu : mais, tandis que je foulois aux pieds les jugements insensés de la tourbe vulgaire des soi-disant grands et des soi-disant sages , je me laissois subjuguer et mener comme un enfant par de soi-disant amis , qui , jaloux de me voir marcher fièrement et seul dans une route nouvelle, tonten paroissant s'occuper beaucoup à me rendre heureux , ne s'occupoienf; en effet qu'a me rendre ridicule , et cprameûeèreatpar travailler à m'avilir, pour parvenir dans la suite à jne diffamer. Ce fut moins ma célébrité littéraire que ma réforme personnelle , dont je marque ici l'époque t qui m'attira leur, jalousie : ils m'auroient pardonné peut-être de briller dans l'art