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du bien à mon humeur et à ma santé : il y avoit déjà plusieurs aimées que , tourmenté de ma rétention d'urine , je m'étois livré sans réserve aux médecins , qui , sans alléger mon mal , avoient épuisé mes forces et détruit mon tempérament. Au retour de Saint-Germain , je me trouvai plus de forces et me sentis beaucoup mieux. Je suivis cette indication? et , résolu de guérir ou mourir sans médecins et sans remèdes, je leur dis adieu pour jamais, et je me mis à vivreau jour la journée, restant coi quand je ne pouvois aller, et marchant sitôt que feu •vois la force* Le train de Paris parmi les gens à prétention étoit si peu de mon goût , les cabales des gens de lettres , leurs honteuses querelles , leur peu de bonne foi dans leurs livres, leurs airs tranchants dans le monde, m'étoient si odieux , si antipathiques ; je trouvois si peu de douceur , d'ouverture de oœur , de franchise , dans le commerce de mes amis , que , rebuté de cette yie tumultueuse , je commenoois de soupirer ardemment après le séjour de la campagne , et , ne voyant pas que mon métier me permit de m'y établir, j'y courois du itooîos passer les heures que j 'a vois de libres. Pendant plusieurs mois , d'abord après mon dîné,
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j'aUois me promener seul au bois de Boulon gne, méditant des sujets d'ouvrages , et je ne revenois qu'à la nuit.
Gauffecourt, avec lequel j'étois alors extrêmement lié , se voyant obligé d'aller à Genève pour son emploi,. me proposa ce voyage. J'y consentis. Je n'étois pas alors assez bien pour me passer des soins de la gûuverneuse. H fut décidé qu'elle seroit du voyage , que sa mère garderait la maison ; et , tous nos arrangements pris , nous partîmes tous trois ensemble lepre^ mier juin 1754*
Je dois noter ce voyage comme l'époque de la première expérience qui , jusqu'à l'âge de quarante-deux ans que j'évois alors , ait porté atteinte au* naturel pleinement confiant avec lequel j'étois né , et auquel je m'étois toujours livré sans réserve et sans inconvénient: Nous avions un carrosse bourgeois , qurnous menoit avec les mêmes chevaux à très-petites journées. Je descendois et mar chois souvent à pied. A peine étions-nous à la moitié de notre route que Thérèse marqua la plus grande répugnance à rester seule dans la voiture avec Gauffecourt; et que , quand , malgré ses prières, je voulois descendre , elle descendait et marchoit aussi*
PARTIE H , LIVRE VIII, a3t Je la grondai long-temps de ce caprice, et même je m'y opposai tout-a-fait , jusqu'à ce qu'elle se vît forcée enfin à m'en déclarer la cause. Je crus rêver, je tombai des nues, quand j'appris que mon ami M. d&Gauffecourt, âgé de plus de soixante ans, podagre, impotent, usé de plaisirs et de jouissances, travailloit en secret depuis notre départ à séduire et corrompre une personne qui n'étoit plus ni belle ni jeune , qui appartenoit à son ami ; et cela par les moyens les plus bas , les plus honteux , jusqu'à lui présenter sa bourse, jusqu'à tenter de l'émouvoir par la lecture d'un livre abominable, et par la vue des figures infâmes dont il étoit plein. Thérèse indignée lui lança une fois son vilain livre par la portière; et j'appris que, le premier jour, m'étant allé coucher sans souper à cause d'une violente migraine , il avoit employé tout le temps derce tête-à-tête à des tentatives^ des manœuvres plus dignes d'un satyre et d'un bouc , que d'un honnête homme auquel j'avois confié ma compagne et moi-même. Quelle surprise ! quel serrement de cœur tout nouveau pour moi ! Moi , qui jusqu'alors avois cru l'amitié inséparable des sentiments aimables et nobles qui font tout son*
charme, peur la première fois de ma vie , je me vois forcé de l'allier au dédain , et cf&er ma confiance et mon estime à nu homme que j'aime et dont je me crois aimé ! Le malheureux me cachoit sa turpitude ; pour ne pas exposer Thérèse , je me yis forcé de lui cacher mon mépris, et de recéler au fond de mon cœur des sentiments que mon ami ne devoit pas connoître. Douce et sainte illusion de Ta* initié ! GaufFecourt leva le premier ton voile à mes jeux. Que de mains cruelles Font empêché depuis lors de retomber !
A Lyon , je quittai Gaufiecourt pour prendre ma route par la Savoie, ne pouvant me résoudre à passer derechef si près de maman sans la revoir. Je la revis...», dans quel état , mon Dieu ! Quel avilissement ! que lui restaitil de sa vertu première ? E toit-ce la même madame 'de Warens, jadis si brillante, a qui le curé Pontverre m' a voit adressé? Que mon cœur fut navré l Je ne vis plus pour elle d'autre ressource que -de se dépayser. Je lui réitérai vivement et inutilement les instances que je lui avois faites plusieurs fois dans mes lettres de venir vivre paisiblement avec moi, qui vouloîs consacrer ma vie et celle de Hiérèse a
PARTIE II , UYRE Vllt a35 rendre ses jours heureux. Attachée à sa pension , dont cependant elle ne tiroit plus rien deptfcis long-temps , elle ne m'ëcouta pas. Je lui fis quelque légère part de ma bourse, bien moins que je n'aurois dû, bien moins que je n'a ur ois fait , si je n'eusse été sûr qu'elle n'en mettroit pas un sou à son usage. Durant mon séjour à Génère , elle fit un voyagé en Cbablais , et vint me voir à Grange-Canard. Elle manquoit d'argent pour achever son voyage } je n'avois pas sur moi ce qu'il falloit pour cela ; je le lui envoyai par Thérèse. Pauvre maman î Que je dise encorf ce trait de son cœur. Il ne lui restoit pour dernier bijou qu'une petite bague. Elle l'ôta de son doigt pour la mettre a celui de Thérèse , qui la remit fa l'instant au sien , en baisant cette noble main qu'elle arrosa de ses pleurs. Ah ! c'étoit alors le moment d'acquitter ma dette ! II falloit tout quitter pour la suivre, m'attacher a elle jusqu'à sa dernière heure, et partager son sort quel qu'il fût. Je n'en fis rien. Distrait par un autre attachement, je sentis relâcher le mien pour elle, faute d'espoir de pouvoir le lui rendre utile. Je gémis sur elle , et ne la suivis pasv De tous les remords que j'ai sentis en ma vie , voila le plus
vif et le plus permanent. Je méritai par là les châtiments terribles qui , depuis lors , n'ont cessé de m'accabler; puissenfrils axoir expié mon ingratitude ! Elle fut cUtas ma conduite , mais elle a trop déchiré mon cœur pour que jamais ce cœur ait -été celui d'un ingrat.
Avant mon départ de Paris, j'avois es* quissé la dédicace -du Discours sur ? inégalité. Je l'achevai à Chambéry , et- la datai du même lieu , jugeant qu'il étoit mieux , pour éviter toute chicané, de ne .la. dater ni de Genève ni. de France. Arrivé dans cette ville , je me livrai à l'enthousiasme républicain qui m'y a voit amené. Cet enthousiasme augmenta par L'accueil que j'y reçus. Fêté, caressé dans tous les états, je me livrai tout entier au zèle patriotique j et , honteux d'être exclus de mes droits de citoyen par un autre culte que celui de mes pères , je résor lus de reprendre ouvertement celui de- mon pays. Je pensois que la morale de- l'Évangile étant la même pour tous les chrétiens , et le fonds du dogme n'étant différent qu'en ce qu'on vouloit expliquer ce qu'on ne pouvoit entendre , il appartenoit en chaque pays au seul souverain .de fixer ce dogme inintelligi-
PARTIE II , LIVRE VIII. *35 ble , ainsi que le culte , et qu'il étoit par conséquent du devoir de tout citoyen d'admettre le dogme et de suivre le culte prescrit par la loi. La fréquentation des encyclopédistes , loin d'éhranler ma foi , Favoit affermie par mon aversion pour la dispute et pour les partis. L'étude de Jf homme et de l'univers m'avoit montré partout les causes finales et l'intelligence qui les dirigeoit. La lecture de la Bible , et surtout de l'Évangile , à laquelle je m'appliquois depuis quelques années > m'a voit fait mépriser les basses et sottes interprétations que donnoient à Jésus-Christ les gens les moins dignes de y entendre. En un mot , la philosophie , en m'attachant à l'essentiel de là religion , m-avoitdétaché de ce fatras de petites formules dont les hommes l'ont offusquée. Jugeant qu'il n'y avoit pas pour un homme raisonnable deux manières d'être chrétien , je jugeois aussi que tout ce qui est discipline et forme étoit dans chaque pays du ressort des loiS. De ce principe si sensé , si social ,*si pacifique , et qui. m'a attiré de si cruelles persécution», il s'ensuivoit que , voulant être citoyen , je devois être protestant et rentrer-dans le culte établi dans mon pays. Je m'y déter-
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minai j je me soumit même aux instructions du pasteur de la paroisse où je Logeais. Je désirai seulement de n'être pas obligé de paraître en consistoire. L'édit ecclésiastique cependant y étoit formel ; on voulut bien y déroger en ma faveur , et l'on nomma une cejamission de cinq ou six membres pour recevoir en particulier ma profession de foi. Malheureusement, le ministre Perdrjan, homme aimable et doux avec qui j'étob lié, s'avisa de médire qu'on se réjouissoit de nr*entendre parler dans cette petite assemblée. Cette attente 111'efFraja si fort , qu'ayant étudié Jour et nuit pendant trois semaines un petit discours que j 'a vois prépané > je me troublai lorsqu'il fallut le réciter, au point de n'en pouvoir dire un seul mot , et je fis dans cette conférence le rôle du plus sot écolier. Les commissaires partaient pour moi , je répondois bêtement oui et non : ensuite je fus admis à la communmo et réintégré dans mes droits de citoyen , ayant été inscrit comme tel dans le rôle des gardes que paient les sfuls citoyens et bourgeois , et ayant assisté è un Conseil général extraordinaire pour #acevoir le serment du syndic Mussard. Je fus si touché des bontés que me témoignèrent en cette oc-
PARTIE II, LIVRE VIII. a3 7 casion le conseil , le consistoire , et des procédés obligeants et honnêtes de tous les magistrats , ministres et citoyens , que , pressé par • le bonhomme Deluc qui m'obsédoit sans cesse, et encore plus par mon propre penchant, je ne songeai à retourner a Paris que pour dissoudre mon ménage , mettre en règle mes petites affaires , placer madame le Vasseur et son mari , ou pourvoir à leur subsistance , et revenir ensuite avec Thérèse m' établir à Genève pour le reste de mes jours.
Cette résolution prise , je fis trêve aux affaires sérieuses pour m'amuser avec mes amis jusqu'au temps de mon départ* De tous ces amusements , celui qui me plut davantage fut une promenade autour du lac , que je fis en bateau avec Deluc père , sa bru, ses deux fils , et ma Thérèse. Nous mimes sept jours à cette tournée par le plus beau temps du monde.
J'en gardai le vif souvenir des sites qui m'avoient frappé a l'autre extrémité du lac , et dont je fis la description quelques années après dans la nouvelle Héloïse.
Les principales liaisons que je- fis à Genève, outre les Deluc dont j'ai parlé, furent le jeune ministre Vernes, que j'avois déjà connu à Pa-
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ris , et dont j'augurois mieux qu'il n'a valu dans la suite ; M. Perdrian , alors pasteur de campagne , aujourd'hui professeur de belleslettres , dont la société , pleine de douceur et d'aménité , me sera toujours regrettable , quoiqu'il* ait cru du bel air de se détacher de moi; M. Jalabert., alors professeur de physique, depuis conseiller et syndic , auquel je lus mon Discours sur l'inégalité (mais non pas la dédicace) et qui en parut transporté ; le professeur Lullin , avec lequel jusqu'à sa mort je suis resté en correspondance , et qui m'avoit même chargé d'empiètes de livres pour la bibliothèque; le professeur Vernet qui me tourna le dos comme tout le monde après que je lui eus donné des preuve d'attachement et de confiance qui l'auroient dd toucher , si un théologien pouvoit être touché de quelque chose ; Chappuis , commis et successeur de GaufFecourt qu'il voulut supplanter pour les sels du Valais , et qui bientôt fa* supplanté lui-même ; Marcet de Mézières , ancien ami de mou père et qui s'é toit' aussi montré le mien, mais qui, après avoir jadis bien mérité de la patrie , s'étant fait auteur dramatique et prétendant au deux-cents , changea de maximes et devint ri-
PARTIE IT, LIVRE VIII. a39 dicule ayant sa mort. Mais celui de tous dont j'attendis davantage fut Moultou , le fils , qui, pendant mon séjour à Genève , fut reçu dans le ministère , auquel il a depuis renoncé ; jeune homme de la plus, grande espérance par ses talents, par son esprit plein de feu, que j'ai toujours aimé , quoique sa conduite à mon égard ait été souvent équivoque, et qu'il ait des liaisons avec mes plus cruels ennemis, mais qu'avec tout cela je ne puis m' empêcher de regarder encore comme appelé a être un jour le défenseur de ma mémoire , et le vengeur de son ami.
Au milieu de ces dissipations, je ne perdis ni le goût ni l'habitude de mes promenades solitaires, et j'en faisois souvent d'assez grandes sur les bords du lac, durant lesquelles ma tête, accoutumée au travail, ne demeuroit pas oisive. Je digérois le plan déjà formé de mes institutions politiques , dont j'aurai bientôt à parler ; je méditois une histoire du Valais, un plan de tragédie en prose , dont le sujet n*étoit pas moins que Lucrèce , et dont je n'espérois pas moins que d'attérer les rieurs (quoique j'osasse laisser paroître encore cette infortunée, quand elle ne le peut plus sur aucun
q4o les confessions.
théâtre françois). Je m'essayois en même temps sur Tacite , et je traduisis le premier livre de son histoire, qu'on trouvera parmi mes papiers.
Après quatre mois de séjour à Genève je retournai au mois d'octobre a Paris , et j'évitai de passer par Ljon pour ne pas me retrouver en route avec GaufFecourt. Comme il entroit dans mes 'arrangements de ne revenir à Genève que le printemps prochain, je repris pendant l'hiver mes habitudes et mes occupations , dont la principale fut de voir les épreuves de mon Discours sur l'inégalité , que je faisois imprimer en Hollande par le libraire Rey , dont je venois de faire la connoissance à- Genève. Comme cet ouvrage étoit dédié à la république , et que cette dédicace pouvoit ne pas plaire au conseil, je voulois attendre l'effet qu'elle feroit à Genève avant que d'y retourner. Cet effet ne me fut pas favorable ,-et cette dédicace , que le plus pur patriotisme m'avoit dictée , ne fît que m'attirer des ennemis dans le conseil, et des jaloux dans la bourgeoisie. M. Chouet, alors premier syndic, m'écrivit une lettre honnête , mais froide, qu'on trouvera dans mes recueils ( liasse A ,
PARTIE n, LIVRE VIII. 241 n° 3). Je reçus des particuliers, et entre antres des Deluc et de Jalabert, quelques compliments, et ce fut la tout; je ne vis point qu'aucun Genevois me sût un vrai gré du zèle de cœur qu'on sentoit dans cet ouvrage* Cette indifférence scandalisa tous ceux qui la remarquèrent. Je me souviens que , dînant un jour .à Clichy chez madame Dupin avec MM. de filairan et Crommelin, résidents de la république , lè premier dit en pleine table que le conseil me devoit un présent et des honneurs publics pour cet ouvrage , et qu'il se déshono» roit s'il manquoit a ce devoir. Crommelin, qui étoit un. netit homme noir et bassement méchant , n'osa rien répondre en ma présence; mais il fit une grimace effroyable qui fit sourire madame Dupin. Le seul avantage que me procura cet ouvrage , outre celui d'avoir satisfait mon cœur, fut le titre de citoyen* qui me fut donné par mes amis , puis par le public a leur exemple, et que j'ai perdu dans la suite pour l'avoir trop bien mérité.
Ce mauvais succès ne m'auroit pourtant pas détourné d'exécuter ma retraite a Genève , si des motifs plus puissants sur mon cœur n'y a voient concouru. M. d'Epinay, voulant a joum. 11
*4a LES CONFESSIONS,
ter «ne aile qui manquoit à son château de "la Charrette , faisoit une dépense immense porc l'achever « Étant allé voir un jour avec madame d*£pinay oea ouvrage* , dé sa maison d 9 fipiney où lions étions alors, nous poussâmes antre promenade un quart de lieue plus loin jusqu'au réservoir des eaux du parc qui ton* cfeoit la foret de Montmoréncj, et eu étoît un joli potager avec une très*petite loge fort délabrée qu'on appelait l'Hermitage. Ce lieu solitaire et très-agréable m'a voit frappé , quand je le vis pour la première fois avant mon voyage de Genève* Il ra'étoit échappé de dire dans mon transport : Ah ! madame , quatie habitation délicieuse! voila un asile touPuit pour moi> Madame d'Epine y ne releva pas beaucoup mon discours ; mais, à ce second voyage, je fus tout surpris de trouver au lieu de la vieille masure une petite maison presque entièrement neuve , fort bien distribuée et très-logeable pour un petit ménage de trois personnes* Ma* dame d'Epinay avoit fait taire cet ouvrage en silence et apeu.de frais, en détachant quelques matériaux et quelques ouvriers de cens du château* A ce second voyage , elle me dit en voyant ma eurprise : Mon ours, voila votre