PARTIE Il r LIVRE VIII. i
vaincre ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris le pafti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte , et j'affectai de mépriser la politesse , qtt% je ne savois pas pratiquer* Il est vrai que cette âpreté , conforme a mes nouveaux principes, s'ennoblissoit dans mon âme, y prenoit l'intrépidité de la vertu j et c'est -, j'ose Je dire r sur cette auguste base qu'elle s'est soutenue mieux et plus long-temps qu'on n'auroit dû l'attendre d'un effort si contraire à -mon naturel. Cependant, malgré la réputation de. misanthropie que mon extérieur et quelques mots heureux me donnèrent dans le monde , il est certain que dans le particulier je soutins toujours mal mon personnage , que mes amis et mes connoissances meo oient cet ours si farouche comme un agneau, et que , bornant mes sarcasmes a des vérités dures , mais générales, je n'ai jamais su dire un seul mot désobligeant a qui que ce fût. v
Le Devin du Village acheva de me mettre à la mode , et bientôt il n'y eut pas d'homme plus recherché que moi dans. Paris. L'bistoiré de cette pièce , qui fait époque , tient à celle des liaisons que j'avois pour lors. C'est un dé-
tri
iS* LES COWESSIONS.
tail dans lequel je dois entrer pour Féclaircir*
sèment de ce qui doit suivre.
J*avois un assez grand nombre de coimois* sances , mais deux seuls amis de choix , Diderot et Grimai. Pàr un effet du désy: que j'ai de YassemMer tout cë qui m* est cher , j'étoîs trop l'ami de tons tés deux pour qu'ils ne le fassent pas bientôt l'un de l'autre. Je les liai ; ils se convinrent, et s'unirent plus étroitement encore entre eux qu'avec moi. Diderot avoit des connaissances sans nombre j mais Grimm , étranger et nouveau- venu , avqk besoin d'en faire. Je ne demandais pas mieux que de lui en procurer. Je lui a vois donné Diderot) je lui donnai Gauffecourt. Je le menai chez madame de Ghenonceaux , chez madame d'Epinaj , chez le baron d'Holbach , ayec lequel je me trouvois lié presque malgré moi. Tous mes amis devinrent les siens , cela étoit tout simple : mais aucun des siens ne devint jamais le mien^ voilà peut-être ce qui l*étoit moins.
Tandfe qu'il logeoit chez le comte de Friese , il nous donnoit assez souvent a dîner chez lui; mais jamais je n'ai reçu aucun témoignage d'amitié ni de bienveillance du comte de Friese, ni du comte de Schomberg, son parent, qui
PAaapfls n # uvm vm. 199
iogeoit ebeslai, ni d'aucune des personnes , 4smt homme* que femmes , avec lesquelles Grimm eu* par ew des liaisons. J'excepte le «cul abbé Ray h al, qui » quoique son ami, se montra des rate** , et m'offrit dans l'occasion sa bourse awefc une générosité peu commune.
Hais je connoissois J'sbbé Raynal longtemps avant que Grimm le connût lui-même , et je lui étois toujours resté attaebé depuis nn procédé piei» de "délicatesse *t d'uonnèteté qu'il eut pour moi dans une occasion bien légère , mais que je «n'oubliai jamais.
Cet abbé Rejnal es/ .-certainement un ami chaud* J'en eus Ja preuve à peu près au temps dont je parle envers le même Grimm avec lequel ils'étoittrès^troilenitmtlieV Grimm, après atfoir vu quelque USmps mademoiselle £eida benne amitié , s'avisa tout à coup de devenir éperduement amoureux d'elle , et de vouloir supplanter Gabusac. La belle , se piquant de eensmnce , éconduisk oe nouveau prétendant .
Gelu>ci prit l'aflairc au trafique , et s'avim d'en vouloir *néftrir. 11 tomba dans la plus étrange raaJadw dent jamais peut-être on ait ouï parler* Hbpassoit lés jours et les nuits dans une continuelle léthargie , les yeux bien ou-
190 LES CONFESSIONS, verts , le pouls bien battent ; mais sans parler, sans manger , sans bouger, paroissant quel* quefois entendre, mais ne répondant jamais , pas même par signe, et du reste sans agitation, sans douleur, sans fièvre , et restant là comme s'il eût été mort. L'abbé Rajnal et moi nous partageâmes sa garde : Fabbé , plus robuste et mieux portant , passoit les nuits, moi les jours, sans le quitter jamais ensemble', et l'un ne partoit jamais que l'autre ne fut arrivé. Le comte çleFriese, alarmé, lui amena Senâc , qui, après l'avoir bien examiné , dit que ce ne seroit rien , et n'ordonna rien; Mon effroi pour mon ami me fit observer avec soin la contenance -du médecin , et je le vis^sourire en sortant. Cependant le malade resta plusieurs jours immobile, sans prendre ni bouillon ni quoi que ce fût que des cerises confîtes que je lui mettois de temps en temps sur la langue , et qu'il avalloit fort bien, tin beau matin il se leva, s'habilla, et reprit son train de vie ordinaire sans que jamais il m'ait parlé , ni , que je sache, a l'abbé Raynalr, ni a personne , de cette singulière léthargie, ni des soirtk que nous lui avions rendus tandis qu'elle avôft duré»
Cette aventurene laissa pas faire du bruit,
PARTIE II > LIVRE VlII. ^ , 9 i et c'eût été réellement uneanecdote assez merveilleuse que la cruauté d'une fîllé d'opéra eût fait mourir «n homme de désespoir. Cettebelle passion mit Grimm a la mode j bientôt il passa pour un prodige d'amour, d'amitié, d'attachement de toute espèce. Cette opinion le fit rechercher et fêter dans le grand monde , par là l'éloigna de moi, qui jamais n'avois été pour lui qu'un pis-aller. Je le vis prêt à m'échapper tout-a-fait: j'en fus navré; car tous les sentiments vifs dont il feisoit trophée étoient ceux qu'avec moins de brujt j'avois pour luL J'étois pourtant bien' aise qu'il réussît dtfrôtpinonde, mais je n'aurois pas voulu que ce fût, en ou-' bliant son ami. Je lui dis un jour : Grimm., vous me négligez, je vous le pardonne : quand la prefnière- ivresse des plaisirs bruyants aura fait son/flet , et que vous en sentirez le vuide, j'espère* que vous reviendrez à moi , et vous me retrouverez toujours : quant 'a présent ne vous gênez point; je vous laisse libre, et je vous attends; Il me dit tjtie j'avois raison, s'arrangea en conséquence, et se mit si bien à son aise que je ne le vis plus qu'aveenodunis communs.
Notre principal point de réunion , avant qu'il fût aussi lié avec madame d'Épinay ^u'il l'a
iga LES CONFESSIONS,
été tiras la «rite, étok m maison du baron d'Holbach. Ce dit baron étoîi un ûh ûe parvenu , qui Jouissoi* d'une asses graade ibrfane dont il usait noblement , recevant chez loi "des gens de lettres , et, par «en savoir et ses oonnaissances , tenait h£en»«a place au milieu d'eux : lié depuis hmg-temps arec Diderot, il m'avoit recherché par son entremise, même avant que mon nom lut connu. Un^repugntuice naKureUe m'empêcha long* temps dje dépendre à ses avances. Un jour d «ne demanda pourquoi je tefuyoisj je lui répondis : Vous êtes trop riche. Il s'ofeetina 9 et vainquit enfin- Mon plus grand malheur Ait /toujours de ne savoir résister -aux caresses • fé ue asesaia jamais bien trouvé d^j a^èjr cédé* .
Une autçe eoAnoissenee qui devkH amitié « sitôt que j'eus un titce pour y prétende, ûa celle de M* Duclos^ il j avait ptastetes* années que je l'aMois vu pour la première lots a la.CheVreite.cbe* madame d'Epiuay , «fec laqvuelle il étojt très-bien* Çfous rte fSmès que dîner ensemble , ejt il .r^^rtit le même- ; mais nous causâsjssr jjaetqUies moments apnée le dmé. Madftn^5 A %in*iy lm* avokf»rlé de moi et de mon opéra des Muse* galante*. Du»
PARTIE H, LIVRE VIII. 193 clos , doué de trop grands talents pour ne pas aimer ceux qui en avoient, s'étoit prévenu pour moi , m'avoit invité à l'aller voir. Malgré mon ancien penchant, renforcé par* sa connoissance, ma timidité, ma paresse, me retinrent tant que je n'eus aucun passe-port auprès de lui : mais, encouragé par mon premier succès et par ses éloges qui me revinrent, je fus le voir, il vint me voir; et ainsi commencèrent 'entre nous des liaisons qui me le rendront toujours cher, et à qui je dois de savoir, outre le témoignage de mon propre cœur, que la droiture et la probité peuvent s'allier quelquefois avec la culture des lettres.
Beaucoup d'autres liaisons, moins étroites, moins durables , et dont je ne fais pas ici mention , furent l'effet de mes premiers succès , et durèrent jusqu'à ce que la curiosité fttt satisfaite : j'élois un homme sitôt vu qu'il n'j avoit rien à voir de nouveau dès le lendemain. Une femme cependant , qui me rechercha dans ce temps-là , tint plus solidement que toutes les autres : ce fut madame la marquise de Gréqui , nièce de M. le bailli de Froulay , ambassadeur de Malfe , dont le frère avoit précédé danc l'ambassade de Venise M. de Montaigu. Ma- III. o
j 9 4 LES CONFESSIONS,
dame de Créqui m'écrivit ye l'allai voir ; elle me prit èn amitié. J'y dînois quelquefois ; j'y vis plusieurs^gens de lettres, et, entre autres, ce M. Sâurin,* l'auteur de- Spartacus , de Bar* nevelt, etc., devenu depuis lorîTmon très-cruel ennemi , sans que j'en puisse imaginer d'autre cause * sinon que je porte le nom d'un homme que son père a bien vilainement persécuté.
On voit que , pour un copiste qui devoit être occupé de son métier du matin jusqu'au soir, j'avois bien des distractions qui ne rendoient pas ma journée fort lucrative, et qui m'empêchoient d'être assez attentif à ce que je faisois pour le bien faire ; aussi perdois-je à effacer et gratter' mes * fautes, ou à recommencer ma feuille , plus de la moitié du temps qu'on me laissoit. Cette importunité me rendoit , de jour en jour , Paris plus insupportable , et me faisoit rechercher la campagne avec ardeur* J'allai plusieurs fois passer quelques jours à Marcoussis , dont madame le Yasseur connoissoit le vicaire , chez lequel nous nous arrangions tous , de façon qu'il ne s'en trouvoit pas mal. Grimm y vint une fois avec nous '. Le vicaire
1 Puisque -j'ai négligé de raconter une petite mais mémorable aventure que j'eus là avec ledit
PARTIE II , J^VRE VHL i 9 5 revoit de la voix, cfeantoit bien, et, quoiqu'il ne sût pas la musique , il apprenoit sa partie avec beaucoup de facilité et de précision. Nous y passions le temps a chanter mes trios de Ch& nonceaux. J'y en fis deux ou trois nouveau^ sur des paroles que Grimm et le vicaire bâtissoient tant bien que mal* Je ne puis m'empêcher de regretter ces trios faits et chantés dans des moments de bien douce joie, et que j'ai laissés à Wootton avec toute ma musique. Mademoiselle Oavenport en a peut-être déjà fait des papillotes $ mais ils méritoient d'être conservés. Ce fut après* quelqu'un de ces petits voyages ou j'avois le plaisir de voir la tante à son aise, bien gaie, et où je m'égayois fort aussi , que l'écrivis au vicaire fort rapidement effort ma^une épître en vers qu'on trouvera parmi mes papiers.
J'avois , plus près de Paris , un autre refuge fort de mon £oût chez M. Mussard , mon
M. Grimm , un matin que nous devions aller dîner à la fontaine de S. Vandrille , je n'y reviendrai pas ; mais , en y repensant dans la suite , j'en ai conclu qu'il cou voit dès-lors au fond de son cœur le complot qu'il a exécuté depuis avec un si prodigieux succès. (Cette note n^estpoint dans le manuscrit autographe.)
ig6 LES CCMÏFESSIONS.
compatriote , mon parent et mon ami , qui s'était fait à Passy une retraite charmante, où j'ai coulé de bien paisibles moments. M* Mus* Ard étoit un joaillier , homme de bon sens , 2qui , après avoir acquis dans son commerce une fortune honnête , et avoir marié sa fille unique a M. de Valmalettfr, maître-d'hôtel du roi , avoit pris le sage parti de quitter sur ses vieux jours te négoce et les affaires , et de mettre un intervalle de repos et de jouissance entre les tracas de la vie et la mort. Le bon homme Mussard , vrai philosophe de pratique , vivoit sans souci dans une maison très-élégante qu'il s'étoit bâtie, et dans un très-joli jardin qu'il avoit planté de ses mains. En fouillant a fond de cuve les terrasses de ce jardin , il trouva des coquillages fossiles , et il en topuva en si grande quantité que son imagination exaltée ne vit plus que coquilles dans la nature , et qu'il crut enfin tout de bon que l'univers entier n'étoit que coquilles , débris de coquilles , et qu'en un mot la terre entière n'étoit que du cron. Toujours occupé de cet objet et de ses singulières découvertes , il s'échauffa si bien sur ces idées qu'elles se ser oient enfin tournées dans sa tête en système , c'est-à-dire en folie ,