PARTIE H, LIVRE TOI
asile > c'est vous qui Pavez choisi > c'est l'amitié qui- vous l'offre; j'espère qu'elle vous étera 1» cruelle idée de vous éloigner de moi* Je ne crois pas d'avoir été de aies jours plus vive* ment, plus délicieusement ému; je mouillai de pleurs la main bienfaisante de mon amie, et, ai je ne fus pas vaincu dès cet instant même,, je rus extrêmement ébranlé. Madame d'Epi* nay, qui ne Vbuloit pas en avoir le démenti , devint' si pressante , employa tant de moyens, tant de gens pour me circonvenir, jusqu'à ga* gner pour cela madame le Yaaseur et sa fille , qu'enfin elle triompha de mes résolutions* Renonçant au séjour de ma patrie, je résolus, je promis d'habiter l'Hermitage ; et , en attendant que le bâtiment fût sec, eUe prit soin d'en préparer les meubles , en sorte que tout fut prêt pour j entrer le printemps prochain.
Une chose qui aida beaucoup à me détermi* ner fut rétablissement de Voltaire auprès de Genève ; je compris que cet homme j ferait révolution, que j'irois retrouver dans ma patrie le ton , les airs , les moeurs , qui me chas* soient de Paris $ qu'il me faudrait batailler sans cesse» et que je n'aurais d'autre chois: dansons conduite , que celui d'être un pédant
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insupportable , ou un lâche et mauvais citoyen. La lettre que Voltaire m'écrivit sur mon dernier ouvrage me donna lieu d'insinuer mes craintes dans ma «réponse; l'effet qu'elle produisit les confirma. Dès-lors je tins Genève perdue, et je ne me trompai pas. J'aurois dû peut-être aller faire té te à l'orage , si je m'en étqis senti, le talent. Mais qu'eussé-je fait seul, timide, et parlant très-mal, contre un homme arrogant, opulent, étayé du crédit des grands, d'une brillante faconde, et déjà l'idole des femmes et des jeunes gens? Je craignis d'exposer inutilement au péril mon cou* rage f je n'écoutai que mon naturel paisible , que, l'amour du repos, qui, s'il me trempa > me trompe encore aujourd'hui sur le même article. En me retirant à Genève j'aurois pu m'épargner de . grands malheurs a moi-même K mais je doute qu'avec tout mon zèle ardent et patriotique: j'eusse jamais rien fait de grand et d'utile pour mon pays. ,
Tronchin, qui dans le même temps à peu près fut s'établir à Genève, vint quelque temps a Paris , faire le saltimbanque , et en emporta des trésors. A son .arrivée il'me jsint voir avec le chevalier de Jaucourt. Madame d'Epinay
PARTIE II, LIVRE VIII. 245 soubaitoH fort de le consulter en particulier , mai* la presse n'étoit pas facile k percer. Elle eut recours k moL J'engageai Tronchin k Pal* 1er voir* Ils commencèrent ainsi sous mes hospices des Raisons qu'ils resserrèrent ensuite à mes dépens. Telle a toujours été ma destinée : sitôt que j'ai rapproché l'un de l'autre deux amis que favoi* séparément , ils n'ont jamais manqué de s'unir contre moi* Quoique dans le complot que formoient dès-lors les Tronchins d'asservir leur patrie , ils dussent tous me haïr mortellement , le docteur pourtant continua long-temps k me témoigner de la bienveillance. Il m'écrivit même après son retour k Genève pour me proposer là place de bibliothécaire honoraire. Mais mon parti étott pris et cette offre ne m' ébranla pas.
Je retournai dans ce temps-la chez M. d'Holbach, t'occasion en a voit été la mort de sa femme , arrivée , ainsi que celle de madame de Francueil , durant mon séjour k Genève. Diderot, en me la marquant, me parla de la profonde affliction du mari. Sa douleur émut mon cœur. J'écrivissur ce sujet k M. d'Holbach: il me répondit honnêtement» Cette triste circonstance me fit oublier tous ses torts j et lors-*
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que je fus de retour de Genève > et qu'il fut de retour lui-même d'un tour de France , qu'il avoit fait pour se distraire , avec Grimm et d'autres amis , j'allai le voir , et je continuai » jusqu'à mon départ pour PHermitage. Quand on su dans sa coterie que madame d'Epinay, qu'il ne voy oit point encore , m'y préparait un logement, les sarcasmes tombèrent sur moi comme la grêle , fondés sur ce qu'ayant besoin de* l'encens et des amusements de la ville je ne soutiendroispasla solitude seulement quinze jours. Sentant en moi ce qu'il en étoit , je laissai dire , et j'allai mon train. M. d'Holbach ne laissa pas de m'êtremtile 1 pour placer le vieux bonhomme le V asseur qui avoit plus de quatrevingts ans , et dont sa femme , qui s'en sentoit surchargée , ne cessoit de me prier de la débar-
- 1 Voici un exemple des tours que me joue ma mémoire. Long-temps après avoir écrit ceci , je Tiens d'apprendre, en causant avec ma femme de son vieux bonhomme de père, que ce ne fut point M. d'Holbach, mais M. de Ghenonceaux, alors un des administrateurs de l'Hôtel- Dieu , qui le fit placer. J'en avois si totalement perdu l'idée , et j'avois celle de M. d'HoIltfeh si présente , que j'aurois juré * pour ce dernier.
PARTIE II , LIVRE VIII. a4 7 rasser. Il fut mis dans une maison de charité , où l'âge et le regret de se voir loin de sa famille le mirent au tombeau presque en arrivant. Sa femme et ses autres enfants le regrettèrent peu : mais Thérèse , qui l'aimoit tendrement, n'a jamais pu se consoler de sa perte, et d'avoir souffert que , si près de son terme , il allât loin d'elle achever ses jours.
J'eus à peu près dans le même temps une visité a laquelle je ne m'attendois guère , quoique ce fût une bien ancienne connoissance. Je parle de mon ami Venture , qui vint me surprendre un beau matin , lorsque je ne pensois à rien moins. Qu'il me parut changé ! un autre homme étoit avec lui. Au lieu de ses anciennes-grâces, je ne lui trouvai plus qu'un air crapuleux qui empêcha mon' cœur de s'épanouir avec lui. Ou mes yeux n'étoient plus les mêmes , ou la débauche avait abruti son esprit, ou tout son premier éclat tenoit à celui de la jeunesse , qu'il n'avoit plus. Je le vis presque avec indifférence , et nous nous séparâmes assez froidement* Mais, quand il fut parti , le souvenir de nos liaisons me rappela si vivement celui de mes jeunes» ans , si doucement, si pleinement consacrés à cette femme
aDgélique , qui maintenant n'étoit guère moins changée que lui; les petites anecdote» de cet heureux temps ; la romanesque journée de Toune, passée avec tant d'innocence et de jouissance entre ces deux charmantes filles, dont une main, baisée avait été l'unique faveur , et qui, malgré cela, m'avoit laissé des regrets si vifs , si touchants , si durables ; tous ces ravissants délires d'un jeune coeur, que j'avois sentis alors dans toute leur force, et dont je croyots le temps pour jamais passé , toutes ces tendres réminiscences me firent verser des larmes sur ma jeunesse écoulée, et sur ses transports désormais perdus pour moi. Àh!
combien j'en ourois versé sur leur retour tardif et funeste , si j'avois prévu les maux qu'il m'alloit coûter !
Avant de quitter Paris , j'eus , durant l'hiver qui précéda ma retraite r un plaisir bien selon mon cœur, et que je goatai dans toute sa pureté. Palissot , académicien de Nancy , connu par quelques drames , venoit d'en donner un àLunéville devant le roi de Pologne. Il crut apparemment faire sa cour en jouant dans ce drame un homme $ qui avoit osé se mesurer avec le roi la plume a la main. Stanislas , qui
PARTIE n, LIVRE VIII. *4 9 étoit généreux et qui n'aimoit pas la satire , fut indigné qu'on osât ainsi personnaliser en sa présence. M. le comte de Tressan écrivit , par l'ordre de ce prince, à d'Alembert et à moi pour «n'informer que l'intention de sa majesté étoit que le sieur Palissot fût chassé de son académie. Ma réponse fut une vive prière à M. de Tressan d'intercéder auprès du roi pour obtenir la grâce du sieur Palissot. La grâce fut accordée à ma sollicitation, et M. de Tressan , en me le marquant au nom du roi 4 ajouta que ce fait seroit inscrit sur les registres de l'académie. Je répliquai que c'étoit moins accorder une grâce que perpétuer un châtiment* Enfin j'obtins , à force d'instances , qu'il ne seroit fait mention de rien dans les registres , et qu'il ne resteront aucune trace pu* blique de cette affaire. Tout cela fut accompagné , tant de la part , du roi que de celle de M. de Tressan , de témoignages d'estime et de considération dont je fus extrêmement flatté ; et je sentis en cette occasion que l'estime des hommes qui en sont si dignes eux-mêmes, produit dans l'âme un sentiment bien doux et plus noble que celui de la vanité. J'ai transcrit, dans monrecueiL les lettres de M. de Très?
25o LES CONFESSIONS.
tan avec met réponses , et l'on en trouvera lès
originaux dans la liasse A, n°* 9, 10 et 1 1.
Je sens bien que, si jamais ces mémoires parviennent à voir le jour, je perpétue ici moimême le souvenir d'un fait, dont je voulois effacer la trace , mais j'en transmets bien d'autres malgré moi. Le grand objet dè mon entreprise toujours présent a mes yeux , i'inifcspensable devoir de la remplir dans toute son étendue , ne m'en laisseront point détourner par de plus foibles «considérations qui m'éeart croient dè mon but. Dans l'étrange , dans l'unique situation où je me trouve , je me dois trop à la vérité pour devoir rien de plus a autrui. Pour me bien connaître , il faut me connoître dans tous mes rapports bons ou mauvais. Mes confessions son tuétessairement liées aveccelles de beaucoup dé gens : je lais les unes et les autres avec la même franchise entoutce qui se rapporte a moi, ne croyant devoir à qui que ce soit plus de ménagements que je n'en ai pour moi-même, et voulant toutefois en avoir beaucoup plus. Je veux être toujours, juste et vrai , dire d 'autrui le bien tant qu'il me sera possible , ne dire jamais que le mal qui me regarde, et qu'autant. que j'y suis forcé.
PARTIE II, LIVRE VIII. t>5i Qui est-ce qui, dans l'état où l'on m'a mis , a droit d'exiger de moi davantage ? Mes confessions ne sont point faites pour paroître démon vivant ni de celui des personnes intéressées. Si j'étois le maître de ma destinée et de celle de cet écrit , il ne verroit le jour que longtemps après ma mort et la leur. Mais les efforts que la terreur de la vérité fait faire k mes puissants oppresseurs, pour en effacer les traces, me forcent k faire , pour les conserver, tout ce que permet le droit le plus exact et la plus sévère justice. Si ma mémoire devoit s'éteindre avec moi, plutôt que de compromettre personne, je souffirirois un opprobre injuste et passager sans murmure : mais puisque enfin mon nom doit vivre et parvenir k la postérité, je me dois de tâcher de. transmettre avec lui le souvenir de l'homme infortuné qui le porta + tel qu'il fut réellement, et non tel que ses iniques ennemis travaillent sans Telâche k le peindre.
FIN DU HUITIEME LIVRENT DU TOME Ul.
IMPRIMERIE DE G âRPEIT T1ER-M ÉRICOURT , »• d« Grea«lle-S«tnt-Honoré , m° 59.
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