‹ Confessions de J.-J.Rousseau, Volume 3Chapitre 23 sur 32 · PARTIE II , LIVRE VIII. i · texte numérisé non relu

PARTIE II , LIVRE VIII. i

d'écrire , mats ils ne purent me pardonner de donner par ma conduite un-îe«et!ff>le qu'ils ne vouloient pas suivre > et qui semblent les im- / portuner. J'étoisné pour l'amitié ; mon humeur facile et douce la nourrissoit sans peine. Tant <fue je vécus ignoré du public , je fus aimé de tous ceux qui méconnurent , et je n'eus pas un seul ennemi : mais sitôt que j'eus un nom, je n'eus plus d'amis. Ce f*%tun très-grand malheur; un plus grand encore fut d'être environné de gens qui prenoient ce nom , et qui n'usèrent des droits qu'il leur- donnoit que pour m'entrainer à ma perte. La suite de ces mémoires développera cette odieuse trame; je n'en montre ici que l'origine, on eu verra bientôt former le premier nœud.

pans l'indépendance où je voulois vivre > il falloit cependant subsister. J'en imaginai un moyen très-simple : ce fut de copier de la musique, à tant la page. Si quelque occupation plus solide eût rempli le même but , je l'aurois prise ; mais ce talent étant de mon goût , et le seul qui pût me donner du pain au jour le jour, je nr*j tms^royant n'avoir plus besoin *U prévoyance f*lt > faisant taire la vanité , de caissier de financier je me fis copiste de mu*

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fique. Je cm avoir gagné beaucoup à ce choix, et je m'en stai* A peu repenti que je n'ai quitté ce métier que par force pour le reprendre aussitôt que je pourrai

Le succès de mon premier discours me rendit l'exécution de cette résolution plus facile. Diderot s'étoit chargé de le faire imprimer. Tandis que j'étois dans mon lk , il m'écrivit un billet pour m'en annoncer la publication et Pefîet. // prend, me marq>ioit»il , tout pardessus les nues ; il n'y à nul exemple d'un succès pareil. Cette faveur du public > nullement briguée et pour un auteur inconnu, mè donna la première assurance véritable de mon talent , dont j'avois toujourr douté jusqu'alors. Je compris tout l'avantage que j'en pouvois tirer pour le parti ^que j'étais prêt a prendre , et je jugeai qu'un copiste de quelque célébrité dans les lettres ne manqueroit vraisemblablement pas de travail.

Sitôt que ma résolution lut prise et bien confirmée , j'écrivis un billet a M. de Francuejl pour lui en faire part» pour le remercier, * ainsi que madame Ddpin , de toutes leurs bontés , et peur leur demander Sur pratique.

Francueil , ne comprenant rien à ce billet , et,

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me croyant encore dans le transport de la fièvre , accourut chez moi ; mais il trouva ma résolution si bien prise qu'il ne put parvenir à l'ébranler. Il alla dire a madame Dupm et à tout le monde que f étois devenu fou ; je laissai dire , et j'allai mon train. Je commençai ma réforme par ma parure : je quittai la dorure et les bas blancs , je pris" une perruque ronde; je posai l'épée , je vendis nia montre , en me disant avec une joie incroyable : Grâces au crel > je n'aurai plus besoin de savoir l'heure qu3 est. M. de Francueil eut Phonnêteté d'attendre assez long-temps encore avant de disposer de sa caisse. Enfin , voyant mon parti bien pris îr la remit a M. d'Âlibart , jadis gouverneur du jeune Ghèuonceanx , et connu, dans la botanique par sa Flora parisiensis ».

Quelque austère que fut ma réforme somp-

1 Je ne doute pas que tout œoi ne soit maintenant conté bien différemment par Francueil et ses consorts ; mais je m'en rapporte à ce qu'il en dit alors et long-temps après a tout le monde , jusqu'à la formation du complot, et dont les. gens de bon sens et de bonne foi ont dû conserver le souvenir. (Cette note n'est pas^ dans le manuscrit autographe).

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tuaire , je ne Péteudia pas d'abord jusqu'à r&on linge , qui étoit beau et en quantité , reste de mon équipage de Venise , et pour lequel j'avois un attachement particulier. A force d'en faire un objet de propreté , j'en avois fait un objet de luxe qui ne iaissoit pas de m'ètre coûteux. Quelqu'un me rendit le service de me délivrer de cette servitude. La veille de Noël , tandis que les gouveroeuses étoient à vêpres, et que j'étois au concert spirituel , on força la porte d'un grenier où étoit étendu tout notre linge après une lessive qu'on venoit de faire. On vola tout, et entre autres quarante-deux chemises à moi de très-belle toile , et qui faisoient mon principal fonds de garde-robe en linge.

A la façon dont les voisins dépeignirent un bomme qu'on a voit vu sortir de l'hôtel portant des paquets a la mètofi heure , Thérèse et moi soupçonnâmes son frère , qu'on savoit être un très -mauvais sujet. La mère repoussa vivement ce soupçon; mais tant d'indices le confirmèrent qu'il nous resta malgré qu'elle en eût. Je n'osai faire d'exactes recherches de peur de4rouvèr plus que je n'auroîs voulu. Ce frère ne se montra plus chez moi. Je déplorai le sort de Thérèse et le mien , de tenir à une famille

PARTIE Ilj LIVRE VIII. 179 si mêlée , et Je l'exhortai plus que j à mais a secouer mu joug si dangereux. Cette avèntfere me guérit^de la passion du beau linge , et je n'en ai pfcrs eu depuis lors que de très-commun , plus assortissant au reste de mon équipage.

Ayant ainsi complété ma réforme , je ne songeai plus qu'a la rendrïTsolide et durable , en travaillant à déraciner de mou cœur tout ce qui tenoit encore au jugement des horaires , tout ce qui pouvoit me détourner par la crainte* du blâme de ce qui étoit bon et raisonnable en soi. A l'aide du bruit que faisoit mon ouvragé ma résolution fit du bruit ajLftsi, et m'attira des pratiques; de sorte que je commençai mon métier avec assez de succès. Plusieurs causes cependant m'empêchèrent d'y réussir comme j'aurois pu faire en d'autres circonstances»

D'abord ma mauvaise santé. L'attaque que je yenois d'essuyer eut des suites- qui ne m'ont laissé jamais aussi bien portant qu'auparavant; et je crois que les médecins auxquels je. me livrai me firent bien «autant de mal que ma maladie. Je vis successivement Morand , Daran , Helvétius , Thierry, ItM^Bk» 10X0 tre ** savants , tous mes amis , me traitèrent chacun a sa mode , ne me soulagèrent point , et m'af-

îoibUrûnt considérablement- Plus je m'aaservisasâs à leur direction , plus Je devenais jaune, maigre, fbible. Mon imagination, qu'ils efîaronchoient , mesurant mon, état sur l'effet de leurs drogues , ne me montroit avant la mort qu'une suite de souffrances , les rétentions , la gravelle , la pierre. Tout ce qui soulage les autres, les tisanes , les bains, la saignée^ empiroit mes maux. li'étant aperçu •que les soudes de Dafan^ qui seules me faisoient quelque effet , ne me donnoienf qu'un soulagement momentané, me voila faisant k grands frais d'augiensea provisions de sondes pour pouvoir emporter toute ma vie* Pendant huit ou dix ans que je m'en suis servi si souvent , il faut que j'en aïe empidyé pour cinquante louis. On sent qu'un traitement si colËteur, si douloureux, si pénible ne me laissoit pas travailler sans distraction , et qu'un mourant nemet pas une ardeur bien vive à gagner son pain quotidien.

Les occupations littéraires firent une autre distraction non moins préjudiciable à mou travail journalier, mon discours eut-à paru que les défenseurs des lettres fondirent sur moi de coaoart. Indigné de voir tant de

PARTIE H, LIVRE VHL 18* petite messieurs Josse, qui n'entendoient pas même la question } vouloir e#décider en mak très, je pris la plume , et j'en traitai quelques* uns de manière a ne pas leur laisser les rieurs pour eux. Un certain M. Gautier, de Nancj, le premier qui tomba sous ma coupe , fut ru* dément mal mené dans une lettre àM. Grimm.

Le second fut le roi Stanislas lui-même , qui ne dédaigna pas d'entrer en lice avec moi* L'honneur qu'il me fit me força de changer de ton pour lui répondre ; y' en pris un plus grave f mais non moins fort » et , sans manquer de respect à l'auteur, je restai pleinement Fou* vrage. Je savois qu'un jésuite , appelé le P. de Menou, y avoit mis la main; je me fiai à mon tact pour démêler ce qui étoit du prinee et ce qui étoit du moine , et , tombant sans ménagement sur toutes les phrases jésuitiques , je re- levai chemin faisant un anachronisme , que je crus ne pouvoir venii* que du révérend. Cette pièce, qui , je ne sais pourquoi, a fait moins de bruit que mes antres écrits , est jusqu'à présent un ouvrage unique dans son espèce. J'y saisis rocoasio^^ui m'étok offerte d'apprendre au public comment un particulier pouvoit défendre la cause de la vérité centre un son-

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verain même. Il est difficile de prendre en même temps ui#ton plus fier et plus respectueux que celui que je pris pour lui répondre. J'avois le bonheur d'avoir affaire a un adversaire pour lequel mon c'oéur plein d'estime pouvoit, sans adulation, la lui témoigner; c'est ce que je fis avec assez de succès , mais toujours avec dignité. Mes amis, effrayés* pour moi , croy oient déjà me .voir a la Bastille. Je n'eus pas cette crainte un seul moment, et j'eus raison. Ce bon prince , après avoir vu ma réponse , dit : J'ai mon compte, je ne m*jr /hotte plus* Depuis lors je reçus de lui diverses marques d'estime et de bienveillance, dont j'aurai quelques-unes a citer î et mon écrit courut tranquillement la France et l'Europe, sans que personne y trouvât rien a blâmer.

J'eus, peu de temps après, un autre adversaire auquel je ne m'étois pas attendu, ce même M. Bordes, de L^on , qui, dix ans auparavant, m*avoit fait beaucoup d'amitiés et rendu- plusieurs services. Je ne l'a vois pas oublié , mais je Pavois négligé nar paresse > et je ne lui avois pas envoyé mes éfcts , faute d'occasions toutes trouvées pour les lui faire passer. J'avois donc, tort, et il m'attaqua, bon-

PARTIE II , LIVRE VIH. 1 85 nétement toutefois, et je répondis de même.

Il répliqua sur lui ton plus décidé. Cela donna lieu à ma dernière réponse , après laquelle il ne dit plus rien; mais il devint mon plus ardent ennemi , saisit le temps de mes malheurs pour faire contre moi , sans me nommer, d'affreux libelles , et fit un voyage à Londres exprès pour m'y nuire.

, Toute cette polémique m'occupoit beaucoup , avec-beaucoup de perte de temps pour ma copie , peu de progrès pour la vérité , et peu de profit pour ma bourse ; Pissot , alors mon libraire, me donnant toujours très-peu de chose de mes brochures, souvent rien du tout. Et , par exemple , je n'eus pas un liard de mon premier discours; Diderot le lui donna gratuitement. Il falloit attendre long-temps et tirer soU a sou le peu qu'il me donnoit. Cependant la copie aH^loit point. Je faisois deux métiers , c'étoit le moyen de faire mal l'un et l'autre.

Ils se contrarioient encore d'une autre façon par les diverses manières de vivre auxquelles ils m'assujettissoient. Le succès de mes premiers écrits m'avoit mis a la mode. L'état quqî'avoîs pris excitait la curiosité : Ton vouloit conBokre cet homnte bizarre qui ne re-

i£4 LES CONFESSIONS, cherçhoit persoime, et ne se soncioit de rien que de vivre libre k sa manière ; c'en ëtoit assez pour qu'il ne le pût pas. Ma chambre ne désemplissoit pas de gens qui, sous divers prétextes, venoient s'emparer de mon temps.

Les femmes employ oient mille ruses pour m'avoir à dîner. Plus je brusquois les gens, plus ils s'obstinoient. Je ne pôuvois refuser tout le monde» En me faisant mille ennemis par mes refus, j'étois incessamment subjugué par ma complaisance^ et, de quelque façon que je m'y prisse s je n'avobpas par jour une heure de temps a moi.

Je sentis alors qu'il n'est pas toujours aussi aisé qu'on se l'imagine d'être pauvre et indépendant. Jevoulois vivre de mon métier; le public ne le vouloit pas» On nnagmoit mille moyens de me dédommager du temps qu'on me faisoit perdre. Les cadeaux de tottte espèce venoient me chercher. Bientôt il auroit fellu me montrer comme PoHehinelle , k tant par personne. Je ne comtois pas d'assujettissement plus -avilissant et plus cruel que «ela>la> Je n'y. vis de remède que de refuser les cadeaux grands etpeths, et de ne faire d'exception neér qui que ce fét. Tout cela ne fit qt&tttrer les

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donneurs» qui vouloiént avoir l'honneur de vaincre ma résistance et me forcer de leur être obligé malgré moi. Tel qui ne m'auroit pas donné un écU , si je Pavois demandé , ne cessoit de m'importnuer de ses offres, et, pour se venger de les voir rejetées, taxoit mes refus d'arrogance et d'ostentation.

On se doutera bien que le parti que j'avois pris , et le système que je voulois suivre , n'étoient pas . du goût de madame le Vasseur.

Tout le désintéressement de la fille ne l'empêchoit pas de suivre les directions de sa mère, et les gûuvemeuses, comme les appeloit Gauffecourt , n'étoient pas toujours aussi fermes que moi dans leurs refus. Quoiqu'on me cachât bien des choses, j'en vis assez pour juger que je me voyois pas tout, et cela me tourmenta moins par l'accusation de connivence, qu'il m'étoit aisé de prévoir, que par l'idée cruelle de ne pouvoir jamais être maître chei moi ni de moi. Je priois , je con jûrois , je me fachois , te tout sans succès j la maman me faisoit passer pour un grondeur éternel , pour un bourru.

C'étaient des chuchoteriez continuelles avec mes amis| tout étoit mystère et secret pour moi dans mon ménage , ét£our ne pas m'ex-

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poser sans cesse à des orages , je n'osois plus m'informer de ce qui s'y passoit. Il auroit fallu, pour me tirer de tous ces tracas, une fermeté dont je n'étois pas capable. Je sa vois crier, et non pas agir ; on me laissoit dire, et l'on aHoit son train.

Ces tiraillements continuels et tes importunités journalières auxquelles j'étois assujetti me rendirent enfin ma demeure et le séjour de Paris désagréables. Quand mes incommodités me permettoient de sortir, et que je ne melaissois pas entraîner ici ou là par mes connoissànces, j'allois me promener seul , je rêvois à mon grand système, j'en jetoîs quelque chose sur le papier à l'aide d'un crayon et d'un livret que j'avois toujours dans ma poche. Yoila comment les désagréments imprévus d'un état de mon choix me jetèrent par diversion tout-àfait dans la littérature , et voila^comment jfe portai dans-tous mes premiers ouvrages bile et l'humeur qui m'en faisoient occuper.

TJ«£ autre chose y côntribuoit encore. Jeté malgré moi dans le monde sans en avoir le ton et sans être en état de lé prendre , je m'avisai d'en prendre un a moi qui m'en dispensât. Ma totte et maussade, timidité que je ne pouvois

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